CHAPITRE VI
PAUL nUET ET EUGENE DELACROIX
I. — Sur le monument de Paul Huet à Saint-Cloud. — Son vrai cadre. — Un mot de Heim sur l'Inondation à Saint- Cloud. — Comment Delacroix se lia avec Paul Huct. — L'île Seguin. — L'influence de Conslable sur Delacroix. — Originalité de Paul Huct. — Son sentiment de la nature.
— Ses parents, sa première enfance. — Son amitié avec- Delacroix lui ouvre les portes du Cénacle.
IL — Delacroix et Victor Hugo. — Comment chacun d'eux entendait la beauté. — Delacroix pendant les représentations de la troujie anglaise, en 182(3. — Ses dessins pour la pièce d'Ami/ Robsurt. — Paul Huet au salon de 1827. — Ses Vues de Rouen et du Château d'Arqués. — Sainte- Beuve en rend compte dans le journal le Glohe. — Le Salon de 1831. — Le Cavalier de Paul lluel inspiré d'une ballade de Victor Hugo. — Gust.ive Planelio soutient l'artiste et Delécluze le combat. — Sainte-Beuve et Delécluze.
— A propos de Bazin, l'historien. — Lettres inédites de Sainte-Beuve. — Il défend le Iloniantisnie ronlre Delécluze et venge Paul Huet de ses attaques. — Delacroix et Huet remercient Sainte-Beuve. — Mort de Delacroix. — Huet fait son éloge — L'exposition et la vente des tableaux provenant de l'atelier du grand artiste. — Lettres inédiles de Paul Huet et de M'"'' ^'iclo^ Hugo.
IlL — La reprise d'//r/v(a«/ à la ( ioniédie-l'ranraise. — Lettre inédite de Paul Huei à Victor Hugo. — Réponse inédite
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de Victor Hugo. — Paul Huet à Sainl-Point. — Son amitié avec Michelct. — Pour la rosette d'officier de la Légion d'honneur. — Une lettre inédite de Sainte-Beuve à ce sujet. — Paul Huet se met à travailler l'eau-forte. — La gravure du Cavalier. — Sa première et dernière œuvre. — Il meurt d'une attaque d'apoplexie. — Une lettre inédile de Victor Huffo sur sa mort.
On a inauguré naguère, à Saint-Cloud, le buste de Paul Huet. Ce nom ne dit pas grand'chose aujourd'hui au public profane : c'est pourtant l'un des plus beaux de l'Ecole de peinture de i83o, et celui d'un précurseur, sinon d'un révolutionnaire. Mais Paul Huet, timide et fier comme il l'était, n'attendit jamais la «rande renommée que de son talent ennemi du tapage. C'est lui qui disait : « Veut-on faire l'éloge d'un homme? On ne dit plus qu'il est droit, on dit qu'il est adroit. — L'art n'est plus un sentiment, mais un tour de force. » Et sa mémoire se ressent quelque peu de cette discrétion, bien qu'elle ait été pieusement entretenue par un petit groupe de critiques fidèles — comme Ernest Chesneau et Philippe Burty — et par un fils admirable. C'est à la piété de ce fils, tout autant qu'à la dévotion des vrais connaisseurs, que Paul Huet doit le monument qu'il possède aujourd'hui. Remercions-les
d'avoir mis son effigie dans le seul cadre qui lui convînt. Jamais le royal parc de Saint-Cloud n'inspirera de plus beaux tableaux que les siens.
Heim, le peintre de la Distribution des récompenses an Salon de 1824, qu'on peut voir au musée de Versailles, rencontrant Paul Huet, quelques jours après l'ouverture del'Exposition de i855 où figurait son tableau de Vlnondation de Saint- Cloud, lui disait que le paysage ainsi traité, c'était de la peinture d'histoire.
On en pourrait dire autant de l'ensemble de son œuvre, et je ne serais pas surpris que cette caractéristique ait été pour quelque chose dans la façon ton te spontanée et comme enthousiaste avec laquelle Eu-ène Delacroix, à l'dge de vingt-trois ans, rechercha l'amitié de Paul Huet, qui en avait dixneuf.
C'était pendant l'hiver de 1822-1823. Delacroix, qui avait d<-jà exposé la Barr/ne du Dante, ayant remarqué à la vitrine d'un marchand une étude de paysage aussi forte que neuve, demanda un soir à ses camarades Poterlet, Jadin et Gomairas(i) s'ils pouvaient lui dire de qui elle était.
