‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 4)Chapitre 18 sur 48 · II II · texte numérisé non relu

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et forcée ! G^est ainsi que certains paysages ne sont que des copies correctes d'ua original écrit dans une langue étrangère. — L'artiste initié au secret divin de Fart entend la voix de la nature qui raconte ses mystères infinis par les arbres, par les plantes, par les fleurs, par les eaux et par les montagnes. Puis vient sur lui, comme l'esprit de Dieu, le don de transporter ses sensations dans ses ouvrages. Jeune homme ! n'as-tu pas éprouvé quelque chose de singulier en contemplant les paysages des anciens maîtres? Sans doute, on n'a pas songé que les feuilles de tilleuls, que les pins, les platanes, étaient plus conformes à la nature ; que le fond était plus vaporeux, les eaux plus profondes ; mais l'esprit qui plane sur cet ensemble s'élevait dans une sphère dont l'éclat t'enivrait. »

« Or, c'est précisément cet esprit d'ensemble ^ui respire dans les paysages de M. Huet et en fait des ouvrages tout à fait originaux auprès de tant d'autres paysages, maniérés, superficiels et factices ; de lui aussi on peut dire en ce sens qu'il a entendu la voix de la végétation et qu'il lui a été donné de comprendre le génie des lieux... »

Cette page éloquente et d'une critique si avisée, si pénétrante, honorait grandement Paul Huet.

PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX

Il pouvait en être d'autant plus fier — et il s'en glorifia, en effet, toute sa vie — que c'est peut-être le seul article où Sainte-Beuve se soit occupé d'art, persuadé qu'il était que, pour être tout à fait compétent en ces matières, il y faut consacrer son existence.

La réputation du jeune paysagiste date de là. Deux ans après, en i83i, il exposait au Salon quatre aquarelles et neuf toiles, — dont le Cavalier, catalogué sous le titre : Un orage à la fin du jour, qu'il avait peint sous les yeux de Delacroix et auquel il donna comme légende quatre vers, plus ou moins appropriés, de Victor Hugo. Ouvrez le volume des Odes et Ballades, à la dixième ballade^ qui s'appelle : A un passant. Elle se termine par cette strophe ;

Voyageur isolé, qui t'éloignes si vite, De ton chien inquiet la nuit accompagné. Après le jour brûlant, quand le repos t'invite. Où mènes-tu si tard ton cheval résigné?

Pour faire cadrer ces vers avec son sujet, Paul Huet avait remplacé « la nuit » par (( le soir », mais le chien était de trop encore, puisque le tableau ne nous montre qu'un cheval blanc monté par un cavalier rouge. — N'importe, la critique fut presque unanime à saluer en lui un novateur et

un maître. Gustave Planche, qui n'était pas très bénisseur de son naturel, signala comme « le plus beau, le plus vrai paysage du salon », la Vieille Abbaye^ au soleil couchant, qui accompagnait le Cavalier; Jal, moins compétent et sur ce point mal averti, évoqua, sans intention désobhgeante d'ailleurs, le souvenir de Constable et de Watteau. Seul, Etienne-Jean Delécluze fut franchement hostile, et nous allons voir qu'il ne se départit jamais de cette hostilité envers Paul Huet. Celui-ci en souffrit beaucoup et pendant longtemps, car Delécluze parlait de haut, et l'autorité du Journal des Débats rayonnait malgré tout sur ces feuilletons malveillants et iniques. Un jour vint où ce critique alla lui-même au-devant de la critique en sollicitant le jugement de ses pairs sur ses Souvenirs de soixante années .U occdiSÏon était trop belle pour la laisser perdre. Ce jour-là, Sainte-Beuve se permit de lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur, et Paul Huet fut vengé de tous ses dénis de justice.

Mais, auparavant, Sainte-Beuve avait échangé avec le paysagiste quelques lettres que je me reprocherais de négliger, car elles nous apportent une preuve nouvelle de sa conscience littéraire et de l'indépendance de son esprit.

Le 2 septembre i85o, il écrivait à Paul Huet :

PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX

« Mon cher ami, (( J'ai à écrire quelque chose sur M. Bazin. Je vois, d'après la lettre de faire part, que vous lui étiez allié. Je voudrais bien avoir de vous quelques renseignements positifs sur sa vie et ses origines, moins pour le dire que pour le savoir : voudriezvous me donner un rendez-vous pour demain mardi vers 4 heures chez vous, si vous vouliez — ou vers midi, chez moi, si vous sortiez?

