‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 4)Chapitre 20 sur 48 · EUG. DELACROIX · texte numérisé non relu

EUG. DELACROIX

[Corresp, d'Eug, Delacroix,)

(( Mon cher Sainte-Beuve, « Je voudrais pouvoir vous serrer les mains,. C'est seulement hier que j'ai lu votre Lundi sur Delécluze ; article charmant, plein de votre éclat, frappé avec la finesse délicate et pénétrante que vous savez mettre à vos moindres écrits. Le public, j'espère, comprendra enfin votre magot (i). Satisfaction de cœur, bonheur que laisse une justice bien faite, bien et spirituellement rendue, un avant-goût du plaisir des Dieux, voilà ce que je vous dois.

« Oui, mon cher ami, le règne de cette influence à la fois pédante et délétère a pesé comme une calamité pendant plus de quarante ans. Petite vanité satisfaite, beaucoup de bêtise et pas de cœur font les longues années. Pendant plus de quarante ans, cette larve posée sur les feuilles des Débats a de sa bave taché, flétri, sali tout ce qui était fleur, tout ce qui pouvait être un fruit. J'accorde d'après vous à M. Delécluze qu'il était plus bête que méchant et qu'il suffit d'arracher à cet afi^reux bourgeois son bonnet de coton. S'il s'était borné, comme certains

(i) Allusion au passage où Sainte-Beuve répondait à M. Delécluze, qui avait accusé M. Thiers d'avoir préparé le « règne du laid» en soutenant les romantiques dès 1824:

« Si l'on avait mis devant Louis XIV les productions de M. Delécluze et celle de M. Thiers, ce n'est pas probablement de ces dernières que le grand roi eût dit : « Qu'on m'ôte ces magots. »

PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX

de ses confrères d'une haute notoriété, à reprocher à Napoléon d'être un soldat, à Lamartine d'être un poète, je crois que je lui pardonnerais de g'rand cœur, mais j'avoue à ma honte combien j'ai désiré souvent qu'un pied généreux écrasât cette loche inutile et malfaisante. Quel coupable que celui qui aurait pu faire tant de bien et qui n'a fait que du mal !

(( La plus grande gloire de M. Delécluze sera certainement d'avoir pu occuper votre plume pendant si longtemps. Je ne puis voir en cet écrivain qu'un vieillard envieux, pressé de venger l'impuissance du jeune et paresseux « Etienne ». Je comprends votre embarras en parlant d'un homme qui n'a jamais rien su parce qu'il n'a jamais compris. Citer, vous le savez mieux que moi, mon cher ami, n'est pas savoir. La critique comme je la conçois, et comme vous la faites, est une noble mission, un sacerdoce. Pour dicter des conseils, il faut avoir le droit de parler haut et de haut ; derrière Sainte- Beuve, montrer Joseph Delorme. Vous dites, mon cher Sainte-Beuve, que le jeune Etienne a négligé de nous transmettre ce que David lui adressait de conseils et de vérités ; vous aimez les anecdotes, elles sont nécessaires à vos récits, permettez-moi d'en rappeler une assez curieuse*

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(( David, faisant le tour de son atelier et disant à chacun son mot, s^adresse au jeune Etienne : « Tu es riche/ toi, tu ne travailles pas, toi, tu ne seras jamais un peintre, ça se voit, mais tu es un bavard et toi, Etienne, tu seras un critique (i). »

c( Cela voulait dire, dans la bouche du maître, un mauvais critique, et jaloux à tort et à travers. Voilà Tavenir d^Etienne, artiste manqué, critique par impuissance et jalousie, écrivain diffus, bavard, volant avec sa plume la réputation qu^il ne peut gagner par sa palette ; incapable de développer un germe fécond, de tendre la main aux faibles, d^applaudir les forts, d'éclairer le public ; parlant de Michel-Ange en méconnaissant Jéricho ; dépourvu du don si précieux d'admirer et n'ayant que le plus affreux des pédantismes, le pédantisme de l'ignorant' et du bourgeois.

