‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 3)Chapitre 30 sur 43 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

CHARLET

Ce que Delacroix pensait de Charlet. — Souvenirs d'Auguste Barbier à ce propos. — Baudelaire n'aimait pas Charlet.

— Un mot de M™e Victor Hugo sur l'auteur des Fleurs du Mal. — Sur une gravure de Charlet. — Une anecdocte contée par le fils de Paul Huet. — L'enfance et la jeunesse de Charlet. — La défense de la Barrière deClichy en 1814.

— Charlet y fait le coup de feu. — Il entre dans l'atelier de Gros. — Ses premières lithographies. — Charlet chez Victor Hugo. — L^ne lettre de Charlet pendant la bataille d'Hernani. — Son amitié avec David d'Angers. — Il sollicite et obtient l'emploi de professeur de dessin à l'Ecole polytechnique. — Une lettre de Charlet à David d'Angers.

— Son esprit et ses opinions politiques. — La révolution de d830 le sépare de David d'Angers. — Sa maladie les rapproche. — Jean Gigoux fait le portrait de Charlet mourant. — Belle conduite de David après sa mort. — L'art et la politique.

Delacroix avait la plus grande admiration pour Charlet. Un jour que le poète des ïambes demandait au peintre de la Barque du Dante et du Massacre de Scio pourquoi, au lieu de se cantonner

dans le moyen âg^e et l'Orient, il n'avait pas entrepris de peindre les batailles de l'Empire, Delacroix lui répondit qu'il y avait bien pensé, mais qu'il aurait toujours été vaincu par Charlet.

— Mais Charlet, dit Barbier, n'est qu'un dessinateur !

— Ah ! s'écria Delacroix en secouant la tête, un dessinateur de troupiers plein de grandeur et de naïveté qui vaut un peintre (i).

Ce n'était pas l'avis de Baudelaire, qui le traitait dédaijgrneusement de « fabricant de niaiseries nationales», de « commerçant patenté de proverbes po-litiques » (2), mais, comme l'écrivait un jour M"^ Victor Hugo, à qui il ne plaisait que « modérément malgré son esprit, parce qu'il manquait de naturel » : « Baudelaire affichait sur toutes choses des opinions insolites à coup de paradoxes (3). »

Le temps a donné raison à Delacroix. Charlet occupe aujourd'hui dans la considération publique

(i) Auçiislc Barbirr, Souvenirs personnels, p. 25i. Delacroix .iiirait pu tout aussi l)icn lui dire : « Vous n'avez donc jamais vu ses lablcaux ! » Kl le fait est que dans le nombre il y en a rpielques-uns i|ui sont, des GlieCs-d'œnvre, son Episode de la Campagne de Russie, entre autres, (pii est au musée de Lyon et qu'exaltait Alfred de Mus. set dans son salon de i83().

(a) Curiosilés enthètii/ups, p. 895.

(3) Lettre ini'dilc à sa s<i>nr,dalre de Mnixellrs, 1 '1 mai i8G5, communiquée par M. Let'èvre-Varqucrie.

la place d'honneur qu'il lui promeltail, en 1862, dans un article retentissant (4).

Nous avons vu plus haut que Paul Huet parlag-eaitdc longue date l'admiration de Delacroix pour Charlet. Son fils me racontait naguère à ce propos une anecdote que je me reprocherais de ne pas reproduire ici, tant elle est suggestive.

Un jour, c'était le 29 mars i863, Delacroix, étant venu voir Paul Huet à son atelier de la rue d'Assas, avisa dans un coin un carton qui était ouvert. Il se dirige vers ce carton et en tire une gravure de Charlet : la Garde meurt et ne se rend pas .

— Voilà un chef-d'œuvre ! s'écrie-t-il.Pour moi, je mets cela à côté de Raphaël, de Rubens,de tout ce qu'on voudra . Est-ce que vous avez une collection suivie?

— Non, dit Huet, mais j'aime beaucoup les œuvres de Charlet. J'ai trouvé celle-ci récemment, je l'ai achetée parce que c'est un souvenir. Je la voyais sur les boulevards en sortant du collège. Je ne connaissais rien, mais j'étais passionné pour ces lithographies ; c'est à elles que je dois ma vocation de peintre.