(,) Comairns ( l'hilippo). né à Saint-Ccrinain-en-Laye, le 2^ octobrr i8o3, mort i, Fonlaincblcaii, le .4 iVvricr 187:., f.H "» .les me. 1- Irnrs •■Icvrs .l'In-rcs. Voir sur lui el s..r .la.iin noir.- livre int.lulr ta Jeunetse dorce.
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— « Mais elle est de ce petit qui précisément travaille cette semaine à côté de toi. Il n'est pas là, ce soir, et c'est fâcheux, car il serait bien heureux de t'entendre, il a pour loi la plus grande admirution. »
Le lendemain, Delacroix s'installait sans plus de cérémonie dans la petite chambre de la rue Madame, 27, où le jeune paysagiste travaillait à son tableau du Cavalier. Il y resta un mois, retenu et charmé qu'il était par la manière large et lumineuse, en même temps que naïve, dont Huet interprétait la nature. Qui donc avait été son premier maître ? On peut dire que ce fut le génie de l'île Séguin. Reçu comme un enfant de la maison dans la famille de son ami d'enfance, le peintre de portraits, Lelièvre, qui habitait tous les étés cette île du Bas-Meudon, il y sentit éclore ses premiers rêves de paysagiste. Il faut dire qu'à cette époque l'île Séguin était un lieu de délices avec ses grands arbres et ses hautes herbes^ qui la faisaient ressembler à une île déserte.
C'est là, dans la buée transparente qui baignait les joncs et les saules, que Paul Huet fixa sur la toile ses premiers effets de lune ; c'est là qu'à travers les vapeurs du fleuve il regardait, matin et soir, se lever et se coucher le soleil rouge sur la Seine frissonnante ou endormie ; c'est là enfin qu'il
put étudier tout à son aise le jeu de la lumière dans les chaudes adverses de l'orage, la montée subite ou progressive (^es eaux et les grandes inondations qui transformaient le parc de Saint-Gloud en un vaste marécag-e.
Sa première impression de F Inondation de Saint-Cloud, exécuiée trente-cinq ans plus tard, date de cette époque, tant il est vrai que Paul Huet avait une mémoire des yeux extraordinaire. Ce qu'il avait vu une fois se gravait à tout jamais dans son esprit ; il lui arrivait souvent, même vieux, de dessiner ou de peindre, au retour d'une longue promenade, les moindres plis de terrain sans avoir pris la plus petite note, — et c'était d'une fidélité à toute épreuve. On prétend que c'est Bonnington qui lui apprit à semer les uuages blancs dans l'azur du ciel ; c'est possible, mais, comme me le disait un jour Lansyer, qui l'admirait, Paul Huet avait trouvé le moyen de capter, de transporter sur sa paleUe toute la nacre du ciel de Paris.
Le Cavalier fini, Delacroix quitta l'île Ség-uin. mais, un an a[)rès, <|uelle ne fut pas sa surprise en retrouvant la couleur claire, la manière simple et jusqu'à la « texture » de Huet dans les paysages de Gonstablequi venaient de faire leur a[)pantion,
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au Louvre! Son impression fut si vive que, s'il faut en croire M. Frédéric Villot, il rentra précipitamment dans son atelier et reprit son Massacre de Scio, qui était presque terminé, « pour empâter les lumières, introduire de riches demi-teintes, donner par des glacis de la transparence aux ombres, faire circuler le sang- et palpiter les chairs ». La vérité qu'il avait entrevue au Bas-Meudon venait de se révéler à lui dans un flot de lumière (i). A partir de ce jour-là, chaque fois qu'on soutint en sa présence que Paul Huet s'était inspiré de Constable,il prit hardiment sa défense, disant et répétant que, s'il s'était rencontré avec le peintre anglais, son ami ne lui devait rien. 11 avait puisé, en effet, le sentiment de la nature chez les grands écrivains romantiques, et c'est pour cela que, dans tous ses paysages, il a fait la part de l'idéal et de l'imagination. Il a peint quelque part un pensif oiseau d'eau, qui se tient tout seul dans une petite baie écartée et ombreuse. En le voyant, Michelet disait: « C'est lui (2). » Et moi, quand je regarde quelqu'une de ses toiles, que ce soit une clairière,
(i) Et ses Agendas témoignent que cette impression ne le quitta jamais. On y trouve cette note, qui date du second Empire : « Eté voir Régnier, chez qui j'ai revu une esquisse de Gonstable : admirable chose et incroyable. Ce Gonstable me fait grand bien. »
(2) Le Temps, du 12 janvier 1869.
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un sous-bois, un étang-, une prairie, il me semble qu'au détour du chemin, au bord de l'eau, derrière tel bouquet d'arbres, tout à l'heure appa" raîtra quelque figure mélancolique sortie de l'imagination d'un de ses auteurs favoris. N'est-ce pas lui, d'ailleurs, qui, après avoir lu l'article de Baudelaire sur les paysagistes de la fin de l'Empire, lui écrivait :
« Les paysagistes de mon temps étaient moins gais, témoin Obermann. Ce n'est pas la gaieté qu'on leur reprochait : ils s'appelaient Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Georges Sand. Voilà les maîtres, les paysagistes d'alors, les émus et les passionnés qu'on admirait et qui, je l'espère, ne sont pas encore oubliés (i). »
Et c'est pour cela, sans doute, qu'il voyait la nature avec les yeux de Constable. En elFet, la même éducation fait généralement les mêmes âmes; le paysagiste anglais avait commencé, lui aussi, à regarder les bois, le ciel et l'eau à travers l'œuvre des poètes lakistes, et nous savons ce ({ii'il pensait de l'ancienne école française de paysage. Il écrivait de Paris, en i8i4 :
« Mes affaires sont en bonne voie ; bien cpie le
(i) Lrtlrf du a septembre i868.
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directeur du musée du Louvre, M. le comte Forbin, eût, dès le commencement, placé mes tableaux au Louvre dans un endroit fort respectable, au bout de quelques semaines, leur réputation s'étant accrue, on les a enlevés pour les mettre à une place d'honneur, et deux sont en première ligne dans le g-rand salon. Je dois beaucoup aux artistes, pour les réclamations faites par eux en ma faveur, et j'excuse le comte qui, n'étant pas peintre (i), je pense, a cru, en voyant le raboteux de la couleur, que ces tableaux devaient être vus à distance. On s'est aperçu de l'erreur et bientôt on a reconnu la richesse de la texture, ainsi que le soin apporté à rendre la surface des objets. On a été frappé de la fraîcheur et de la vivacité des teintes, qualifiées introuvables dans les tableaux français. La vérité est qu'ils étudient, et beaucoup même, mais seulement les tableaux, et, comme le dit Northcote, ils n'ont pas plus connaissance de la nature que les chevaux de fiacre des pâturages. Habituellement, ce qui est le pire, ils peignent des études d'objets séparés, tels que des feuilles, des rochers, des pierres, etc., en sorte qu'ils ne voient que des morceaux isolés, détachés de l'ensemble, et qu'ils négligent l'aspect g-éné-
(i) Constable était mal renseigné : le comte de Forbin avait traversé l'atelier de Boissieu, à Lyon, et celui de David, à Paris.
ral de la nature, ainsi que de ses différents effets. J'ai appris hier que le propriétaire de mes tableaux en demande iS.ooo francs. On aurait acheté pour le gouvernement la Charrette, mais il n'a pasvoulu s'en défaire séparément. Les artistes, dit-on, veulent les acquérir pour les placer dans un lieu où ils pourront les voir (i). »
Delacroix ne fut donc pas seul à les admirer ; mais, s'il subit l'influence des deux paysagistes, français et anglais, Iluet ne pouvait manquer de subir la sienne, et j'en vois, quant à moi, la trace dans la façon dont il a campé et vêtu le personnage de sonCavalier. De môme que Victor Hugo s'amusait tout jeune aux antithèses, Delacroix recherchait déjà le contraste violent des couleurs opposées, et je pense que ce fut pour entrer dans ses vues que Paul Huet donna une monture blanche à sou cavalier rouge.
Il ne faut pas oublier qu'il n'avait alors que dixneuf ans, qu'il se cherchait encore, en dépit de sa précoce maîtrise, et que, chez lui, le paysagiste était doublé d'un peintre de figure : il avait passé près de deux ans dans les ateliers de (Jros et de fiuérin. Hélait mcnie élève de Guérin lorsque CJérioault
(i) Lctlrn publicc par M. Fn'ulci'io Villol, dnns l.i liei'iir iiniiirrselle des Arts (janvier 1857).
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exposa son Naufrage de la Méduse. L'admiration, l'enthousiasme qu'il montra pour ce clief-d'œuvre excitait les railleries de ses camarades, qui le traitaient de fou « furieux » ; il les laissait dire, convaincu que le temps lui donnerait raison.
Mais je m'aperçois que je n'ai rien dit encore des origines et de la condition sociale de Paul Hue t. Quand on les connaîtra, on ne sera pas étonné que Delacroix se soit pris pour lui d'une amitié profonde, car sous son masque à la Tallejrand, derrière ses allures hautaines, ce grand garçon au front olivâtre, à l'œil fulgurant, à la bouche railleuse, cachait un grand fonds de tendresse et de générosité natives, et lui-même avait assez souffert étant jeune pour compa.irau malheur des autres.