« Vous accordez quelque talent d'écrivain à M. D...: que ce soit le résultat de votre indulgence, ou un respect imposé par la vieillesse, je me tais : le maître en fait de style a prononcé ; j'avoue cependant mon dégoût et mon ennui pour ce style lourd et vide. Mademoiselle de Liron, la fille aux habitudes, qui s'applique un collégien, encore enfant,

(i) Sainte-Beuve a utilisé cette anecdote, au bas d'une page, dans le volume des Lundis, o\x ï\ a recueilli ses articles sur Delécluze.

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dans ses nuits d'insomnie, m'a paru quelque comparse négligée par Fauteur de Faiihlas et le sujet d'un assez mauvais livre (i), qu'une sensiblerie inspirée par l'époque à'Oarikà fait passer. Ajoutez, si vous voulez, la curiosité qui s'attache toujours à de pareils sujets, et vous expliquerez, il me semble, le petit succès d'un sujet égrillard, traité par un vieux libertin. Mais ce que je veux bien établir, c'est que l'élève de David, le conservateur des bonnes doctrines, n'a jamais su tracer un trait, n'a de sa vie compris une ligne, lui le grand défenseur de la ligne ; c'est qu'il n'a jamais été plus peintre de genre que peintre d'histoire et que les deux tableaux dont vous parlez, exposés récemment chez Martinet, sont une preuve irrécusable de ce que j'avance. Jamais il n'a été tenté une imitation plus bête, plus informe, plus ignorante des spirituels et vaillants croquis de Carie Vernet. Malheureusement, je suis trop juge et partie pour vous parler de ce pauvre homme, dont je vous fatigue, vous qui venez déjà de vous imposer la lourde tâche de l'étudier.

(( J'aurais mieux fait, cher ami, de vous dire, en mon nom et au nom de bien des souffrances, c'om-

(i) Mademoiselle de Liron^ roman de Delécluze, que Sainte-Beuve prisait fort.

bien je vous remercie des mots chaleureux qui nous relèvent après tant d^années.

(( Je vous embrasse de cœur.

(^ PAUL HUET (l). »

C^est ainsi que maniaient la plume les maîtres du pinceau de TEcole de i83o. Ils avaient une autre culture que la plupart des artistes d'aujourd'hui. Comme le disait Sainte-Beuve, il y avait entre eux et les écrivains, — poètes, philosophes, critiques, — une affinité, une sympathie, une fraternité qui tenait à ceci que les uns et les autres buvaient aux mêmes sources. L'art et la littérature ne se regardaient pas en chiens de faïence et ne vivaient pas à l'écart l'un de l'autre ; ils frayaient ensemble, ils se comprenaient, ils s'aidaient par de mutuels emprunts, et chacun y trouvait son compte. Pendant que les Boulanger, les Devéria, les Johannot illustraient les œuvres dé Victor Hugo et de ses camarades, Paul Huet faisait des bois pour l'édition originale de VIsabel de Bavière de Dumas et pour la traduction de Robinson Crusoë de Pétrus Borel, et Delacroix puisait le sujet de ses toiles dans la vie ou les ouvrages de Milton, du Tasse, de Shakespeare, de Byron, de Walter Scott, de Chateau-

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.

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briand. En i868;Baudelaire dans un article sur les paysagistes^, Tayant traité de « vieux de la vieille», et dit qu'il pouvait bien « appliquer aux débris d'une grandeur militante comme le romantisme, déjà si lointain, cette expresion familière et grandiose », Paul Huet lui répondit :

« Vers la fin de la Restauration, la jeunesse semblait sortir d'un long épuisement; entraînée par un irrésistible élan de la liberté, elle courait à toutes les sources de la vie, vers le beau et le bien. Il y eut comme un tourbillon lumineux : la colonne de feu de l'intelligence. Philosophie, histoire, politique, on voulait tout embrasser, tout envahir. L'art ne fut pas oublié, ce fut sur ce flot que fut porté le pauvre paysage; la poésie toute élégiaque, caractère essentiel de ce temps, lui tendait la main... Le paysage paraissait l'expression des âmes tendres et recueillies, une expression neuve, vive et sincère, ce qui, dans l'art^ compte pour quelque chose (i).»