— Ah ! fit Delacroix, je ne savais pas ce détail,

(i) Revue des Deux Mondes du 1=' janvier.

mais ce que je sais bien, c'est que moi aussi je courais après ces estampes ; il est vrai que, ayant quelques années de plus que vous, je les ai toutes vues paraître. J'avais traité ce même sujet. C'était un cavalier démonté qui avait le pied sur son cheval mort et qui refusait de se rendre... Oh ! c'était bien mauvais, mais le motif auraitprêté. Je publiais ces dessins pour vivre, j'en tirais quelque argent. J'ai bien fait, sans l'avoir jamais vu, le portrait de la femme d'un ambassadeur turc, alors à Paris, ainsi que M... sans l'avoir vu davantage. Je l'avais fait ressembler sans le vouloir à Guérin. Tout cela a paru deux ans avant les lithographies de Gharlet, qui sont de 1822 ([). Aujourd'hui, les jeunes gens ne veulent plus entendre parler de Gharlet, on n'en veut plus. C'est pourtant un homme d'un grand génie,pas deux têtes dans toute son œuvre qui se ressemblent.

Gommcntdoncse fait-il qu'onne lui ail pas rendu de son vivant la justice qui lui était due ? Gela tenait à plusieurs raisonsque je vais dire. D'abord le grand public, tout cocardier f[u'il était sous la Restauration et la monarchie de Juillet, était incapable d'appré-

(i) Non, ellrs rciiiuiitcnl à riiiiiu'e 1817. Cf. \c caloloijiu" de La Conibr.

aSo LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME

cier le mérite de ses compositions militaires (i). Et puis Gliarlet s'était fait de nombreux ennemis parmi les artistes avec son esprit de blag^ue et ses mots à l'emporte-pièce. Car il avait au plus haut degré l'esprit parisien, j'allais dire faubourien. Né à Paris l'année même de la fondation de la première République, ayant perdu son père au berceau, il avait été élevé par sa mèi'e dans le culte de Napoléon, à la mort duquel elle n'avait jamais voulu croire. Aussi, en i8i4, prit-il une part active à la défense de Paris,contre les alliés.On connaît le tableau d'Horace Vernet représentant V Attaque de la barrière de Clichif. Eh bien, le çrand g-arçon à la figure si jeune qui amorce son fusil, au fond, avec le calme d'un vieux soldat, c'est Gharlet. Cet épisode de sa vingtième année détermina sa vocation. Le gouvernement de Louis XVIII l'ayant chassé, pour le punir, du modeste emploi qu'il occupait dans une mairie, il essaya de tirer parti de son goût pour le dessin et se mit à donner des leçons pour vivre. Puis, en 1817, il entra à l'atelier de Gros qui lui prédit son avenir : ses premières lithographies datent en effet de cette époque. 11 avait reçu le don d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artis-

(1) Nous venons de voir ce qu'en pensait Baudelaire. Aloysius Bertrand et beaucoup d'autres les regardaient comme des « bambochades ».

tes. Et même, comme l'observait Delacroix, il avait cela de remarquable qu'au lieu de tâtonner, de se chercher comme les trois quarts des élèves, il révéla tout de suite sa maîtrise. N'est-ce pas Gros qui, voyant son A umone, dit . tout haut qu'il voudrait avoir fait cela ?

Quelques années après, il se liait avec David d'Ang-ers et les Devéria qui l'entraînèrent chez Victor Hugo. Ce fut alors le boute-en-train de toutes les parties de plaisir et de toutes les fêtes. A la première représentation d'ffernani, son" atelier donna avec un ensemble admirable. M""® Victor Hugo a même publié, dans le compte rendu de cette représentation, une lettre de lui qui est bien amusante.

II écrivait au jeune vainqueur :

« Quatre de mes janissaires m'offrent leurs bras, je les dépose à vos pieds et vous demande pour eux quatre places pour ce soir, s'il n'est pas trop tard, ou pour mercredi, s'il n'y a plus de billets disponibles.

« Je vous garantis mes hommes. Ils sont gens à couper les têtes pour avoir les perruques. Quant j\ moi, je les encourage à persister dans ces nobles sentiments et je ne les laisse pas partir sans leur donner ma bénédiction [)aternelle.

« Ils s'agenouillent, j'étends les mains et je leur dis : « A moi, gens de bien, et que Dieu vous soit en aide : la cause est bonne, faites votre devoir. » Ils se relèvent et j'ai toujours soin d'ajouter : <4.Ah ! ça, mes enfants, soignons Victor Hugo, car Dieu est bon garçon, mais il a tant d'occupation que notre ami doit compter sur nous avant tout. Allez, soyez dignes de ceux que vous servez. A men .

« Votre dévoué de cœur et d'âme

« GHARLET. M Lundi soir.

