‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 3)Chapitre 22 sur 43 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

Revenons maintenant à Delécluze. Né en 1781, « Etienne », comme il se nomme familièrement en

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet, (2) Id.

ses Souvenirs, était le beau-frère de VioUet-Ie-Duc, le bibliophile, qui lui-même était le père de l'architecte. Il avait débuté comme critique d'art en 1819, au Lycée Ji'ançais de Charles Loyson, et en avait gardé si bon souvenir qu'il avait pris pour devise l'épigraphe poétique de cette revue d'avantgarde: Diilces ante oninia Musœ. Mais la « muse» d'Etienne était singulièrement réactionnaire. Ayant eu la chance et la malchance à la fois de passer par l'atelier de David, il y avait puisé la haine sacrosainte de tout ce qui sentait le Romantisme, et, pendant quarante ans, sa férule s'abattit lourdement, injustement, sur les artistes grands et petits qui se rattachaient à celle école. Je ne sais pas ce que lui avait fait Paul Huet, mais il avait pour lui une aversion toute particulière : la seule fois peut-être qu'il fut obligé de lui rendre justice, il ne put s'empêcher de mettre au bout de sa plume une goutte de venin. Parlant, en i855, de l' Inondation à Sainl-(Uoud,<\n\ lit l'admiration de tout le monde, Deldcluzc, après avoir dit, \x propos des paysages de Français, que le pire écueil pour les artistes était l'cugouornont des amateurs et que « la condilion priiici[)iile jtour acquérir un tahMit solide et se faire MM iioin ('lait d'obéir ;\ son senliiuciil, à sa consrienc(^ même », — ce qu'il aurail pu Mpjditpier eu

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toute équité à Paul Huet, — Delécluze écrivait dans les Débats :

« L'Inondation à Saint-Cloud, paysage de M. Huet, a un aspect de grandeur qui parle à l'imagination. C'est certainement un de ses meilleurs ouvrages, bien qu'il laisse à désirer, comme toutes ses autres productions, ce soin, cet amour avec lesquels on témoigne de son respect de la nature, en ne négligeant aucun détail. »

Cependant Delacroix écrivait à Paul Huet au sujet de ce même tableau :

« Je crois vous faire quelque plaisir en vous parlant de celui que m'ont fait vos tableaux à l'Exposition. Votre grande Inondation est un chef-d'œuvre, elle pulvérise la recherche des petits effets à la mode (i). »

Sainte-Beuve fut donc heureux de l'occasion que lui fournit Delécluze, en 1862, de lui dire ses quatre vérités. Je sais peu de morceaux où il se soit découvert de la sorte, où il ait chargé avec autant de fougue et d'entrain :

« J'ai affaire à un adversaire. M. Delécluze, critique d'art, n'a cessé de combattre, de railler, de

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.

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chicaner, de diminuer ou de nier le mouvement que j'aime, dont je m'honore d'être, moi, indig-ne, dont tous les amis, toutes les admirations de ma jeunesse ont été, dont tous ceux qui survivent sont encore. Il n'a jamais voulu comprendre que ce qu'il appelle la bourrasque romantique avait de g-randes et bonnes raisons d'être; que, depuis 1816 et 181 9, un souffle général et rafraîchissant passait sur les âmes, qu'un souffle embrasé passait sur les lèvres et sur les pinc.eaux; qu'il y avait entre tout ce qui éclata ou ce qui s'essaya de nouveau alors, dans l'art, dans la poésie, dans la philosophie, dans l'histoire, dans la critique, — qu'il y avait d'une branche et d'un ordre à l'autre, affinité, sympathie naturelle, fraternelle, courant rapide, électrique, le vrai sig-ne des résurrections nécessaires et légitimes. « En peinture (je parlerais comme un ig-norant si j'entrais dans le détail, mais sur un seul point principal j'ai conscience d'avoir raison), il était bon (jue l'école de David finît et fût déclarée finie ; la contemplation du tableau des Sabiiips ne menait à rien; les Gérard, les Gros eux-mêmes, les Guérin, les Girodet n'étaient pas des maîtres à faire des élèves supérieurs ou ég^aux i\ eux, si ces élèves ne. se retournaient contre eux ou du moins ne s'éloii^naiont très vite de ces g-uides à bout do

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voix et usés sur la fin de leur carrière. Il fallait qu'avec Bonington un rayon clair et lumineux, une lumière légère vînt baigner et inonder le ciel des marines et des paysages; qu'avec Géricault une réalité puissante et d'après la forte nature osât reparaître et se montrer ; qu'avec Eugène Delacroix une langue de feu vînt serpenter à travers les larges toiles et avertir le spectateur ébloui qu'après tout et avant tout un peintre est un peintre. Or, tout ce côté-là, M. Delécluze, si à cheval sur l'ancienne école, ne le sait pas, ne le sent pas. Il connaissait si peu Géricault, ce jeune maître, que longtemps il Va écrit Jéricho, comme la ville. Il s'étonne que ceux qu'il appelle romantiques aient accueilli et salué M. Ingres à son retour d'Italie, et il s'obstine à voir dans M. Ingres l'école pure de David continuée, et cela n'est pas plus vrai qu'il ne le serait de dire qu'André Ghénier est de l'école classique précédente... J'ai encore sur le cœur ces jugements dédaigneux sur Paul Huet, par exemple, ce paysagiste précurseur, qui fut l'un des premiers à rentrer dans la voie et à exprimer dans ses vastes paysages, où le détail peut laisser à désirer, les aspects d'ensemble, le sentiment profond et sacré de la nature. M. Delécluze n'a jamais su que l'accuser d'aimer et de chercher le bizarre. »

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Après avoir lu ces lignes vengeresses, — et ce ne sont pas les seules où Sainte-Beuve ait malmené Delécluze (i), — je vous laisse à penser si Paul Huet tressaillit {2). Il avait gardé copie de la lettre qu'il écrivit sur-le-champ à Sainte-Beuve. C'est une des plus belles que je connaisse; elle a le style, elle a la flamme et celte noble indignation qui, le cas échéant, fait la prose, tout aussi bien que le vers :

(i)Il faut IVntendre parler du « bourgeois » qu'était Delécluze et de son style :

Il y a en littérature une chose bien essentielle qu'on ne lui aura -as apprise et qu'il ne saura jamais, c'est l'art d'écrire... M. Delécluze n'est pas de l'école dont il croit être et dont il a été beaucoup trop en qualité de critique d'art par ses doctrines ou ses préventions. Il ne prêche nullement d'exemple. Il est le contraire d'un classique. II écrit le plus souvent à la diable ou plutôt à la papa... Si c'est être romanticjuc que d'écrire incorrectement, personne n'a plus de droit à ce titre (jue lui.

(2) Delarroi.K partatjea son contentement. Il écrivait à Sainte- Meuve le 12 août 1862 :

Champrosay, par Draveil (Seine-et-Oise).

a Cher Monsieur,

" Que je vous remercie du plaisir «pie m'a caiisi- le souvenir si flatteur que vous me donnez dans votre excellent article sur ce brave Delécluze, auquel vous faites trop d'honneur en le touchant de votre ])lumc délicale! Je suis tout seul à la cam[)aiînc où je m'étais fait envoyer le Constitutionnel, pensant que c'était un journal conmic un autre; et voilà qu'il m'arrive tous les limdis une nourriture spirituelle et l'occasion d'un plaisir e.\([uis. Ne vous lassez point, cher et ancien conqja^-non de guerre : continuez vi^^oiireusemcnt h prouver (et j'en serai charmé pour ma part) qu'on peut être romantique et avoir du bon sens et de l'élévation.

« Je vous serre la main avec une véritable reconnaissance,

» EUU. DELACROIX. •)

{Corresp. d'Eug. Delacroijc.)

iSa LE CÉNACLi; DE JOSEPH DELOIIME

(( Mon cher Sainte-Beuve,

« Je voudrais pouvoir vous serrer les mains. C'est seulement hier que j'ai lu votre Lundi sur Delécluze ; article charmant, plein de votre éclat, frappé avec la finesse délicate et pénétrante que vous savez mettre à vos moindres écrits. Le public, j'espère, comprendra enfin votre magot (i). Satisfaction de cœur, bonheur que laisse une justice bien faite, bien et spirituellement rendue, un avant-goût du plaisir des Dieux, voilà ce que je vous dois.

« Oui, mon cher ami, le règne de cette influence à la fois pédante et délétère a pesé comme une calamité pendant plus de quarante ans. Petite vanité satisfaite, beaucoup de bêtise et pas de cœur font les longues années. Pendant plus de quarante ans, cette larve posée sur les feuilles des Débats a de sa bave taché,- flétri, sali tout ce qui était fleur, tout ce qui pouvait être un fruit. J'accorde d'après vous à M. Delécluze qu'il était plus bête que méchant et qu'il suffit d'arracher à cet affreux bourgeois son bonnet de coton. S'il s'était borné, comme certains

(i) Allusion au passage où Sainte-Beuve répondait à M. Delécluze, qui avait accusé M. Thiers d'avoir préparé le « règ'ne du laid» en soutenant les romantiques dès 1824 :

« Si l'on avait mis devant Louis XIV les productions de M. Delécluze et celle de M. Thiers, ce n'est pas probablement de ces dernières que le grand roi eût dit : « Qu'on m'ôte ces magots. »

PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX l83

de ses confrères d'une. haute notoriété, à reprocher à Napoléon d'être un soldat, à Lamartine d'être un poète, je crois que je lui pardonnerais de grand cœur, mais j'avoue à ma honte combien j'ai désiré souvent qu'un pied généreux écrasât cette loche inutile et malfaisante. Quel coupable que celui qui aurait pu faire tant de bien et qui n'a fait que du mal !

« La plus grande gloire de M. Delécluze sera certainement d'avpir pu occuper votre plume pendant si longtemps. Je ne puis voir en cet écrivain qu'un vieillard envieux, pressé de venger l'impuissance du jeune et paresseux « Etienne ». Je comprends votre embarras en parlant d'un homme qui n'a jamais rien su parce qu'il n'a jamais compris. Citer, vous le savez mieux que moi, mon cher ami, n'est pas savoir. La critique comme je la conçois, et comme vous la faites, est une noble mission, un sacerdoce. Pour dicter des conseils, il faut avoir le droit de parler haut et de haut ; derrière Sainte- Beuve, montrer Joseph Delorme. Vous dites, mon cher Sainte-Beuve, que le jeune Etienne a négligé de nous transmettre ce que David lui adressait de conseils et de vérités ; vous aimez les anecdotes, elles sont nécessaires à vos récits, permettez-moi d'en rappeler une assez curieuse.

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« Da\ïdy faisant le tour de son atelier et disant à chacun son mot, s'adresse au jeune Etienne : « Tu es riche, toi, tu ne travailles pas, toi, tu ne seras jamais un peintre, ça se voit, mais tu es un bavard et toi, Etienne, tu seras un critique d). »

« Cela voulait dire, dans la bouche du maître, un mauvais critique, et jaloux à tort et à travers. Voilà l'avenir d'Etienne, artiste manqué, critique par impuissance et jalousie, écrivain diffus, bavard, volant avec sa plume la réputation qu'il ne peut gagner par sa palette ; incapable de développer un germe fécond, de tendre la main aux faibles, d'applaudir les forts, d'éclairer le public ; parlant de Michel-Ange en méconnaissant Jéricho ; dépourvu du don si précieux d'admirer et n'ayant que le plus affreux des pédantismes, le pédantisme de l'ignorant et du bourgeois.

