LES FRERES JOHANNOT . CELESTIN NANTEUIL
Or, tout ce que le pauvre garçon obtint de Dorval, ce fut la faveur de faire son portrait. Et l'on voit bien qu'il aimait cette femme d'un amour idéal, car il l'a transfîg^urée dans cette char/nanle image, très recherchée des amateurs.
Quatre ans après, Célestin Nanteuil abandonnait définitivement l'eau-for te pour cultiver la lithographie. Là encore il montra qu'il ne craignait personne.
Parlant de cet art si méprisé de nos jours, Jean Gigoux nous dit dans ses Causeries :
« Comment n'a-t-on pas encore établi au Louvre une salle des chefs-d'œuvre de la lithographie? De quel immense intérêt ne serait-elle pas ?
« Les lithographies de Raffet, celles de Français d'après Rousseau, par exemple, ont dépassé les eaux-fortes de Ruysdaël et des anciens, j'ose le dire.
« Cert<,'s, il est impossible que ce ])el art se perde entièrement, il est trop important pour les j)eintres : que n'élait-il connu du temps de Rapjiaëi, du Titien ou du Corrège, ou de Jean Van Eyck ! Ces beaux dessins sur pierre reproduisant l'œuvre de tous ces grands hommes seraient inestimables.
« Un des maîtres du genre, d'un talenl charmant, lin el rare, (|ui marquait toules ses compo-
sitionsd'un coin exquis d'originalité, ce fut Célestin Nanteuil... »
L'éloge, certes, n'a rien d'exagéré. Il suffit pour en apprécier la justesse d'avoir feuilleté quelques albums de musique illustrés par Célestin. C'est là qu'il a dépensé le plus de talent et que son crayon gras si impressionnable a le mieux chanté, si j'ose dire, l'harmonieuse chanson du noir et du blanc. Car il avait toutes les qualités requises pour inter-" prêter les sujets de romances, il avait l'imagination, la fantaisie, la grâce, le flou velouté, vaporeux, qui convient au genre. Ayant commencé à vingt ans par illustrer les airs romantiques d'Hippolyte Maupou (i), qui firent les délices de la place Royale et de la génération de i83o, Nanteuil finit à près de soixante par les mélodies d'Edouard Garnier, musicien nantais, dont la réputation, de son vivant, ne dépassa guère les limites de sa province (2).
Entre temps il composa des milliers de lithogra-
(i) Hippolyte Maupou, que V'ictor Huço n'appelait que « le musicien », a mis en musique, de 1882 à i84i, date de sa mort, un certain nombre de poésies fameuses, notamment Madrid, à' Alfred de Musset, Lénore, de Gérard de Nerval, d'après la ballade de Burger, les Deux Archers et Casiibelza, de Victor Hu^o.
(2) Ces mélodie,s d'Edouard Garnier sont intitulées Larmes et Sourires. Célestin Nanteuil en a illustré six qui sont le dessin frontispice, le Roi de la Fève, Tristesse, le Naufrage, Beppo et les Trois Compagnons d'après Uhland, Ces six compositions sont admirables.
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phies qui, toutes, portent le sceau de sa personnalité, le cachet de sa maîtrise. Oui n'a pas admiré, par exemple, sa lithographie de la rue de la Vieille- Lanterne où, certain jour de l'année 1 855, on trouva pendu ce pauvre Gérard de Nerval? Gustave Doré, qui aimait tant les effets de lune et le jeu de la lumière et des ombres, n'a jamais rien fait qui soit plus empoignant que la vue de cette ruelle étranglée dont les premiers plans sont plongés dans une obscurité sinistre et dont les dernières maisonssont éclairées par en haut d'un rayon sublunaire ?
Ce qui distingue Célestin Nanteuil de la plupart des lithographes de son époque, c'est la science de ses compositions, la couleur qu'il y répand, la poésie qui les enveloppe. On y sent l'àme d'un peintre— et peintre il était aussi, bien que sa peinture ne vaille pas à beaucoup près ses lithographies et ses eaux-fortes.
Le malheur de Nanteuil comme de tant d'autres fut de n'avoir jamais gagné assez d'argent avec son art pour assurer dignement le repos de ses derniers jours. On me dira peut-être que, lorsqu'il habitait Chatou ou le Bas-Meudon, il aurait pu se dispenser d'avoir canot ponté et de faire la fôte. Sans doute, mais on ne peut tout de même pas vivre en ermite, quand on est joli garçon et que
LE CENAfXE DE JOSEPH DELORME
VOS œuvres vous ont fait une fig-ure essentiellement parisienne.