« Tout à vous, mon cher ami.

« SAINTE-BEUVE (l). ))

Quel était ce Bazin sur qui cherchait à se documenter l'illustre critique ? Il faut que vous sachiez, car il y en a plusieurs, qu'il s'appelait, de son prénom, Anaïs et qu'il était né « de Raucou » ; il portait le nom de son père adoptif. Après avoir collaboré à la Quotidienne de Michaud, Bazin, étant avocat à la cour d'appel de Paris, avait publié une Histoire de France sous le ministère du cardinal Mazarin^ qui, sans être un chef-d'œuvre, n'en contient pas moins des aperçus assez neufs : on la consulte encore avec fruit. Il a écrit également une excellente notice sur Bussy-Rabutin ; mais ce qui le recommandait à l'attention de Sainte-Beuve,

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.

c'était surtout son travail critique sur Molière. Et donc Sainte-Beuve, au lendemain de sa mort, le jugea digne d'un article qu'on peut lire au tome II de ses Lundis, Il l'avait à peine achevé qu'il mandait à Paul Huet :

Ce 7 septembre 1859.

« Mon cher ami, j'ai été si absorbé par le travail que je n'ai pu encore vous répondre. Mon article est fini et j'aurais voulu y pouvoir tenir plus de compte de votre désir; mais quand vous l'aurez lu, veuillez aussi tenir compte de mes raisons,

i( Je crois, en effet, que les familles sont ennemies de la littérature. Depuis que je me livre à ce genre de portraits et d'études, je n'ai jamais rencontré que difficultés de ce côté et demandes d'adoucissements. Or, vous, artiste, vous savez ce que c'est qu'un portrait adouci.

« Cromwell, dont on faisait le portrait, montrait son visage^ tout plein de verrues et de poireaux, à son peintre, et lui disait : « Ah çà, vous allez me faire au vrai tout cela, entendez-vous! »

« Ce que disait là Cromwell est tout le contraire de ce que disent les familles. S'il y a dans une physionomie un trait saillant, une ride, une gerçure, un tic, il faudrait l'effacer.

PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX

<( Tout ceci pour vous expliquer le sens de cette parole que j'ai jetée devant vous, Fautre jour. Dans le cas présent, j'avais afTaire à un homme d'esprit ironique, nullement bienveillant, supérieur par l'intelligence, ayant bien des parties fines et d'autres petites; j'ai essayé de marquer cela sans pouvoir supprimer la clé secrète^ selon moi, le principe de son ironie, ou du moins le principal ressort, mais je l'ai laissé encore à demi enveloppé...

« Homère et Shakespeare n'ont pas de biographie? — Bien! — Mais M. Bazin n'était ni l'un ni l'autre : s'il a chance de vivre, il faut pour cela qu'on le dessine de près et qu'on le grave. — Luimême, quand il a pu faire les biographies de Molière ou de Bussy-Rabutin, demandez-lui comment il s'y est pris et avec quelle précision rigoureuse il a tout recherché et enregistré! J'aurais voulu avoir le talent singulier qu'il a montré dans ces deux biographies, pour le lui appliquer à luimême. C'est ainsi, après tout, qu'on honore les gens de lettres; il faut les honorer, non selon la charité morale trop fade, mais selon la vérité morale, la seule digne des esprits fermes, des philosophes et des hommes.

« Excusez-moi, cher ami, il faut que j'aie eu la

conscience bien forte de ce que je faisais, pour ne pas vous céder entièrement et tout d^abord. (( A vous,

« SAINTE-BEUVE (l). »

On aimerait à connaître les points' particuliers, sur lesquels le critique était en désaccord avec le peintre, mais tous deux en ont gardé le secret. Cependant Sainte-Beuve, avec son art habituel, enveloppa si bien les choses qu'il parvint à contenter son correspondant, comme il appert du billet que voici :

Ce 15 septembre 1830.

(( Mon cher ami, j'avais besoin de yotre témoignage pour être un peu rassuré, il m'a été très sensible, je vous assure, et j'aurais été vous en remercier, si je n'étais occupé comme un ouvrier à la semaine.

« Je vous serre la main encore une fois et je vous remercie.

« A vous.

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