Tout le Charlet frondeur est dans cette lettre enthousiaste, il n'y manque que quelques coups de boutoir personnels contre les perruques, mais nous ne perdons rien pour attendre. Tout à l'heure nous le verrons se répandre en invectives plus spirituelles que méchantes contre les Grecs et les Romains de l'Ecole, à propos d'un monsieur Dulong, fils de son père, qui, non content d'avoir obtenu par la protection d'Arago l'emploi de professeur de dessin aux Ponts et Chaussées, briguait encore, en concurrence avec lui, Charlet, le poste de professeur de dessin à l'Ecole polytechnique. Vous savez bien qu'il y a des fils à papa sous tous les régimes, et

queles Dulong, les Dupont, les Durand ont toujours eu le pas dans les Académies sur ceux qui ont le malheur de n'être que les fils de leurs œuvres.

Et donc Charlet, qui avait, malgré son génie, toutes les peines du monde à vivre, demanda à David d'Ang-ers, son vieux camarade, de l'aider à emporter cette situation qui, en cas de succès, devait lui rapporter quinze cents francs par an !

Voici sa lettre :

a Paris, 8 août 1838.

« Quoique tu me reg"ardes comme le dernier des citoyens français, ou plutôt que tu ne me regardes plus, ce qui ne me regarde pas, attendu que je n'enregistre pas ces puérilités de la vie humaine, j'ose encore lever mon front d'esclave vers toi, parce que je sais que tu es bon dans le fond, et que j'ai toujours eu pour ton talent une haute estime. Car, Dieu merci, ce n'est pas pour te le reprocher, mais j'ai osé braver la fureur des Atridcs et me prendre aux crins avec le dernier des Ej)aminondas, pour (\éfendTe ton Philopœmen, que ces liauls tilri'S regardent comme un crapaud du faubourg des Allumettes. J'ai beau leur crier: c IMais au moins il est vivant, mais ce n'est [)as un mannc(juin(rAgamomnon, mais voyez ce dos, ces bras, celle poitrine.

mais cela est une magriifîque élude, cela palpite, c'est de la vie enfin, la vie ! ce principe premier de toute chose...» Enfin je me suis fait traiter de faiseur de bonshommes etd'ignobilité d'homme ne comprenant pas le beau, d'âme sans élévation. Mais comme jele dis plus haut, je n'enregistre pas ces puérilités. « Mais ce n'est pas de tout ceci qu'il s'agit. Dépose un instant ton faisceau consulaire et veuille m'écouter, car dans ta poitrine de fer un cœur d'honnête homme doit encore battre avec chaleur. Voici ce qui m'amène. L'Institut va être appelé à ajouter un candidat de son choix à côté de celui proposé par l'École polytechnique ; je me suis mis sur les rangs. Du côté de l'École un candidat prétend avoir toutes les voix. C'est M.Dulongfils, qui n'a que le titre de fils de Dulong, reconnaissant sa profonde impuissance, mais qui dit : « Je suis le fils de Dulong. » Moi j'ose dire que cette exploitation de l'hérédité, dans ce cas, est encore plus ridicule que celle de la Chambre des pairs, ajoutant à cela que M. Dulong, parce qu'il s'appelle Dulong, vient, sous l'influence de M. Arago, d'être nommé professeur de dessin aux Ponts et Chaussées (2.000 francs). Or, il ne se contente pas de cela, et veut encore, en exploitant l'ombre de son père, se faire nommer à l'École polytechnique.

«L'Institut peut joindre un nom, mais, de ce côté, Lang-lois, dig-ne et honorable Atride (fils d'Io et du centaure Chiron), s'empresse de se mettre sur les rangs, et je ne doute pas qu'il n'ait l'avantage sur moi, parce qu'il est de l'Institut.

« Pourtant, une réflexion fort sage et fort juste peut être faite. Depuis nombre d'années le cours de dessin de l'Ecole ne produit rien ; les maîtres y viennent faire leurs factions, puis les élèves dorment dans le poste à l'ombre et sous la protection d'Agamemnon, d'Ajax et de Patrocle. M. Arago et quelques hommes supérieurs ont reconnu la profonde nullité de ce cours, et voudraient lui redonner delà vie; ils ont pensé que j'étais leur homme; moi,je ne recule pas,je pense aussi pouvoir y rendre service, et cela avec désintéressement, car on a i.5oo fr. de traitement.

