VICTOR HUGO
« PS. — A vous je dis tout. Depuis deux ans il
CHARLES ROBELIN
m'est sorti des mains plus de trois cent mille francs. Rien qu'en dons (canons pour la défense de Paris, ambulances, blessés, pontons, prisonniers, familles des condamnés, veuves et orphelins, Alsace et Lorraine, libération du territoire), j*ai donné plus de 35,ooo francs, et cela continue.
« J'ai tout engagé; même ma maison. Je compte pour me dégager de ce chaos sur mon travail actuel : c'est pour cela que je suis à Guernesey. C'est avec les droits d'auteur de Ruy Blas et de Marion de Lorme que je compte payer toutes mes dépenses jusqu'au i^^' mars, car ce qui me reste de revenu libre suffit à peine pour payer les rentes que je fais annuellement à mes enfants : 12.000 francs pour Victor, 12.000 francs pour Alice (i), 7.000 fr. pour Adèle, pour les trois 3i.ooo francs. Vous voyez ma situation.
« Certes, j'eusse été bien heureux de demeurer dans une de vos maisons. Mais cela n'a pas dépendu de moi. Pourtant je me figure que cela finira par là. Je vous embrasse, cher ami (2). »
Ce dernier paragraphe demande une petite expli-
(1) La veuve de Charles, devenue un peu plus tard M'»» Lockroy.
(2) Figaro du 21 février 1891.
cation. Nous avons dit que Robelin possédait à Paris plusieurs maisons qui n^étaient pas louées. Victor Hug-o, sollicité par lui, en aurait bien pris une, mais il paraît qu'avec son goût pour le moyen âge Robelin les avait rendues à peu près inhabitables en leur donnant des toits à pic qui mansardaient tous les étages, et des tourelles où les escaliers avaient peine à tourner ( i). Et c'est pourquoi Victor Hugo (ou plutôt Juliette Drouet) s'était pourvu ailleurs.
Quant aux embarr as d'argent dont Hugo prenait t exte pour offrir à son ami une somme dérisoire, il faut croire que Robelin avait de sérieuses raisons d^en douter, puisque, six mois après, il revint à la charge, sans plus de succès, d'ailleurs.
« Mon bon Robelin, lui écrivait encore Hugo, le lermai 1878, je vois bien qu'il faut que je finisse par me confesser à vous. Je le fais de bonne grâce. Seulement gardez-moi le secret. Vous seul allez connaître ma situation à fond. La voici :
« A la suite d'une liquidation désastreuse, j'ai dû prendre avec là Banque Nationale de Belgique les engagements que vous allez voir :
(i) Le Second rang du Collier^ p. 47«
CHARLES ROBELIN l^']
(( J'ai payé :
i*» Le janvier 1878 Fr. 33.5oo
Je paierai :
2^ Le i^^ septembre 1878 33.5oo
3° Le i^»* mars 1874 33.5oo
4^ Le i^^ septembre 1874 33.5oo
5^ Le i^r mars 1875 33.5oo
6° Le i^'^ septembre 1876 33.5oo
« A ces G7.000 francs par an, ajoutez :
Je donne à Victor Fr. 12.000
2° Je donne à Alice. 12.000
3^ Je donne pour Adèle 8.000
Par an Fr. 82.000
(( Ces 82.000 francs joints aux 67.000 font 99.000 francs par an. A ces 99.000 francs, ajoutez une petite institution que j'ai fondée ici pour Fenfance et qui me coûte par an 8.000 francs. Gela fait 107 . 000 francs que j'ai en ce moment à donner par an, avant de dépenser un liard pour moi-même et pour ma maison. Vous voyez que mes embarras, hélas! valent bien les vôtres. Heureusement, j'ai eu r Année terrible et Ruy Blas, l'an passé, et j'ai cette année Marion de Lorme, et j'aurai, je pense, l'année prochaine, le Roi amuse. Sans quoi je ne
m'en tirerais pas. Néanmoins, cher vieil ami, ne soufflez mot de tout cela et plaignez-moi de ce que je suis si empêché et surtout de ce que je ne puis vous venir en aide.
« Votre hôtesse de Fan passé ( i) vous envoie ses plus affectueux souvenirs, et moi je vous embrasse de tout mon vieux cœur.