‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 3)Chapitre 2 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DAVID d'aNGERS ET VICTOR PAVIE

I. — Des lieux prédestinés. — La Bretagne- An c:evine et le mouvement de la Renaissance. — Le roi René et la reine Anne. — Leurs cours d'amour. — Comme quoi l'art prima la poésie jusqu'au milieu du xvie siècle. — Les maîtresmaçons de la Loire. — La chapelle de la Bourgounière, en Anjou. — Le tombeau de François II à Nantes. — La Renaissance et Joarhim du Bellay. — David d'Ant^ors précurseur du mouvement romanticpic avec sa statue du Grand Coudé. — L'influence de la Bretagne sur Victor Hugo et Lamartine.

IL — Victor Pavie, son père, son enfance, ses premières études. — David d'Angers lui sert de correspondant à Paris.

— Royaliste et réj)ublicain. — Souvenirs de la guerre de Vendée. — La statue funéraire de Bonchamps. — La première rencontre de Louis Pavie et de David d'Angers. — Deux inséjjarables. — L'amour du j)ays natal chez David et Victor Pavie. — L'influence de Lamartine sur Pavie. — Le Feuilleton littéraire des Affiches iV Angers. — Victor Pavie y rend conq)le des Odes et Ballades île Victor Hugo. — Point de départ de leur aniiti(''. — Leurs premières lettres.

— Le père de Victor Pavie présente Victor Huiço à David d'Angers. — La liaison du statuaire et du poète. — Ils vont ensemble assister au ferrement des galériens de Bicètre. —

4, L'atelier dt^ David. — Toute l'Kcole romanli(pie jinse devant lui. — Son désintéressement. — Son (cnvre immense. — Le Musée Daviil à Angers.

III. — Les Français à Weimar. — Les premières traductions de Faust cl les dessins de Delacroix. — La Violette et le Roi des Aulnes, de Gœthc. — La Lénore de Burs^er. — Le Globe ])ublie, en 1827, deux lettres datées de Weimar. — Portrait de Goethe à cette éj)oque. — Description de son intérieur. — Ses idées sur la littérature irançaise et sur Manzoni. — Ampère le visite et le documente sur la jeune Ecole romantique. — Ce que Goethe pensait de Victor Hu<ço.

IV. — David et Pavie partent pour Weimar... Ils s'arrêtent à Strasbourg', Cologne, Mayence, Ilcidelbers^ et Carlsruhe. — Leur première entrevue avec Gœthc racontée par Victor Pavie. — David lait le buste du grand poète qui se déclare satisfait. — Le 80^ anniversaire de sa naissance. — L'Allemagne en fête à cette occasion. — Les représentations de Faust. — Retour de David et de Pavie.

Je suis de l'avis de Lamartine : il y a vraiment des lieux prédestinés.

Au quinzième siècle, par exemple, le mouvement de la Renaissance partit de la province idéale que j'ai baptisée la Bretagne-Angevine, parce que la Loire qui la traverse, de Saumur à Nantes, a fait à la longue aux habitants de ses deux rives une âme à part où il entre bien plus de douceur angevine que d'âpreté et de mélancolie bretonne.

Le roi René fut le précurseur de ce grand renouveau, et la duchesse Anne sa protectrice avouée. Elle naissait quand René mourut. Sur leurs pas se

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levèrent une nuée d'artistes, peintres, enlumineurs, imagiers, architectes, musiciens et poètes, qui furent l'honneur de leurs cours d'amour, et, pendant cinquante ans, firent de ce val de Loire une sorte de jardin enchanté.

Dès lors, quoi d'étonnant que cette province ait été de leur temps en avance de plus d'un siècle sur le reste du royaume, et qu'aujourd'hui encore le voyageur qui la visite ait l'agrément de cueillir sur les lèvres mêmes des gens du peuple, sous forme de proverbes, de sentences et d'observations, une fleur de poésie et d'urbanité qui ne se trouve que là?

Mais l'art prima et domina la poésie proprement dite jusqu'au milieu du seizième siècle. Pour un Georges Chastellain et un Jean Meschinot, il y eut dix Jean de l'Espine et dix Mathurin Rodier. Durant des années de liesse et de prospérité, les maîtres-maçons du comté nantais et du royaume d'Anjou émaillèrenl les coteaux de la Loire de castels ouvragés, fleuris comme des reliquaires, et dont les mille détails étaient un charme pour les yeux. C'est Matliurin Rodier qui, sous le dernier duc de Bretagne, fut le maître d'œuvre de la cathédrale et du château de Nantes, comme ce fut Jean de l'Espine qui, sous le successeur du roi Pxcné, fut l'architecte de riiùtel Pincé d'Angers et du corps de logis

du château d'Ancenis. Et sans qu'aucun document nous ait encore révélé son nom, nous pouvons dire que ce fut également un architecte du pays qui fit les plans de la merveilleuse chapelle de la Bourgonnière, laquelle est à la Picnaissance ce que la Sainte-Chapelle est à l'architecture gothique (i).

Vers le même temps, l'illustre imagier de la duchesse Anne, le breton Michel Colombe, donnait la mesure de son génie dans les quatre figures d'angle du tombeau de François II qui décore aujourd'hui la cathédrale de Nantes.

Il est donc tout naturel que. sur cette terre de délices, entre cette chapelle incomparable et ce royal tombeau, se soit épanouie un jour, dans un manoir du quinzième siècle, la fleur poétique de VOlive et du sonnet du Petit Lyre. — Joachim du Bellay est, en effet, l'aboutissant de tout un art et de toute une civilisation ; il représente mieux qu'aucun autre, la Bretagne-Angevine de la Renaissance; il a tous les traits caractéristiques de la race, depuis la douceur qui confine à la mollesse jusqu'à la mélancolie souriante qui se traduit par la raillerie à fleur de peau. Et je comprends que les poètes de la Restau-

( I ) Elle est située près de Lire. En iSaS, David la signalait au baron Taylorpour les Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France. [David d'Angers et ses relations littéraires, p. 35.)

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ration, s'inspirant delà Deffence et Illustration de la langue françoy se, aient pris comme mot d'ordre et de ralliement, à l'aube du Romantisme, le cri de guerre de Joachim :

Pienouvelons aussi Toute vieille pensée.

Mais ce qui établit à mes yeux la prédestination de cette province unique sous le rapport des idées, c'est que le mouvement romantique partit de là, comme celui de la Renaissance. N'est-ce pas David d'Ang-ers qui y donna le branle, en i8 17, avec sa statue du Grand Condft,et qui, ramassant le mot de Patrie naturalisé par Joachim du Bellay, se fit l'illustrateur, le Phidias de nos gloires nationales?

Les poètes vinrent après David. Que si Lamartine et Victor Hugo naquirent et se formèrent ailleurs que sur lés bords de la Loire, il convient de ne pas oublier que les femmes qui leur ouvrirent le cœur et l'esprit avaient dans les veines du sang breton-an^-^evin. /,<?« Méditations sortirent du tombeau d'Elvirc, qui était d'orii^'-inc nantaise, et tes Odeseifrs Feuilles f/'yl///om/i^', de l'amour de Victor lïugo pour sa mère et sa fiancée, qui tontes deux étaient de Nantes. Rappelons-nous aussi que les maîtres de Lamartine et d'Hugo, à savoir Cha-

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teaubriand et Lamennais, élaientfils delà Bretagne.

Enfin ce qui met le comble à ce miracle d'art et de poésie, c'est que ce fut un Ang-evin pur sang qui fut le trait d'union entre Davidd'Angers et les écrivains de l'Ecole romantique.

