‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 3)Chapitre 28 sur 43 · LES FUERES JOHANNOT. — CELE3TIN NANTEUIL · texte numérisé non relu

LES FUERES JOHANNOT. — CELE3TIN NANTEUIL

un charme. Toutes les eaux-fortes de Nanteuil étaient littéralement baig^nées de poésie.

Comparez seulement son portrait de Victor Hugo à celui que fit Devéria. Certes, la lithographie de l'un a une tenue que n'a pas l'eau-forte de l'autre. Elle est plus correcte, plus académique, elle rend mieux la ressemblance des traits. C'est la figure classique d'Hugo jeune, comme le portrait de Musset par Landelle. Mais avec la simplicité de sa touche naïve, l'eau-forte de Nanteuil est plus près de la ressemblance morale du grand poète. Si on ne le connaissait pas, on reconnaîtrait l'auteur de Notre-Dame dans cette image à la Rembrandt.

Du reste Hugo ne s'y trompa point. De tous ses portraits de la trentième année, celui de Nanteuil avalises préférences. Aussi, pour lui en montrer sa satisfaction, à partir de ce jour, prodigua-t-il au graveur les témoignages de son amitié. C'est au point que, peu de temps après, lui qui était si discret en pareille matière, il le prit j)our compagnon et comme fourrier dans la première fugue amoureuse qu'il lit avec Juliette Drouet.

C'était au printemps de 1833 , les représenlalious de Lnci'êce Bonjia venaient de finir. Victor Hugo, qui était devenu le seigneur et maître de la princesse Négroni, voulait lui offrir un voyage de

2l6 LE CENACLE DE JOSEPH DELORME

noces, mais comme sa liaison avec elle était à peine connue, il ne tenait pas à la divulguer. Il s'en ouvrit donc à Célestin Nanteuil qui, pour lui être agréable, se chargea de tous les préparatifs du voyage et accepta comme un honneur de le faire avec lui. Il était entendu que tous les frais seraient partagés par moitié, et que Nanteuil jouerait le rôle du frère de Juliette. De ce fait, Victor Hugo, tout en se mettant à couvert, réalisait une économie qui n'était pas à dédaigner. Au jour dit, les trois voyageurs montèrent dans un cabriolet et filèrent sur la Normandie. Le voyage dura une quinzaine de jours et se passa sans incident. Je me trompe. A moitié route, Célestin Nanteuil, se trouvant à court d'argent, fut obligé d'aller en chercher à Paris, mais il se garda bien d'en souffler mot à Victor, qui feignit de ne pas comprendre et c ontinua de roucouler avec Juliette. Ce fut bien autre chose lorsqu'ils rentrèrent tous trois à Paris. Victor Hugo descendit de voiture en dehors de la barrière et mit dans la main de son fourrier une somme d'argent représentant selon lui sa quote-part dans les frais de location du cabriolet. Célestin Nanteuil ne dit rien, mais, tous comptes faits, il constata qu'il lui manquait trois cents francs. Où les prendre ? Après avoir ramené chez elle la prin-

LES FRERES JOHANNOT. — CEr,ESTl\ NANTEUIL SIJ

cesse Négroni, il alla frapper inutilement à la porte de ses camarades; ce n'est qu'en dernier lieu, quand il commençait à désespérer, qu'un de ses élèves lui prêta la somme nécessaire. J'ai à peine besoin d'ajouter qu'il se garda de réclamer quoi que ce soit à Victor Hugo. 11 était bien trop heureux d'avoir été pendant quinze jours le « frère » de sa maîtresse, et d'ailleurs il n'est que trop juste que certains honneurs se paient.

Au surplus, à quelque temps de là, Victor Hugo lui rendit, à titre de compensation peut-être, un service de la même nature.

Pendant les représentations d'Anyelo, Célestiu Nanteuil étant tombé amoureux fou de Marie Dorval, l'amant de Juliette lui facilita l'accès de la grande comédienne.

Malheureusement Dorval était alors sous le joug aristocratique d'Alfred de Vigny, et bien qu'il y eut de temps à autre des scènes entre eux, elle ne pensait pas encore à le remplacer. Et puis les premières déclarationsd'amourdu jeune artiste étaient d'une pureté si naïve qu'elle les prit pour celles d'un écolier (i). Ce n'était pas ainsi qu'on prenait

(i) « Vous connaître et me faire aimer, lui liisaiL-ii un jour, me semblîiil une folie. Je savais que (loi>uis déjà lont^temps vous aimiez un homme ([ui était placé dans une position à étaler assez d'ombre autour de lui, pour (pic moi, cliétif, je ne puisse être aperçu do vous... »

2l8 bE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME

le cœur de Calarina Bragadiiii (i). A défaut d'un grand talent ou d'un grand nom, qui flattât son amour-propre, elle se laissait volontiers séduire par la fougue et la brutalité d'une passion folle. Comme la Liberté dont parle le poète, elle était peuple, voire populace, et ne se donnait guère qu'à des gens de sa trempe. Vigny fut une exception dans sa vie, et cette exception, si glorieuse qu'elle ait été, confirma une fois de plus la règle. Dorval écarta donc d'abord Célestin Nanteuil et lui défendit de se montrer dans sa loge, de peur d'exciter la jalousie de l'auteur de Chatterton. C'est du moins ce qui semble résulter d'un fragment de lettre où Nanteuil s'excuse d'avoir passé outre à sa défense. « J'ai trouvé dans votre loge, lui écrivait-il, une autre personne que je croyais malade et que je ne désirais pas rencontrer à cause de vous, Madame. Comme il se doute queje vous aime, cela lui aurait semblé fort étrange peut-être de me voir me sauver en l'apercevant, car il aurait pu supposer que j'aurais agi autrement si je ne l'avais pas vu. J'ai donc pris le parti de rester jusqu'à la fin et de vous saluer devant lui. Je ne sais si j'ai bien fait, mais enfin j'ai fait pour le mieux. »

(i) Rôle de Marie Don-al dans Angelo (i835).

Page 1