« Ame tendre et recueillie », voilà bien ce que fut Paul Huet, en dépit de son esprit vigoureux et de ses grandes colères. Sainte-Beuve lui écrivait, v le 23 août i863 :

« Cher ami, j'ai fait votre cadeau, et il a été reçu

(i) Lettre datée de Ghaville, 2 septembre 1868.

comme il le méritait. On a admiré particulièrement les fonds; pour moi, j^en admire tout.

« Votre discours sur cette tombe a été très bien, touchant, élevé, et d'un ami qui parle d'un de ses pairs. Oh ! diantre ! comme les premiers rangs sont tombés ! Nous arrivons en ligne, à nous les balles ! Travaillons jusqu'au bout et faisons feu jusqu'à la dernière cartouche.

« A vous de tout cœur,

(( SAINTE-BEUVE (l). ))

De quel mort s'agissait-il ? Du plus grand et du meilleurami de Paul Huet, d'Eugène Delacroix. On trouvera le discours dans le Moniteur du 18 août i863. Je n'en citerai donc que le morceau le plus saillant :

« Penseur profond, peintre admirable, qui prend sa place près de Paul Véronèse et de Rembrandt, à côté de Gœthe et de Byron, Delacroix est du petit nombre des artistes qui caractérisent une époque et s'en emparent : il restera une des gloires de notre France. Il m'est impossible d'entreprendre ici l'histoire de cette vie si remplie, d'étudier ces œuvres si variées qui portent toutes l'empreinte du maître,

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul- Huet.

la griffe du lion, et par leur nombre nous révèlent Tétonnante fécondité de quelques anciens.

« L'esprit juste de Delacroix Ta tenu en dehors des petites querelles d'école; il ne rayait aucun mot du dictionnaire et ne rejetait pas plus l'imagination que Tétude, la couleur que le caractère et le dessin (i). Il ne se demandait pas s'il était spiritualiste ou réaliste, il voulait émouvoir et charmer. Il savait que Tâme seule arrive à Fâme, et qu'on doit toujours dire le vrai. De là cette foule de toiles passionnées où la couleur n'est qu'un moyen de plus d'arriver à l'expression; de là ce génie vigoureux, inventif et original, qui se révèle dans les décorations de nos monuments, aussi bien que dans les œuvres de moindre dimension . . .

« Je n'ai pas parlé de l'écrivain, de l'administrateur ; partout Delacroix a porté un esprit juste, une droiture et une fermeté inébranlables.

(i) J'ouvre le Journal de Delacroix et j'y lis, sous la date du i3 avril i858 :

« J'ai retravaillé, retouché l'^grc«/e de Ghabrier (a). J'ai été à trois heures chez Huet. Ses tableaux m'ont fort impressionné (6). Il y a une vigueur rare ; encore des endroits vagues, mais c'est dans son talent. On ne peut rien admirer sans regretter quelque chose à côté. En somme, grands progrès dans ses bonnes parties. En voilà assez pour que des ouvrages restent dans le souvenir, ce qui m'est arrivé pour ceux-ci. J'y ai pensé avec beaucoup de plaisir toute la soirée. »

[a) Variante réduite de l'un des onze tympans de la Vie d'Hercule^ à l'Hôtel de Ville.