A cet égard Victor Pavie, car c'est de lui que je veux parler, a droit à toute notre reconnaissance et mérite une place à part dans l'histoire du Cénacle de Joseph Delorme.

Né à Angers, le 26 novembre 1808, Victor Pavie était fils d'un imprimeur dont le père, imprimeur aussi, avait passé comme tel par toutes les affres de la Révolution.

Arrêté sous la Terreur pour avoir imprimé des placards royalistes, le grand-père de Pavie avait été sauvé par l'intervention de Choudieu et s'était réfugié en Espagne, pendant que sa femme était enfermée dans la prison de Blois.

Victor fut donc nourri dans la haine de la Révolution. Ayant perdu sa mère en bas âge, il fut confié avec son frère Théodore aux soins d'une admirable fille, nommée Manette Dubois, qui, avant d'entrer à leur service, avait suivi l'armée vendéenne dans

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sa campag-ne d'outre-Loire, et qui, ayant été prise et incarcérée au Bouffay de Nantes, n'avait dû son salut qu'au 9 Thermidor.

Jusqu'à Tàge de dix ans, Victor Pavie fut un assez mauvais écolier. Mais, en ce temps-là, les enfants étaient élevés à la diable et connaissaient surtout l'école buissonnière. Après avoir usé pas mal de culottes sur les bancs de deux petites institutions privées, un ami de la famille se chargea de lui apprendre les premiers éléments du français et du latin, puis, une fois débrouillé, on le mit au lycée d'Angers d'où, sa rhétorique finie, on l'envoya à Paris pour suivre les cours du lycée Charlemagne.

Il y était en 1825, et je vois, dans une lettre de David d'Angers à son père, que c'est le grand sculpteur qui lui servait de correspondant.

Cela me parut d'abord extraordinaire, car autant le père de Pavie était royaliste, autant David d'Angers était républicain. Lui aussi, il avait souffert de la Révolution, mais c'était dans le camp adverse. Son père, qui pour l'agaerrir l'avait traîné derrière lui en Vendée dans les armées de la ll(''pul)li(|ue, avait été fait prisonnier le soir d'un combat terrible, et même, après la déroute de Cholet, les Vendéens l'eussent sûrement passé par les armes avec

tous les bleus enfermés comme lui dans l'église de Saint-Florent, si Bonciiamps, au moment de mourir, n'avait crié grâce pour ces prisonniers.

Le geste de Bonciiamps avait touché jusqu'au fond du cœur le jeune David. Tout en restant républicain, il s'était pris d'admiration pour le héros vendéen qui avait sauvé la vie à son père, et c'est pour lui payer sa dette de reconnaissance qu'en 1 8^4 il avait fait sa statue funéraire que l'on regarde comme son chef-d'œuvre (i).

Cet acte de piété filiale avait cimenté Tamitié que, malgré les opinions opposées de leurs pères, David et Pavie s'étaient vouée sur les bancs de l'Ecole centrale. C'est là, en effet, qu'ils se rencontrèrent pour la première fois.Ily a même une anecdote charmante au sujet de cette première rencontre. On sait que, le matin de la rentrée des classes, les élèves nouveaux, se sentant dépaysés, ont l'habitude de chercher autour d'eux quelque figure amie. Or, David, ne reconnaissant personne dans la cour, se tenait à l'écart, timide et les mains dans ses poches, quand Louis Pavie, frappé de la douceur réfléchie de son œil bleu, lui dit gentiment : « Viens donc avec nous, ptit gâs, viens donc 1 »

(i) Le tombeau de Bonchampspar David est toujours dans l'église de Saint-Florent-le-Vieil.

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Il faut être du pays pour savourer « la douceur igevine » de cette expression populaire.

Lep'tit gâs ne se le fit pas dire deux fois et s'aticha à Pavie qui se prit pour lui d'une égale ïection. Longtemps après, David perdit son père.

était alors à l'Ecole de Rome. A son retour, il it touché jusqu'aux larmes en apprenant que c'éit Pavie qui lui avait fermé les yeux. Ces choses- . sont de celles qui ne s'oublient pas quand on a Il cœur. Aussi la politique fut-elle incapable de les ^sunir.En i836, alors que la révolution de Juillet /ait creusé davantage encore le fossé qui séparait s ultras des lilxTaux, David écrivait à Pavie : « Tu lis qu'en politique notre opinion a toujours été 3posée, et cependant jamais le moindre nuage ne est élevé entre nous. Continuons donc ainsi (i). »

Et pour « continuer », il avait déjà reporté sur

fils l'attection qu'il avait pour le père.

A partir de 1824, on peut dire que Victor Pavie itra pour n'en plus sortir dans la vie de David Angers et qu'il fut associé de près ou Ac loin à •utes ses pensées, à tous ses liavaux. Il est vrai je Pavie avait une nature d'apôlre. C'est le mol Dut se servait pour me le peindre le fils de Paul uet, le paysagiste,

(i) David d'Anrjersel ses relations lilfêraires.

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« Je me souviens très bien de cette belle figure», m'écrivait naguère M . René Huet, qui le vit souvent chez son père, quand il était enfant. « Grand, maigre, illuminé, très exalté, il avait l'air d'un apôtre et passait rapidement d'une chose à une autre, sans tarir jamais la source de son enthousiasme. Passionné pour la poésie et pour l'art, il était lié avec toute l'Ecole romantique; mon père l'aimait beaucoup et il l'avait en grande estime. Pour nous, enfants, il nous paraissait un peu étrange et nous faisait parfois l'effet d'un christ battant l'air pour retrouver les deux bras de sa croix. »

L'image est d'autant plus juste que Pavie était un parfait chrétien.

Mais s'il était passionné pour la poésie et pour l'art, il aimait avant tout sa petite patrie. Tout ce qui touchait à l'histoire d'Anjou lui était sacré, et c'est par là, j'imagine, que David s'était senti attiré tout de suite vers cette âme vibrante, lui qui, dans sa fierté d'Angevin, avait ajouté à son nom celui de sa ville natale pour s'en faire un titre de noblesse.

Si David a dressé des monuments à toutes les illustrations de sa province, Pavie les a célébrées sur tous les tons, en vers et en^ prose. Sa première ode, car il rima de bonne heure à l'exemple de son

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père, mais avec un autre talent que lui, fut pour déplorer la mort de Béclard, médecin fameux, qui était Ang-evin de naissance.

II avait alors seize ans et ne jurait déjà que par Lamartine. Ayant aperru un jour un exemplaire des Méditations sur le bureau de son père, il en lut au hasard quelques fragments, et telle fut son émotion que, pour lui en faire part plus vite, il courut à toutes jambes aux Rang-eardières, où l'imprimeur était en villégiature, à quelques kilomètres d'Angers. C'est Lamartine qui lui révéla la poésie. « Il surg-issait à mes yeux comme un rég"énérateur, a-t-il écrit plus tard. Il chantait Dieu, le Dieu de nos foyers et de nos temples. Les orages de sa vie si péniblement évoqués dans les \)VQV[\\^rQS Méditations se résolvaient du moins dans un relig-ieux repentir. »

Quelques années après, il faillit s'évanouir à sa vue en le rencontrant chez Victor Hug^o.

Foulanos disait que :

L'enthousiasme habite aux rives de Jourdain.

S'il avait connu Pavie, il aurait pu dire tout aussi bien ({u'il habitait aux bords de la Loire.

Cependant, ses études finies, V iclor Pavie était rolournc chez son père qui, pour satisfaire ses goûts plus encore ([ue ceux de ses lecteurs, venait

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d'ajouter (janvier 1826) un feuilleton littéraire aux Affiches d'Angers (i). Je crois même que Victor citait pour beaucoup dans cette création, car le style le démangeait lui aussi, et comme il avait suivi avec un intérêt croissant, durant son séjour à Paris, le mouvement, les publications de l'Ecole romantique, il n'était pas fâché davoir sous la main un organe à lui, si modeste fût-il, où il pût exprimer son enthousiasme et ses admirations naissantes.

Justement Victor Hugo venait de faire paraître la troisième édition de ses Odes et Ballades. Victor Pavie acheta l'ouvrage et en rendit compte sous ses initiales dans le feuilleton des Affiches d'Angers du 2 décembre 1826, en termes qui allèrent au cœur du jeune poète et lui mirent la plume à la main.

Le i3 décembre suivant, Victor Hugo écrivait à Monsieur V.P., l'un des rédacteurs du Feuilleton des Affiches d'Angers :

« C'est à vous sans doute, Monsieur, que je dois

(i) Les Affiches, annonces, et avis divers d'Angers, remontaient •à l'année 1778. C'était une simple feuille petit in-4, imprimée sur deux colonnes, où se voj'ait, au bas de la quatrième pag-e, le nom de L. Pavie, imprimeur du Roi et de M. le Préfet. — Après avoir In les deux premiers feuilletons, David encouragea Pavie à s'occuper des g-loires angevines. (Lettre du 16 février 1826.)

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l'envoi d'un numéro du Feuilleton d'Angers (2 décembre) où il est parlé du volume d'Odes et Ballades que je viens de publier. Du moins, c'est à vous, Monsieur, que je dois ce bienveillant article, et je me fais un devoir et une joie de vous en remercier !

« Ce n'est point parce que vous me louez que je vous remercie. Je ferais peu de cas, permettez-moi de vous le dire, d'un éloge qui ne serait qu'un éloge. Ce dont je suis reconnaissant dans votre article, c'est du talent qui s'y trouve; ce qui me plaît, ce qui me charme, ce qui m'enchante, c'est d'avoir trouve dans si peu de lignes la révélation complète d'une âme noble, d'une intelligence forte et d'un esprit élevé.

« Vous êtes, je le sens, Monsieur, du nombre de ces amis que mes pauvres livres me font de par le monde et que je ne connais pas, mais (jue j'ai tant de plaisir à rencontrer quand une occasion fortuite se présente de leur serrer la main. En attendant que cette bonne fortune m'arrive à votre égard, recevez cette lettre comme un i;ag(î de ma vive et cordiale estime.

« Je regrette de ne pouvoir vous écrire que sous les initiales v. w ; elles signent un article que les premiers noms de notre littérature [)onrraicntsous-

le LE CKNACLE DE JOSEI'H DELOUME

crire ; mais, quel qu'il soit, le nom qu'elles cachent ne restera pas longtemps ignoré.

« Votre ami

« VICTOR HUGO (l). »

Vous pensez si Victor Pavie se reng^orgea en recevant cette lettre et s'il s'empressa de se faire connaître ! Le 3 janvier, sans perdre de temps, Victor Hugo lui répondit qu'il appartenait à la seule classe privilégiée que fit la nature; qu'il avait le mens divinior qui place l'homme [au-dessus des hommes et que, bien qu'il ne connût encore que peu de lignes de sa plume, il n'aurait pas de peine à prophétiser son avenir... « Le chêne est en vous, lui disait-il, laissez-le croître. »

Victor Hugo était déjà le donneur d'eau bénite qu'il fut toute sa vie. Mais Pavie, tout jeune et tout fier qu'il était d'entrer ainsi en relations avec un poète d'un tel talent, d'une telle renommée, n'était pas de ceux qui se laissent prendre à la glu des paroles flatteuses. Outre qu'il avait à côté de lui, dans la personne de son père, un homme qui, le cas échéant, se serait chargé de le rappeler à la modestie, il ne s'abusait pas sur ses moyens ; on pouvait vanter son mérite et dire que ses premières com-

(i) Corresp. de Victor Hugo.

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positions en vers, comme le Juif ^ la Mer et le Lac et r Enfant, étaient « ingénieuses et inspirées » ; Victor Hugo avait beau l'inviter « à ne pas cacher sa tête sous son aile, son aile étant faite pour planer dans le ciel et sa tête pour contempler le soleil », il sentait qu'il n'aurait jamais, comme poète, qu'un talent d'amateur; son ambition n'était pas, du reste, de se faire un nom dans la littérature, mais d'honorer, et d'illustrer si possible, la profession de son père.

En attendant, il cultiva, cela va sans dire, l'amitié du poète glorieux qui lui avait tendu si gracieusement la main (i) et sa première pensée fut

(i)Nous avons la première lettre de Victor Pavie à Victor Hugo, elle a sa place marquée ici :

« La crainte de vous être à charge, lui mandait-il, et de gâter par un empressement importun une'correspondance si précieuse, a seule pu comprimer jusqu'à ce jour l'élan de la reconnaissance.

« Etrange combinaison du hasard (jui établit tout à coup un ordre Commun de gravitation entre doux êtres à qui la nature avait assigné des tourbillons si divers et ([ui nie constitue, pour ainsi dire, votre satellite, cher et illustre poète! Oui, toujours désormais, je dois tourner avec vous. Quchpie événement (jui arrive, dût votre indulgence vous être attiré un fardeau, la destinée qui a lié mon obscurité à votre gloire ne doit plus jamais nous séparer, et tout ce qu'il y aura de plus [)ur dans ma i)ensée s'en détachera de luimême pour aller s'accoler à la vôtre.

« Voyez-vous, nous sommes tous en rapport ensemble, je me regarde sous votre empire, conirne le malade sous le diiigl du magnéliseur ; — j'ai mal h l'àine, inlcrrogez-moi... et puisse l'état de la douleur vous suggérer le remède !

« Mes di.K-huit ans viennent de sonn< r. .l'arrivé de Paris où j'ai

iO LE CENACLE DE JOSEPH DELORME

naturellement de le mettre en rapports avec David d'Ang^ers, persuadé que tous deux y trouveraient leur compte.

passé deux années d'amertume el de déj^oût. Me voilà depuis trois mois rendu aux vœux d'une famille qui m'adore, au sein de cette nature chérie contre le souvenir de laquelle la civilisation parisienne était venue se briser mille fois, sur ce même sol natal où vous m'étiez apparu d'abord avec vos rêves dorés et vos voiles fantastiques, — et pourtant, soit qu'il faille des secousses à l'âme qui se flétrit ets'altère dans la monotonie du bonheur, soit qu'il y ait en moi quelque motif secret de douleur dont je ne puis découvrir le germe, soit qu'enfin je sois parvenu à cet ày-e, période inquiète de la vie, transition vasuc de l'adolescence à la jeunesse, état d'enfantement pour la pensée, où l'âme est suspendue en extase dans l'attente de quelque impression solennelle ; — sous l'écorce de la félicité la plus parfaite, je languis.

Ce séjour de Paris, lors même que je le détestais, m'attachait secrètement et influait à mon insu sur mon existence future. Car il comblait alors deux vides immenses qui se sont creusés depuis lui, puisqu'il fécondait avec abondance deux genres innés chez moi, celui de la mélancolie parle regret de l'absence, celui de l'admiration par l'enthousiasme des arts. Aujourd'hui que ces deux dispositions retombent surelles-mèmes faute d'application avec tout le poids d'un effort fruste, que le besoin de tristesse s'émousse contre un bonheur uniforme, que mon enthousiasme respire en vain cette atmosphère de mouvement et de vie qui lui est refusée, je ne puis mieux comparer mon état qu'à celui d'un homme dont un mouvement convulsif étreindrait les mains avec force sans qu'il puisse rien saisir; aussi à chaque instant, faute de pâture, cette imagination exagère-t-elle tout en bien ou en mal...

« Ju?ez d'après cela quel bouleversement de jouissance ont dû opérer en moi deux lettres signées d'un homme que j'avais regardé jusqu'à ce jour comme l'écho de mon âme, comme l'interprète de mes pensées. Mé voilà tel que je suis, bon ou mauvais, tout entier, faites de moi ce que vous voudrez. J'ai pensé, sur la foi d'une correspondance brûlante d'amitié et de poésie, qu'un épanchement absolu serait accueilli de vous avec l'indulgence que donne le génie. J'ai cru que je serais compiis à mon tour d'un homme que je comprenais si bien. Je me jette donc dans vos bras, je m'en rapporte

DAVID DANGERS ET VICIOR PAVIE

Trois mois après, c'était chose faite. Le 20 mai 1827, — toutes ces dates doivent être retenues, car ce sont les jalons de l'histoire, — Victor Hugo mandait à Pavie :

« Votre père nous a quittés vite, trop vite, ditesle lui bien. Mais aux regrets que nous a causés son départ, il a voulu mêler une espérance, celle de vous voir bientôt. Votre aimable lettre la change en certitude et la plus chère marque d'amitié que vous puissiez me donner, c'est de la réaliser bientôt. Vous ferez de belles choses partout, mais à Paris l'esprit a plus d'aliment: les musées, les galeries, les bibliothèques lui ouvrent de nouvelles sphères d'idées ; enfin, tout ce qui s'acquiert est ici, et vous avez déjà tout ce que la nature donne.

<( J'ai été également enchanté de connaître M. David (d'Angers). C'est un homme de beaucoup de talent et de beaucoup d'idées. Il m'a fait voir son atelier où abondent les belles choses (i)... »

C'est donc au mois de mai 1827, ^^ P^^ l'entre-

en avtuglc à vos conseils. Je vous demande une application à ces penchants (jui s'usent sans résultat.. le vous diinande un plan de vie, une relaie à suivre. Je vous demande moyen de tirer en l'isolant quelques légères étincelles de ce tluiilc (jui se di'^ai^c et s'évapore sans clarté.

'< Tout h. vous de (-(eur et d'Ame.

o VICTOK l'AVlE. »

(Lettre inédite coniinunifjuée par M. l'an! Maurice.) (i) Cornes p. de Victor Hugo.

mise (lu père de Pavie, que Victor Hugo et David d'Angers entrèrent en relations ensemble. Désormais, malgré leur différence d'âge, ils seront unis comme les doigts de la main, et pour fortifier encore leur amitié, quand Pavie viendra faire son droit à Paris, il mettra son orgueil et sa joie à aller de l'un à l'autre (i).

Le 19 novembre 1827, David écrivait au fils de l'imprimeur :

<( Je vois souvent notre ami Hugo; nous sommes allés assister au ferrement des galériens de Bicêtre. Combien j'aime Hugo avec son âme ardente et tout antique ! Je lis actuellement le Dante. Hugo n'est

(i) En atlendant, il ne laissait passer aucune occasion de servir Huço et SCS amis, dans le feuilleton littéraire des Affiches d'Angers, comme en témoigne la lettre suivante adressée, en 1828, par Eugène Delacroix à Victor Hugo :

« Je retjois à l'instant, mon cher ami, le journal que vous avez eu la bonté de remettre .chez moi. J'aurais été vous en remercier moi-même, si je n'étais tout à fait pris depuis quelque temps par la nécessité, qui est un plaisir pour moi, d'accompagner mon vieil invalide de frère que je possède à présent et que je n'avais pas vu depuis plusieurs années. J'ai été assez souffrant tous ces derniers temps, et je n'ai guère vu les amis ni latelier. Pour ce qui est de l'article, je n'ai pas méconnu la main obligeante de notre jeune ami, M. Pavy [sic) à qui je vous prie, si vous avez occasion de lui écrire bientôt, de témoigner ma reconnaissance en attendant que je m'acquitte moi-même avec lui. Mes remerciements doivent aussi remonter plus haut et il est bien doux pour moi de penser que c'est à la place que j'ai le bonheur de tenir dans votre estime que je dois une partie de celle de M. Pavy. » (Lettre inédite tirée de l'Album de M"»» Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie.)

DAVID D ANGERS ET VICTOR PAVIE

pas sans quelque ressemblance avec ce poète. II vient de nous lire sa préface de Cromwell. Quelle profondeur de pensées ! à elle seule, celte préface est un code de littérature (i). »

On voit qu'Huço n'était pas seul à posséder une âme ardente, et que David avait comme Pavie la flamme et l'enthousiasme.

Que si vous me demandez dans quel but le poète et le sculpteur étaient allés à Bicêtre assister au ferrement des galériens, je vous répondrai que c'était afin de documenter Hugo, qui song-eait à écrire le Dernier jour d'un Condamné. Dans l'espace de quelques semaines ils assistèrent deux fois à celte lugubre cérémonie. Car David s'intéressait maintenant à tout ce que faisait Victor Hugo, et comme il habitait à deux pas de chez lui, dès qu'il avait un moment de loisir, il allait rue Notre-Dame des-Ghamps, se réchauffer, si l'on peut dire, au foyer de l'auteur de Cromwell. Souvent aussi Victor Hugo passait le prendre le soir, à son atelier (2), et l'emmenait voir le coucher du soleil dans la plaine de Montrouge. Et, le dimanche, David se joignait régulièrement à la bande joyeuse des artistes et des

(i) David d'Angers et ses relations littéraires.

(a) L'alelier de David f-tail rue d'Assas. On a posé rcccinrncnt une plaijuc comméiiiurativc sur la fac^ade de la maison qui l'a remplacé.

poètes qui allait au Moulin de Beurre niançer, au son des violons, le poulet sauté de la mère Saguet. C'est même au cours d'une de ces promenades que le statuaire rencontra un jour avec Hugo, rue du Montparnasse, la petite fille, çrêle, étiolée, flétrie, mais belle tout de même, qui lui servit de modèle pour le Tombeau de Botzaris.

Mais la g^rande occupation de David, en ces années de fièvre et d'émulation fraternelle, était de modeler dans la terre glaise les traits de tous ceux, jeunes ou vieux, qui étaient sur le chemin de la gloire. Bientôt son atelier de la rue d'Assas devint en quelque sorte le vestibule du Panthéon. Chateaubriand posa devant lui, l'un des premiers, puis ce fut au tour de Delacroix, d'Hugo, de Lamartine, de Vigny, de Sainte-Beuve, de Mérimée, d'Emile Deschamps, de Delphine Gay, de M™® Tastu. Tout le Cénacle y passa, sans parler des autres. Si bien que David d'Angers acquit en peu de temps. dans le monde des lettres,, une renommée extraordinaire et, d'ailleurs, parfaitement justifiée.

On connaît les vers que lui ont dédiés Victor Hugo et Sainte-Beuve dans Joseph Delorme et les Feuilles d'Automne. En voici quelques-uns d'Alfred de Vigny, qui ne figurent pas dans ses œuvres :

DAVID d'aNGERS ET VICTOU PAVIE 25

A VOUS qui soufflez une âme Sur les flots du bronze en flamme.

Vous dont la puissante main N'eut jamais d'étreintes vaines, Vous dont le marbre a des veines Où coule le sang- humain (i).

Et ce qu'il y avait d'admirable et de tout à fait unique chez David, c'était son désintéressement absolu. Non seulement il ne demandait rien aux écrivains et aux artistes dont il faisait le buste ou le médaillon, mais il se croyait encore leur obligé. II les sollicitait comme un débutant dans la carrière, et comme s'ils lui avaient fait une grâce en venant poser devant lui. Et quand les modèles lui manquaient en France, il allait en chercher en Angleterre et en Allemagne. II faisait le vovage de Londres avec l'espoir d'en rapporter le buste de Walter Scott. Il entreprenait celui de Weimar pour modeler le front olympien du grand Gœthe. Et toujours et partout il était accompagné de Victor Favieet quehjuefois de son frère Théodore. Victor, avec ses qualités lyriques, lui donnait l'aplomb qui lui aurait manqué sans lui pour forcer les portes illustres. II a fait ainsi, dans l'espace de vingt-

(i) Ces vers lui fiiriMit a'' -«^ssc'-s sur un cxciiiplaiie Je Cinq-Mars. Ils parurent dans /e Verl-Verl (\n i7aoùl i^Sy.

Il 3

cinq ans, quelque chose comme 5o statues, 120 bustes, 75 ou 80 bas-reliefs, dont celui du Panthéon, 4o statuettes, 3o médaillons de proportions colossales et 5oo médaillons de moyenne grandeur, tous fondus à la cire perdue.

Et tout cela se voit à Ang^ers, au Musée qui porte son nom, car il voulut que toute son œuvre fût réunie dans sa ville natale, et au fur à mesure qu'il exécutait un morceau, grand ou petit, il en offrait gracieusement, humblement, le moulage à la municipalité d'Angers. Je ne crois pas qu'il existe au monde un ensemble sculptural comparable à ce Musée. Toute l'histoire de France est là, évoquée et traduite par un ébauchoir magistral et divin.

Parlons un peu du voyage de Weimar. Quand Davidl'entreprit.aumoisde juillet 1829, toute l'Ecole romantique était sous le charme de la récente traduction de Faust par Gérard de Nerval et des beaux dessins que Delacroix avait faits pour illustrer le i^awsf de Stapfer (i). On pourrait même

(i) Goethe disait de la traduction de Gérard qu'il n'éprouvait plus de plaisir à lire Faast en allemand et des dessins de Delacroix que cet artiste d'élite avait surpassé ses propres inventions dans certai-

DAVID D ANGERS UT VICTOR PAVIE 2"J

dire que ce fut par celte traduction et ces dessins que l'Ecole romantique prit enfin contact avec Goethe.

Sans doute on n'avait pas attendu la traduction de Faust pour lire Werther. Nodier, jeune, le portait toujours sur lui et s'en est inspiré dans le Peintre de Salzbourg. Lamartine l'avait lu peu de temps après sa sortie du collège. 11 écrivait à Aymon de Virieu, au mois de novembre 1809, que Werther lui avait fait la chair de poule et lui avait donné du même coup de l'àme et le goût du travail, tout en l'attristant un peu. Et le 3o septembre 18 10, il lui mandait encore : « Vois l'automne, c'est le temps où je deviens amoureux, mélancolique, rêveur et ennuyé de la vie ; c'est le temps où je lis Werther et où je suis tenté d'imiter cet aimable et malheureux héros de roman. »

Werther est certainement avec René le livre qui a exercé le plus d'influence sur la première t^énération du xix® siècle. Mais on l'avait lu comme un livre français, je veux dire qu'il n'avait donné à personne ou à très peu de gens l'idée d'étudier la littérature allemande et de pénétrer la vie intérieure de celui qui l'avait écrit.

nés scènes. « Les Français, ajoutait-il, critiquent sa manière fougueuse, niais elle le sert à point nomme. On espère qu'il achèvera le Faust et [lar avance je me n'jouis en particulier île voir In Cuisine des sorcières gt les scènes duUroken... >

28 LE CENACLE DE JOSEPH DELOn.ME

En d'autres termes, Goethe n'inspirait en France aucune curiosité. On savait, bien entendu, que c'était un grand homme ; M™* de Staël en avait assez dit pour qu'il nous fût connu, mais on n'en parlait que comme d'un personnelle de lég^ende ou d'une pyramide lointaine.

Et pourtant Goethe avait partagé de bonne heure avec Klopstock, Burg-er et Schiller l'honneur d'être traduit en français. Sa Violette avait été mise en vers par Nodier et Chênedollé ; son Roi des Aulnes par Emile Deschamps et Henri de Latouche, dans le temps même où la Lénore de Burg^er et son Chant sauoage faisaient entrer dans l'art et la poésie romantiques la chevauchée-fantôme, l'aventure du cavalier nocturne.

Ce n'est vraiment qu'à partir de 1827 qu'on s'intéressa tout à fait à Goethe. Entre les deux traductions de Faust par Stapfer et Gérard, le Globe publia cette année, dans ses numéros du 22 mai et du 2 juin, deux lettres datées de Weimar qui furent très remarquées.

La première en date, qui remontait au 17 octobre 181 7, n'était pas signée, et le Globe en l'insérant, dit qu'elle était d'un ami. Cet ami écrivait, après avoir visité Goethe :

« C'est un homme d'environ 69 ans ; il ne m'a

DAVID DANGERS ET VICTOR PAVIE 2g

pas paru en avoir 60. Il a la taille de Talma, avec un peu plus d'embonpoint; peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les ligues de son visage sont grandes et bien marquées : front haut, figure assez large, mais bien proportionnée; bouche sévère, yeux pénétrants, teint sombre, expression générale de force et de réflexion.

« Sa maison est superbe : elle fut construite, à ce qu'on m'a dit, sur l'emplacement d'une église ! Sur le seuil de la porte intérieure est inscrit ce mot ; salue ! Il me reçut dans une galerie ornée de bustes où nous nous promenâmes. Sa démarche est calme et lente, comme son parler, mais, à quelques gestes rares et forts qui lui échappent, on volt que l'intérieur est plus agité que l'extérieur. La conversation, d'abord froide, s'anima peu à peu , il parut ne pas trop s'y déplaire : j'ai joui quelques instants de Goethe se développant avec plaisir. Il marchait et s'arrêtait pour m'examiner, ou se recueillir et enfoncer toujours plus profondément sa pensée, ou chercher une expression ou donner un exemple et des détails. Le geste rare mais pittoresque et l'habitude générale grave, forte, imposante. Nous restâmes ensemble à peu près une heure. Je fus surtout frappé de son grand sens. Il ne m'a énoncé aucun paradoxe, aucune proposition étrange, quoi-

LE CKNACLE DE JOSEPH DEEORMr.

qu'il ne m'ait dit que des choses neuves. Son imagination perçait de temps en temps : beaucoup d'esprit dans le détail et le développement ; un vrai génie dans le corps de l'idée. Ce qui me paraît caractériser son esprit; c'est l'étendue... »

Huit ans après, le 28 avril 182.5, l'ami du Globe écrivait de Weimar :

« Je suis allé à 1 1 h. chez Goethe, et j'ai d'abord demandé M™^ de Gœthe, sa belle-fille, pour laquelle j'avais deux lettres de Berlin.

