‹ Le cenacle de Joseph Delorme, 1827-1830 (volume 2)Chapitre 24 sur 50 · LES FRERES JOHANNOT. CELESTIN NANTEUIL 21 J · texte numérisé non relu

LES FRERES JOHANNOT. CELESTIN NANTEUIL 21 J

de Victor Hug^o. Sa curiosité fut d'autant plus vive qu'il n'avait encore jamais rien lu de lui. Cette ballade fameuse excita son admiration, et comme il était très enthousiate de sa nature, il embrassa séance tenante la relig'ion du nouveau dieu. Ceci se passait un peu avant la bataille à'Hernani. On sait que Nanteuil y prit une part active avec quelques anciens camarades d'atelier. Il arbora même pour la circonstance, à défaut du vêtement vert à ramages, doublé de roug^e et laissant voir le linge non empesé de la chemise à col rabattu très court, qu'il porte dans son beau portrait de l'époque, une longue lévite bleue, boutonnée jusqu'au menton, plutôt soutane que redingote, qui lui seyait à ravir. Avec ses cheveux blonds séparés sur le côté et coupés à la manière de François Villon, ses grands yeux rêveurs, couverts de sourcils à peine marqués, sa bouche sensuelle, son collier de barbe juvénile, il avait l'airpositivementdans son costume suranné d'un escholier du quinzième siècle. Je ne m'étonne donc pas que Théophile Gautier l'ait surnommé le Jeune homme Moyen âge. Célestin Nanteuil avait alors un peu plus de dix-sept ans (i), mais c'était en ce temps-là surtout que le talent n'attendait pas le nombre des années. Comme les géné-

(i) Il était né à Rome en i8i3.

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raux des armées de la République, tous ceux qui étaient à la tête du mouvement romantique avaient de vingt à vingt-cinq ans, et l'on n'avait qu'à prêter l'oreille aux discours deCélestin Nanteuil pour avoir le sentiment que demain il serait un maître. Il avait la foi qui transporte et le feu sacré qui renouvelle. Et, en effet, ses premières compositions, datées de i833, surprirent tout le monde par leur accent de nouveauté. L'eau-forte n'avait pas encore été traitée à la façon des dessins au lavis. Son frontispice, notamment, de Notre-Dame de Paris faisait songer par ses demi-teintes à ces vitraux décolorés par le temps que l'on voit dans les vieilles églises ou bien encore à des tapisseries anciennes dont le soleil a mangé les couleurs. Quant à ses encadrements, c'était une vraie débauche d'imagination gothique. On sentait qu'à l'exemple de Victor Hugo il avait enmagasiné en lui la faune et la flore que les imagiers du moyen âge se sont plu à mêler aux figures des saints, des anges et des démons, sous les porches de nos cathédrales, du treizième au quinzième siècle. Comme dessin, cela laissait à désirer sans doute; on n'aurait jamais dit que le graveur qui avait buriné ces planches fantastiques avait été pendant quelques mois l'élève d'Ingres; mais, comme expression, c'était

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un charme. Toutes les eaux-fortes de Nanteuil étaient littéralement baig-nées de poésie.

Comparez seulement son portrait de Victor Hugo à celui que fît Devéria. Certes, la lithographie de l'un a une tenue que n'a pas l'eau-forte de l'autre. Elle est plus correcte, plus académique, elle rend mieux la ressemblance des traits. C'est la figure classique d'Hugo jeune, comme le portrait de Musset par Landelle. Mais avec la simplicité de sa touche naïve, l'eau-forte de Nanteuil est plus près de la ressemblance morale du grand poète. Si on ne le connaissait pas, on reconnaîtrait l'auteur de Notre-Dame dans cette image à la Rembrandt.

Du reste Hugo ne s'y trompa point. De tous ses portraits de la trentième année, celui de Nanteuil avait ses préférences. Aussi, pour lui en montrer sa satisfaction, à partir de ce jour, prodigua-t-il au graveur les témoignages de son amitié. C'est au point que, peu de temps après, lui qui était si discret en pareille matière, il le prit pour compagnon et comme fourrier dans la première fugue amoureuse qu'il fit avec Juliette Drouet.

C'était au printemps de i833 , les représentations de Lucrèce Borgia venaient de finir. Victor Hugo, qui était devenu le seigneur et maître de la princesse Négroni, voulait lui offrir un voyage de

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noces, mais comme sa liaison avec elle était à peine connue, il ne tenait pas à la divulguer. Il s'en ouvrit donc à Célestin Nanteuil qui, pour lui être agréable, se chargea de tous les préparatifs du voyage et accepta comme un honneur de le faire avec lui. Il était entendu que tous les frais seraient partagés par moitié, et que Nanteuil jouerait le rôle du frère de Juliette. De ce fait, Victor Hugo, tout en se mettant à couvert, réalisait une économie qui n'était pas à dédaigner. Au jour dit, les trois voyageurs montèrent dans un cabriolet et filèrent sur la Normandie. Le voyage dura une quinzaine de jours et se passa sans incident. Je me trompe. A moitié route, Célestin Nanteuil, se trouvant à court d'argent, fut obligé d'aller en chercher à Paris, mais il se garda bien d'en souffler mot à Victor, qui feignit de ne pas comprendre et continua de roucouler avec Juliette. Ce fut bien autre chose lorsqu'ils rentrèrent tous trois à Paris. Victor Hugo descendit de voiture en dehors de la barrière et mit dans la main de son fourrier une somme d'argent représentant selon lui sa quote-part dans les frais de location du cabriolet. Célestin Nanteuil ne dit rien, mais, tous comj)tes faits, il constata qu'il lui manquait trois cents francs. Où les prendre ? Après avoir ramené chez elle la prin-

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cesse Négroni, il alla frapper inutilement à la porte de ses camarades; ce n'est qu'en dernier lieu, quand il commençait à désespérer, qu'un de ses élèves lui prêta la somme nécessaire. J'ai à peine besoin d'ajouter qu'il se garda de réclamer quoi que ce soit à Victor Hugo. Il était bien trop heureux d'avoir été pendant quinze jours le « frère » de sa maîtresse, et d'ailleurs il n'est que trop juste que certains honneurs se paient.

Au surplus, à quelque temps de là, Victor Hugo lui rendit, à titre de compensation peut-être, un service de la même nature.

Pendant les représentations à'Anc/elo, Célestin Nanteuil étant tombé amoureux fou de Marie Dorval,4amant de Juliette lui facilita l'accès de la grande comédienne.

Malheureusement Dorval était alors sous le jougaristocratique d'Alfred de Vigny, et bien qu'il y eût de temps à autre des scènes entre eux, elle ne pensait pas encore à le remplacer. Et puis les premières déclarationsd'amourdu jeune artiste étaient d'une pureté si naïve qu'elle les prit pour celles d'un écolier (i). Ce n'était pas ainsi qu'on prenait

(i) « Vous connaître et me faire aimer, lui disait-il un jour, me semblait une folie. Je savais que depuis déjà longtemps vous aimiez un homme qui était placé dans une position à étaler assez d'ombre autour de lui, pour que moi, chétif, je ne puisse être aperçu de vous... •

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le cœur de Catarina Bragadini (i). A défaut d'un grand talent ou d'un grand nom, qui flattât son amour-propre, elle se laissait volontiers séduire par la fougue et la brutalité d'une passion folle. Comme la Liberté dont parle le poète, elle était peuple^ voire populace, et ne se donnait guère qu'à dés gens de sa trempe. Vigny fut une exception dans sa vie, et cette exception, si glorieuse qu'elle ait été, confirma une fois de plus la règle. Dorval écarta donc d'abord Célestin Nanteuil et lui défendit de se montrer dans sa loge, de peur d'exciter la jalousie de l'auteur de Chatterton. C'est du moins ce qui semble résulter d'un fragment de lettre où Nanteuil s'excuse d'avoir passé outre à sa défense. « J'ai trouvé dans votre loge, lui écrivait-il, une autre personne que je croyais .malade et que je ne désirais pas rencontrer à cause de vous. Madame. Comme il se doute queje vous aime, cela lui aurait semblé fort étrange peut-être de me voir me sauver en l'apercevant, car il aurait pu supposer que j'aurais agi autrement si je ne l'avais pas vu. J'ai donc pris le parti de rester jusqu'à la fin et de vous saluer devant lui. Je ne sais si j'ai bien fait, mais enfin j'ai fait pour le mieux. »

(i) I\ôlc tic >[arie Dorval dans Angtlo (i835).

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