« Vous accordez quelque talent d'écrivain à M. D...: que ce soit le résultat de votre indulgence, ou un respect imposé par la vieillesse, je me tais: le maître en fait de style a prononcé ; j'avoue cependant mon dégoût et mon ennui pour ce style lourd et vide. Mademoiselle de Liron, la fille aux habitudes, qui s'applique un collégien, encore entant,

(i) Sainte-Beuve a utilisé cette anecdote, au bas d'une page, dans le volume des Lundis, oh il a recueilli ses articles sur Delécluze.

dans ses nuits d'insomnie, m'a paru quelque comparse négligée par l'auteur de Faiihlas et le sujet d'un assez mauvais livre (i), qu'une sensiblerie inspirée par l'époque ô'Oarikà fait passer. Ajoutez, si vous voulez, la curiosité qui s'attache toujours à de pareils sujets, et vous expliquerez, il me semble, le petit succès d'un sujet égrillard, traité par un vieux libertin. Mais ce que je veux bien établir, c'est que l'élève de David, le conservateur des bonnes doctrines, n'a jamais su tracer un trait, n'a de sa vie compris une ligne, lui le grand défenseur de la ligne ; c'est qu'il n'a jamais été plus peintre de genre que peintre d'histoire et que les deux tableaux dont vous parlez, exposés récemment chez Martinet, sont une preuve irrécusable de ce que j'avance. Jamais il n'a été tenté une imitation plus bête, plus informe, plus ignorante des spirituels et vaillants croquis de Carie Vcrnet. Malheureusement, je suis trop juge et partie pour vous parler de ce pauvre homme, dont je vous fatigue, vous qui venez déjà de vous imposer la lourde tâche de l'étudier.

<( J'aurais mieux fait, cher ami, de vous dire, en mon nom et au nom de bien des souffrances, com-

(i) Mademoiselle de Liron,Tomm\ di" Di'K'-i-luze, ([uc Sainli^-Moiivc prisait fort.

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bien je vous remercie des mots chaleureux qui nous relèvent après tant d'années.

« Je vous embrasse de cœur.

(f PAUL HUET (l). »

C'est ainsi que maniaient la plume les maîtres du pinceau de l'Ecole de i83o. Ils avaient une autre culture que la plupart des artistes d'aujourd'hui. Comme le disait Sainte-Beuve, il y avait entre eux et les écrivains, — poètes, philosophes, critiques, — une affinité, une sympathie, une fraternité qui tenait à ceci que les uns et les autres buvaient aux mêmes sources. L'art et la littérature ne se reg-ardaient pas en chiens de faïence et ne vivaient pas à l'écart l'un de l'autre ; ils frayaient ensemble, ils se comprenaient, ils s'aidaient par de mutuels emprunts, et chacun y trouvait son compte. Pendant que les Boulan^-er, les Devéria, les Johannot illustraient les oeuvres de Victor Hugo et de ses camarades, Paul Huet faisait des bois pour l'édition originale de VIsabel de Bavière de Dumas et pour la traduction de Robinson Criisoë de Pétrus Borel, et Delacroix puisait le sujet de ses toiles dans la vie ou les ouvrages de Milton, du Tasse, de Shakespeare, de Byron, de Walter Scott, de Chateau-

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.

briand. En 1868, Baudelaire dans un article sur les paysagistes, l'ayant traité de « vieux de la vieille», et dit qu'il pouvait bien « appliquer aux débris d'une grandeur militante comme le romantisme, déjà si lointain, cette expresion familière et grandiose », Paul Huet lui répondit :

« Vers la fin de la Restauration, la jeunesse semblait sortir d'un long épuisement; entraînée par un irrésistible élan de la liberté, elle courait à toutes les sources de la vie, vers le beau et le bien. Il y eut comme un tourbillon lumineux : la colonne de feu de l'intelligence. Philosophie, histoire, politique, on voulait tout embrasser, tout envahir. L'art ne fut pas oublié, ce lut sur ce tlot que fut porté le pauvre paysage; la poésie toute élégiaque, caractère essentiel de ce temps, lui tendait la main... Le paysage paraissait l'expression des âmes tendres et recueillies, une expression neuve, vive et sincère, ce qui, dans l'art, compte pour quelque chose (i).»

« Ame tendre et recueillie », voilà bien ce (jue fut Paul Huet, en dépit de son esprit vigoureux et de ses grandes colères. Sainle-Beuve lui écrivait, le 23 août xHG?) :

« Cher ami, j'ai fait votrecadeau, et il a été reçu

0) Letlrt- datée (le Cliavillc, ;> soplcrnhrc iS()8.

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comme il le méritait. On a admiré particulièrement les fonds; pour moi, j'en admire tout.

« Votre discours sur cette tombe a été très bien, touchant, élevé, et d'un ami qui parle d'un de ses pairs. Oh ! diantre ! comme les premiers rangs sont tombés ! Nous arrivons en ligne, à nous les balles ! Travaillons jusqu'au bout et faisons feu jusqu'à la dernière cartouche.

« A vous de tout cœur,

« SAINTE-BEUVE (l). ))

De quel mort s'agissait-il ? Du plus grand et du meilleurami de Paul Huet, d'Eugène Delacroix. On trouvera le discours dans le Moniteur du 18 août i863. Je n'en citerai donc que le morceau le plus saillant :

« Penseur profond, peintre admirable, qui prend sa place près de Paul Yéronèse et de Rembrandt, à côté de Gœthe et de Byron, Delacroix est du petit nombre des artistes qui caractérisent une époque et s'en emparent: il restera une des gloires de notre France. Il m'est impossible d'entreprendre ici l'histoire de cette vie si remplie, d'étudier ces œuvres si variées qui portent toutes l'empreinte du maître,

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.

la griffe du lion, et par leur nombre nous révèlent rétonnante fécondité de quelques anciens.

« L'esprit juste de Delacroix l'a tenu en dehors des petites querelles d'école ; il ne rayait aucun mot du dictionnaire et ne rejetait pas plus l'imagination que l'étude, la couleur que le caractère et le dessin (i). Il ne se demandait pas s'il était spiritualiste ou réaliste, il voulait émouvoir et charmer. Il savait que l'âme seule arrive à l'âme, et qu'on doit toujours dire le vrai. De là cette foule de toiles passionnées où la couleur n'est qu'un moyen de plus d'arriver à l'expression; de là ce génie vigoureux, inventif et original, qui se révèle dans les décorations de nos monuments, aussi bien que dans les œuvres de moindre dimension...

« Je n'ai pas parlé de l'écrivain, de l'administrateur ; partout Delacroix a porté un esprit juste, une droiture et une fermeté inébranlables.

(i) J'ouvre le Journal <le Delacroix cl j'y lis, sous la date du i3 avril i858 :

« J'ai retravaille, retouché V Hercule de Chahrier (a). J'ai été à trois heures chez Huet. Ses tableaux ui'ont fort iuijiressiomié (6). Il y a une vii^ueur rare ; encore des endroits vaii'ues, mais c'est dans son talent. On ne peut rien admirer sans rogrellcr ((iielune chose à coté. |]n somme, grands |)roq:rès dans ses bonnes parties. En voilà assez |iour (pie des ouvr.i^es restent dans le souvenir, ce qui m'est arrivé pour ceux-ci. J'y ai [)enséavec beaucoup de plaisir toute la soirée. »

(a) Variante réduite de l'un des onze Ivmpans de la Vie d'IItrcale, à l'Hôlel de Ville.

(6) Ce sont ceux que Huet exposa en ifi.'iy.

« Mais s'il m'était possible, combien je serais heureux de parler de l'ami, de l'homme privé, toujours d'une grâce, d'une bonté charmante! Il appartenait à d'autres voix que la mienne de se faire ici l'interprète de cette profonde douleur et surtout le jug^e de ce beau talent. Mais, fier et reconnaissant d'une amitié qui, pendant quarante ans, ne s'est jamais démentie, j'ai cédé à l'entraînement du cœur et essayé de vaincre l'émotion de ma profonde douleur pour adresser à celui que j'ai si bien aimé et si bien senti un dernier et éternel adieu. »

Et ce qu'il ne pouvait dire sur cette tombe, il l'écrivit, quelques mois plus tard, dans des lettres particulières, à propos de l'exposition et de la vente des œuvres de Delacroix. Il avait un cousin, M. Auguste Petit, président de chambre à la cour d'appel de Grenoble, qui partageait son admiration pour legrandpeintre.il lui mandait, le i6 février i864:

« Mon cher Auguste, « Je vous ai envoyé la notice d'Eugène Delacroix sans y joindre un mot de lettre, par la triste raison que j'étais dans mon lit. J'ai été fort malade depuis une quinzaine et je suis encore souffrant... Je me suis cependant levé pour aller voir l'exposition de

peinture du grand artiste dont vous voulez recueillir un souvenir. J'ai supporté aussi bien que possible cette imprudence et j'espère pouvoir me traîner à la vente. Mon ambition est aussi de courir les chances de l'enchère et d'avoir mon petit morceau. Comme vous, probablement, je serai forcé de me réserver pour les dessins, qui du reste seront plus intéressants encore que les peintures ; nous serons donc concurrents, mon cher ami, et je vous avoue que je suis si embarrassé pour moi-même que votre commission m'épouvante un peu... Cette vente, on peut le prévoir, et c'est l'opinion des experts, sera des plus singulières et pleine de soubresauts. Telle chose poursuivie ira peut-être à des prix impossibles, et, un moment après, si l'on sait saisir l'occasion, il y aura un lot avantageux. Vous me parlez, cher ami, de quelques centaines de francs; je vou drais que vous pussiez préciser un peu vos intentions et me dire jusqu'à quel point vous me laissez carte blanche, llien n'est i)Ius ébranlant qu'une vente; pourrai-je d'ailleurs la suivre? C'est ce que je ne saurais encore bien assurer. Comme je vou le dis, je le désire, et surtout pour les dessins, vers Icscjuels je serai comme vous oi)Iiccé probablement de me rabattre complètement. C'est cependant une dernière occasion et je désire, dans l'intérêt de

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René (i), en profiler pour lui laisser des souvenirs d'un talent merveilleux, qui ne se trouvera certainement plus, ni peut-être n'aura de longtemps rien qui puisse le rappeler. La peinture féminine nous envahit, et si notre époque, dont Delacroix est le vrai représentant, n'a pas osét que sera donc l'art énervé de l'avenir ?

« Sa peinture est seule exposée en ce moment; deux salles contiennent à peine ces richesses, et, quand on pense qu'il n'y a là que les éléments de tout ce que Delacroix a exécuté, on est confondu. Bien entendu que je ne parle pas des six mille dessins qui vont suivre. Il faut dire que Delacroix a eu l'esprit de tout conserver et que bien peu de ses éludes ont été éparpillées sur la route. Ce qui frappe surtout dans ses esquisses, c'est l'accent nerveux, vif, continu, qui ne cède jamais, dans cette carrière remplie,ni à la mode ni aux influences; jamais accent ne fut plus sincère. Beaucoup d'incorrections, bien entendu, avec un grand sentiment de dessinateur ; quoi qu'on en dise, Delacroix est un dessinateur si le dessin est destiné à exprimer. Grande tournure, merveilleuse invention, la passion dans la forme comme dans la couleur, Delacroix

(i) Son fils.

est l'artiste moderne par excellence, et non un professeur de dessin qui cache l'impuissance et la médiocrité par la rhétorique.

« Il est bien à reg-retter que vous n'ayez pu venir à Paris en ce moment: outre ses œuvres, Delacroix avait lui-même acheté un certain nombre d'études de Géricault, parmi lesquelles il y a trois ou quatre morceaux des plus intéressants...

« Adieu, cher ami, embrassez bien pour nous tout ce qui vous entoure,

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