SAINTE-BEUVE
(Lettre inédite.) [a] Paul Huet, veuf, s'était remarié peu de temps avant.
sistible et les moins disposés étaient heureux de suivre et fiers d^être là.
« Vous m'avez sans doute bien oublié, mais je trouve Toccasion trop belle pour ne pas en profiter et me rappeler à votre amitié. Pendant cette représentation mille souvenirs se pressaient, et personne n'était plus heureux de ce succès présent , renouvelant le passé.
« J'aurais voulu vous présenter mes deux enfants, jeunes tous deux, tous deux fiers aussi de se trouver mêlés à ces jeunes recrues de votre génie. Vous auriez joui de leur enthousiasme si I pur et peut-être vous seriez-vous mieux rappelé celui qui n'a cessé ni de vous admirer ni de vous aimer.
(( PAUL HUET (i). ;)
Le grand poète répondit huit jours après : « Merci, cher Paul Huet. Mon vieux cœur est ému de votre souvenir ! Vous voyez que notre jeunesse avait raison. Quant à vous, vous l'avez prouvé par toutes les belles œuvres qui font aujourd'hui votre renommée. Je vous ai suivi du regard dans votre ascension de succès en succès. Aujourd'hui je suis heureux de retrouver toute jeune votre vieille amitié.
(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet,
(( J'embrasse vos chers fils et je vous serre la main.
« VICTOR HUGO (i). »
Cependant j depuis 1869, la santé de Paul Huet donnait par instants de sérieuses inquiétudes à ses amis. Madame de Lamartine écrivait alors à M. Charles Alexandre.
(( Hier, j'ai manqué quelqu'un que j'aurais voulu voir, c'est Fromentin. Nous voj^ons beaucoup ce pauvre M. Huet, bien souffrant. M. de Lamartine vient d'aller chez lui avec Valentine (2). »
(1) Lettre inédite.
(2) Charles Alexandre : Madame de Lamartine, p. 241. — Quelques années auparavant, au mois d'août !84i, Paul Huet, se rendant en Italie, s'était arrêté à Saint-Point pour voir Lamartine.
«... J'ai été voir M. de Lamartine à Saint-Point, à cinq lieues de Mâcon, écrivait-il à son ami Sollier, et j'ai passé chez lui une des plus excellentes journées de ma vie, réception simple et amicale, hospitalité empressée et large; la journée s'est écoulée en bonne conversation d'artistes à l'ombre de charmants bois et en société des nièces de monsieur de Lamartine, jeunes et jolies personnes fort aimables. J'ai, pour nous rendre à la promenade, accompagné madame de Lamartine à cheval, et, le soir, une promenade a été organisée pour me reconduire en calèche à environ deux lieues ; mon berlingot suivait par derrière, très surpris d'aller aussi vite que les deux bons alezans de Saint-Point.
« Saint-Point est un petit château admirablement bien situé dans un vallon pittoresque et presque sauvage, l'église du village est renfermée dans son parc et le tombeau de la " famille Lamartine est autant sur le jardin de son glorieux héritier que dans le cimetière. A peine aperçoit-on le petit mur de séparation qui détache le cimetière de la propriété, c'est en réalité une page des Méditations poétiques.
« Le poète m'a tout montré, sans faste et sans orgueil. Il loge le
PAUL HUET ET EUGENE DfcLAGKOIX
Lui-même s'apitoyait fort sur son état : « Ne pouvoir plus mettre sur la toile les quelques pensées que j^ai encore vives et claires dans le cerveau, j'ai peine à m'habituer à cette idée. Deux années de souffrance m'ont rendu bien timide et craintif, et, outre le besoin que j'aurais de travailler pour les miens, ce n'est pas là tout à fait vivre pour un artiste. Ne vous étonnez donc pas si quelquefois déjà je vous ai écrit des phrases découragées... Vous me parlez de la gloire en noble et bon langage. Vous devriez me dire votre opinion sur cette divinité douteuse que j'aime tant, inglorius que je suis et surtout ne sachant pas ce qu'elle est... Songez combien il y a longtemps que je lutte et si personne a mis plus d'obstination que moi dans cette vie de bouchon de liège toujours renfoncé et toujours à la surface (i). »
curé dans une maison sur le domaine,et, dans les mêmes conditions,' un grand bâtiment est en réparation, qui doit recevoir une école de jeunes enfants, fondée il y a déjà quinze ou vingt ans par M™^ de L amartine. Je te laisse sur ces impressions. Pourquoi, avec de si nobles conditions de bonbeur, manque-t-il encore quelque chose à cette famille si distinguée! La sœur d'une des jeunes nièces qùe j'ai trouvée là vient de perdre son mari (a), neveu aussi de M. de L amartine, et les soins qu'ils prennent, lui et madame, de ces trois jeunes filles, ne les consoleront sans doute jamais de la perte de cette enfant unique, morte à quinze ans, dans ce voyage de Syrie (b), » (a) Léon de Pierreclos.
