CÉLESTIN NANTEUIL
phies qui, toutes, portent le sceau de sa personnalité, le cachet de sa maîtrise. Qui n'a pas admiré, par exemple, sa lithographie de la rue de la Vieille- Lanterne où, certain jour de Tannée i855,on trouva pendu ce pauvre Gérard de Nerval ? Gustave Doré, qui aimait tant les effets de lune et le jeu de la lumière et des ombres, n'a jamais rien fait qui soit plus empoignant que la vue de cette ruelle étranglée dont les premiers plans sont plongés dans une obscurité sinistre et dont les dernières maisons sont éclairées par en haut d'un rayon sublunaire ? . Ce qui distingue Célestin Nanteuil de la plupart des lithographes de son époque, c^est la science de ses compositions, la couleur qu'il y répand, la poésie qui les enveloppe. On y sent l'âme d'un peintre — et peintre il était aussi, bien que sa peinture ne vaille pas à beaucoup près ses lithographies et ses eaux-fortes.
Le malheur de Nanteuil comme de tant d'autres fut de n'avoir jamais gagné assez d'argent avec son art pour assurer dignement le repos de ses derniers jours. On me dira peut-être que, lorsqu'il habitait Chatou ou le Bas-Meudon, il aurait pu se dispenser d'avoir canot ponté et de faire la fête. Sans doute, mais on ne peut tout de même pas vivre en ermite, quand on est joli garçon et que
VOS œuvres vous ont fait mie figure essentiellement parisienne.
Il avait cinquante-cinq ans, quand on lui offrit d'aller remplacer son ancien camarade Boulanger à la tête de l'Ecole des Beaux- Arts de Dijon. A cet âge un artiste de sa valeur devrait pouvoir dormir sur ses lauriers ou ne travailler que pour son plaisir. Mais Nanteuil était alors presque oublié, la mode étant passée depuis longtemps de la lithographie, d'où il tirait le plus clair de ses revenus .
Il alla donc enseigner le dessin en Bourgogne. A peine était-il installé dans sa place que la guerre éclata. Quelque temps après Dijon fut occupé par les Prussiens et coupé ipso Jacto du reste de la France. Pendant plus de six mois, Nanteuil ne toucha pas à un crayon — ce qui ne lui était jamais arrivée Il était si découragé qu'il avait des envies folles de mettre la clef sous la porte et de se sauver dans un coin, le plus loin possible. Il le pouvait d'autant mieux qu'on ne le payait plus et que, par surcroît, il était obligé de faire vivre à ses frais les petits employés de son Ecole. Il rongea son frein et resta jusqu'au bout. Cela ne l'empêchait pas de songer à ses amis de Paris et au plus illustre d'entre eux, à Victor Hugo, qui n'était revenu d'exil que pour subir le Siège, a Si vous le voyez, écrivait-il à
LES FRÈRES JOHANNOT
GÉLESTIN NANTEUIL
un camarade, mettez ma main dans la sienne. »
Cependant les événements de l'Année terrible avaient fortement ébranlé sa santé. Trois ans, jour pour jour, après la chute de FEmpire, il mourut subitement à Marlotte dans la maison du peintre Abel Orry, où il avait l'habitude de passer ses vacances depuis qu'il était à Dijon.
J'ai visité Tété dernier cette petite maison de campagne, sous la conduite d'Aristide Marie, le distingué biographe de Célestin Nanteuil. Rien ne la distingue extérieurement de celles qui l'entourent, mais elle a un passé historique et des souvenirs précieux. Elle a été bâtie, sur les ruines d'une ancienne âbbaye dont la cave, située dans le jardin actuel, présente l'aspect d'une crypte ogivale. On y descend par un large escalier de pierre et elle s'appuie au milieu sur des piliers massifs admirablement conservés: — Au rez-de-chaussée de la maison moderne, dans la salle à manger, s'élève une belle cheminée en faïence polychrome de la Renaissance italienne, près de laquelle, un soir qull causait avec Abel Orry, Célestin Nanteuil tomba foudroyé. Il y a même encore au-dessus de la cheminée une peinture de Nanteuil qui est un spécimen assez agréable de sa dernière manière. Le sujet en est tout païen et lui fut inspiré sans doute par la forêt
de Fontainebleau. Il représente une Dryade voluptueusement renversée aux pieds d'un faune qui lui sourit. Cette allégorie sylvestre ne manque pas de valeur, mais je la donnerais volontiers, avec quelques autres études du même g'enre, pour le tableau de Ermitage que possède Aristide Marie et que Célestin Nanteuil exposa au Salon de i84o. Outre qu'elle est d^une touche vigoureuse et chaude, cette toile plus haute que large offre cette particularité que Tartiste s^est peint sous les traits du jeune Napolitain qui fume nonchalamment sa pipe à l'ombre d'un arbre, en regardant une belle fille assise en face de lui, les bras chargés de fleurs. C'est une des meilleures choses de Nanteuil et, comme on le voit, des plus intéressantes pour son iconographie.
A présent que j'ai fini d'analyser sa vie, ne me demandez pas où est sa tombe, j'ai honte de l'abandon dans lequel elle est laissée. Si jamais vous passez par le village de Bourron, qui fut si cher à Alfred et à Paul de Musset, voire à Aimée d'Alton, leur amie commune, allez au cimetière et cherchezy la sépulture de Nanteuil. Vous la trouverez avec peine enfouie sous les rameaux retombants d'un vigoureux sophora . On ne s'est pas mis en frais pour elle. Elle est surmontée d'une modeste plaque de marbre blanc sur laquelle on lit cette épitaphe: