CHAPITRE II
DAVID D'ANGIiRS ET ALOYSIUS I5ERTHAND
I. — Les Ori2;-incs d'Aloysius Bertrand. — Comme quoi l'amour de l'art était inné en lui. — Caractère du tempérament bourguignon. — Les grands écrivains de la Bourgogne. — Pourquoi Bertrand écrivit son Gaspard de la Xuit en prose.
II. — Bertrand débute dans le Provincial. — Charles Brua,not et Th. Foisset. — Charles Nodier, Chateaubriand, Victor Hugo et ses amis encouragent le Provincial. — Alfred de Musset y publie une petite ballade. — Bertrand introduit par Boulaua,er dans le salon de l'Arsenal. — Son portrait par Sainte-Beuve et Victor Pavie. — Sa vie mystérieuse pendant son premier séjour à Paris. — Il retourne à Dijon.
— Sa collaboration passagère au Progrès de la Côte-d'Or.
— 11 se bat eu duel et repart pour Paris.
III. — Bertrand fait appel à la ç^énérosité de son ancien camarade Antoine de Latour. — Lettre inédite. — Le précepteur du duc de Montpensier et les gens de lettres. — Renduel achète le manuscrit de Gaspard de la lYiiit. — Texte du projet de traité passé entre Bertrand et son éditeur. — Les amours d'Aloysius Bertrand. — Pour Célestine. — Une déclaration d'amour inédite. — Bertrand tombe dans la misère. — Il tend la main à David d'Angers. — Lettre inédite. — Un sonnet à la reine Amélie. — Bertrand demande à Renduel de publier son livre. — Renduel fait la sourde oreille et cède le manuscrit de Gaspard de la A^uità Victor Pavie. — Bertrand entre à l'hôpital Necker. — Ses lettres
U.WID d'aNGERS et ALOYSIUS BERTHAND /JQ
inédites à Davi.d d'Angers. — Son agonie, sa mort. — Deux dessins de David. — Admirable conduite du statuaire dans ces douloureuses circonstances. — Sainte-Beuve et Pavie s'occupent d'éditer Gaspard de la XiiH. — Les remaniements et les retouches du manuscrit original. — ]>a première version de la ballade intitulée le Clair de lune. — Souvenirs à ce propos d'un ami de jeunesse de Bertrand.
11 venait de Dijon, qu'il aimait « comme l'enfant aime sa nourrice », quoiqu'il ne fût pas Dijonnais de naissance.
Il était né, le 20 avril 1807, d'un père lorrain (i) et d'une mère piémontaise (2), à Céva, petite ville située au seuil des Alpes liguriennes, qui était alors
(i) Né à Sarcy (Meuse) le 22 juillet 17G8. Gcorfrcs Bcrlrnnd s'cnt^agea, le 7 mai 1780, dans le réijiment des dragons d'Orléans et, de 1792 à i7Ç)8, fit constamment campagne aux armées du Rhin, de Moselle, du Nord, de Sambrc-et-Mcuse. Le ai juin 1796, il fut nomme adjudant. Blessé grièvement devant l'ennemi, il fut incorporé comme maréchal des logis dans la compagnie de gendarmerie de la Cotc-dOr, le 3 mai 17^8, avec résidence à Monlbard. C'est de là que, le 17 juin i8o5, il fut envoyé comme licnlenaot de gendarmerie à Céva, petite ville située à loi) kilomètres de Turin, l'n an après, le 3 juin iSoG, il épousait Claire-Laure ou Laurine-.Marie Davico, née le 2 août 1792, de Jaccpies ou Giacoino Davico, veuf depuis le G décembre i7'.)8.
(2) Les Davico com|il(nl parmi les familles les plus anciennes et les plus considérées de Céva. Martliolomeo Davico signait aux statuts de Céva en i3r)7 et (iiacomo, d'abord sijndnco, fonction «lui correspond à celle de maire en lYance, élail demeuré à ce poste sous la domination impériale.
50 LE CÉNACLE DE J()SI.H1I DELOhME
sous-préfecture du département français de Monteuotte.
Mais il n'avait pas eu le temps de subir l'influence du ciel d'Italie sous lequel il avait vu le jour, puisqu'il avait neuf ans à peine quand ses parents vinrent se fixer en Bourgogne (i), et c'est plutôt, à mon avis, dans le sang de Laurine-Marie Davico, sa mère, qu'il avait dii puiser l'amour de l'art qui le tourmenta jusqu'au tombeau (2). Cet amour était effectivement inné en lui. On n'est pas artiste au point oij il le fut dès la vingtième année, si l'on n'a pas reçu le don en naissant, et il serait facile d'établir que, dans la prose rythmée de Louis Bertrand, on ne trouve aucune des qualités foncières du tempérament bourguignon. Consultez la liste des écrivains qui sont nés dans la Côte-d'Or, du xvii® au XIX® siècle : ils brillent principalement par la pompe, l'éloquence et l'emphase. Je ne vois que le président de Brosses qui ait rompu avec la chame traditionnelle dont Crébillon est en quelque
(i)Le père de Bertrand avait élé nommé, le 3 septembre i84i, commandant de la gendarmerie des Landes et mis à la retraite le «5 décembre i85i. C'est alors qu'il vint s'établir à Dijon auprès de sa fille Denise, qu'il avait confiée à l'une de ses sœurs peu de temps après son mariage. Il mourut le 27 février i858.
(2) J'emprunte ces renseignements généalogiques à la substantielle et copieuse notice publiée sur Louis Bertrand par M. Henri Chabeuf dans les ^Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, pour les années 1888-1889.
DAVID D ANGEaS ET ALOYSIUS BERTRAND
sorte l'anneau central et Bossuet et Lacordaire les deux extrémités chronologiques. Encore y a-t-il dans les Lettres sur F Italie et dans les autres travaux littéraires du président ce quelque chose de franc, de sain, de « généreux », qui caractérise la race et les vins du crû....
Enfin, s'il est vrai que l'auteur de Gaspard de la Nuit préférait, en fait de peinture, un Breughel à un Watteau, un Albert Durer à un Delacroix et, en fait de dessin, une eau-forte de Rembrandt ou de Callot à toutes les pochades de Cliarlet et à toutes les vignettes de Tony Johannot, cela prouve jusqu'à l'évidence qu'il n'avait point pris de leçons à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville adoptive.
Et qu'on n'objecte pas que dans son livre il a reconstitué d'une façon saisissante le Dijon du moyen âge. Ces sortes de reconstitutions, dont je suis loin de nier le mérite et l'intérêt, se font avec beaucoup moins de science et d'intuition qu'elles n'en ont Tair. H suffit de bien connaître son histoire locale, d'avoir un bon plan sous les yeux et d'être un peu poète, pour élever à leur place primitive, dans le ciel dévasté par les révolutions ou par les ans, les tours crénelées el les flèches gothiques à (pii telle \ ille devait autrefois sa silhouette originale.
02 LE CENACLE DE JOStl'II UtLOMME
Or, Bertrand avait sous la main tous les documents nécessaires quand il entreprit de rehtUir sur le papier la vieille ville des ducs de liourgog'ne, et de plus il était poète, si c'est être poète, comme il le disait lui-même, que d'être toujours à la recherche de l'art, de tout lui subordonner, les idées et les sentiments, et de ne voir les choses que sous le côté pittoresque.
J'ajoute qu'il avait, en i834-36, quand il acheva de brosser le panorama de Dijon, un modèle incomparable dans les descriptions de Paris qui servent de décor à Notre-Dame^ et qu'il s'en inspira visiblement... Qui sait même si ce n'est pas à cause de cela qu'au moment de mourir il manifesta l'intention de retrancher de son livre cette première préface, qui est, en effet, un hors-d'œuvre (i).
On s'est demandé pourquoi, avec les dons poétiques qu'il avait reçus de la nature, il n'avait pas écrit son Gaspard de la Nuit en vers, au lieu de l'écrire en prose. Le fait est que la matière subtile et courte du Maçon, de V Écolier de Leyde, de la Ville de Gamba, des Deux Juifs, de lu Messe de Minuit, etc., aurait très bien pu tenir, sinon dans le cadre un peu étroit du sonnet, au moins dans le cadre plus élastique de la ballade... Sans
(i) Voir plus loin sa dernière lettre à David d'Angers.