(6) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet. (i) Lettre du 16 septembre 1869, publiée par Ernest Ghesneau. dans le Constitutionnel du 10 février 1869.
Mais il y avait chez lui un tel ressort, un tel besoin de faire mieux, de se surpasser dans des œuvres nouvelles, qu'il finissait toujours par vaincre la maladie. Une seule chose le mettait hors de lui, c'était l'injustice. Chevalier de la Légion d'honneur depuis i84ij il avait compté sur l'Exposition universelle de 1867 pour obtenir la rosette d'officier. On lui fit la cruelle injure de n'accrocher que la moitié des tableaux qu'on lui avait demandés, et, s'il eut une première médaille, ce fut grâce à l'appoint des voix des artistes étrangers. L'administration ne lui pardonnait pas ses opinions républicaines. Elle ne lui pardonnait pas davantage d'avoir été le professeur de dessin de la duchesse d'Orléans, car (i), en ce temps-là, les républicains et les orléanistes, faisant cause commune, étaient traités sur le même pied, c'est-à-dire en ennemis.
Plusieurs fois, à la suite d'une commande de huit panneaux que lui avait donnée, en i858, un modeste fabricant de Normandie (2), Huet, qui
(1) C'est à la suite de rExposition de 1887, ^Siul Huet avait envoyé sa grande eau-forte des Eaux de Royat, que le duc d'Orléans chargea le peintre de l'éducation artistique de la princesse.Les relations de Paul Huet avec Michelet datent de là : — on sait que Michelet fut le professeur d'histoire de la princesse Clémentine, jusqu'en 1843, date de son mariage avec le prince de Saxe-Cobourg- Gotha.
(2) Ces huit panneaux décoratifs sont aujourd'hui en la possession
PAUL HUET ET EUGENE DELACROIX
regrettait maintenant de n'avoir pas fait un peu de décor, sentant bien que la peinture décorative aurait élargi et épuré ses facultés naturelles, avait souhaité qu'on lui confiât la décoration d'une chapelle. Un jour, même, commeM.de Nieuw^erkerke avait Tair de lui vouloir quelque bien, il lui avait exprimé timidement ce noble désir. Mais ce n'était pas cela qu'on espérait de lui. M. de Nieuwerkerke lui donna à entendre que, sur un simple mot de sa part, il serait heureux de changer en rosette le ruban rouge qu'il portait à la boutonnière. Ce mot-là, Paul Huet ne sut pas le dire, et par « sa fierté maladroite », comme il en convenait lui-même (i), il indisposa contre lui le directeur des Beaux-Arts, le seul homme de l'administration qui ne lui fût pas
de M. René Paul-Huet, qui s'en est rendu acquéreur, après une chasse de plusieurs années traversée d'incidents comiques.
Quand ils furent exposés, Delacroix écrivait à son ami :
« Ce mercredi [mai iSBg],
«... Voilà bien des paroles pour une affaire d'intérêt. Ce qui m'a charmé dans votre lettre, c'est d'y voir votre partialité pour moi, qui me flatte et qui m'honore encore plus .
(( Je n'ai pas encore osé aller au Salon, par la crainte de m'y voir : de sorte que je ne peux pas vous parler de vos panneaux. L'effet m'en a suivi long-temps après la visite que je leur fis chez vous l'été dernier. Je ne doute pas qu'on ne les estime à leur valeur, c'est-àdire très haut.
« Je vous serre bien la main en attendant le plaisir de vous voir.