(6) Ce sont ceux que Huet exposa en iSSg.

igo

(( Mais s'il m'était possible, combien je serais heureux de parler de Tami, de l'homme privé, toujours d'une g-râce, d'une bonté charmante! Il appartenait à d'autres voix que la mienne de se faire ici l'interprète de cette profonde douleur et surtout le juge de ce beau talent. Mais, fier et reconnaissant d'une amitié qui, pendant quarante ans, ne s'est jamais démentie, j'ai cédé à l'entraînement du cœur et essayé de vaincre l'émotion de ma profonde douleur pour adresser à celui que j'ai si bien aimé et si bien senti un dernier et éternel adieu. »

Et ce qu'il ne pouvait dire sur cette tombe, il l'écrivit, quelques mois plus tard, dans des lettres particulières, à propos de l'exposition et de la vente des œuvres de Delacroix. Il avait un cousin, M. Auguste Petit, président de chambre à la cour d'appel de Grenoble, qui partageait son admiration pour le grand peintre. Il lui mandait, le i6 février i864:

i( Mon cher Auguste, « Je vous ai envoyé la notice d'Eugène Delacroix sans y joindre un mot de lettre, par la triste raison que j'étais dans mon lit. J'ai été fort malade depuis une quinzaine et je suis encore souffrant... Je me suis cependant levé pour aller voir l'exposition de

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peinture du grand artiste dont vous voulez recueillir un souvenir. J'ai supporté aussi bien que possible cette imprudence et j'espère pouvoir me traîner à la vente. Mon ambition est aussi de courir les chances de Tenchèreet d'avoir mon petit morceau. Comme vous, probablement, je serai forcé de me réserver pour les dessins, qui du reste seront plus intéressants encore que les peintures ; nous serons donc concurrents, mon cher ami, et je vous avoue que je suis si embarrassé pour moi-même que votre commission m'épouvante un peu... Cette vente, on peut le prévoir, et c'est l'opinion des experts, sera des plus singulières et pleine de soubresauts. Telle chose poursuivie ira peut-être à des prix impossibles, et, un moment après, si l'on sait saisir l'occasion, il y aura un lot avantageux. Vous me parlez, cher ami, de quelques centaines de francs; je vou drais que vous pussiez préciser un peu vos intentions et me dire jusqu'à quel point vous me laissez carte blanche. Rien n'est plus ébranlant qu'une vente; pourrai-je d'ailleurs la suivre? C'est ce que je ne saurais encore bien assurer. Comme je vou le dis, je le désire, et surtout pour les dessins, vers lesquels je serai comme vous obligé probablement de me rabattre complètement. C'est cependant une dernière occasion et je désire, dans l'intérêt de

René (i), en profiter pour lui laisser des souvenirs d'un talent merveilleux, qui ne se trouvera certainement plus, ni peut-être n'aura de longtemps rien qui puisse le rappeler. La peinture féminine nous envahit, et si notre époque, dont Delacroix est le vrai représentant, n'a pas osé^ que sera donc l'art énervé de l'avenir ?

(( Sa peinture est seule exposée en ce moment; deux salles contiennent à peine ces richesses, et, quand on pense qu'il n'y a là que les éléments de tout ce que Delacroix a exécuté, on est confondu. Bien entendu que je ne parle pas des six mille dessins qui vont suivre. Il faut dire que Delacroix a eu l'esprit de tout conserver et que bien peu de ses études ont été éparpillées sur la route. Ce qui frappe surtout dans ses esquisses, c'est l'accent nerveux, vif, continu, qui ne cède jamais, dans cette carrière remplie,ni à la mode ni aux influences; jamais accent ne fut plus sincère. Beaucoup d'incorrections, bien entendu, avec un grand sentiment de dessinateur ; quoi qu'on en dise, Delacroix est un dessinateur si le dessin est destiné à exprimer. Grande tournure, merveilleuse invention, la passion dans la forme comme dans la couleur, Delacroix

(i) Son fils.

PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX

est l'artiste moderne par excellence ^et non un profes seur de dessin qui cache Timpuissance et la médiocrité par la rhétorique.

« Il est bien à regretter que vous n'ayez pu venir à Paris en ce moment: outre ses œuvres, Delacroix avait lui-même acheté un certain nombre d'études de Géricault, parmi lesquelles il y a trois ou quatre morceaux des plus intéressants...

« Adieu, cher ami, embrassez bien pour nous tout ce qui vous entoure.

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