« Voici ce qui me fait penser que je puis être une spécialité en cette circonstance, c'est que ces jeunes gens ne sont pas destinés à la i)einture et à la sculpture. Il ne leur faut que des choses nourrissantes pour leur avenir. Les trois quarts sont pour le génie militaire et l'artillerie, donc il faut qu'ils soient en état de rapporter des matériaux pour l'histoiri; militaire du pays. Il leur faut (pielqu'un qui leur ap[)renne à poser vigoureusement un homme

sur ses pieds et à ne pas chercher les Grecs quand on leur demandera un Turc. Un homme qui traite avec quelque rapidité et une figure et un bout de paysag-e, qui, enfin, sans leur faire mépriser le père Laocoon, leur dise : « C'est beau, c'est très beau, mais faites ce qui remue autour de vous, car nous devons nous transmettre tels que nous sommes à nos descendants, pour qu'ils ne nous représentent pas en Romains, avec des perruques à 3G marteaux. » « Tu me comprendras, j'en suis certain, car je crois être un peu dans ton sentiment comme art, et quoique tu me regardes comme le plus abruti des esclaveSjje suis certain que tu parleras en mon sens avec tes amis, si tu en as, car, vois-tu, dans ce monde, les amis sont comme les fiacres, on ne les trouve que quand il fait beau. Et moi je les compare à ces billets donnés à des amis, et sur lesquels l'auteur compte ; mais vienne l'orage du parterre, mes gaillards çont les premiers à dire que l'auteur est un brave garçon, mais que c'est détestable, et ils sifflent des premiers pour ne pas avoir l'air d'être des billets donnés. Si je n'avais entendu des hommes estimables dire : « Je suis l'ami de David, c'est un homme de talent, mais ce Philopœmen, ha! dame! hô! hé... Voyez les antiques... il y a bien du talent... certainement... Oui ! mais

c'est détestable!... comme çoùt... » je ne te ferais pas ces réflexions d'une harmonieuse philosophie.

« Donc, il faut souvent préférer certains ennemis à certains amis. C'est ce qui me fit venir à toi, quoique tu sois mon ennemi. Je ne te demande pas ta voix sans réflexion, tu jugeras. Continue à ne pas me reg-arder puisque cela t'arrange et que cela m'est indiff'érent. Le temps est plus fort que toi, je le laisse faire. Ne me réponds pas, parce que tu ne dois pas me répondre. Fais ce que le dictera ta conscience que seulement j'ai voulu éclairer pour te mettre à même de juger.

« Prends la présente en bonne part et parfaite cordialité, fais encore Philopœmen et tu pourras compter sur ton ennemi intime.

« Adieu,

« CUARLET (r). »

Inutile de dire que David fit le nécessaire dans la circonstance, et que cette fois Charlet l'emjjorta sur Dulong. Mais pourquoi donc le statuaire battait-il froid au dessinateur, tout en lui gardant son estime et son amitié? J'ai honte de le dire, mais la politique n'en fait jamais d'autres. Jusqu'en i83o, David et Charlet étaient unis comme les dnigls de

(1) IIini-y Jiiuiii, f)auid d'Angers cl ses relations lillcraires.

238 LE CÉNACLE DE JOSEPH DEMUiME

la main. Non seulement ils avaient beaucoup de j^oûts communs, mais ils étaient encore de la même opinion. La révolution de Juillet mit un fossé entre eux. David resta ce qu'il était la veille, républicain ardent et démocrate. Charlet accentua ses sentiments napoléoniens. Vous me direz qu'il n'y avait pas là de quoi se tourner le dos. C'est également mon avis. Mais David d'Angers, qui était la bonté même au privé, était intraitable et irréductible sur le terrain politique. N'empêche qu'il souffrit cruellement d'une situation qui le privait de voir Charlet. Lui-même l'a dit dans son journal, et nous pouvons l'en croire sur parole, puisque, au mois d'octobre i843, Charlet étant tombé gravement malade, David fit taire ses petites rancunes et alla le visiter. Le plus heureux des deux dans cette circonstance fut encore le malade. Charlet fut si touché de la visite ^e David qu'il l'en remercia quelques jours après par la lettre suivante :

« Paris, ce samedi 21 octobre 1843.

« La peste a quelquefois son bon côté ; ici c'est la fièvre, je la remercie donc de m'avoir procuré l'occasion de te serrer la main. Il v a, vois-tu, des hommes qui ne doivent pas être mal ensemble et quijie le peuvent pas, parce qu'ils donneraient trop

beau jeu aux misérables saltimbanques qui exploitent notre pauvre pays. Il faut que tout ce qui a quelque valeur, quelqu'influence,se serre et prenne part au combat moral qui se livre aujourd'hui pour arrêter le flot corrompu. Nous marchons à une grande crise. Je ne sais si elle est éloignée, mais les nuages se forment et se massent. Je sens et je vois !