DAVID D ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND
compter que les petits vers que nous avons de lui sont d'un ouvrier qui, avec un peu plus d'exercice, aurait fini par acquérir une véritable maîtrise dans l'art de ciseler roctave ou l'alexandrin. Mais à quoi bon discuter là-dessus, et qu'importe l'instrumeni dont on joue, quand on enjoué bien? Si Chateaubriand, qui rimait, lui aussi, avait ses raisons pour écrire ses poèmes en prose, Louis Bertrand — si parva licetl — avait aussi les siennes, lorsqu'en 1826 ou 1827, tout en composant des vers pour sa mie, il se décida à couler sa pensée artistique dans le moule vulgaire de la prose. Et la meilleure raison, pour ne pas dire la seule, qu'il nous ait donnée, on la trouvera plus loin dans le corps d'une lettre qu'il écrivait à David d'Angers le 18 septembre 1887: il voulait essayer de créer dans Gaspard de la Nuit un nouveau genre de prose.
Il avait donc conscience de sa valeur. Malheureusement, on avait oublié de l'armer pour les luttes de la vie, et le rêve obstiné n'a jamais pu nourrir son homme.
Agrégé, en sortant du Collège royal, à la Société d'Etudes de Dijon i\\\\ Ui mit en rapports avec les
esprits les plus distingués de la ville, Louis Bertrand débuta, en 1828, dans le journal le Prooincial, entre un jeune poète du nom de Charles Brugnot (i), qui mourut trois ans après d'une maladie de poitrine, et Th. Foisset, dont je n'ai pas à rappeler ici la belle carrière à travers les deux Correspondant.
(i) Jean-Baptiste Charles Bnignot, né le 17 octobre 1798 à Painblanc (Côte-d'Or), fit ses études au coUèçe de Beaune et y eut pour condisciple Th. Foisset,qui devait être son biographe. 11 débuta dans la poésie par une ode sur la mort de Louis XIV qui fut couronnée en 1820 par l'Académie de Mâcon.et cultiva assidûment les Muses; mais je ne crois pas qu'il eût réussi, s'il avait vécu, à se faire un nom comme poète. Certes, dans le recueil de ses Poésies posthumes imprimées par sa veuve, en i833, il y a des petites pièces agréables et d'une lecture facile, mais rien qui trahisse une nature orig'inale. Je signalerai pourtant la Messe de minait et le Follet de Sainte-Bénigne, qui me semblent assez bien caractériser son talent.
A trente ans, nous dit Foisset, c'était un jeune homme timide, ombrageux et fier.« Il possédait à un haut degré \efranc-laire, dont parle quelque part Jean- Jacques. Il y avait dans son être un côté rétif à l'amitié mémer, et lorsqu'il m'est arrivé de toucher le point sensible, un coup de jarret subit emportait le cerf dans ses bois. Puis tout cela était enveloppé d'une mélancolie tout à la fois si vraie, si discrète et si pénétrante, qu'il était difficile de le voir sans se donner à lui sur l'heure, tant il portait écrit dans ses traits, comme au fond de toutes ses compositions, le vers du Dante :
Vedi che son un che piange. »
Sainte-Beuve, qui l'avait eu comme concurrent à une chaire de littérature dans une sorte d'université libre créée par la ville de Besançon, avait Brugnot en haute estime. Je lis dans une lettre de lui adressée à Victor Hugo qu'au mois d'octobre 1829, passant par Dijon, il alla pour le voir, mais qu'il était absent. — Brugnot mourut le II septembre i83i.
DAVID D ANGERS ET ALOYSIUS BEUTUAND 00
Le Provincial, qui paraissait trois fois par semaine, était une manière de G7o6e catholique dont les ambitions étaient pour le moins aussi hautes que celles du journal de Dubois et de Pierre Leroux (i). C'est ainsi qu'il avait pris comme souslitre ces mots qui disparurent, dès le second numéro, sous les quolibets de ses confrères : Dédié aux S6 déparlenienls l Mais pour remplir le programme qu'il s'était tracé, il avait besoin de trois choses indispensables : une direction forte et unique, un peu plus d'argent et beaucoup plus de lecteurs. Or, ces trois choses lui firent défaut presque immédiatement. D'abord ce fut Th. Foisset qui dut l'abandonner du jour au lendemain, par suite de sa nomination de juge-auditeur au tribunal de Louhans, puis ce fut Louis Bertrand, qui passa la érance à Cli. Brugnot, pour cause d'incapacité sans doute; enfin le journal ne tirait qu'à un nom-
(i) Parmi les rédacteurs du Provincial, ^c citerai, en dehors de rh. Foisset, (|ui rédigea le prospectus, de Louis RertraïKl et de Cli. Urugnot : Sylvestre et Franij.ois Foisset, Maillard de Chanihure, Joseph nard.i'orneron.professeurde rhétorique au collège do Troycs, "ahbé Hautain, alors professeur de philosojihie à la Faculté des .cltres de Strashourç, Auloine de Lalour, ipii était éli'-ve dé l'Eolc normale, Charles llahoii, le liaron d'Rrkstein et peut-être Ed- L,'ard Quinct, cpii déhiitail. Foisset avait é-jalcment sollicité la roll.'ilxiralion de Lacordairc avec (|ui il devait rester lié toute sa vie, mais le futur ré-dacteur de l'Avenir trouvait en 1827 (piun journal tait a une aiïaire inique ».
50 LE CÉNACLE DE JOSEPH DEl OUME
bie restreint d'exemplaires, en dépit du talent de ses rédacteurs et des eiicourag^emenlsqui lui ('laient prodigués par les chefs de l'École romantique, Car j'ai oublié de dire qu'il avait, dès le ])remier jour, j)ris la défense des idées littéraires nouvelles. Tant et si bien qu'après six mois d'une lutte héroïque le Provincial fut obligé de cesser sa publication.
Mais Louis Bertrand, qui l'avait inondé de ses vers et de sa prose, n'y avait pas perdu tout à fait son temps. Non seulement il avait appris son métier d'écrivain, mais il s'était fait à Paris de bonnes et chaudes amitiés. Je citerai entre autres celle de Victor Hugo à qui il avait dédié sa pimpante C/ianson du pèlerin qui heurte pendant la nuit sombre et pluvieuse à l'huis d'un chastel, avec cette dédicace qui sentait son moyen âge : Au gentil et gracieux trouvère de Lutèce, Victor Hugo. Je citerai encore celle de Charles Nodier, dont il avait inscrit le nom entête de la variété intitulée : le Clair de Lune{i)j
(i) Charles Nodier fut un des premiers àencourager le Provincial. Victor Hugo écrivit le 25 juillet à Charles Brugnot pour féliciter les fondateurs de cette vaillante feuille de se soustraire au despotisme de Paris. « La France, disait-il, est un pays défaillant et appauvri, Paris est une ville pléthorique. » — Le i5 août, paraissait en tête de la première page une lettre de Chateaubriand dans laquelle, après avoir loué le Provincial de ne pas dédaigner le passé, de ne pas calomnier le présent et de mettre son espérance dans l'avenir, il
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celle d'Emile Deschamps, qui avait reçu la dédicace de ses Lauctndières^ enfin celle de Louis Boulanger, dont le Provincial avait salué, à son apparition, la belle lithographie de la Ronde du Sabbat. Justement ce fut Boulanger qui se chargea d'introduire Louis Bertrand dans le salon de l'Arsenal, quand il vint tenter la fortune à Paris, vers la fin de l'année 1828. Et le hasard voulut que ce jour-là notre Gaspard rencontrât chez Nodier les deux poètes qui devaient quinze ans plus tard se faire les éditeurs de son œuvre. J'ai nommé Victor Pavie et Sainte-Beuve. Ce dernier mémo, évoquant, en 1848, le souvenir de cette S(jirée mémorable, nous a tracé avec sa précision habituelle un petit portrait de Bertrand qui a sa place marquée ici, car il est bon que nous fassions enfin connaissance avec son masque :
« Il ne nous parut pas, dit Sainte-Beuve, tout à fait tel que lui-même s'est plu, dans son Gaspard de la Xuif, à se profiler par manière de caricature... Nous vîmes sim[)lement alors un grand et
îi joutait ; « L'amour du pnssr est une pii'lé, une vertu, c'est le liasse qui nous a faits, mallieur à <\u\ ne s'y intéresse pas et lionlc à (|ui le Mii'prisc. » N'oublions pas enfin qu'AllVed de Musset |iul)lia dans celte petite feuille de Dijon une gentille ballade intitulée Un JiOue .
58 LE CKNACLE DE JOSEPH UELOUME
maigre jeune homme de ving-l-et-un ans, au teinl jaune et brun, aux petits yeux noirs très vifs, à la physionomie narquoise et fine sans doute, un. peu chafouine peut-être, au long rire silencieux. Il semblait timide ou plutôt sauvage. Nous le connaissions à l'avance, et nous crûmes d'abord l'avoir apprivoisé. Il nous récita sans trop se faire prier, et d'une voix sautillante, quelques-unes de ces petites ballades en prose, dont le couplet ou le verset exact simulait assez bien la cadence d'un rythme : on en a eu l'application, depuis, dans le livre traduit des Pèlerins polonais et dans les Paroles d'un Croyant. Bertrand nous récita, entre autres, la petite drôlerie gothique (intitulée le Maçon), laquelle se grava à l'instant dans nos mémoires... w
Ecoutons maintenant Victor Pavie, nous verrons que son témoignage s'accorde de tous points avec celui de Sainte-Beuve :
«Ses allures gauches, sa mise incorrecte et naïve, son défaut d'équilibre et d'aplomb trahissaient l'échappé de province. On devinait le poète au feu mal contenu de ses regards errants et timides..., quant à l'expression de sa physionomie, où je ne sais quel dilettantisme exalté se combinait avec une taciturnité un peu sauvage, il n'était que trop facile
DWID D ANGERS KV ALOYSIUS BEUTRAND JQ
d'y reconnaître une de ces victimes de l'idéal et du caprice qui, chassées du terroir par des incompatibilités de race, s'en vont chercher fortune ou misère à Paris. On lisait ce soir-là. Quand arriva son tour, il tirade sa poche et lut — moins qu'il ne récita — une manière de ballade dans le goût pittoresque de l'école, ciselée comme un vitrail, dont les rimes tintaient comme les notes du carillon de Bruges. Ceux qui survivent n'ont pas oublié après trente ans l'elTet que produisait, sous le chevrotement de sa voix grêle, le retour périodique de ces deux vers :
L'on entendait le soir sonner les cloches
Du ^olhirjue couvent de Saint-Picrrc-des-Loclies.
« La leçon récit('e, il se dissimula tout honteux dans l'embrasure d'une fenêtre, où Sainte-Beuve le recueillit et le détermina. Nodier ne le revit plus. Boulanger pas davantage (i). »
Je crois que Pavie exagère ; il est inadmissible
()) Mais lioiilanj^fT ne l'ouldia jamais. Le 12 avril 18/12, il l'i-i-ivait il Victor l'avie : « Kxcellcril ami, esl-c«- (|iir l'ouvra^^^c de ce [tauvrc Bcrlraiid a jiaru ? Scricz-votis assez hon pour médire si je pourrais l'avoir à l'aris ou s'il faut le demander à Angers'.' Je voudrais èlrc au iioiid)redes souscrifilciirs de ce brave jeune homme auquel j'ai pensé souvent après l'avoir tout à fait perdu de vue. Vous seriez bon de inc fixer là-dessus. » (Lettre publiée par .M. Henri Cbabceuf.)
Oo LE CÉ.NAGLIi: DE JOSKI'II DELOI\ME
qu'une fois sacré à l'Arsenal Bertrand n'ait pas fréquenté, au moins pendant quelque temps, la société si liante du Cénacle de Joseph Delornip. Ou'aurait-il fait à Paris, du mois de janvier 1829 au mois d'avril i83o — date où il reprit le chemin de Dijon — s'il n'avait cultivé ceux qui, après l'avoir encouragé de loin, ne demandaient qu'à lui être utiles ? Je sais bien qu'il était musard de sa nature et que son plus ^^rand plaisir était déjà de caresser, de promener son rêve dans la solitude bruyante des rues de Paris, — et son rêve n'était autre que son Gaspard qui chantait en lui sa ballade sempiternelle ! — mais il est certain qu'il se montra en 1829 chez Emile Deschamps et chez Victor Hugo, et qu'en i83o il vit Sainte- Beuve, puisqu'en débarquant à Dijon il avait dans sa poche un exemplaire des Consolations avec cette dédicace i.A mon ami Bertrand t Et de quoi vécut-il durant les quinze mois de son premier séjour à Paris? Si l'on s'en rapporte à la légende, il aurait rédigé le feuilleton théâtral d'un journal quelconque, ou, à défaut du feuilleton, les échos des théâtres. La légende doit avoir un certain fondement, car à cette époque il semble avoir voulu orienter sa vie de ce côté, et nous le verrons, en 1882, essuyer au théâtre de Dijon un four « cara-
DAVID d'aNGERS ET ALOYSIUS BERTRAND 6l
biné » — c'est le cas de le dire— avec un vaudeville enun acte intitulé : le Sous-lieutenant des hussards ! Qui sait même si ce n'est pas au spectacle de Christine, drame à grand orchestre de Dumas, auquel il assista la veille de son départ pour la Bourg-ogne, qu'il conçut la première idée du drameballade qu'il présenta vers i835 au théâtre de la Porte-Sainte-Martin (r).
Quoi qu'il en soit, on peut être sûr que, s'il
(i) Christine, de Dumas, fut représentée à l'Odéon le 3o mars et obtint un çrand succès. Houlay-Faly, qui assistait à la première représentation, en fit le compte rendu suivant dans une lettre adressée à un sien cousin, le poète Eugène Lambert, le 20 avril i83o:
'< La Chrisline de Dumas attire du monde à l'Odéon. Dumas avait voulu resserrer dans une seule pièce en 7 actes la Iriloc^ie des anciens. Cet essai ne lui a pas entièrement réussi, et dès la a" représentation il a cru devoir retrancher l'épilogue ; moi je ne l'aurais pas fait, car j'y trouvais des beautés, .l'assistais à la 1"^ représentation. L'immense salle de l'Odéon ne pouvait contenir la foule. Malgré des siftlcts,Ia pièce, soutenue par les romantiques, a eu un succès brillant qui continue. Tu auras lu dans les journau.v la marche de la pièce, je ne te la rappellerai pas : suivant moi, le style est beaucoup trop imité de celui d'Hugo, le prolo^'uc et les trois premiers actes sont vides d'action et d'intérêt. A la fin du /j* acte, la scène entre Monaldeschi et Sentinelle, dont l'idée appartient à (io-tlie, est vive et pressante, et cela ne cesse pas d'aller très bien jusqu'à la fin. .\ussi les deu.x derniers actes ont-ils fait le lrionq)he de la pièce. Je crois que réduite à trois elle eilt produit un elVet |)nissant. On a saisi avec chaleur, au 1"=' acte, ime allusion à Hugo, lorsque le jeune homme arrivé à Stockholm parle d'un drame nouveau de Corneille et que l'Académie siffle au Thé'îUrc-Franrais. Les lloraces ont l'air absolument de couvrir le mot Ilernani. Ce passage est politique, mais c'est un hors-d'rcuvrc et je n'aime pas cela. VA |iuis la |iensée première,m a dit Hugo, est prise dans Marion Détonne. Dumas a le défaut de piller un peu. .. y>
(Cominuni.pié par M. Dominique Caille.)
avait pu vivre de sa plume à Paris, il n'aurait pas été tenter de nouveau la fortune à Dijon!... Disons tout de suite qu'elle lui fut tout aussi contraire que lorsqu'il débuta au Provincial. D'abord, c'est k peine si son ancien camarade, Charles Brugnot, le reconnut — peut-être parce que Bertrand voulut s'en faire accroire en enjolivant ses souvenirs de Paris — peut-être aussi parce que Brug^not, qui se mourait de la poitrine, était de son naturel un peu jalou.x. Ensuite il eut le malheur de faire de la politique militante, et chacun sait qu'en province elle vous attire plus de désagréments que de faveurs. Bertrand s'en aperçut dans deux circonstances assez proches l'une de l'autre. Après avoir été obligé de croiser le fer pour un article plus ou moins vif du Patriote de la Côte-d'Or, il fut peu à peu lâché par le Comité directeur de cette feuille, qui était incapable d'apprécier sa littérature, et de fil en aiguille il démissionna un beau matin, jurant, comme l'oiseau de la fable, qu'on ne l'y prendrait plus.
