ÉPILOGUE
Pour ce qui est du reproche que Labittc adresse aux poètes delà Pléiade de n'avoir «su innover que dans la forme et comme dans l'enveloppe poétique», j'estime que c'est un compliment leur faire, car en somme qu'est-ce que la poésie, si ce n'est pas avant tout une question de forme ? N'est-ce pas précisément « l'enveloppe poétique » qui distingue le vers de la prose, et plus particulièrement le vers des Romantiques de celui des Classiques?
Et de même, il est faux de dire que le Romantisme échoua par le dédain de la tradition. En quoi, je vous le demande, les poètes de la Muse française qui avaient pris Chateaubriand pour modèle, en quoi les Soumet, les Guiraud,les Deschamps, les Vig-ny, perdirent-ils le respect de la tradition? Je serais presque tenté de trouver qu'ils l'exagérèrent. On ne saurait davantage faire ce reproche aux poètes du Cénacle de Joseph Delorme, puisque, sauf au théâtre^ où Victor Hugo et Vigny s'inspirèrent principalement de Shakespeare, ils empruntèrent leurs exemples à la Pléiade, c'est-à-dire à la source même de la tradition classique (i).
Quant à croire qu'un esprit original, en corrigeant
(i) Je sais bien qu'il reste les lycanthropes elles bousingots,mais, :omme je le dis ci-dessus, ce serait vraiment faire trop d'honneur kces excentriques que de leur attribuer la moindre influence sur la Sa du Romantisme.
Zj'i LE CENACLE DE JOSEPH DELORME
ces exemples^ eût suffi à tenir les Romantiques loin des excès qui suivirent, c'est une pure illusion. Boileau lui-même n'y eût pas été plus heureux que Sainte-Beuve. Pourquoi? Parce que l'esprit qui soufflait en 1828, lors de la publication du Tableau de Sainte-Beuve, n'était pas le même qu'en 1674, date de l'apparition de l'Art poétique. Il y avait, sous Louis XIV. une tendance g^énérale à tout soumettre au jouo' tyranniqne de l'unité. Une foi, une loi, un roi, telle était la formule gouvernementale de la classe dirigeante. Aussi la littérature, qui était alors plus qu'en aucun temps l'expression, l'image de la société, s'efforça-t-clle, sous la férule de Boi- ! leau, d'avoir, si j'ose dire, la même âme et le même visage. Elle était peignée, polie, ratissée. comme, les gazons ou les allées du parc de Versailles, Boileau — ainsi que Le Nôtre — émondant, coupant, redressant tout ce qui tendait à dépasser la ligne. En 1828, au contraire, comme en i55o,du reste, l'unité était remplacée par la liberté individuelle. Aussi, voyez quelle spontanéité, quelle poussée de sève, quelle admirable floraison dans la langue ! quelle diversité, quel éclat dans les œuvres !... Le XVII* siècle n'avait pu nous donner un second Rabelais, ni un autre Montaigne; il nous faudra descendre jusqu'à Lamartine et Hugo pour retrouver les