« J'entrai par l'escalier commun dans une aile où demeure toute la famille. Le domestique me dit que ]\jme (jg Gœthe n'était pas bien et gardait encore le lit. Je remis donc mes deux lettres au domestique et le priai de me faire savoir l'heure où je pourrais revenir. Je demandai ensuite son excellence monsieur le ministre de Gœthe, et je remis pour, lui au domestique la lettre de Hegel avec la même prière que pour M"'^ de Gœthe et me retirai. J'avais déjà fait la moitié de la rue, quand je vis accourir le domestique, qui me dit que M. de Gœthe désirait me voir sur-le-champ. Je repris donc le bel escalier, orné de plâtres et de petites statues; puis on m'introduisit dans cette galerie où, il y a huit ans, j'avais eu le bonheur de faire plusieurs tours avec

DAVID d'aNGERS ET VICTOR PAVIE 3l

Goethe, et de cette galerie dans le cabinet où Ton me dit que Gœthe allait venir,

« J'étais tout troublé, je portaisles yeux autour de moi avec avidité sur les tableaux, les gravures, les livres, et toutes les parties de l'ameublement. La pièce est plus longue que large. Sur le mur qui est en face des croisées sont des dessins et des copies de tableaux ; au-dessus du canapé, une composition que je n'ai pas eu le temps d'examiner ; sur un meuble des dessins coloriés, l'un avec l'inscription : Ilerr Alexander uon Iliimboldt. Vis-à-vis, près des croisées, de petits meubles avec quelques livres, le tout dans le plus grand ordre ; dans le fond un pupitre à difl'érents compartiments, où sont de grands cartons longs qui renferment sans di)ule des caries ou des gravures. Je regardais avec plus d'avidité que de discernement, préoccupé de l'idée de me trouver là, dans le cabinet de Goethe, où Gœthe allait bientôt paraître, (piand la porte de la galerie s'ouvrit, et je vis un vieillard (jue je reconnus de suite. Il avait une cravate de couleur nouée iK^gligomiiu-nt, un pantalon de drap, une redingote bleue, et la tète nue. Ouelle lèteîlar^c, haute, profonde, imposante, admirabli;!]! s'avanra lenicmont et doucement, me montra le sopha et s'y assit avec moi... « llavait lairde soulfrir, chaque parole luicoiUail .

Sa LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME

Il me dit : Il faut que je prenne des précautions, que je ne me livre à rien trop longtemps, et me tienne en équilibre, pour pouvoir suffire aux occupations qui me restent.

« Je lui demandai ses commissions pour Paris, où l'on commençait à s'intéresser à l'Allemagne, où l'on traduisait Schiller et lui.

— ({ On a traduit Faust littéralement? Je le conçois pourtant. Pour s'améliorer la langue française n'a besoin seulement que de reculer de quelques siècles et de revenir à Marot... Oui, la langue de Marot... Il faut prendre quelques libertés. Peu à peu on s'habitue.

« Comme je vis que je n'en pouvais tirer davantage sur la France, je changeai de sujet. « Du moins, lui dis-je, je suis heureux que, parmi les choses dont vous pouvez vous occuper^ tous ayez mis la nouvelle littérature italienne et mon ami Manzoni.

— « Ah ! Manzoni ! (en levant les yeux et avec un accent réfléchi). C'est un jeune homme bien intéressant.

« Il a commencé à s'écarter des règles reçues, et surtout de l'unité de lieu. Mais les anciennistes, ditil en souriant lui-même de son mot, ne veulent pas cela... On lui en a voulu, et cependant il ne s'en est écarté qu'avec mesure, et cela me plaît.

DAVID d'aNGERS ET VICTOR PAVIE 33

« J'ai reçu Adelchi. J'en ai même fait un extrait que je publierai si j'en ai l'occasion. Je l'ai bien étudié. Il y a de très belles choses. Je n'aime pas m'arrêter aux particularités, c'est toujours l'ensemble qu'il faut voir ; mais tenez, vous rappelez- vous ce soldat long-obard chez qui se réunissent les conjurés et qui ne songe qu'à sa propre élévation...

« Manzoni se tient à l'histoire et aux personnages réels qu'elle fournit; mais (en écrivant) il les élève jusqu'à nous par les caractères qu'il leur donne ; illeurprêtenossenliments humains, libéraux même; et il a raison. Nous ne pouvons nous intéresser qu'à ce qui nous ressembla un peu, et non aux Lombards ou Longobards... Voyez. l(/e/c/i/, c'est un caractère de l'invention de Manzoni.

« Là-dessus je lui dis avec un peu d'émotion :

«Les sentiments d'Ad(!lchi mourant sont ceux de Manzoni lui-même. Manzoni, qui est un poète lyrique, s'est peint dans Adelchi.

— « Oui, vraiment. Il y a longtemps (pie j'avais connu son âme et sa manière de sentir dans ses Inni sncré'i.C'(is\. un cathorKjuc naïf et vertueux.

« Je lui exprimai nja reconnaissance, comme ami deManzoni,dece qu'il avait eu la bonté de le défendre,sans le connaître,contrelacriti(piedeOwa/7f/7// Review. Il me répondit : J'en fais grand cas, Adrl-

chi est un plus grand sujet; mais le Comte de Carmagnola a bien de la profondeur. Et la partie lyrique en est si belle que ce méchant critique anglais l'a louée et même traduite... »

Dix jours avant de publier ces deux lettres anonymes, le Globe imprimait celle-ci d'Ampère qui, disait-il, achevait alors dans l'Athènes de l'Allemagne {alias à Weimar) une éducation poétique qui donnait de brillantes espérances :

mai 1827.

« Gœthe a, comme vous le savez, quatre-vingts ans. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence d'esprit prodigieuse, tantôt avec finesse et originalité, tantôt avec une éloquence et une chaleur déjeune homme.

« Il est au courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a un air tout candide, et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille, ses deux petits enfants, qui jouent avec lui, il cause sur les sujets les plus élevés. Il nous a entretenus de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses intentions, de ses

DAVID D ANGERS ET VICTOR PAVIE

souvenirs : il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.

« Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire, parce qu'il est occupé de tous les autres talents, et si véritablement sensible atout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les genres. A g-enoux devant Molière et La Fontaine, il admire Athalie, goûte Bérénice, sait par cœur les chansons de Déranger et raconte parfaitement nos plus nouveaux vaudevilles. A propos du Tasse, il prétend avoir fait de grandes recherches et que l'histoire se rapproche beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la prison est un conte. Ce qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à l'amour du Tasse et à celui de la princesse; mais toujours à distance, toujours romanesque et sans ces absurdes propositions d'épouser qu'on trouve chez nous dans un drame récent.

« J'ai lu, manuscrit, un ouvrage de Goethe fort extraordinaire et qui paraîtradans quelques jours ( I ), il l'a composé à soixante-dix-sept ans passés: c'est un épisode ou plutôt un intermède destiné à trouver place dans la suite de Faust, (jui n'est [)as encore achevé. C'est, comme il l'intitule luimême, une fantasmagorie. Elle est à peu près inlra-

(i) Hélène, i\iù parut en i8a8.

duisible; mais à travers beaucoup de bizarreries et assez d'obscurité, il y a de la profondeur, de la poésie et de la grâce. Depuis le siège de Troie jusqu'au siège de Missolonghi, la mythologie grecque, le moyen âge, le temps actuel, lord Byron, tout s'y trouve. C'est un rêve d'un grand sens; et dans cette composition tout est créé, bon ou mauvais, par cette tête octogénaire... »

N'est-il pas vrai que ces lettres nous donnent un avant-goùt des Entretiens de Gœthe et d'Eckermann?

Il paraît qu'en lisant les articles que lui avait consacrés J.-J. Ampère quelque temps auparavant, Gœthe s'imagina qu'ils étaient d'un homme fait, et qu'il fut tout surpris, quand Ampère alla le voir, de se trouver en face d'un jeune homme d'une vingtaine d'années. Son étonnement fut plus grand encore, lorsqu'il apprit que le dernier traducteur de Faust avait dix-neuf ans (i). Il expliquait cette précocité intellectuelle par l'influence du milieu parisien, où les hommes les plus remarquables sont réunis et en rapports journaliers.

Il aurait bien dii nous donner, pendant qu'il y

(i) Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval, naquit, en effet, à Paris, le 22 mai 1808.

DAVID d'aNGEHS ET VICTOR PAVIE 3j

était, la clé de ses connaissances universelles. Je sais bien que le génie comprend tout et devine le reste, mais quand un homme est plein de gloire et de jours, il se désintéresse ordinairement des travaux des jeunes gens qui montent la côte que lui-même descend. S'il trouve encore le temps de lire, il relit, comme Royer-Collard. Or, Goethe se tenait au courant de toute la littérature contemporaine et connaissait l'Ecole romantique aussi bien que celle du grand siècle et des derniers classiques. Il disait, par exemple, de Victor Hugo, en 1827 : « Il possède un talent remarquable et qui a senti rinfluence de la littérature allemande. La jeunesse poétique s'étiolait, grâce au pédantisme du parti classique; mais à présent que le Globe est avec lui, il a partie gagnée. Je le comparerais volontiers à Manzoni. Il y a en lui plus d'objectivité, et je le regarde comme aussi considérable que MM. de Lamartine et G. Delavigne. Si je l'examine l)ien,je reconnais sûrement d'où il procède^ lui et d'autres talents naissants qui lui ressemblent. C'est de Chateaubriand, lequel est sans contredit un très habile et poétique rhéteur. Mais afin d'avoir une idée du genre de Victor Hugo, lisez la pièce de Napoléon, les Deux Iles. N'a-t-il pas des images ravissantes? Et sa matière ne l'a-t-il pas traitée avec une " 4

extrême indépendance ? Heg^ardez seulement ce passag"e où s'achève l'hymne des peuples soumis :

Il ,1 bàtt si haut sou aire impériale

Qu'il nous semble habiter celte sphère idéale

Où jamais on n'entend un ora<^e éclater!

Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête.

Il faudrait pour frapper sa tète

Que la foudre pût remonter !

« Après ces mots du chant triomphal, le poète reprend lui-même la parole :

La foudre remonta. Renverse de son aire,

Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre,

« Que cela est beau ! Admirez ce nuage gros de tempêtes, d'où la foudre s'échappe en remontant pour frapper le héros. L'image est vraie; on peut en voir la preuve sur les montagnes, lorsque les orages se déchaîment à vos pieds et que la foudre prend un cours ascensionnel. »

Et Goethe faisait cette remarque très juste : « Chez les Français, la poésie n'abandonne jamais la terre ferme de la réalité. Mettez les vers en prose, et leurs qualités essentielles subsistent. »

Mais où avait-il vu qu'Hugo avait subi l'influence de la littérature allemande? C'est assurément celle

DAVID DANGERS ET VICTOR PAVIE '6

qu'il connaissait le moins. Certes, il avait lu les poésies de Burger et de Wieland, les drames de Schiller, les romans et les poèmes de Goethe, mais il n'y avait pas long-temps qu'il avait lu Faust en entier (i), et la seule allusion qu'il y ait faite dans sa préface de Cromwell est celle-ci, mais elle s'imposait : « C'est lui (le grotesque) qui fait ramper Méphistophélès autour de Faust. »

On a dit que c'était Ampère qui, lors de sa visite à Goethe, en 1827, l'avait documenté sur notre jeune littérature, et notamment sur Mérimée, Vigny, Emile Deschamps, Delphine Gay et M'"^ Tastu. C'est bien possible, mais il convient de se souvenir que Gœthe était abonné au Globe depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis 1824; il avait donc sous la main un merveilleux instrument d'information française. En tout cas, il ne lui restait pas grand'chose à apprendre sur les hommes et les œuvres de l'Ecole romantique, quand David et Pavie se présentèrent chez lui, au mois d'août 1829.

(1) Il ne faut pas se laisser prendre à l'épigraphe de Fausl i\\\\ fif^ure en trte d'un cliapilre de llan d'islanfie. ll{vj;o avait di\ la prendre dans l'analyse ilu poème de Gœthe par M""" de Staël.

^0 LE CENACLE DE JOSEFIt DELOHME

Ce fut une vraie surprise pour Victor Pavie que ce voyage à Weimar. La veille, il n'en savait rien encore, David, avant de lui en parler, ayant voulu pressentir son père. A quoi bon, en effet, lui mettre l'eau à la bouche, si, pour une raison ou une autre, la demande devait être suivie d'un refus ? Nous avons la lettre du statuaire à l'imprimeur d'Ang-ers. J'en citerai la partie essentielle.

« Tu connais mon culte pour les grands hommes» écrivait David le 27 juillet 1829 ; il en est un dont je veux étudier et contempler les traits, c'est Goethe. Dans peu de jours, j'espère être auprès de lui. Veux- tu me permettre d'emmener avec moi mon jeune ami? Je t'avoue que c'est la chose que je désire le plus au monde. Cependant, cher ami, je préfère ton bonheur au mien. Si ce voyage te contrarie, nous n'en parlerons plus. C^la me fera mal, mais que ne ferais-je pas pour toi dont l'amitié est si persévérante? Ecoute, ton fils va passer son examen dans peu de jours : aussitôt nous partirons, car il veut être à Angers à une certaine époque qui est bien chère à son cœur (i). Tout cela

(i) Le 20 août, jour de la Saint-Louis, fête de son père.

DAVID d'aNGEHS et VICTOR PAVIE [\l

peut très bien s'arranger, parce que je ne puis être long'temps absent de Paris. Voilà mon projet : 3 jours pour le voyage, 4 jours au plus pour mon travail et 3 jours pour revenir à Paris. Comme il faut dire toute sa pensée à son unique ami, peutêtre que 3 jours de plus pourraient me transporter dans une campagne auprès d'Angers (i), où là, ignoré de mes compatriotes, je pourrais serrer mon ami dans mes bras. Cela est le délire de mon imagination ; tu es toujours dans ce qu'elle conçoit (2). »

Le moyen de résister à de telles prévenances ? Rien qu'à la pensée qu'en rentrant d'Allemagne David viendrait passer quelques jours auprès de lui, Pavie lui aurait accordé beaucoup plus (ju'il ne demandait. Et donc^ on devine la joie qu'éprouva son fils, le matin où le grand sculpteur frappa à sa porte et lui dit à brùle-pourpoint : « Je t'emmène avec moi àWeimar! «Deux éclairs d'adhésion jaillirent de ses yeux, et, du bond qu'il fit, son Justiiiien sauta, tout grand ouvert, do son lit sur sa table(3).

David avait dc'jà tout prt'paré en vue de ce

(i) Les Kant^oardii'.Trs.

(a) DauiU d'Angers et ses lic/alions lilli-raires, p. 43.

(3) Victor Pavic, Œuvret choisies, \>. i3.

42 I.E CÉNACLE DK JOSF.I'II DKLOUMK

voyag-e. Pour conjurer la malchance qu'il avait eue à Londres avec Walter Scott, il avait obtenu un certain nombre de lettres de recommandation pour des habitants de Woimar; l'abbé fJrég-oire et Victor Cousin lui enavaientremisdeux autrespour Goethe, et lui-même, afin de montrera l'illustre écrivain ce qu'il savait faire, car toutes les reproductions plastiques dont on l'avait accablé depuis soixante ans l'avaient indisposé contre les portraitistes, il avait mis dans une caisse quelques-uns de ses plus beaux médaillons.