Ceci se passait au mois de novembre 1882. Dès le mois suivant, quand il se fut rendu compte que le terrain à Dijon se dérobait complètement sous
DAVID d'aNGERS et ALOYSIUS BERTRAND G'i
ses pieds, Louis Bertrand reprit la dilig-ence de Paris, et, afin de bien marquerque cette fois c'était sans esprit de retour, sa mère et sa sœur le rejoie^nirent bientôt — pour leur malheur à tous. Par quelle grâce d'état, en effet, le rêveur incorrigible, le ciseleur de coques de noix qu'était ce pauvre Gaspard aurait-il pu, du jour au lendemain, devenir un homme pratique et pourvoir non seulement à ses propres besoins, mais encore à l'entretien de ces deux créatures de Dieu qui croyaient aveuglément à son génie ? Ils étaient à peine installés tant bien que mal dans un petit hôtel de la rue Notre- Dame-des-Victoires,que la misère s'abattit sur eux. Le 29 septembre i833, Bertrand écrivait la lettre suivante à Antoine de Latour, quil avait connu au Collège royal de Dijon :
« Mon chkr de Latour, <( Tu as été si bon pour moi qu'il faut que je t'ouvre mon âme. Si ce n'était toi, qui soulagerait ma détn'sse, qui aurait piti(> du poète malheureux, du poète mendiant, toujours au mènie échelon, suspendu sur un abîme qui se creuse chaque fois davantage à mes yeux? Encore si j'cUais seul, si je n'avais qu'une vie ! il [yj aurait loiigt(Mn[)s que j'aurais iirisé ma tète contre les barreaux de ma pri-
64 LK CÉNACLE DE JOSEPH DELOaME
son. Mais ma inère et ma sœur sont arriv(''es à Paris après avoir vendu, pour faire le voyage, le peu de meubles qu'elles possédaient, toutes leurs ressources sont épuisées, moi je suis tombé dans un marasme qui me rong^e le foie, qui m'abêtit, qui me tue lentement comme Vaqua tofana. Si je te disais que je suis au point de n'avoir plus de chaussures, que ma redingote est usée, je t'apprendrais là le dernier de mes soucis : ma mère et ma sœur manquent de tout dans une mansarde de l'hôtel des Etats-Unis qui n'est pas payée. Qu'est-ce pour toi qu'une soixantaine de francs ! (Mon Dieu, à quelle humiliation le malheur me contraint !) Quelques pièces d'argent dans une bourse, pour nous c'est un mois de loyer, c'est du pain !
« Et je te dois déjà cinquante francs ! J'en pleure de rage.
« Mon camarade de collège ! ! !
« Je cherche une place de correcteur d'épreuves
dans une imprimerie.
« Ton ami,
« Ludovic Bertrand.
« Hôtel des Etats-Unis, rue Notre-Dame-des- Victoires (i). »
(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas, de Saint- Etienne.
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Antoine de Laloiir, qui était alors précepteur du duc de Montpensier, jouissait d'un grand crédit de par ces fonctions, mais il ressemblait à la plupart des hommes en place qui aiment mieux oblig-er les g-ens heureux que ceux qui besognent et qui peinent. Lié avec presque tous les poètes et les littérateurs du temps, poète et littérateur lui-même, j'en sais une bonne demi-douzaine, à commencer par Guttinguer, à qui il fit donner le ruban rouge, mais je doute qu'il ait été d'un grand secours à son camarade de Dijon.
En tout cas ce n'est pas à lui que Bertrand s'adressa dans la suite. Aussi bien semble-t-il avoir gagné à peu près sa vie jusqu'en 1837. A quel métier? peut-être comme prote d'imprimerie, puisque nous venons de v.oir qu'il cherchait du travail de ce côté. Sainte-Beuve prétend qu'il écrivait dans une quantité de petits journaux oubliés et qu'il fut un moment secrétaire du baron Uiederer, qui connaissait de longue main sa famille. Mais il n'était pas homme à s'assujettir à nn travail régulier, et je pense qu'il aura faussé compagnie au baron Rœderer pour courir librement après la Muse. Sans compter que l'édilcur Keutluel ne dut pas être étranger à cette résolution funeste, car je n'ai pas dit encore (jue Bertrand avait passé, vers i835, un
traité avec lui pour l'impression de son Gaspard. Comment cela s'était-il fait? Je suppose que Renduel avait entendu parler de cet ouvraçe par Sainte-Beuve. N'est-ce pas chez ce dernier, à l'hôtel Rohan, passage du Commerce, que Bertrand était entré un beau jour mystérieusement, portant sous son bras le manuscrit de ses fameuses « bambochades )>, — sept cahiers rehaussés de rubriques rouges et bleues, illustrés de lettrines, avec des figures cabalistiques sur les marges — et n'est-ce pas Sainte-Beuve qui, peu de temps après, recevant la visite de Victor Pavie et de David d'Ans:ers, leur avait lu le Maçon, Harlem, Padre Pugnaccio, l'Alchimiste, et autres fantaisies à la manière de Callot (i).
Mais que ce soit par Sainte-Beuve ou par un autre que Renduel ait été prévenu en faveur de Gaspard de la Nuit, ce qu'il y a de sûr c'est qu'il avait été séduit, lui aussi, par la couleur et le
(i) Sainte-Beuve avait tellement goûté ces petits poèmes en prose de Bertrand qu'au mois d'octobre 1829, au cours du voyage qu'il fit dans l'est et sur les bords du Rbin avec Robetin et Boulanger, il écrivait à Victor Hugo : « ^ous avons wx en passant à Sens une très belle cathédrale gothique avec le chœur roman par endroits, et à Semur, petite ville que baigne l'Armançon chanté par Bertrand, une charmante vue pittoresque des tours, des jardins échelonnés sous les remparts et une église ravissante où se trouvent, le long des bas côtés, une quantité de petites chapelles d'époques di fFérentes j usqu'à la Renaissance. » [Revue de Paris, du i5 décembre 1904.)
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rythme de ces petits poèmes en prose, et que, de peur de les perdre, il avait payé cent cinquante francs — versés d'avance, s'il vous plaît ! — le droit de les éditer (i).
Cent cinquante francs ! C'est le Pérou pour quelqu'un dont la bourse est aussi plate que le ventre.
(1) Voici le projet'dc contrat entièrement de la main de Louis Bertrand, avec ratures, corrections, sans date ni signature, qui fut trouvé dans son portefeuille après sa mort ;
« Entre les soussig-nés : M. Eugène Renduel, libraire-éditeur, rue des Grands-Auçustins, n" sa, à Paris. Et M. Louis Bertrand, demeurant rue des Fossés-du-Templc, n» i6, aussi à Paris ; il a été convenu ce qui suit :
« 1* AL Louis Bertrand vend à M.Eugène Renduel, pour la somme de (un pâté d'encre recouvre U- chiffre «[ui paraît être i5o fr.) la première édition d'un ouvrage intitulé : Gaspard de la Nuit : fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot,
« 2» Ladile édition sera faite dans le format in-S» et tirée à huit cents exemplaires. Les cinq cents premiers exemplaires porteront le titrede Gaspard de laNiiit, etc., énoncé ci-dessus à l'article i""", et les trois cents autres paraîtront sous le titre de Keepsake Jantastique (celle particularité était inconnue jnsciu'à ce jour).