Huet était né sous une mauvaise étoile, et je l'entends d'ici, durant les courts repos qui suivaient leurs séances de peinture, conter d'une voix basse à Delacroix son enfance douloureuse et sa jeunesse orpheline. Ses parents, marchands de toile à Paris, avaient été ruinés par la Révolution ; son père avait échappé par miracle à la guillotine. Venu au monde en i8o4, vingt ans après le quatrième de ses frères et sœurs, il devait porter la peine de sa naissance intempestive. Mal vu d'abord, sa cousti-
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tution grêle et maladive le fit ensuite chérir davantage. Mais, ayant perdu sa mère à l'âge de sept ans, il fut, du même coup^ sevré de caresses. On le mit au lycée Bonaparte, où il poussa ses études jusqu'en seconde; après quoi, un de ses oncles ayant parlé de le faire concourir pour l'Ecole normale, notre collég'ien, qui avait déjà le professorat en horreur, déclara qu'il voulait faire de la peinture. Cela ne plaisait guère à son père, mais. devant son insistance et ses larmes, le bonhomme céda. Le petit Paul avait toujours montré du goût pour les imag'es, coloriées ou non, qu'il voyait aux vitrines des libraires, et plus d'une fois il était revenu à la maison avec une lithographie de Charlet ou de (iéricaull. Lamode était aux lithographies, depuis que le baron Taylor avait donné à cet art merveilleux, aujourd'hui si délaissé, ses lettres de grande naturalisation dans les Voijdgcs pittoresques et romantif/iies: c'était le gagne-pain ordinaire des jeunes artistes ; il n'était pas rare qu'on en rencontrât dans la rue avec une pierre sous le bras. Paul lluct avait une prédilection marquée [)Our les dessins de Charlet à la mine de plomb. Cette prédilection dura tant qu'il vécut, et c'est évidemment pour ce motif (jue Delacroix, en mourant, lui légua toutes ses lithographies de Charlet.
i6j le cénacle de JOSEPH DELORME
Après avoir reçu les premières leçons de peinture d'un élève de David, Huet entra dans l'atelier de Gros, qu'il abandonna bientôt sur un mot dur du maître. Gros, passant un jour derrière lui, regarde son académie, s'arrête et à haute voix lui en fait compliment. Il lui demande son numéro de réception à l'Ecole des Beaux-Arts. Huet répond qu'il a été exclu du concours comme trop faible. « Pourquoi diable aussi faites-vous des jambes trop courtes ? » s'écrie Gros humilié dans son amour-propre de professeur. Et il repoussa brusquement le carton de son élève qui, plus humilié que lui encore et tout saignant de cette injure gratuite, entra peu après chez Pierre Guérin. Il avait alors dix-sept ans.
Subitement il perdit son père; comme il était à peu près sans ressources, il quitta résolument l'Ecole et se résigna à demander son pain à sa palette. Mais il avait beau avoir du talent etpromettre un précurseur, son pinceau était incapable de pourvoir à son entretien ; il vivait littéralement de privations. Bientôt il tomba malade. Son fils garde comme une relique le portrait à l'aquarelle que fit de lui, pensant qu'il était perdu, sonami Comairas. Ce portrait est saisissant et vous serre le cœur. La figure de Huet est d'une maigreur effrayante; la physionomie, celle d'un homme près de finir, mais
les yeux ont une expression, un éclat extraordinaires : il semble que le peu de vie qui reste au jeune malade s'y soit toute réfug-iée (i).
Il guérit cependant, et, quand il fut en état de reprendre son pinceau et ses crayons, Delacroix lui procura quelques travaux lucratifs. Ainsi fut resserré encore le lien qui les unissait l'un à l'autre, et leur amitié toujours en éveil dura exactement quarante ans. En voulez-vous d'autres témoignages ? La correspondance de l'un, le journal et la mort de l'autre vont tout à l'heure en fournir d'aussi nombreux que touchants. — Mais il faut d'abord que j'introduise Paul Huet dans le Cénacle de Joseph Delorme. Quoiqu'il y soit entré fort discrètement et qu'il n'y ait jamais fait de bruit, cène fut pas le moins fidèle des artistes qui se groupèrent, à partir de 1827, autour de Victor Hugo.
Les relations de Paul ïluot avec le Cénacle ne remontaient pas plus haut que l'année i82(). Il habitait, à cette époque, aun° 27, rue de Madame, à deux pas, par conséquent, de chez Victor Hugo.
(i) C'est ce porlrail (juc nous roiiroduisons dans ce livre.
