‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 4)Chapitre 15 sur 48 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Ces deux refus successifs ont de quoi vous irriter contre Hugo, lorsqu'on connaît sa véritable situation financière en 1872, car, en dépit de ses protestations, elle n'était pas telle qu'il l'exposait à Robelin. Je ne conteste pas ses charges, j'admets qu'elles pesaient lourdement sur son budget annuel. Mais il exagérait singulièrement quand il se prétendait à la merci des directeurs de théâtres et du rendement de ses anciens ouvrages. Nous savons par une lettre de lui que, lorsqu'il quitta la France, en i85i, il avait mis de côté plus de trois cent mille francs (3) et que, vingt ans après, il avait plusieurs millions chez les Rothschild (4).

(1) Juliette Drouet.

(2) Figaro du 21 février 1891 .

(3) Voir, dans sa Correspondance, Ir lettre qu'il écrivait, en i845, au rédacteur àu Phare de la Loire.

(4) Quand il mourut, en i883, son avoir dans cette banque dépassait cinq millions. Je tiens ce renseig-nement de Paul Meurice luimême.

CHARLES ROBELIN

Il aurait donc pu, s'il Tavait voulu, venir en aide à son « vieil ami » Robelin. Mais il s'était fait une règle de bonne heure de ne prêter d'argent à personne. Il n'était guère donnant non plus et, quand il déliait les cordons de sa bourse, c'est qu'il était intéressé à le faire.

Sa conduite envers Robelin mit naturellement un peu de froid entre eux. Mais on passe tout aux grands hommes comme aux jolies femmes. Quand Victor Hugo rentra à Paris, Robelin, qui avait Tâme généreuse et qui avait fini par sortir d'embarras, retourna chez lui, et il ne fut question de rien.

A cette époque ils étaient les seuls survivants du Cénacle de Joseph Delorme. Victor Hugo, comme un chêne qu'on abat, avait vu tomber autour de lui toutes ses branches. Il avait perdu tour à tour sa fille Léopoldine, sa femme, son fils Charles, ses plus chers amis, jusqu'à ce bon Théo, qui lui fut si dévoué et qui mourut en son absence, au mois d'octobre 1872. C'est même Robelin qui ferma les yeux à Théo. Dès qu'il apprit son état désespéré, il accourut, s'installa au chevet de son lit, malgré ses soixante-seize ans^ et ne le quitta plus. « Il tenait dans ses mains, nous dit Bergerat, les mains refroidies du poète, et, par une sorte d'instinct machinal, allait de temps en temps se réchaiif-

fer à la cheminée et revenait prendre les doigts du mourant, comme s'il eût voulu suppléer à la chaleur qui les abandonnait (i). »

Onze ans plus tard, ce fut le tour de Victor Hugo. Cette fois Robelin n'eut plus à qui parler de son jeune temps. Que faire de la vie quand tout vous abandonne? Sans appeler la mort^qui vient toujours à son heure, il mit toutes ses affaires en ordre en vue du grand voyage, et il raccomplit très doucement, s'en sans douter, le 5 juin 1887.

(i) Th, Gautier, ses derniers moments, p. 229.

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