« .3» Lailite édition sera comptée comme épuisée au !"■ janvier i838 et à cette époque M. Louis Bertrand renlreradans la propriété de son ouvrage.
« 4° M. Renduel donnera, outre le prix convenu, à I\I. Louis Bertrand, quinze exemplaires du premier tirage et six du second.
« Par le présent traité M. Eugène Renduel reconnaît avoir reçu le manuscrit de l'ouvrage en (pieslion, et !\L Louis Bertrand déclare donner pleine et entière f[uittaiice de la somme stipulée à l'article !»'•.
« Fait double à Paris, le... »
Au bas de la seconde page, en travers, ou lit :
« Refaire une table nouvelle pour lleiKlnel.
« Fair(! les notes.
« Et voir pour le traité. »
(Pièce inédite comiinuii(iui'-e par M. .1. Dumas.)
Et je vois d'ici notre Aloysius — car, depuis qu'il avait traité avec Renduel, Bertrand trouvait que son prénom de Louis, voire de Ludovic, ne rendait pas un son suffisamment romantique, — je vois d'ici notre Aloysius friser sa barbe « nazaréenne » et monter d'un pas léger l'escalier de Célestine. Qui cela, Célestine? me direz-vous. Mais Célestine ! celle à qui Aloysius avait donné son cœur. Pourquoi n'aurait-il pas aimé tout comme un autre? Est-ce que l'amour a jamais été le privilège exclusif du riche, et le cœur du poète ne recèle-t-il pas des trésors de tendresse ? Célestine, je le dis tout de suite, n'était pas la première femme à qui Bertrand eût déclaré sa flamme. Du temps qu'il était au Provincial, il s'était énamouré d'une jeune Dijonnaise qui ne semble pas l'avoir payé longtemps de retour, si l'on s'en rapporte à la pièce de vers suivante qui a échappé à Sainte-Beuve :
Lorsque, rêvant d'amour, dans l'oubli de la vie, Nos bras s'entrelaçaient, ma main prenait ta main, Oh ! qui m'eût dit alors qu'à mes baisers ravie Tu me fuirais le lendemain !
Ils , ne reviendront plus, et faut-il te l'écrire! Ces jours sitôt passés et passés à jamais. Ces jours purs et sereins, les baisers, ton sourire. Et jusqu'à tes pleurs que j'aimais!
DAVID d'aNGEKS ET ALOYSIUS BERTRAND 69
Alors, jeunes tous deux et sans inquiétude, Et goûtant du plaisir le charme empoisonneur, Ensemble nous cherchions l'ombre et la solitude Pour y cacher notre bonheur.
Et maintenant, combien il fut court ce beau songe ! Et maintenant, hélas ! séparés pour toujours, Ce doux bonheur n'est plus qu'un aimable mensonge Oui caressa nos premiers jours.
(20 juin 1828.)
Bertrand fut-il plus heureux avec Célestine? Je voudrais le croire, car l'amour eût versé dans son calice d'amertume quelques gouttes de miel, mais les lignes que voici nous font craindre le contraire :
(SaTis date.)
« 0 mon ançe, je ne peux plus vivre sans toi, viens, fuvoMs ensemble, allons cacher nos deux vies loin de l'œil des méchants dans quelque recoin isrnoré de la terre, où le monde nous oubliera et où nous oublierons V-. monde. — Non, je ne conçois pas de bonheur possible sans loi, sans tes caresses, sans tes soins, sans ta présence à tous les instans de mes jours. Finissons-en, ma Célestine, ou, je le sens au bouillement de mon cieur, je me porterai à quchpie acte de frénésie; as-tu (juclquefois songé à l'avenir, dis? Suis-je pour loi lié à Joutes tes espérances, comme toi à toutes les mien-
70 LE CENACLE DE JOSEPH DILOUME
nés? Siîis-je aimé seulement la dixième partie de . ce que j'aime. Ali! écris-moi, écris-moi, apaise-moi. J'ai le délire. Ecris-moi, tes lettres sont pour moi la rosée après les feux des jours brûlans d'été, le rayon de soleil qu'entrevoit le prisonnier dans son cachot, le retour du printemps qui doit guérir le malade.
« Célestine ! ma Célestine ! nom divin, nom sacré et pur comme le ciel! nom qui renferme pour moi toutes les joies, toutes les ivresses, tous les enchantements ! Célestine, tu es un ang-e, descends dans ma vie; je te bénis, je l'implore, je répands mon âme à tes pieds. Ton indifférence, et je tombe parmi les damnés ! ton amour, et le ciel n'est pas assez vaste pour ma gloire et mon bonheur!
« Ludovic (i). ))
Ces lignes enflammées ne sont pas datées dans le manuscrit original, mais elles doivent être à peu près de la même époque que la page sentimentale que Bertrand a publiée sous la date du 12 mai i836, au sixième livre de Gaspard de la Nuit :
« 0 ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.
(i) Pièce inédite, communiquée par M. J. Dumas.
DAVID DANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND 7I
« Et VOUS qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes ! s'il y a eu dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas vous ! »
Hélas! l'amour est un oiseau qui ne se laisse guère prendre qu'à certain miroir. Eût-il eu vingt fois plus détalent, Bertrand ne payait pas assez de mine avec son linge douteux, ses souliers éculés et sa redingote râpée, pour retenir bien longtemps les Célestines de ce monde sous le charme de sa pa-, rôle... Et c'est évidemment son aspect misérable qui le faisait fuir ceux-là même qui auraient pu l'aider. Croirait-on, par exemple, qu'il ne revit jamais Sainte-Beuve, malgré les nombreux témoignages d'amitié qu'il en avait reçus! Il n'y a qu'un homme à qui il ait osé se confier jusqu'au bout, non sans s'être fait violence au début, c'est David d'Angers. Nous verrons que le grand artiste ne trompa point sa confiance. David, qui ne l'appelait que le « Maçon », depuis le jour où Sainte-Beuve lui avait lu celte page dcGaspar-d, avait rencontré Bertrand pour la première et pour la dernière fois chez Benduel, le jour même où il avait traité avec cet éditeur. Et il se demandait ce qu'il était devenu, (piautl il l'apprit par la lettre suivante :
Paris, le i8 septembre 1837.
« Monsieur,
<( Si vous avez oublié le jeune poète qui signe son nom au bas de cette lettre, il n'a pas oublié, lui, avec quelle bonté vous lui avez offert, il y a dix-huit mois, votre amitié. Hélas! vous ne saviez pas, lorsqu'un soir vous me serriez si chaleureusement la main chez le libraire Eugène Renduel, et lorsque, quelques jours après, vous daigniez monter chez ma mère, demandant, moi sorti, à me voir, non, non, vous ne saviez pas à quels combats ma douloureuse existence était alors livrée. J'eus honte •de vous laisser deviner les souffrances de mon intérieur, et, courbant le front devant une nécessité impitoyable, j'ajournai les relations d'une amitié qui m'eût été bien chère au temps où un peu de gloire aurait absous mon honnête pauvreté. Vous dûtes me reprocher un grave oubli, ou m'accuser d'une profonde ignorance des égards sociaux. J'étais moins impoli que malheureux.
« Eh bien, Monsieur, les jours se sont écoulés et mon jour n'^est pas venu. Je ne suis encore que le ver qui dort dans sa chrysalide, attendant que le pied du passant l'écrase, ou qu'un rayon de soleil lui donne des ailes. Gaspard de la Xait, ce livre de mes douces prédilections, où j'ai essayé de créer
DAVID D ANGEIXS ET ALOYSIUS BERTUAND yj
un nouveau genre do prose, atlend le Ijon vouloir d'Eug'ène Renduelpour paraître enfin cet automne, et un drame à peu près reçu à la Porte-Saint-Marlin, n'a çuère la chance d'être joué que cet hyver. Comprenez, Monsieur, à l'effort que je fais aujourd'hui en vous écrivant ces détails, toute la fatalité de ma position. Un homme à qui je dois une centaine de francs s'est présenté chez moi ce matin pour me les réclamer avec une instance et une brutalité qui m'ont réduit au désespoir. Plongé dans une vie contemplative, cloîtré dans l'étude et dans l'art, isolé, inconnu à tous, c'est avec un serrement d'angoisse inexprimable qui refoule tout mon sangvers mon cœur, que je vous confie ma peine. Vous serait-il possible, Monsieur, de me prêter cette somme de cent francs qui vous seraient fidèlement rendus avant la fin de l'hyver ? Ah! Monsieur, l'intérêt que vous m'avez témoig"né ne serait-il qu'une illusion, ou ne me serait-il plus permis de m'en souvenir!
« Que vous dirais-jc ici du Panthéon? Les magnifiques pierres qu'a srul[)tées votre ciseau sont une œuvre admirable d'arlislf <[ui redira à la posti-iité uni; belle ad ion de ciloven.
« J'aurai l'honneur île \enir vous remercier dès «pie j'aurai un peu renoué mon fuseau à ma (|ue- 1' G
nouille, dès que j'aurai un peu secoué lesennuis qui m'assièt^ent dans ma retraite.
« En attendant, je vous prie de croire à ma vive reconnaissance et à mon profond respect.
rt Louis JiERTRAND.
« Chez ma mère, rue de Beauce, lo, au Marais ([). »
Quatre jours auparavant, le pauvre poète avait adressé à la reine Amélie un sonnet ijui n'a pas été recueilli dans ses œuvres, mais dont on devine l'objet (2). Cet appel poétique à la charité de la reine aurait certainement été entendu, s'il lui avait été remis par le précepteur du duc de Montpensier, mais il est peu problable que Bertrand ait recouru dans la circonstance aux bons offices de son ancien camarade Antoine de Latour. Sa demande demeura donc sans réponse ou bien, si la reine y répondit, ce ne fut qu'après que David d'Angers l'eût tiré de ce mauvais pas.
Quant à ses espérances relatives au drame qu'il avait déposé à la Porte-Saint-Martin, elles allèrent
(i) Lettre inédite communiquée par M. C. Glinel.
(2) A la vente de la bibliothèque Noilly, en mars 1886, un exemplaire de la lie édition de Gaspard de la Xait auquel était joint ce sonnet autographe ainsi qu'un dizain manuscrit de Sainte-Beuve et le billet de sortie de Bertrand de l'hôpital Saint-Antoine fut vendu 125 francs à un amateur inconnu.
DAVID d'aNGERS ET ALOYSIUS BERTRAND ']5
rejoindre tous ses autres rêves envolés, et son Gaspard de la iVttiV, qui devait paraître à l'automne de 1837, n'avait pas encore vu le jour au mois d'octobre i8/io.
On connaît le sonnet savoureux qu'il adressa à cette époque à Renduel pour le rappeler à l'ordre.
Quand le raisin est mûr, par un ciel clair et doux. Dès l'aube, à mi-coteau ril une foule étrange : C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange. Maîtres et serviteurs, joyeux, s'assemblent tous.
A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez-vous ? Le matin vous éveille, éveillant sa voix d'ange. Mon compère, chacun en ce tcnips-ci vendange ; Nous avons une vigne — eh bien, vendangeons-nous ;
Mon livre est cette vigne, où, présent de l'automne, La grappe d'or attend pour couler dans la tonne, (Jue le pressoir noueux crie enfin avec bruit.
J'invite mes voisins, convoques sans trompettes, A s'armer promptement de paniers, de serpettes. Qu'ils tournent le feuillet ; sous la pampre est le fruit.
(3 octobre 1840.)
Qu'attendait doncRenduel pour imprimer le livre deprétlilectioM, le livre unique dcce iiiallieurtMix? Je n'en sais rien, mais je m'en doute, (lonime il avait laissé passer l'heure, il attendait peut-être qu'un événement (pielconque ramenât ratlcntion du
public sur l'auteur de Gaspard de la Nuit, qui avait eu le tort de se faire oublier. Cet événement ne devait pas, en effet, se produire, ou plutôt si, il arriva peu de temps après, puisque Bertrand mourut au mois d'avril i84i. Mais déjà l'éditeur du Romantisme avait consenti en principe à rétrocéder à Victor Pavie le manuscrit de Gaspard pour le prix qu'il l'avait payé. Cela ressort, en effets — contrairement à ce qu'on a raconté — de la correspondance qui va suivre.
Le II mars i84i, Bertrand, qui était atteint de la phtisie, et avait, dès l'année iSSg, passé six mois à l'hôpital Saint-Antoine (i), entrait à l'hôpital Necker au moment où, sur la recommandation de David d'Angers, M. Villemain se disposait à lui accorder un secours de 3oo francs et à le nommer ensuite bibliothécaire du château de Fontainebleau.
Avez-vous remarqué que les secours de l'Etat, comme les carabiniers de l'opérette, arrivent presque toujours trop tard ?
Quinze jours après, Bertrand écrivait à David d'Angers :
(i) David d'Angers, dans une lettre à Sainte-Beuve écrite quelques jours après la mort de Bertrand, parle de l'hôpital de la Pitié, mais il doit se tromper, car on a le bulletin qui fut remis au poète à sa sortie de Saint-Antoine.
DAVID DANGERS ET ALOYSIUS BEHTnAND 77
« Mon cher Monsieur David, mon père, mon ami,
« Je soupire après vous comme le cerf du désert après les fraîches fontaines de la Bible. Un subit et violent dévoiement (pardonnez-moi l'expression) m'a jeté dans une si grande faiblesse que j'ai peine à soulever la couverture de mon lit pour me retourner. Si ma maigreur continue, je ne tarderai pas à ressembler au squelette de fer de Sainl-Sulpice. Ah ! si j'avais seulement le tiers de l'embonpoint de l'écorché de Houdon ! Le dévoiement a fait suspendre ou supprimer la potion stibiée — voilà où j'en suis, ô le plus indulgent des amis! ô homme simple et antique dont le type ne se retrouve [)lus que dans Phitarque ou dans les marbres grecs et romains de votre atelier.
« M. Bricheteau, qui s'était fait suppléer depuis quatre jours par son interne, ('tait de retour ce matin dans la salle. Il m'a dit que vous étiez allé le voir, qu'il n'était point à Paris, quand vous avez déposé votre carte chez lui, et il m'a lémoigné combien il regrettait que son absence l'nU ()rivé de l'honneur de s'entretenir avec vous.
(( L'interne de la salle, (jui est d'Angers, m'a demandé avec feu de vous èlic présenli'-. Il dt-sire ardemment savoir le jour et l'heure où vous vien-
drez. — En résultat, votre démarche, je n'ai pas eu de peine à m'en apercevoir, a produit le meilleur effet, et m'a semblé à la fois engager son amourpropre comme médecin et stimuler son intérêt pour moi comme homme.
« J'ai un pied et demi dans la fosse, mais je suis tranquille et résigné comme un malade en qui va s'éteignant la passion en même temps que la vie- Si je n'ai pas le traité de l'immortalité de l'àme sous mon oreiller, je l'ai là, dans mon cœur. — J'attends et je ne compte sur rien, je n'espère et ne désespère trop. J'ai confiance complète en mon médecin. La Providence fasse le reste !
« Il a fallu m'y prendre à plus de dix fois pour écrire cette lettre. Et maintenant voilà que je retombe exténué sur mon oreiller! Oh! que je suis exténué à fond !
« Tout à vous, c'est-à-dire tout un cœur reconnaissant et fidèle. Quant au corps, ne parlons pas de ces tristes lambeaux.
a L. Bertrand.
« Hôpital Necker, 24 mars i84i (i)- »
Sur ces entrefaites David d'Angers tomba malade. A cette nouvelle, le pauvre Bertrand, qui savait
(i) Lettre inédite communiquée parM. J. Dumas.