Les voilà partis. Ils s'arrêtèrent enroule à Strasbourg-, Cologne, Mayence, Heidelberg- et Carlsruhe. A Strasbourg-, ils saluèrent au passag-e le père Annacht, naïf et délicieux bonhomme qui était devenu par profession le rebouteux de tous les saints de pierre de la cathédrale. Cologne les ravit avec ses trente clochers dominés, écrasés par la masse énorme du dôme qui pourtant n'était pas encore achevé. C'est la guerrede i870,par conséquent l'argent de la France, qui pourvut la cathédrale de ses deux flèches actuelles. A Heidelberg, ils achetèrent des couteaux de chasse comme ceux dont se servaient les étudiants pour vider leurs querelles. A Carlsruhe ils assistèrent, à l'Opéra, à la représentation à\x Freischiitz, et Pavie reconnut, dans

DAVID d'aNGERS ET VICTOR PAVIE ^3

la troupe, le ténor Hatzing-er^ qui avait fait, quelques années auparavant, les délices des Parisiens dans le même rôle.

Arrivés à Weimar, ils descendirent à l'hôtel de l'Eléphant, dont l'enseigne pittoresque les avait frappés. Cet hôlel était tenu par une jeune veuve qui avait une ravissante petite fille de treize ans, coiffée de deux nattes de cheveux cendrés. David l'ayant remarquée la croqua en deux coups de crayon pour sa tête de Sainte CécilCy pendant que Pavie apprenait à ses dépens qu'il était défendu de fumer dans les rues. C'était M. deGœthe lui-même qui, étant ministre de la haute police et de l'édilité de Weimar, avait fait cette défense aux habitants, sous peine d'une amende d'un thaler. Il n'aimait pas le tabac, M. de Goethe, et depuis l'incendie du château il avait toujours peur du feu (i).

A peine installés, David se mit en quête d'un mouleur el des personnes pour qui il avait des lettres de recommandation. Il trouva le mouleur, mais le guiî^non voulut que tous les destinataires des lettres fussent absents. Alors, « une ardente inquiétude le prit, dit Pavie. Une fièvre de voyage perdu nous étrilla sans pitié pendant quchpies heures, jusqu'à ce qu'il se fût d/'cidé à écrire une lettre à

(i) Victor l'avic, Œuvres choisies, l. I, [i. 3a.

/|.'| LE CKNACLli DE JOSEPH DELORME

Gœthe, pour ohlenir, sans parler du motif essentiel, le bonheur de lui remettre en personne les lettres de l'abbé Grégoire, de Cousin et de quelques autres dont il était cliarg^é (i). »>

Il était environ trois heures. Peu de temps après David apprenait que M. de Gœthe l'attendrait à cinq heures. Cet empressement lui parut un bon signe et le remonta.

« Nous vîmes Gœthe, écrivait Pavio à son père, le 24 août 1829. L'émotion, comme tu le penses, fut à son comljle, et le tremblement convulsif. Il s'avança vers nous, droit, complet, vénérable, du fond d'un appartement auquel nous tournions le dos, pour entrer dans l'appartement désigné. Le petit portrait de ma collection est bête, mais ressemblant quant au visage, sauf l'expression sublime du regard. M. David parla, lui remit les lettres, trois médaillons en plâtre : Rossini, Cousin et Delacroix, puis sa biographie avec de beaux vers à Gœthe, que Paul [Foucher] avait écrits dedans, et enfin pour te faire plaisir, car j'ai pensé à toi, mon cher papa, une ode que j'ai barbouillée à la hâte, tant en diligence que dans cette matinée de préoccupation et d'angoisse. Il mit tout cela de côté, nous tira quelques médailles du moyen âge,

(() André Vayie, Médaillons romantiques, p. 77.

DAVID d'aNGERS et VICTOR PAVIE 4^

dont il a une riche collection, puis nous fit asseoir, et nous entretint de la littérature française, qu'il connaît aussi bien que nous. Puis il nous dit adieu et nous fit conduire à l'étag-e supérieur, chez madame deGœthe, sa bru, qui préparait avec sa sœur la fête anniversaire du grand vieillard. Elle nous reçut avec une affabilité toute française, nous parla avec une habitude consommée de nos grands poètes modernes, particulièrement de Lamartine et de Victor HugOj qui avaient mis récemment tout Berlin en émoij, sur la nouvelle absurde qu'ils y étaient, et qu'on avait vu leurs noms inscrits sur le livre de la ville. Son mari entra. Nous causâmes encore quelques minutes et nous partîmes, invités pour le lendemain à six heures à prendre le thé chez eux. Ils ont promis à M. David de le seconder de tout leur pouvoir, dans son grand dessein, dont il avait touché un mot devant Gœthe qui n'avait pas froncé le sourcil trop bas. Ainsi il y a grande espérance. Toutefois, n'en dis encore rien. Si quelque obstacle arrivait (i) ! »

Grâce à Dieu et à la bonne intercession de jVXme (le Goethe, aucun obstacle n'arriva, et David put commencer le buste du g^rand homme.

Pavie raconte quckjue pari (pie. Kjrsque Lamar-

(i) André Pavie, Médaillons romani i'/ues, p. 78.

tine posait devant 1(3 maître angevin, il descendait à chaque instant du trône, puis souriait à son image comme un chat dans une glace, sans songer que c'était lui. « C'est ravissant, c'est merveilleux, c'est de l'ame et de la vie, s'écriait-il, c'est le plus bel ouvrage français que j'aie vu ! »

Gœthe était trop lourd et trop solennel pour se livrer à cette mimique devant son buste, mais au fur et à mesure qu'il voyait ses traits émerger de la glaise sous la main géniale qui la pétrissait, il ne pouvait cacher sa satisfaction. Comme pour échauffer l'ébauchoir de David, il sortait peu à peu de son calme, de son impassibilité, de sa réserve naturelle, il causait avec lui de tout, de littérature et d'art, de Paris, de Rome et de la Grèce. Et quand, après un nombre respectable de séances qui faisaient l'étonnement du sculpteur lui-même, habitué qu'il était à enlever ses œuvres, le buste fut en état de passer de l'argile au plâtre, Gœthe attira David sur son sein et l'embrassa longuement. Je crois même qu'au bord de ses yeux on vit perler une larme.

Entre temps les deux Français assistèrent à Weimar aux fêtes organisées en l'honneur de Gœthe,à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de sa naissance, et virent représenter i^«M5^ pour la pre-

d'aNGERS et VICTOR PAVIE 4?

mière fois. Quelle apothéose ! En 1882, j'ai vu, moi aussi, tout Paris défiler sous les fenêtres de Victor Hugo pour fêter ses quatre-vingts ans. Mais Paris fit seul les frais de cette manifestation grandiose, tandis que, le .28 août 1829, toute l'Allemagne se leva pour fêter le dieu de Weimar. Et Faust fut joué toute la semaine suivante à Dresde, à Francfort et à Leipsick !...

Au mois de septembre, David et Pavie étaient de retour à Paris, où tous les membres du Cénacle, à commencer par son chef, les accablèrent de questions sur Goethe et sur l'Allemagne.

Et quelque temps après, Victor Hugo, Vigny, Deschamps, Sainte-Beuve, Balzac et Mérimée envoyaient leurs œuvres au patriarche de Weimar par l'intermédiaire de David d'Angers.

Il me semble que l'on connaît bien à présent le rôlejoué par le grand statuaire dans l'école romantique de 1827. On le connaîtra mieux encore quand j'aurai montré David dans ses rapports avec Aloysius Bertrand, l'auteur de Gaspard de la Nuit,

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