Il avait cinquante-cinq ans, quand on lui offrit d'aller remplacer son ancien camarade Boulanger à la tête de l'École des Beaux-Arts de Dijon, A cet âg-e un artiste de sa valeur devrait pouvoir dormir sur ses lauriers ou ne travailler que pour son plaisir. Mais Nanteuil était alors presque oublié, la mode étant passée depuis longtemps de la lithographie, d'où il tirait le plus clair de ses revenus .
Il alla donc enseigner le dessin en Bourgogne. A peine était-il installé dans sa place que la guerre éclata. Quelque temps après Dijon fut occupé par les Prussiens et coupé ipso facto du reste de la France. Pendant plus de six mois, Nanteuil ne toucha pas à un crayon — ce qui ne lui était jamais arrivé. Il était si découragé qu'il avait des envies folles de mettre la clef sous la porte et de se sauver dans un coin, le plus loin possible. Il le pouvait d'autant mieux qu'on ne le payait plus et que, par surcroît, il était obligé de faire vivre à ses frais les petits employés de son Ecole. Il rongea son frein et resta jusqu'au bout. Cela ne l'empêchait pas de songer à ses amis de Paris et au plus illustre d'entre eux, à Victor Hugo, qui n'était revenu d'exil que pour subir le Siège. « Si vous le voyez, écrivait-il à
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un camarade, mettez ma main dans la sienne. » Cependant les événements de l'Année terrible avaient fortement ébranlé sa santé. Trois ans, jour pour jour, après la chute de l'Empire, il mourut subitement à Marlotte dans la maison du peintre Abel Orry, où il avait l'habitude de passer ses vacances depuis qu'il était à Dijon.
J'ai visité l'été dernier cette petite maison de campag-ne, sous la conduite d'Aristide Marie, le distingué biographe de Célestin Nanteuil. Rien ne la distingue extérieurement de celles qui l'entourent, mais elle a un passé historique et des souvenirs précieux. Elle a été bâtie, sur les ruines d'une ancienne abbaye dont la cave, située dans le jardin actuel, présente l'aspect d'une crypte ogivale. On y descend par un large escalier de pierre et elle s'appuie au milieu sur despiliers massifs admirablement conservés. — Au rez-de-chaussée de la maison moderne, dans la salle à manger, s'élève une belle cheminée en faïence polychrome de la Renaissance italienne, près de laquelle, un soir qu'il causait avec Abel Orry, Célestin Nanteuil tomba foudroyé. Il y a même encore au-dessus de la cheminée une peinture de Nanteuil (jui est un spécimen assez agréable de sa dernière manière. Le sujet en est tout païen et lui fut inspiré sans doute [)ar la forêt
de Fontainebleau. Il représente une Dryade voluptueusement renversée aux pieds d'un faune qui lui sourit. Cette allégorie sylvestre ne manque pas de valeur, mais je la donnerais volontiers, avec quelques autres études du même genre, pour le tableau de P Ermitage que possède Aristide Marie et que Célestin Nanteuil exposa au Salon de i84o. Outre qu'elle est d'une touche vigoureuse et chaude, cette toile plus haute que large offre cette particularité que l'artiste s'est peint sous les traits du jeune Napolitain qui fume nonchalamment sa pipe à l'ombre d'un arbre, en regardant une belle fille assise en face de lui, les bras chargés de fleurs. C'est une des meilleures choses de Nanteuil et, comme on le voit, des plus intéressantes pour son iconographie. A présent que j'ai fini d'analyser sa vie, ne me demandez pas où est sa tombe, j'ai honte de l'abandon dans lequel elle est laissée. Si jamais vous passez par le village de Bourron, qui fut si cher à Alfred et à Paul de Musset, voire à Aimée d'Alton, leur amie commune, allez au cimetière et cherchezy la sépulture de Nanteuil. Vous la trouverez avec peine enfouie sous les rameaux retombants d'un vigoureux sophora. On ne s'est pas mis en frais pour elle. Elle est surmontée d'une modeste plaque de marbre blanc sur laquelle on lit celte épitaphe:
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GÉLESTIN NANTELIL
NÉ A ROME EN l8l3