LES FRÈRES JOHANNOT. — GELESTIN NANTEUIL
toussait toujours et crachait le sang. Avant sa maladie, il n'était que graveur ; depuis son attaque à la poitrine, il était devenu peintre de premier ordre. On eût dit que les souffrances avaient développé en lui rintelligence et l'avaient élevé plus haut et porté plus près du beau idéal (i). »
Gigoux fit une peinture (à la lumière) d'Alfred Johannot sur son lit de mort, et le lendemain un ami commun fut témoin de la scène émouvante que voici. Il était dans la chambre mortuaire, quand soudain une porte s'ouvrit. C'était Tony qui, d'un pas ferme, venait rendre à son frère bien-aimé les derniers devoirs. Il s'approcha du lit funèbre, découvrit la tête. d'Alfred qui était couleur de cire et se mit à la dessiner en s'efforçant de refouler ses larmes. Ce travail lui demanda environ deux heures. Pendant deux heures, son crayon retraça pieusement les traits émaciés de cette belle et chère figure ; quand il eut fini, il ramena doucement le drap mortuaire sur elle, puis il sortit en sanglotant.
Resté seul, Tony Johannot se multiplia, comme s'il eût voulu* combler le vide laissé dans l'art par la mort de son frère. Pendant quinze ans (2), il ne parut aucun ouvrage illustré de quelque impor-
(i) Journal d'un poète, p. 112.
{2) Tonj Johannot mourut en 1862 .
tance sans qu'il y eût collaboré, et bien des écrivains de ce temps ne doivent leur survie relative qu^à ses charmantes vignettes.
Mais, en dépit de son talent et de sa fécondité, on est bien forcé de reconnaître qu'il n'atteignit jamais, ni comme graveur, ni comme dessinateur, à la maîtrise incomparable de Célestin NanteuiL
Nous avons dit qu'aux yeux de Victor Hugo Célestin Nanteuil fut le graveur romantique par excellence^ comme le peintre fut Boulanger. Mais s'ils étaient égaux dans son estime, ils ne l'étaient pas dans son affection. Il aurait fallu pour cela que Célestin Nanteuil eût été, comme Boulanger, un compagnon de la première heure; or, il ne pénétra dans l'intimité de Victor Hugo que vers 1882, quand il trônait dans son salon de la place Royale, et ce fut le hasard d'une lecture inattendue qui détermina sa « marche à l'étoile ».
Célestin Nanteuil était allé passer quelque temps dans sa famille, à Nantes. Un jour, en découvrant un bibelot qu'il avait acheté dans un magasin, il aperçut des vers sur la feuille de papier qui l'enveloppait. Il regarde : c'était la Ronde du Sabbat^
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de Victor Hugo. Sa curiosité fut d'autant plus vive qu'il n'avait encore jamais rien lu de lui. Cette ballade fameuse excita son admiration, et comme il était très enttiousiate de sa nature, il embrassa séance tenante, la religion du nouveau dieu. Ceci se passait un peu avant la bataille (ÏHernani. On sait que Nanteuil y prit une part active avec quelques anciens camarades d'atelier. Il arbora même pour la circonstance, à défaut du vêtement vert à ramages, doublé de rouge et laissant voir le linge non empesé de la chemise à col rabattu très court, qu'il porte dans son beau portrait de l'époque, une longue lévite bleue, boutonnée jusqu'au menton, plutôt soutane que redingote, qui lui seyait à ravir. Avec ses cheveux blonds séparés sur le côté et coupés à la manière de François Villon, ses grands yeux rêveurs, couverts de sourcils à peine marqués, sa bouche sensuelle, son collier de barbe juvénile, il avait Tair positivement dans son costume suranné d'un escholier du quinzième siècle. Je ne m'étonne donc pas que Théophile Gautier Fait surnommé le Jeune homme Moyen âge. Célestin Nanteuil avait alors un peu plus de dix-sept ans (t), mais c'était en ce temps-là surtout que le talent n'attendait pas le nombre des années. Comme les géné-
(i) Il était né à Rome en i8i3.
raux des armées de la République, tous ceux qui étaient à la tête du mouvement romantique avaient de vingt à vingt-cinq ans, et Ton n^avait qu^'à prêter Foreille aux discours de Célestin Nanteuil pour avoir le sentiment que demain il serait un maître. Il avait la foi qui transporte et le feu sacré qui renouvelle. Et, en effet, sespremières compositions, datées de i833, surprirent tout le monde par leur accent de nouveauté. Ueau-forte n'avait pas encore été traitée à la façon des dessins au lavis. Son frontispice, notamment, de Notre-Dame de Paris faisait songer par ses demi-teintes à ces vitraux décolorés par le temps que Ton voit dans les vieilles églises ou bien encore à des tapisseries anciennes dont le soleil a mangé les couleurs. Quant à ses encadrements, c'était une vraie débauche d'imagination gothique. On sentait qu'à l'exemple de Victor Hugo il avait enmagasiné en lui la faune et la flore que les imagiers du moyen âge se sont plu à mêler aux figures des saints^ des anges et des démons, sous les porches de nos cathédrales, du treizième au quinzième siècle. Comme dessin, cela laissait à désirer sans doute; on n'aurait jamais dit que le graveur qui avait buriné ces planches fantastiques avait été pendant quelques mois l'élève d'Ingres; mais^ comme expression, c'était
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un charme. Toutes les eaux-fortes de Nanteuil étaient littéralement baignées de poésie. . Comparez seulement son portrait de Victor Hugo à celui que fit Devéria. Certes, la lithographie de l'un a une tenue que n'a pas Teau-forte de rautre.Elle est plus correcte, plus académique, elle rend mieux la ressemblance des traits. C'est la figure classique d'Hugo jeune, comme le portrait de Musset par Landelle. Mais avec la simplicité de sa touche naïve, l'eau-forte de Nanteuil est plus près de la ressemblance morale du grand poète. Si on ne le connaissait pas, on reconnaîtrait Pauteur de Notre-Dame dans cette image à la Rembrandt.
Du reste Hugo ne s'y trompa point. De tous ses portraits de la trentième année, celui de Nanteuil avait ses préférences. Aussi, pour lui en montrer sa satisfaction, à partir de ce jour, prodigua-t-il au graveur les témoignages de son amitié. C'est au point que, peu de temps après, lui qui était si discret en pareille matière, il le prit pour compagnon et comme fourrier dans la première fugue amoureuse qu'il fit avec Juliette Drouet.
C'était au printemps de i833 , les représentations de Lucrèce Borgia venaient de finir. Victor Hugo, qui était devenu le seigneur et maître de la princesse Négroni, voulait lui offrir un voyage de
noces, mais comme sa liaison avec elle était à peine connue, il ne tenait pas à la divulguer. Il s'en ouvrit donc à Célestin Nanteuil qui, pour lui être agréable, se chargea de tous les préparatifs du voyage et accepta comme un honneur de le faire avec lui. Il était entendu que tous les frais seraient partagés par moitié, et que Nanteuil jouerait le rôle du frère de Juliette. De ce fait, Victor Hugo, tout en se mettant à couvert, réalisait une économie qui n^était pas à dédaigner. Au jour dit, les trois voyageurs montèrent dans un cabriolet et filèrent sur la Normandie. Le voyage dura une quinzaine de jours et se passa sans incident. Je me trompe. A moitié route, Célestin Nanteuil, se trouvant à court d'argent, fut obligé d'aller en chercher à Paris, mais il se garda bien d'en souffler mot à Victor, qui feignit de ne pas comprendre et c ontinua de roucouler avec Juliette. Ce fut bien autre chose lorsqu'ils rentrèrent tous trois à Paris. Victor Hugo descendit de voiture en dehors de la barrière et mit dans la main de son fourrier une somme d'argent représentant selon lui sa quote-part dans les frais de location du cabriolet. Célestin Nanteuil ne dit rien, mais, tous comptes faits, il constata qu'il lui manquait trois cents francs. Où les prendre ? Après avoir ramené chez elle la prin-
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cesse NégToni, il alla frapper inutilement à la porte de ses camarades; ce n'est qu'en dernier lieu, quand il commençait à désespérer, qu'un de ses élèves lui prêta la somme nécessaire. J'ai à peine besoin d'ajouter qu'il se garda de réclamer quoi que ce soit à Victor Hugo. 11 était bien trop heureux d'avoir été pendant quinze jours le « frère » de sa maîtresse, et d'ailleurs il n'est que trop juste que certains honneurs se paient.
Au surplus, à quelque temps de là, Victor Hugo lui rendit, à titre de compensation peut-être, un service de la même nature.
Pendant les représentations d'An^elo, Célestin Nanteuil étant tombé amoureux fou de Marie Dorval, l'amant de Juliette lui facilita l'accès de la grande comédienne.
Malheureusement Dorval était alors sous le joug aristocratique d'Alfred de Vigny, et bien qu'il y eût de temps à autre des scènes entre eux, elle ne pensait pas encore à le remplacer. Et puis les premières déclarations d'amour du jeune artiste étaient d'une pureté si naïve qu'elle les prit pour celles d'un écolier (i). Ce n'était pas ainsi qu'on prenait
(i) « Vous connaître et me faire aimer, lui disait^il un jour, me semblait une folie. Je savais que depuis déjà longtemps vous aimiez un homme qui était placé dans une position à étaler assez d'ombre autour de lui, pour que moi, chétif, je ne puisse être aperçu do vous...
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le cœur de Gatarina Bragadini (i). A défaut d'un grand talent ou d'un grand nom, qui flattât son amour-propre, elle se laissait volontiers séduire par la fougue et la brutalité d'une passion folle. Comme la Liberté dont parle le poète, elle était peuple^ YOiVQ populace j ne se donnait guère qu'à des gens de sa trempe. Vigny fut une exception dans sa vie, et cette exception, si glorieuse qu'elle ait été, confirma une fois de plus la règle. Dorval écarta donc d'abord Célestin Nanteuil et lui défendit de se montrer dans sa loge, de peur d'exciter la jalousie de l'auteur de Chatterton. C'est du moins ce qui semble résulter d'un fragment de lettre où Nanteuil s'excuse d'avoir passé outre à sa défense.
(( J'ai trouvé dans votre loge, lui écrivait-il, une autre personne que je croyais malade et que je ne désirais pas rencontrer à cause de vous. Madame. Comme il se doute que je vous aime, cela lui aurait semblé fort étrange peut-être de me voir me sauver en l'apercevant, car il aurait pu supposer que j'aurais agi autrement si je ne l'avais pas vu. J'ai donc pris le parti de rester jusqu'à la fin et de vous saluer devant lui. Je ne sais si j'ai bien fait, mais enfin j'ai fait pour le mieux. »
(i) Rôle de Marie Dorval dans Angelo (i835).
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