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Mais on aurait tort d'en conclure que ce voisinage tout fortuit favorisa leur commerce. La misère et les sacrifices de toute nature que Huet s'imposait par amour de l'art, depuis la mort de son père, l'avaient rendu encore plus sauvage, et je crois bien qu'il n'eût pas fait de sitôt la connaissance du jeune chef de l'Ecole romantique, si Eugène Delacroix ne l'avait en quelque sorte pris par- la main et entraîné rueNotre-Dame-des-Champs. Delacroix avait fait la connaissance de Victor Hugo en 1826. On a dit, et cela est vrai, que le génie du poète était antipathique à celui du peintre. Mais cette antipathie, qui finit par devenir récipr oque^ ne se déclara chez Delacroix qu'à la longue, lorsque le style de Victor Hugo se fut éloigné « de la véri té et de la simplicité » que recherchait par-dessus tout, dans la seconde moitié de sa vie, l'auteur des fresques de Saint-Sulpice. Victor Hugo était alors en exil. Comme il n'était jamais en retard pour rendre à ses contradicteurs la monnaie de leur pièce, il s'oublia un jour jusqu'à traiter de ffrenoiiilles les créations féminines de Delacroix, disant qu'il avait toutes les qualités, moins une : la beauté, et que dans toute son œuvre, en exceptant V Apparition des Anges de l'église Saint^Paul, et le torse de la femme du Massacre de Scio, il
PAUL HUET ET EUGÈNE DELACnOlX 1 65
n'y avait pas une seule femme vraiment belle (i).
Ce propos fut-il rapporté à Delacroix? on le dirait, car je trouve dans ses agendas une phrase qui a tout l'air d'une risposte à Victor Hugo.
« Cette fameuse beauté est^, au dire de tout le monde, le but des arts : si c'est l'unique but, que deviennent les gens comme Rubens, Rembrandt et généralement toutes les natures du nord qui préfèrent d'autres qualités. Demandez la beauté à Puget, adieu sa verve ! »
Tout cela est fort contestable, mais, en 1826, Victor Hugo et Delacroix avaient à peu près le
(i) Viclor Hufjo en Zélnnde, p. 209. — « Il a l'expression, disait Hugo, mais il n'a pas l'idéal. Ses Femnics d'Alger, par exemple, celle orientale élincelante de lumière et de couleur, sont le type de celle laideur exquise f)ropre aux créations féminines de Delacroix. — Mais, lui répondit Arthur Stevens, devant qu'il parlait de la sorte, l'expression n'est-elle pas à elle seule la beauté ? Y a-t-il un type de beauté définitif et patenté ? Avec de it^rands yeux, un nez droit, une jielile bouclie, un menton rond, un front haut et un visag;e ovale, la devanture d'un coiffeur fabrique et expose un monstre. Avec un front bas, une grande bouche, un nez camus et de petits yeux, Eugène Delacroix compose, rêve et crée la beauté. — La beauté, non; [•(•partit Hugo, mais son éclair. J'ai dit un jour à IVI™» Dorval un mol qu'elle a eu raison de s'ajtjjroprier et qui passe aujourd'hui pour avoir élé dit sur elle par elle-même : « Vous n'êtes pas jolie, vous êtes pire 1 » Eh bien, ce mot, on peut l'adresser à toutes les femmes de Delacroix. On peut dire à ses odaliscpies, on peut dire à son Opliélie, h sa Afdrf/ueri/e, à sa Médée, h sa Mater Dolorosa, on peut dire à sa Madi-leine : « Vous n'êles pas belles, vous êtes pii'cs. La lifccne divine de beauté a[>parail lumineuse, mais brisée, aur vos visages : vous êtes l'éclair, c'est-à-dire rébiouissante grimace du rayon... »
même idéal, tous deux communiaient en Racine et en Shakespeare pour lesquels ils avaient une égale admiration, et, deux ans après, quand la troupe anglaise parut sur le îhéàlre de l'Odéon, le peintre écrivait au poète dans son enthousiasme :
« Eh bien ! envahissement général : Hamlet lève sa tête hideuse ; Othello prépare son poignard essentiellementocciseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore? Le roi Lear va s'arracher les yeux devant un public français. Il serait de la dignité de l'Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût ! Apprêtezvous dans tous les cas une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques, ou plutôt immolez-vous courageusement pour nos plaisirs à nous autres barbares fi). »
Delacroix faisait ici allusion à la représentation prochaine de la pièce d' Amy Robsart, dont iPavait dessiné tous les costumes (2).
(1) Correspondance de Delacroix.
(2) On connaît la lettre que Delacroix adressa à Victor Hugo à cette occasion :
Il lui écrivait de Mantes : « Je vous envoie, mon cher ami, la presque totalité des costumes en question. Le tailleur peut entrer en danse. II n'y comprendra peut-être rien du tout. Mais, au reste, j'arrive moi-même pour éclaircir toutes difficultés. Je n'ai qu'une peur, c'est que tout cela n'ait été bien tardif. Nous aurons peut-être de la peine à obtenir certaines choses. Mais je les attends à Cront-
On jug'e de l'accueil que reçut Paul Huet dans le milieu surchaufTé d^ Cénacle.
Il n'avait jusque-là exposé au Salon qu'une Vue des environs de La F ère (182 7), mais dans les derniers mois de l'année 1829, il fît pour le Diorama Montesquieu une Vue de Rouen, et une Vue du Château d'Arqués, de quarante pieds de développement, qui attirèrent l'attention de la critique et mirent la plume à la main de Sainte-Beuve. Le 28 octobre i83o, Sainte-Beuve écrivait dans le Globe:
«Nous avions déjà vu deux ou trois paysages de M. Huet exposés à la galerie Colbert, et dans tous un même caractère nous a frappé, à savoir l'intel-
well ou a quel<jue besou'ne qui sera tout entière voire sang et le fruit de vos entrailles. Dieu veuille que ce soit bientôt! Je vous souhaite, en attendant, une patience de saint pour ce qui vous reste à arracher à ces tètes de bois. La veille de mon départ, j'ai rencontré fortuitement celui qui fait Flibbcrlijilbert ia). Il me paraît cttectivcmcnt dans de bonnes dispositions et quant à certains doutes où il se trouvait encore, j'ai fait de mon mieux pour le convertir.
« Adieu, mon cher Victor, veuillez faire agréer à madame Hugo mon hommage respectueux et croyez à ma vive amitié et à l'emjjressement que je serais bien iieuretix de mettre à vous être encore bon à (jnei(pie ciiose de meilleur (jue ces barbouillages.
« Un ami,
« EUr.ÈNE DELACKOIX (/>). »
(a) Flibbertgilbcrt est un des démons dont Shakespeare a cm]irunté le nom contourné pour son Roi Leai',iui livredu D' Harsnet, Rtvélalions des Impostures papistes.
(b) Correspondance <ie Eug. Delacroix. — Les costumes dessinés par Delacroix n'eurent pas le temps de st di'fraîcliir : on sait <\\\Amii HoOsart n'eut (pTiine représentation.
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lig-ence sympathique etrinterprétalion animée de la nature. L'homme ne joue guère de rôle dans cette manière d'envisager les lieux et de les reproduire ; le groupe d'usage n'y est pas; la pastorale et l'élégie y sont sacrifiées ; point de ronde arcadienne autour d'un tombeau; point de couples épars, et de nymphes folâtres, et d'amour rebondis ; point de kermesse rustique, de concert en plein air ou de dîner sur l'herbette ; pas même de romance touchante, ni de chien du pauvre, ni de veuve du soldat. C'est la nature que le peintre embrasse et saisit ; c'est le symbole confus de ces arbres déjà rouilles par l'automne, de ces marais verdâtres et dormants, de ces collines qui froncent leurs plis à l'horizon, de ce ciel déchiré et nuageux, c'est l'harmonie de toutes ces couleurs et le sens flottant de cette pensée universelle qu'il interroge et qu'il traduit par son pinceau. A peine si, çà et là, le long de quelque rampe tortueuse d'un coteau lointain, on aperçoit, pareil à un point noir, un voyageur qui gravit. La nature avant tout, la nature en elle-même et avec elle toutes ses variétés de collines, de pentes, de vallées,de clochers à distance ou de ruines ; la nature surmontée d'un ciel haut, profond et chargé d'accidents,voilà le paysage comme l'entend M.Huel; et son exécution répond à cette pensée. De larges
teintes, une plénitude de ton qui pousse à l'impression de l'ensemble, des ondées de lumière et d'ombre ; des nuances uniques dans l'épaisseur des feuillag-es et dans la profondeur des lointains, nuances devinées et pressenties qu'un œil vulg-aire ne discernait pas dans la nature; qui ne se révèlent qu'à la prunelle humide de larmes, et qui nous plongent en de longues et ineffables rêveries durant lesquelles nous nous mêlons à l'âme du monde. Hoffmann, en son admirable conte de V Église des Jésuites, à l'endroit où le peintre BerthoId,ce pauvre génie incomplet, s'épuise dans ses paysages à copier textuellement la nature, introduit à son côté un petit Maltais ironique, espèce de Méphistophélès de l'art qui lui frappe sur l'épaule et lui donne de merveilleux conseils. On dirait que M. Iluet en a profité d'avance. Voici le passage:
« Saisir la nature dans l'expression la plus profonde, dans le sens le plus intime, dans cette pensée qui élève tous les êtres vers une vie plus sublime, c'est la sainte mission de tous les arts. Une simple et exacte copie de la nature peut-elle conduire à ce but? — Qu'une inscri{)(ion dans une huiguc étrangère, copiée par un scrii)e qui ne comprend pas et qui a laborieusement imité les caractères inintelligibles pour lui, est misérable, gauche
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et forcée ! C'est ainsi que certains paysag-es ne sont que des copies correctes d'un original écrit dans une langue étrangère. — L'artiste initié au secret divin de l'art entend la voix de la nature qui raconte ses mystères infinis par les arbres, par les plantes, par les fleurs, par les eaux et par les montagnes. Puis vient sur lui, comme l'esprit de Dieu, le don de transporter ses sensations dans ses ouvrages. Jeune homme ! n'as-tu pas éprouvé quelque chose de singulier en contemplant les paysages des anciens maîtres? Sans doute, on n'a pas songé que les feuilles de tilleuls, que les pins, les platanes, étaient plus conformes à la nature; que le fond était plus vaporeux, les eaux plus profondes ; mais l'esprit qui plane sur cet ensemble s'élevait dans une sphère dont l'éclat t'enivrait. »
« Or, c'est précisément cet esprit d'ensemble qui respire dans les paysages de M. Huet et en fait des ouvrages tout à fait originaux auprès de tant d'autres paysages, maniérés, superficiels et factices ; de lui aussi on peut dire en ce sens qu'il a entendu la voix de la végétation et qu'il lui a été donné de comprendre le génie des lieux... »
Cette page éloquente et d'une critique si avisée, si pénétrante, honorait grandement Paul Huet.
Il pouvait en être d'autant plus fier — et il s'en glorifia, en effet, toute sa vie — que c'est peut-être le seul article où Sainte-Beuve se soit occupé d'art, persuadé qu'il était que, pour être tout à fait compétent en ces matières, il y faut consacrer son existence.
La réputation du jeune paysagiste date de là. Deux ans après, en i83i, il exposait au Salon quatre aquarelles et neuf toiles, — dont le Caudlier, catalogué sous le titre : Un orage à la fin du jour, qu'il avait peint sous les yeux de Delacroix et auquel il donna comme légende quatre vers, plus ou moins appropriés, de Victor Hugo. Ouvrez le volume des Odes et Ballades, à la dixième ballade, qui s'appelle : A un passant. Elle se termine par cette strophe :
Voyageur isolé, qui t'éloignes si vite, De ton chien inquiet la nuit accompagné, Après le jour brûlant, quand le repos t'invite. Où mènes-tu si tard ton cheval résigné?
Pour faire cadrer ces vers avec son sujet, Paul Il net avait remplacé « la nuit » par « le soir », mais le chien était de trop encore, puisque le tableau ne nous montre qu'un cheval blanc monté par un cavalier rouge. — N'importe, la critique lut presque unanime ù saluer en lui un novateur et
lyi LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
un maître. Gustave Planche, qui n'était pas très bénisseur de son naturel, signala comme « le plus beau, le plus vrai paysage du salon », la Vieille Abbaye, au soleil couchant, qui accompagnait le Cavalier; Jal, moins compétent et sur ce point mal averti, évoqua, sans intention désobligeante d'ailleurs, le souvenir de Constable et de Watteau. Seul, Etienne-Jean Delécluze fut franchement hostile, et nous allons voir qu'il ne se départit jamais de cette hostilité envers Paul Huet. Celui-ci en souffrit beaucoup et pendant longtemps, car Delécluze parlait de haut, et l'autorité du Journal des Débats rayonnait malgré tout sur ces feuilletons malveillants et iniques. Un jour vint où ce critique alla lui-même au-devant de la critique en sollicitant le jugement de ses pairs sur ses Souvenirs de soixante année s. YJoccdisXon était trop belle pour la laisser perdre. Ce jour-là, Sainte-Beuve se permit de lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur, et Paul Huet fut vengé de tous ses dénis de justice.
Mais, auparavant, Sainte-Beuve avait échangé avec le paysagiste quelques lettres que je me reprocherais de négliger, car elles nous apportent une preuve nouvelle de sa conscience littéraire et de l'indépendance de son esprit.
Le 2 septembre i85o, il écrivait à Paul Huet :
« Mon cher ami, « J'ai à écrire quelque chose sur M. Bazin. Je vois, d'après la lettre de faire part, que vous lui étiez allié. Je voudrais bien avoir de vous quelques renseignements positifs sur sa vie et ses origines, moins pour le dire que pour le savoir : voudriezvous me donner un rendez- vous pour demain mardi vers 4 heures chez vous, si vous vouliez — ou vers midi, chez moi, si vous sortiez?
« Tout à vous, mon cher ami.
« SAINTE-BEUVE (l). »
Quel était ce Bazin sur qui cherchait à se documenter l'illustre critique ? Il faut que vous sachiez, car il y en a plusieurs, qu'il s'appelait, de son prénom, Anaïs et qu'il était né « de Raucou » ; il portait le nom de son père adoptif. Après avoir collaboré à la Quotidienne de Michaud, Bazin, étant avocat à la cour d'appel de Paris, avait publié une Histoire de France sous le ministère du cardinal Masarin, qui, sans être un chef-d'œuvre, n'en contient pas moins des aperçus assez neufs : on la consulle encore avec fruit. Il a ( crit ég"alemenl une excellente notice sur Bussy-Rabutiri ; mais ce qui le recomman<lait à rattenlion de Sainte-Beuve,
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c'était surtout son travail critique sur Molière. Et donc Sainte-Beuve, au lendemain de sa mort, le jugea digne d'un article qu'on peut lire au tome II de ses Lundis. Il l'avait à peine achevé qu'il mandait à Paul Huet :
Ce 7 septembre 1859^
« Mon cher ami, j'ai été si absorbé par le travail que je n'ai pu encore vous répondre. Mon article est fini et j'aurais voulu y pouvoir tenir plus de compte de votre désir; mais quand vous l'aurez lu, veuillez aussi tenir compte de mes raisons.
« Je crois, en effet, que les familles sont ennemies de la littérature. Depuis que je me livre à ce genre de portraits et d'études, je n'ai jamais rencontré que difficultés de ce côté et demandes d'adouctssements. Or, vous, artiste, vous savez ce que c'est qu'un portrait adouci.
« Cromwell, dont on faisait le portrait, montrait-son visage, tout plein de verrues et de poireaux, à son peintre, et lui disait : « Ah çà, vous allez me faire au vrai tout cela, entendez-vous! »
« Ce que disait là Cromwell est tout le contraire de ce que. disent les familles. S'il y a dans une physionomie un trait saillant, une ride, une gerçure, un tic, il faudrait l'effacer.
PAUL HLET ET EUGliNE DELACROIX
« Tout ceci pour vous expliquer le sens de cette parole que j'ai jetée devant vous, l'autre jour. Dans le cas présent, j'avais affaire à un homme d'esprit ironique, nullement bienveillant, supérieur par l'intelligence, ayant bien des parties fines et d'autres petites; j'ai essayé de marquer cela sans pouvoir supprimer la clé secrète, selon moi, le principe de son ironie, ou du moins le principal ressort, mais je l'ai laissé encore à demi enveloppé...
« Homère et Shakespeare n'ont pas de biographie? — Bien! — Mais M. Bazin n'était ni Tun ni l'autre : s'il a chance de vivre, il faut pour cela qu'on le dessine de près et qu'on le grave. — Luimême, quand il a pu faire les biographies de Molière ou de Bussy-Rabutin, demandez-lui comment il s'y est pris et avec quelle précision rigoureuse il a tout recherché et enregistré! J'aurais voulu avoir le talent singulier qu'il a montré dans ces deux biographies, pour le lui appliquer à luimôme. C'est ainsi, après tout, qu'on honore les gens de lettres; il faut les honorer, non selon la charité morale trop fade, mais selon la vérité morale, la seule digne des esprits fermes, des philosophes et des hommes.
« Excusez-moi, cher ami, il faut qnc j'aie eu la
l'jÔ LE CÉNACLE DE JOSEril DELOHME
conscience bien forte de ce que je faisais, pour ne pas vous céder entièrement et tout d'abord. « A vous,
« SAINTE-BEUVE (l). •)
On aimerait à connaître les points particuliers sur lesquels le critique était en désaccord avec le peintre, mais tous deux en ont gardé le secret. Cependant Sainte-Beuve, avec son art habituel, enveloppa si bien les choses qu'il parvint à contenter son correspondant, comme il appert du billet que voici :
Ce 15 septembre dSoO.
« Mon cher ami, j'avais besoin de votre témoignage pour être un peu rassuré, il m'a été très sensible, je vous assure, et j'aurais été vous en remercier, si je n'étais occupé comme un ouvrier à la semaine.
« Je vous serre la main encore une fois et je vous remercie.
« A vous.