CHAPITRE IX
Victor Pavie après 1830, — 11 abandonne la carrière d'avocat pour diriger l'imprimerie de son père. — Son mariage eu d83o. — Lettres de Sainte-Beuve et de M'"^ Victor Hugo à ce sujet. — Leur voyage à Angers. — D'Angers à Saint- Melaine. — Le château en ruines des Ponts-de-Cé. — La fiancée de Victor Pavie. — La signature du contrat. — La messe de mariage dans la petite église de Saint-Melaine. — Un repas de Gargantua. — Sainte-Beuve, Mme Victor Hugo, son père et Léopoldine descendent la Loire jusqu'à Nantes. En passant devant Liré^ Sainte-Beuve déclame le sonnet fameux de Joachim du Bellay, — L'incident de la Seillerïiye. — Pour Baspail. — Mme Victor Hugo visite avec Sainte- Beuve ses tantes Trébuchet au couvent. — Le retour des noces de Pavie. — Un dîner aux Rangeardières. — Sainte- Beuve y lit une épithalame. — Le départ d'Angers. — ' Sainte-Beuve quitte Mme Victor Hugo à Tours. — Ses derniers beaux jours. — M™e Victor Hugo rompt avec lui deux ans après. — Conséquences de cette rupture.
C'est ici la dernière étape.
Après avoir fait son droit à Paris et plaidé comme stagiaire dans deux ou trois affaires assez
épineuses, Victor Pavie avait jeté sa robe aux orties et était entré en apprentissage chez .Iules Didot,pour être plus apte à diriger l'imprimerie de son père à Angers.
Ce coup de tête réfléchi peut paraître étrange, étant donnés les goûts littéraires de Pavie et ses relations étroites avec les poètes du Cénacle. On en sera moins surpris, quand on saura que le rêve de son père avait toujours été de lui passer son imprimerie, et que depuis la révolution de Juillet ie pavé de Paris brûlait les pieds au jeune avocat.
Cette révolution, en effet, sans ébranler sa foi légitimiste, avait ruiné ses espérances, et la dispersion du Cénacle avait achevé de le désorienter. Non seulement il ne voyait plus que de loin en loin Victor Hugo, depuis qu'il habitait aux Champs- Elysées, mais Sainte-Beuve lui-même, vers qui il se sentait attiré envers et contre tout, était devenu invisible et traversait une crise intérieure où son esprit désemparé ne savait où jeter l'ancre.
<( J'ai enfin mis dimanche la main sur Sainte- Beuve, et nous avons dîné ensemble, écrivait Pavie à son père, le 28 décembre i83o. Il est d'une tristesse navrante ; il m'a conté des choses qui m'ont fait bien de la peine. Il flotte entre le sainl-simonisme et le catholicisme et finira par endosser l'une
OU l'autre de ces deux soutanes. Malheureusement il n'y a guère d'équilibre pour lui au milieu de ces deux chances (i). »
Victor Pavie se trompait : Sainte-Beuve ne devait endosser aucune soutane. Ce qu'on prenait, dans les deux camps, pour un essai loyal de sa part et pour une tentative sérieuse de conversion, n'était chez Inique pure curiosité d'esprit et désir de s'instruire. Au plus fort de sa liaison avec Lamennais, quand il suivait les conférences de Juilly et q ue r Avenir était sur le point de suspendre sa publication, il mandait à Victor Pavie :
« M. de Lamennais part pour Rome avec Lacordaire et Montalembert pour tâcher que le Pape s'explique, et pouvoir reprendre ensuite. Il est admirable de résolution et de résignation à la fois. Il voulait m'emmener avec lui. Hélas ! pourquoi? Rome n'est plus dans Rome, et je ne m'écrierai jamais : Italiam (2) ! »
Il semble après cela que Victor Pavie ne pouvait guère se faire d'illusions sur le catholicisme de Sainte-Beuve. Il n'en continua pas moins de correspondre régulièrement avec lui, quand il se fut installé imprimeur à Angers. Et pourquoi non ?
(i) André Pavie, Médaillons romantiques, p. i43, (2) Id.
Outre que Sainte-Beuve admira toujours chez Pavie l'esprit chrétien que lui n'eut jamais qu'en apparence, il éprouva toute sa vie le besoin de s'épancher dans le sein d'un ami. Durant ses premières années de Paris, alors qu'il n'y connaissait presque personne, son confident le plus intime fut l'abbé Barbe, son ancien condisciple de Boulogne sur-Mer, Ensuite ce furent M. et M'"^ Victor Hugo ; puis Victor Pavie, et après Pavie, M. et M™e Juste Olivier. Pavie, naturellement, fut très flatté de jouer ce rôle de confident, mais comme une confidence en amène généralement une autre, Sainte- Beuve finit par le confesser à son tour. On sait qu'il excellait dans cet emploi de confesseur. Pendant dix ans et plus il ne se passa rien d'intéressant dans leur vie, qu'ils n'en fussent aussitôt informés de part et d'autre. Le jour donc où Sainte-Beuve apprit le mariage de Pavie, il en ressentit presque autant de joie que s'il se fût agi du sien. Il lui écrivait au mois de juin i835 :
« Mon cher Pavie,
« J'ai reçu votre ])onne et aimable lettre qui me
fait part du grand événement. J'en suis heureux,
et de tous les côtés il me revient, par vos amis d'ic i
et d'Angers, que la personne est digne de vous et
de votre âme si ardente et si ingénue. En avezvous fait part à M™e Hugo ? Est-ce pour bientôt la célébration ? Ne viendrez-vous pas à Paris après les premiers jours ? Ne vous verrons-nous pas tout à l'entrée de cette nouvelle phase de votre destinée ? Car le mariage qui n'est pour la plupart des mondains qu'un arrangement, important toujours, mais non acte solennel, unique et profond, sera pour vous une transformation tout entière, une ère de renouvellement. Je voudrais bien aller vous voir un de ces mois-ci ; mais si je ne quitte Paris par un coup de tête, je ne le quitterai pas du tout. Aujourd'hui, par exemple, je serais en train d'aller, de passer quinze jours aux champs, à la course. J'étudie assez, mais ne compose pas pour le moment, et suis par conséquent médiocrement content de moi-même. Le plus grand plaisir pour quiconque est un peu artiste, c'est la fertilité et la fréquence de la création, le moment où la mère délivrée prend dans ses bras l'enfant et le baise et le trouve beau .
« L'état de mon âme, sans être malheureux, est fort vague, — loin du rocher, à la merci de chaque flot, selon le rayon ou la pluie qui se succèdent, l'éternelle et fatale mobilité qui se perpétue sous l'âge déjà mûr, qui se joue en oscillant (comme ces
reflets dérisoires que les enfants jettent aux passants) sur un front déjà chauve. Hugo achève un volume de vers (i), mais je ne sais quand il paraîtra. Lamennais écrit sa brochure politique à la Chesnaje (2) et M^^^ Dudevant son roman dans je ne sais quel chalet. Quand ils étaient réunis il y a eu de fréquents contrastes, et le bons sens et le tact n'en a sauvé aucun ; chacun a commis toutes fautes à l'étourdie, et Janin n'aurait pas composé un article fantastique plus piquant sur les rencontres d'une soirée à Paris en i835, que ce qui a eu lieu réellement... (3). »
De cette lettre,, qui finit par un commérag^e, la seule chose à retenir est celle-ci : « En cwez-uous fait part à M"^^ Hugo ? C'est la seule, en effet, qui intéressât Sainte-Beuve. De la réponse de ]\jme Hugo dépendait la sienne, et il va sans dire qu'il faisait des vœux pour qu'elle acceptât l'invitation de Pavie. 11 ne tarda pas, d'ailleurs, à être fixé sur ce point. Quelques jours après, Victor Pavie recevait de M""^ Hugo la lettre suivante :
« Paris, 25 juin.
« Cher Monsieur Pavie, je suis bien heureuse
(i) Les Chants du Crépuscule.
(2) Affaires de Home (i83G).
(3) Victor Pavie, sajeunesse, ses relations littéraires.
et nous sommes bien heureux de votre joie. Félicitez votre fiancée, car s'il y a du bonheur en ce monde, ce doit être près de vous et dans votre famille. Le mariage, cher Monsieur, est la plus belle, la plus douce et la plus noble des choses qui soit, lorsque l'on s'aime et que les époux ont vécu dans les croyances chrétiennes. Au point où j'en suis, Monsieur ,je suis convaincue qu'il n'y a point de sûreté sans cette foi. C'est parce que je connais votre âme, que je vous en fais mon compliment bien sincère, je l'adresse aussi à votre père à qui vous devez votre avenir.
« Croyez que je serais bien joyeuse d'assister à vos noces. Je ne vous dis ni oui ni non ; mon cœur dit oui, soyez-en sûr, et surtout, cher Monsieur, que votre pensée dans tous les cas soit que, le jour de votre mariage, nul être au monde n'assiste plus que moi à ce grand sacrement et ne prie Dieu plus que votre vieille amie, pour qu'il répande sur vous toutes ses bénédictions (i). »
Si M"^^ Victor Hugo ne disait ni oui ni non, c'est qu'elle craignait de rencontrer une certaine résistance du côté de son mari. On sait qu'à cette époque il était brouillé à mort avec Sainte-Beuve. Il ne tenait donc pas à le retrouver aux noces de
(i) Victor Pavie, sa jeunesse et ses relations littéraires.
25o LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
Pavie. Y envoyer sa femme, c'était une solution qu'il n'aurait certainement pas envisagée quatre ans auparavant, lorsqu'il était jaloux comme un i tig-re de l'amour que Sainte-Beuve avait pour elle. Mais, en i835, par suite de l'irruption dans sa vie d'une princesse de théâtre, ce sentiment violent s'était changé par degrés en une aimable indifférence, et tout ce qu'il demandait à sa femme c'était de 'ne pas se compromettre publiquement avec Sainte-Beuve.
Il fut donc convenu qu'elle irait à Angers avec sa fille Léopoldine et que son père lesaccompagnerait. Quant à lui, il donnerait pour excuse à Pavie qu'il avait à faire répéter une pièce de théâtre, et il se réservait de profiter du ^voyage de sa femme pour aller se promener en Brie et en Champagne avec Juliette. De la sorte il y aurait du plaisir pour tout le monde.
« Soyez heureux, écrivait-il alors à Pavie, je voudrais aller vous embrasser en ce moment plus que jamais. J'envoie vers votre jeune femme ce que j'ai de plus doux, de meilleur, ma femme et ma fille, mes deux angles. Vous voyez que je vous aime. Je vous serre la main, je me mets aux pieds de votre Louise. Soyez heureux (i). »
(i) Viclor Pavie, sa jeunesse et ses relations liiléraires.
Le mariage de Pavie ayant été fixé au 28 juillet, ]\/[me Victor Hug-o, son père et sa fille arrivèrent à Angers le dimanche 26, par la diligence de Chartres et du Mans, et Sainte-Beuve en même temps qu'eux par la diligence de Tours. Ils étaient harassés de fatigue et couverts de poussière. La chaleur était telle que M'^^ Victor Hugo et Léopoldine n'avaient pu fermer l'œil de la nuit et n'avaient cessé de demander à boire tout le long de la route; c'est au point qu'ayant aperçu à un certain endroit des vaches qui revenaient du pâturage elles avaient fait arrêter la diligence pour avaler une pinte de lait. Mais il n'y a pas de si beau voyage qui n'ait ses petits désagréments.
Le lendemain, dans l'après-midi, des berlines transportèrent nos Parisiens à Saint-Melaine, au bruit des grelots et des fouets enrubannés des chevaux et des postillons.
Saint-Melaine est un petit bourg distant de trois lieues d'Angers. On y va par les Ponts-de-Cé,dont Victor Hugo avait voulu jadis acheter le château €n ruines — ce qui fit sourire en passant son beaupère — et le pays est un des plus plantureux de la vallée de la Loire. C'est à Saint-Melaine que résidaient les parents de la future, et que devait être célébré le mariage civil et religieux.
aSa LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
Louise Vallée était une brune de taille moyenne qui, au dire de Victor Pavie, « abondait en son sexe », mais qui, d'après Pierre Foucher, père de M""® Victor Hugo, n'avait de saillant que de gros et beaux sourcils, ainsi que le nez (i) ». Beaucoup de charme, d'ailleurs, des manières agréables, un air modeste et, ce qui ne gâte rien, de l'esprit d'àpropos. Après lui avoir présente leurs hommages, les hôtes de Pavie furent conduits à un petit manoir voisin, où des appartements leur avaient été préparés. M'^^ Victor Hugo était radieuse, et Sainte-Beuve d'une humeur ciiarmante : il faisait des mots, il faisait des grâces, il parlait et souriaii à tout le monde, et dans l'atmosphère de joie qui l'enveloppait, le pays d'Anjou, qu'il ne connaissait encore que par les vers de Joachim du Bellay et par ce que lui en avaient raconté Pavie et David d'Angers, lui semblait vraiment un pays de rêve. Ce fut bien autre chose le lendemain, quand, après la cérémonie du contrat et du mariage civil, où il signa comme tous les assistants, la noce se mit en marche processionnellement vers l'église. Cette église de village, rapiécée, décrépite, accroupie au bord du chemin, comme une petite vieille, dans
(i)Elle était fille de Louis-Victor Vallée, percepteur à Saint-Melaine, et de Honoréc7Adélaïde Durez. Ses |)arents possédaient une jissez jolie fortune.