‹ Le cenacle de Joseph Delorme, 1827-1830 (volume 2)Chapitre 31 sur 50 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Il faut conclure.

Au mois de novembre i844> dans une intéressante étude sur le Grotesque en littérature, Ch. Labitte, voulant montrer la différence profonde qui séparait — à ses yeux — l'Ecole de la Pléiade de l'Ecole romantique, s'exprimait ainsi :

« La Pléiade a péri par l'idolâtrie de la tradition ; le Romantisme au contraire échoue par le dédain de la tradition. C'est que l'abîme est aux deux pôles. Si, dans la première vivacité des débuts, M. Sainte- Beuve n'était pas assez sévère peut-être pour ces reproducteurs gracieux et par trop païens des Grecs , qui n'avaient su innover que dans la forme et comme dans l'enveloppe poétique, il trouvait, d'ailleurs, en cet excès même de la Pléiade, un exemple de respect pour les modèles inspirateurs de l'antiquité, exemple excellent qui,corrig-é par un esprit original, eût suffi à le tenir loin des excès qui ont suivi (i). »

(i) Revue des Deux Mondes, du i'' novembre.

LE CENACLK DE JOSEPH DELORMJ

Ce jugement sommaire ne me satisfait pas du tout, et je ne comprends pas que Sainte-Beuve, ainsi mis en cause, n'en ait pas appelé, sinon sur le moment, au moins quelques années après, quand il publia les œuvres critiques de Gh. Labiltc; — ou plutôt si, je le comprends bien, Sainte-Beuve n'avait pas attendu la chute des Biir graves i^out changer son fusil d'épaule. Depuis son retour de Lausanne, il s'était rapproché du parti classique, moins par goiit que par intérêt, pour préparer son élection à l'Académie, et c'est évidemment sa pensée d'alors à l'égard des Romantiques de la g-énéralion dernière, que Labitte exprimait dans le paragraphe qu'on vient de lire.

Mais plus tard, quand ses petites rancunes et sa

j uste ambition eurent été satisfaites, il n'est pas

possible que Sainte-Beuve n'ait pas senti ce qu'il y

avait d'excessif et de faux dans le jugement de son

ami.

Il est faux, en effet, que la Pléiade ait péri par l'idolâtrie de la tradition. En émettant cet aphorisme, Ch. Labitte ne fit qu'interpréter ces vers connus de l'Art poétique:

Ronsard qui le suivit (1), par une autre méthode. Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode,

(i) Clément Marot.

El toutefois long-temps eut un heureux destin. Mais sa muse, en français parlant grec et latin, Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste gigantesque.

Par un retour grotesque t... cç\di sigriifie, si je ne m'abuse, que, pour Boileau, les Voiture, les Chapelain et les Scudéry furent les fossoyeurs de Ronsard et de son Ecole. Eh bien, j'en demande pardon à l'ombre de Nicolas, je ne vois pas que Voiture et ses compag-nons aient été la queue de Ronsard, ni que l'hôtel Rambouillet ait eu la moindre influence sur les destinées de la Pléiade. C'est plutôt à l'Ecole de Marot que se rattachaient les Saint-Amant, les Sarrasin, les Théophile et autres poètes libertins de cet hôtel, et puis entre Ronsard et Voiture il y eut Bertaut, qui fut l'annonciateur de Malherbe. Distinguons, s'il vous plaît. — Au surplus, si, en politique, les sans-culottes et les ultras ont perdu plusieurs rég^imes, en littérature, les excentriques et les grotesques n'ont jamais fait de tort qu'à eux-mêmes. Tout au plus pourrait-on dire que le ridicule dont se couvrirent certains poètes chers à la marquise de Rambouillet hâta, dans le sens que l'entendait Malherbe, la réaction réformatrice que tôt ou tard — et c'est heureux ! — la concurrence et les

variations de la mode déchaînent contre les écoles qui ont trop duré... Encore les réactions ne tiennent-elles pas toujours leurs promesses. J'en sais qui, sous couleur de « réparer la langue et de réduire la muse aux règles du devoir », comme dit Boileau, se contentèrent, ou à peu près, de dépouiller les vaincus. Ainsi Malherbe, qui « vint » après Ronsard et qui eut comme lui son petit Cénacle, bien avant que Voiture trônât à l'hôtel Rambouillet, Malherbe, en dépit de ses grands airs dédaigneux, arracha, pour s'en parer, plus d'une belle plume à la queue du paon royal que fut le poète des Amours de Cassandre. Elles auteurs dramatiques du règne de Louis XIV, qui, sous le rapport de la forme, se réclamaient de lui, Malherbe, s'ils ne parlèrent pas grec et latin comme Ronsard, n'en prirent pas moins aux Grecs et aux Romains les principaux sujets de leurs pièces de théâtre. A telles enseignes que, cent cinquante ans après, la guerre contre les derniers tenants du parti classique se fit à ce cri fameux :

Oui nous délivrera des Grecs et des Romains?

C'est donc, à mon avis, l'Ecole poétique du xvii^siècle, plutôt que celle du xvi% qui aurait péri par l'idôlatrie de la tradition.

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