DAVID d'aNGERS ET ALOYSIUS BERTRAND 79
tout ce que le grand statuaire avait fait pour lui, sentit les larmes lui monter aux yeux et lui adressa la lettre suivante :
« Mon cher Ami,
« J'ai été profondément étonné et afflit^é d'apprendre que vous étiez malade et alité, lorsque je vous croyais occupé à vos beaux moules dans votre atelier, d'après quelques mots que m'avait dits ma mère. Eh! comment ne seriez-vous point malade! Votre amitié prodigue et ardente s'est consumée du matin ausoir en démarches sans nombre, depuis quinze jours, ponrun pauvre barbouilleur de papier <}ue ses visions cliag'rines et son orgueil sauvage et insociable gilentau lit de (lilbert, qui était, lui, parfois, un admirable poète! — C'est à nuti (pie vous devez vos soulîrances; à nul autre! o mon bienfaiteur, vous m'êtes trop dévoué ! Vous me prouvez trop votre intérêt ! Vous m'accablez d'une dette qu'une Ionique vie ne pourra jamais ;ic<iiiitter et j'ai peut-être si peu de jours devant moi 1 Si du moins j(; pouvais vous serrer la main, et joindr»; mes sollicitudes à celles de voire famille! (le qui me tranquillise, c'est de savoir les soins qui vous sont prodig"ués. Puissent mes vœux liàter votre complète guérison !
8o LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
« Me voilà sous l'influence d'un nouveau traitemont : je subis en ce moment le lourd supplice de l'empoisonnement par l'opium, la tèle me tombe des épaules, les oreilles me sifflent, la fièvre me dévore, et quand vous aurez lu ma lettre, vous saurez mieux que moi ce que j'ai mis. (Excusez les fautes d'orthographe dans cette lettre, comme dans les précédentes. )Je suis frappéde quasi imbécillité, et demain, si la potion de cette nuit est la suite de celle d'hier soir, demain je serai tout à fait imbécile. Je me soumets à tout. M. Bricheteau a l'air de mieux augurer de ce second traitement. Nous verrons, ou plutôt nous ne verrons rien. Les traitements héroïques ne sont pas heureux sur moi.
« J'ajourne tout ce que j'aurais à vous dire concernant la proposition d'une maison de santé. Je suis trop faible pour vous transmettre par la plume mes nombreuses observations. Il faut d'abord, je crois, laisser le médecin épuiser sur moi toutes les ressources de la science. Je remettrai ensuite mon corps entre vos mains.
« Je vous serre, comme je vous aime, contre ce cœur tout plein de tendres et profonds sentiments pour vous.
« L. Bertrand (i). »
(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas.
DAVID D ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND
Et comme cette lettre était demeurée sans réponse, il écrivait de nouveau à David, le 2 avril suivant :
« Pour l'amour de Dieu, donnez-moi de vos nouvelles. Que je sache au moins que vous êtes en pleine voie de guérison, et qu'il n'y a pas eu de rechute. Enveloppez-vous bien de flanelle, et prenez garde au froid. — Votre silence m'inquiète et m'attriste à la fois dans la solitude où je suis.
« Je suis dans les poisons les plus violents. C'est avec de l'acide prussique qu'on me travaille maintenant ; ce matin, j'ai répondu comme un hébété au médecin, lui donnant les mots les uns pour les autres. .l'ai bien de la peine à vous écrire ceci, et si je n'y mettais la plus g-rande altenlion, vous pourriez bien remarquer dans ma lettre plus d'une absence d'esprit. L'o[)ium, la belladone, la jusquiame m'offusquent sing-ulièrement le cerveau.
«Je suis dans un moment de calme, mais il n'y a pas un tpiart d'heure que j'ai failli me trouver mal. Le vinaigre est venu heureusement ;\ mon secours. C'est l)ientôt l'heure où lesenviesdc vomir [)roduites par une tisane (éniétisée) dite orangée vont commencer à me soulever l'estomac terriblement et sans résultat, ce (pii durera jus(pr;\ huit
heures. Alors le supplice de la luiil. L'ric [)Olion infernale qui me casse bras et jambes. Je l'ai élrennée la nuit dernière, et elle m'a ôlé la moitié de mes forces. Le médecin veut sans doute m'affaiblir, me trouvant trop fort, pour que les syncopes amènent plus facilement une vomique.
« Mesyeux se troublentet se remplissent d'éclairs. C'est assez, c'est trop.
« Je vous serre la main comme au plus dig^ne, au meilleur des hommes.
« L. Bertrand.
« Qu'est-ce que je vous ai dit dans ma dernière lettre? Je l'ai complètement oublié.
« Vos oranges étaient excellentes. Ma mère vous a-t-elle convenablement remercié de ma part ?
« Je voulais vous demander quelques livres ou une livraison ou deux de la Revue de Paris, si vous avez cela par exemple; mais je ne sais pas comment je serai demain (i). »
Hélas ! chaque jour qui s'écoulait aggravait son état — ce qui ne l'empêchait pas de s'intéresser plus que jamais à l'impression de son Gaspard de la Nuit.
(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas.
DAVID d'aNGERS ET ALOYSIUS BERTRAND 83
Quelques jours avant sa mort, il écrivait à David d'Angers :
« Mon cher David, mon bienfaiteur,
« Nous reverrons-nous ? Je suis dans une crise que je crois la dernière. Vivez de longs jours et heureux !
rt Renduel m'a donné pour Gaspard de la ^uit, je ne sais plus à quel titre, sans doute comme prix de la première édition, et comme prix du manuscrit, lasommedc cent cinquante ou soixante francs. Il faut une déclaration de lui qu'il ne réclame rien, ou ne réclamera rien plus tard. Craignons le coup du coupe-jarret.
« Ce manuscrit ensuite, je dois vous le déclarer, est un vrai fouillis. Renduel m'y faisait faire tant de changements. Il est tout à fait provisoire, et devrait être rangé et revu davance, feuille par feuilled'impression.C'estdonc une œuvre en déshabillé dont mon amour-propre (il est si grand dans les barbouilleurs de papier !) ne pourrait souffrir qu'on examinât les nombreuses imperfections, lacunes, etc., avant que je ne r(Misse remis dans ses habits décents. Si je vis dans huit jours failes-moi le plaisir de me remettre le manuscrit. Si je suis mort à cette é[>oque, je le lègue et le livre tout
84 I-E CÉNACLE DE JOSEI'II DELOnME
entier àvous,mon bon ami, et au si bon Sainte-Beuve qui fera tous les retranchements, modifications qu'il croira convenables.
« Le manuscrit a besoin d'être réduit au tiers au moins, et la première préface doit être entièrement supprimée.
« Gaspard de la Xiiit est un ouvrage ébauché dans beaucoup de ses parties, j'ai bien peur de mourir tout entier,
« M. Victor Pavie exige le retranchement de toute chose qui froisserait ses sentiments religieux. Ilij aurait donc quelques pièces et quelques phrases à supprimer,
« Je bats la campagne et ma cervelle s'enveloppe de vapeurs. Sais-je ce que je vous écris? Ma tête commence à s'affaiblir.
« Je vous eriibrasse comme je vous aime, de tous les sentiments de mon àmepour vous, et vous savez quels ils sont? Mes serrements de main très affectueux à l'excellent M. Sainte-Beuve.
« L. Bertrand (i). »
N'avais-je pas raison de dire tout à l'heure que Renduel n'avait pas attendu la mort de Bertrand pour renoncer à publier son Gaspard de la Nuit?
{i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas.
DAVID d'aNGERS ET ALOYSIUS BERTRAND 85
Victor Pavie a raconté dansses Soiwenirs qu'il avait pris la résolution de l'éditer à ses frais le jour même de l'enterrement de l'auteur, le hasard ayant voulu qu'il vînt à Paris ce jour-là. Sa mémoire évidemment l'a mal servi, car Bertrand, dans le passag-e de sa lettre à David que j'ai souligné, n'aurait pas parlé des retranchements exig-és par son futur éditeur, si cette impression n'avait pas été convenue entre eux dans le courant du mois d'avril.
Quoi qu'il en soit, le pauvre Bertrand ne survécut qu'un jour ou deux à la rédaction de cette lettre.