(( Je suis très sensible et très touché de ton bon souvenir de vieille camaraderie. Tu as agi en homme d'esprit et de cœur. Tu peux compter sur un retour bien loyal et bien sincère. Quoique éloigné, la haute estime que je professe pour ton talent m'a toujours tenu dans les rangs de tes amis et admirateurs, qui sont nombreux; mais, tu lésais, on a ses ennemis, et ta haute position excite l'envie, mais les ennemis et les envieux sont nécessaires comme la bile.

« Je vais bien, l'appétit elle est bonne, mais la jambe y va mal; le couturier est affaibli.

« N'étant pas trop en état d'aller te voir^ tu m'excuseras et ne me taxeras pas d'indifférence.

« Bonjour et bonne amitié.

« CIIAULET (l). »

Ilélas,! le couturier^ comme il s'appelait, ne se

<i) Henry Jouin, Vauid d'Angers $1 .^ct relations liHéraires,

24o LE CKNACLE DE JOSEPH DELORME

releva que pour retomber. Deux ans après, David écrivait à Jean Gigoux :

« Mercredi soir [2-4] décembre 1845.

« Si vous voulez, cher ami, dessiner la tête d'un homme de génie, venez me prendre demain matin à onze heures. Nous irons chez Charlet^ qui sera très content de vous recevoir.

« Apportez vos affaires pour commencer de suite.

« Tout à vous de cœur,

« DAVID (i). »

Il était temps : cinq jours plus tard, à la place d'un mourant, Gig-oux n'aurait pu que portraiturer un mort. En effet, A^oici la lettre que le 29 décembre lui adressait David :

« Cher ami,

« Charlet vient de mourir; il laisse une femme digne du plus grand intérêt, et par les nobles qualités qui la distinguent et par sa triste position, car elle reste seule, chargée de deux enfants,dont l'éducation est loin d'être terminée.

« La dernière fois que nous nous sommes vus, je vous ai dit combien j'étais heureux des bonnes dispositions qu'avait témoignées M. Gavé à l'égard de

(i) Henry Jouin, David d'Angers et ses relations littéraires.

]\|me Charlet, si elle venait à perdre son mari. L'instant de réaliser cette généreusepromesseest arrivé. La France entière applaudira à un acte de justice, qui honorera la mémoire d'un homme dont elle s'enorgueillit à si juste titre. Charlet est mort aujourd'hui à cinq heures de l'après-midi; il avait travaillé une partie de la nuit à un Napoléon à cheval d'un dessin extrêmement remarquable. Les arts ont fait en lui une perte irréparable, car nul comme Charlet n'a su imprimer ce cachet vivant et héroïque d'une armée qui a étonné le monde entier et dont les gigantesques travaux paraîtront peutêtre fabuleux à l'avenir.

« Je m'adresse d'abord à vous, cher ami, parce que je vois combien vous prenez avec cœur toutes les occasions d'une bonne et utile action, et que si vous pouvez appuyer ma recommandation auprès de M. Gavé, vous vous empresserez de le faire.

« Votre bien dévoué de tout cœur,

(( DAVID d'angii:ks(i). »

Et dire qu'il s'est trouvé des gens pour mettre en doute la générosité, la grandeur d'iune de David! J'espère que cet épisode, s'ajoutant à celui de la mort d'Aloysius Bertrand, les édifiera pleine-

(i) Ilinry .Icniin, David d' Anijcrs cl ^rx relnlions litlcraircs. ■ ib

ment sur ce point. Il ne faut pas que la politique nous aveugle jusqu'à nous empêcher de rendre justice à ceux qu'elle a tués. C'est déjà trop que David se soit cru obligé de lui donner sa vie. S'il est beau de mourir pour ses convictions politiques, je suis de ceux qui regrettent que des artistes de cette valeur se jettent tête baissée dans la mêlée des partis. Ils devraient laisser l'agora aux gens du métier et se contenter d'exalter l'opinion, dans le sens de leurs idées par des oeuvres fortes. A cet égard, et sous les réserves que comporte leur indifférence par trop absolue, je conçois parfaitement que Musset se soit désintéressé des affaires publiques, et que Théophile Gautier ait dit un jour:

Comme Gœthe sur son divan A Weimar s'isolait des choses, Et d'Hafiz effeuillait les roses,

Sans prendre garde à l'ouragan Oui fouettait mes vitres fermées^ Moi, j'ai fait Emaux et Camées.

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