David, qui était venu le 28 avril, le trouva si maj qu'il n'hésita pas à faire son portrait. Ce dessin au crayon est maintenant au musée d'Angers (i). Bertrand, qui est représentiî de profil, est d'une maig'reur effrayante, mais son regard voilé flamboie comme une lampe qui va s'éteindre. « Je vous entends, mais je ne vous vois [)his », disait-il à David.
Le lendemain, quand le statuaire re\int à l'hùpital, le concierge l'arrêta au passage cl hii dit : « Il est inutile d'aller plus loin, Monsieur, le n-' (i vient de mourir ! » — David aloi-s fut admirable.
(i) Avec Mil aiilrr pris a à ri'n.scvcli>Miir de riius[iicc .Nrckcr nvaiil (jiic l'intirinior ne vînt clouer le cercueil ». C'est ce dernier «lue nous re[iro(luisoris ici.
86 LE CÉNACLK DE JOSEPU DELORME
Au lieu de rebrousser chemin, il pria le çarçon de salle de le conduire dans l'cusevelissoir où le cadavre avait été transporté. Il souleva la toile grossière qui recouvrait le corps décharné du poète. La tête était renversée, la bouche en Ir'ou verte et les yeux vitreux. Il le crayonna dans cette position. Puis il détacha, pour la remettre à sa mèrc,Ja petite médaille de cuivre que, quelques jours avant, une sœur de l'hôpital lui avait passée au cou. Et après avoir coupé ses beaux cheveux noirs et lui avoir couvert la tête d'un de ses bonnets, il le fit ensevelir dans un drap lui appartenant. »
« J'éprouvai, disait-il à Sainte-Beuve, qui, je ne sais pourquoi, ne donna pas signe de vie dans ces douloureuses circonstances, j'éprouvai un sentiment de douce mélancolie, quand je le vis si bien enveloppé dans ce ling-e blanc et portant par hasard mon chiffre sur cette poitrine dans laquelle avait battu un si noble cœur. J'étais soulagé de penser que la serpillière du n» 6 n'imprimerait pas sa rude trame sur sa chair. »
Le lendemain David assista à la mise en bière de son ami et l'accompagna, tout seul, jusqu'au cimetière de Vaugirard, sous une pluie battante. La nature, en effet, semblait s'être mise en frais pour lui faire des funérailles romantiques. Un orage
DAVID d'aNGERS et ALOYSIUS BERTRAND 87
terrible avait éclaté au moment où l'on portait son cercueil à la chapelle, et c'est à la lueur des éclairs et au bruit de la foudre que le prêtre récita les prières des morts.
C'est ainsi qu'Aloysius Bertrand quitta cette terre où il avait pesé si peu. Puisse-t-elle au moins lui avoir été légère! Quant à son œuvre, qui lui tenait tant au cœur et qui fut, en partie, cause de sa mort, il doit être heureux dans l'autre monde s'il lui est donné de voir qu'elle lui a survécu. Il avait si grand' peur de mourir tout entier! Rappelez-vous sa dernière lettre à David et aussi la dernière stance du petit poème qui sert d'épilogue à son livre : « Et l'églantine du ménestrel sera fanée, que fleurira toujours la giroflée, chaque printemps, aux gothiques fenêtres des châteaux et des monastères ! » Mais cette églantine, il l'avait arrosée si longtemps de sa sueur et de ses larmes, qu'elle n'a pas phis passé fleur que la giroflée, objet de son envie. Il n'y a que l'art qui fasse de ces miracles; aussi comprend-on que, chez certains artistes de lettres, comme Chateaubriand et Flaubert, le souci de la forme devienne à la longue un véritable tourment.
Avant de terminer je me fais un devoir de répondre à une question qui m'a été posée de différents cùlf-s et qui m'a préoccupe beaucoup
moi-même. Il s'ayit du manuscrit original de Gaspard delà iVwi7,queje croyais perdu et qui est, au contraire, en de très boimes mains. On a vu que Bertrand, dans sa lettre testamentaire, parlait de retrancher de son livre « quelques pièces et quelques phrases » pour ne pas froisser les sentiments religieux de son nouvel éditeur. Jusqu'en ces derniers temps je me demandais, non sans crainte, si Pavie n'avait pas abusé de l'espèce de blanc-seing qui lui avait été donné. Voici pourquoi. Tous les amis du xvi" siècle savent que Pavie imprima, en 1842, peu de temps avant Gaspard de la A7«7, les Œuvres choisies de Joacliini du Bellay. Or, une chose me frappe en lisant ce volume, c'est que, dans le recueil desReffrets,i\ n'a pris aucun des sonnets où Joachim a fait si vertement la satire de la cour de Rome. On peut même s'étonner que Sainte-Beuve se soit rendu complice de ces omissions reg-rettables. Car il ne pouvait les ignorer puisque c'est lui qui, dans cette réimpression, fort belle d'ailleurs, s'était chargé d'écrire la notice sur du Bellay, et qu'il avait eu pour cela les épreuves sous les yeux (I).
(i) Mais Sainte-Beuve avait une peur extrême, connaissant les sentiments religieux de Pa^ie, de le blesser involontairement. J'en trouve la preuve manifeste dans ce passage d'une lettre qu'il lui adressait
DAVID D ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND
Eh bien, si Pavie s'était montré si sévère pour un livre fameux qui remontait au xvf siècle , n'était-il pas à craindre qu'il l'eût été davantage encore pour un livre contemporain qui avait été imprimé la première fois sur les presses de sa maison? Jesuis heureux de pouA'oir dire que ces craintes n'étaient pas fondées. M. Jules Claretie, qui possède le précieux manuscrit de Bertrand, m'écrit, en effet, que « c'est textuellement le volume paru, sauf des lettres majuscules à l'encre rouge dans le goût de Barbey d'Aurevilly. » Qu'en conclure ? Tout simplement que les scrupules de Bertrand étaient exagérés et que Pavie ne trouva, dans les « bambuchades » de Gaspard de la Nnit^v'xen qui fùi de nature à l)lesser ses sentiments religieux.
Est-ce à dire que le manuscrit original n'ait pas subi des remaniements et de sérieuses retouches ? C'est une autre question. Chati^aubriand corrigea jusque dans les derniers jours de sa vie le texte de ses Mcmoir.'s d'Oiilre-Tombe. Ah>ysius Bertrand fit de même et pratiqua dans ses iS'/Vt'r.s-des coupes fâcheuses. Qu'est devenue, p;ir exeinjile, r('S|)èce de biillade, intitulée r Agonie et la Mort du Si rr
au sujet [Jivcist'mcntdc leur cdilioii de .1. de HelUiy : (i... El puis, si je me suis Irop •'•maiicipé sur Hoirie (i[uoii|ne j'aie pris carde) vous mêle din/. .> (André l'avie, MédaiHuns romantiques, p. 186.
go LK CENACLE DE JOSEPH DELOUME
de Maupiri, dont Pavie a publié le refrain dans le récit de sa première rencontre avec Bertrand :
On entendait le soir sonner les cloches
Au gothique couvent de Saint-Pierre-des-Loches V
D'autre part, nous savons par Asselineau (i) que, lorsque les Annales romantiques insérèrent en i83o la Chaumière de Gaspard, datée du 2 janvier 1829, elle était suivie de celte apostille, qui a été supprimée dans l'édition d'Angers : « Le roi ne lira jamais cette pièce, mais mes amis la liront et sauront que moi aussi je rêve tout éveillé, que je me suis bâti un chalet dans les Alpes, pour y couler de paisibles jours avec ma mère et mes sœurs, et que cet heureux chalet, hélas ! est un château en Espagne. »
Ce n'est pas tout. M. Auguste Petit,, qui fut un ami de jeunesse de Bertrand^, a publié, en 1825^ dans le bulletin de l'Académie Delphinale, une première version de la ballade intitulée le Clair de Lune, qui diffère du tout au tout de celle qui figure dans le recueil de Gaspard de la Nuit. Qu'on en juge plutôt :
(i) Bibliographie romantique, p. io5.
DAVID D ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND