CHAPITRE II
DAVID d' ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND
I. — Les Origines d'Aloysius Bertrand. ^ — Comme quoi l'amour de l'art était inné en lui. — Caractère du tempérament bourguignon. — Les grands écrivains de la Bourgogne. — Pourquoi Bertrand écrivit son Gaspard de la Nait en prose.
II. — Bertrand débute dans le Provincial. — Charles Brugnot et Th. Foisset. — Charles Nodier, Chateaubriand, Victor Hugo et ses amis encouragent le Provincial. — Alfred de Musset y publie une petite ballade. — Bertrand introduit par Boulanger dans le salon de l'Arsenal. — Son portrait par Sainte-Beuve et Victor Pavie. — Sa vie mystérieuse pendant son premier séjour à Paris. — Il retourne à Dijon.
— Sa collaboration passagère au Progrès de la Côte-d'Or.
— Il se bat en duel et repart pour Paris.
III. — Bertrand fait appel à la générosité de son ancien camarade Antoine de Latour. — Lettre inédite. — Le précepteur du duc de Montpensier et les gens de lettres. — Renduel achète le manuscrit de Gaspard de la Nuit. — Texte du projet de traité passé entre Bertrand et son éditeur. — Les amours d'Aloysius Bertrand. — Pour Célestine. — Une déclaration d'amour inédite. — Bertrand tombe dans la misère. — Il tend la main à David d'Angers. — Lettre inédite. — Un sonnet à la reine Amélie. — Bertrand demande à Renduel de publier son livre. — Renduel fait la sourde oreille et cède le m anuscrit de Gaspard de la Nuitk Victor Pavie. — Bertrand entre à l'hôpital Necker. — Ses lettres
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inédites à David d'Angers. — Son ag'onie, sa mort. — Deux dessins de David. — Admirable conduite du statuaire dans ces douloureuses circonstances. — Sainte-Beuve et Pavie s'occupent d'éditer Gaspard de la Nuit. — Les remaniements et les retouches du manuscrit original. — La pre- >/ mière version de la ballade intitulée le Clair de lune, — Souvenirs à ce propos d'un ami de jeunesse de Bertrand.
Il venait de Dijon, qu'il aimait « comme Tenfant aime sa nourrice », quoiqu'il ne fat pas Dijonnais de naissance.
Il était né, le 20 avril 1807, d\m père lorrain (i) et d'une mère piémontaise (2), à Céva, petite ville située au seuil des Alpes liguriennes, qui était alors
(1) Né à Sarcy (Meuse) le 22 juillet 1768, Georges Bertrand s'engagea, le 7 mai 1785, dans le régiment des dragons d'Orléans et, de 1792 à 1798, fit constamment campagne aux armées du Rhin, de Moselle, du Nord, de Sambre-et-Meuse. Le 21 juin 1796, il fut nommé adjudant. Blessé grièvement devant l'ennemi, il fut incorporé comme maréchal des logis dans la compagnie de gendarmerie de la Gôte-d'Or, le 3 mai 1798, avec résidence à Montbard. C'est de là que, le 17 juin i8o5, il fut envoyé comme lieutenant de gendarmerie à Géva, petite ville située à 109 kilomètres de Turin. Un an après, le 3 juin 1806, il épousait Glaire-Laure ou Laurine-Marie Davico, née le 2 août 1792, de Jacques ou Giacomo Davico, veuf depuis le 6 décembre 1798.
(2) Les Davico comptent parmi les familles les plus anciennes et les plus considérées de Géva. Bartholomeo Davico signait aux statuts de Géva en i357 et Giacomo, d'abord syndaco, fonction qui correspond à celle de maire en France, était demeuré à ce poste sous la domination impériale.
sous-préfecture du département français de Montenotte»
Mais il n'avait pas eu le temps de subir Finfluence du ciel d'Italie sous lequel il avait vu le jour, puisqu'il avait neuf ans à peine quand ses parents vinrent se fixer en Bourgogne (i), et c'est plutôt, à mon avis, dans le sang de Laurine-Marie Davico, sa mère, qu'il avait dû puiser l'amour de Fart qui le tourrnenta jusqu'au tombeau (2). Cet amour était effectivement inné en lui. On n'est pas artiste au point où il le fut dès la vingtième année, si l'on n'a pas reçu le don en naissant, et il serait facile d'établir que, dans la prose rythmée de Louis Bertrand, on ne trouve aucune des qualités foncières du tempérament bourguignon. Consultez la liste des écrivains qui sont nés dans la Gôte-d'Or, du xvii^ au xix^ siècle : ils brillent principalement par la pompe, Féloquence et l'emphase. Je ne vois que le président de Brosses qui ait rompu avec la chaîne traditionnelle dont Grébillon est en quelque
(1) Le père de Bertrand avait été nommé, le 3 septembre 1 84 1, commandant de la gendarmerie des Landes et mis à la retraite le î5 décembre i85i. C'est alors qu'il vint s'établir à Dijon auprès de sa fille Denise, qu'il avait confiée à l'une de ses sœurs peu de temps après son mariage. Il mourut le 27 février t858.
(2) J'emprunte ces renseignements généalogiques à la substantielle et copieuse notice publiée sur Louis Bertrand par M. Henri Chabeuf dans les Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, pour les années 1 888-1 889.
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sorte Tanneau central et Bossuet et Lacordaire les deux extrémités chronologiques. Encore y a-t-il dans les Lettres sur r Italie et dans les autres travaux littéraires du président ce quelque chose de franc, de sain, de « généreux », qui caractérise la race et les vins du crû....
Enfin, s'il est vrai que l'auteur de Gaspard de la Nuit préférait, en fait de peinture, un Breughel à un Watteau, un Albert Durer à un Delacroix et, en fait de dessin, une eau-forte de Rembrandt ou de Callot à toutes les pochades de Charlet et à toutes les vignettes de Tony Johànnot, cela prouve jusqu'à l'évidence qu'il n'avait point pris de leçons à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville adoptive.
Et qu'on n'objecte pas que dans son livre il a reconstitué d'une façon saisissante le Dijon du moyen âge. Ces sortes de reconstitutions, dont je suis loin de nier le mérite et l'intérêt, se font avec beaucoup moins de science et d'intuition qu'elles n'en ont Fair. Il suffit de bien connaître son histoire locale, d'avoir un bon plan sous les yeux et d'être un peu poète, pour élever à leur place primitive, dans le ciel dévasté par les révolutions ou par les ans, les tours crénelées et les flèches gothiques à qui telle ville devait autrefois sa silhouette orij^inale.
Or, Bertrand avait sous la main tous les documents nécessaires quand il entreprit de rebâtir sur le papier la vieille ville des ducs de Bourgogne, et de plus il était poète, si c'est être poète, comme il le disait lui-même, que d'être toujours à la recherche de Fart, de tout lui subordonner, les idées et les sentiments, et de ne voir les choses que sous le côté pittoresque.
J'ajoute qu'il avait, en 1 834-36, quand il acheva de brosser le panorama de Dijon, un modèle incomparable dans les descriptions de Paris qui servent de décor à Notre-Dame^ et qu'il s'en inspira visiblement... Qui sait même si ce n'est pas à cause de cela qu'au moment de mourir il manifesta l'intention de retrancher de son livre cette première préface, qui est, en effet, un hors-d'œuvre (i).
On s'est demandé pourquoi, avec les dons poétiques qu'il avait reçus de la nature, il n'avait pas écrit son Gaspard de la Nuit en vers, au lieu de l'écrire en prose. Le fait est que la matière subtile et courte du Maçon, de V Écolier de Lcyde, de la Ville de Gambas des Deux Juifs, de la Messe de Minuit, etc., aurait très bien pu tenir, sinon dans le cadre un peu étroit du sonnet, au moins dans le cadre plus élastique de la ballade... Sans
(i) Voir plus loin sa dernière lettre à David d'Angers.
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compter que les petits vers que nous avons de lui sont d'un ouvrier qui, avec un peu plus d'exercice, aurait fini par acquérir une véritable maîtrise dans l'art de ciseler Toctave ou l'alexandrin. Mais à quoi bon discuter là-dessus, et qu'importe l'instrumenl dont on joue, quand on enjoué bien? Si Chateaubriand, qui rimait, lui aussi, avait ses raisons pour écrire ses poèmes en prose, Louis Bertrand — si parva licetl — avait aussi les siennes, lorsqu'en 1826 ou 1827, tout en composant des vers pour sa mie, il se décida à couler sa pensée artistique dans le moule vulgaire de la prose. Et la meilleure raison, pour ne pas dire la seule, qu'il nous ait donnée, on la trouvera plus loin dans le corps d'une lettre qu'il écrivait à David d'Angers le 18 septembre 1887: il voulait essayer de créer dans Gaspard de la Nuit un nouveau genre de prose.
Il avait donc conscience de sa valeur. Malheureusement, on avait oublié de l'armer pour les luttes de la vie, et le rêve obstiné n'a jamais pu nourrir son homme,
Agrégé, en sortant du Collège royal, à la Société d'Etudes de Dijon qui le mit en rapports avec les
esprits les plus distingués de la ville, Louis Bertrand débuta, en 1828, dans le journal le Provincial, entre un jeune poète du nom de Charles Brugnot (i), qui mourut trois ans après d'une maladie de poitrine, et Th. Foisset, dont je n^ai pas à rappeler ici la belle carrière à travers les deux Correspondant,
(i) Jean-Baptiste-Charles Brugnot, né ]e. 17 octobre 1798 à Painblanc (Côte-d'Or), fit ses études au collège de Beaune et y eut pour condisciple Th. Foisset,qui devait être son biographe. Il débuta dans la poésie par une ode sur la mort de Louis XIV qui l\it couronnée en 1820 par l'Académie de Mâcon, et cultiva assidûment les Muses; mais je ne crois pas qu'il eût réussi, s'il avait vécu, à se faire un nom comme poète. Certes, dans le recueil de ses Poésies posthumes imprimées par sa veuve, en i833, il y a des petites pièces agréables et d'une lecture facile, mais rien qui trahisse une nature originale. Je signalerai pourtant la Messe de minuit et le Follet de Sainte-Bénigne, qui me semblent assez bien caractériser son talent.
A trente ans, nous dit Foisset, c'était un jeune homme timide, ombrageux et fier.« Il possédait à un haut degré le franc-taire, dont parle quelque part Jean- Jacques. Il y avait dans son être un côté rétif à l'amitié même, et lorsqu'il m'est arrivé de toucher le point sensible, un coup de jarret subit emportait le cerf dans ses bois. Puis tout cela était enveloppé d'une mélancolie tout à la fois si vraie, si discrète et si pénétrante, qu'il était difficile de le voir sans se donner à lui sur l'heure, tant il portait écrit dans ses traits, comme au fond de toutes ses compositions, le vers du Dante :
Vedi che son un che piange. )>
Sainte-Beuve, qui l'avait eu comme concurrent à une chaire de littérature dans une sorte d'université libre créée par la ville de Besançon, avait Brugnot en haute estime. Je hs dans une lettre de lui adressée à Victor Hugo qu'au mois d'octobre 1829,' passant par Dijon, il alla pour le voir, mais qu'il était absent. — Brugnot mourut le II septembre i83i.
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Le Provincial^ qui paraissait trois fois par semaine, était une manière de ^/(^^(^ catholique dont les ambitions étaient pour le moins aussi hautes que celles du journal de Dubois et de Pierre Leroux (i). C'est ainsi qu'il avait pris comme souslitre ces mots qui disparurent, dès le secdnd numéro, sous les quolibets de ses confrères : Dédié aux 86 départements ! Mais pour remplir le programme qu'il s'était tracé, il avait besoin de trois choses indispensables : une direction forte et unique, un peu plus d'argent et beaucoup plus de lecteurs. Or, ces trois choses lui firent défaut presque immédiatement. D'abord ce fut Th. Foisset qui dut l'abandonner du jour au lendemain, par suite de sa nomination de juge-auditeur au tribunal de Louhans, puis ce fut Louis Bertrand, qui passa la gérance à Ch. Brugnot, pour cause d'incapacité sans doute; enfin le journal ne tirait qu'à un nom-
(i) Parmi les rédacteurs du Provincial, je ciiersii, en dehors de Th. Foisset, qui rédig-ea le prospectus, de Louis Bertrand et de Ch. Brugnot : Sylvestre et François Foisset, Maillard de Chambure, Joseph Bard,Forneron,professeurde rhétorique au collèg-ede Troyes, l'abbé Bautain, alors professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Strasbourg, Antoine de Latour, qui était élève de l'École normale, Charles Rabou, le baron d Eckstein et peut-être Edgard Quinet, qui débutait. Foisset avait également sollicité la collaboration de Lacordaire avec qui il devait rester lié toute sa vie, mais le futur rédacteur de V Avenir trouvait en 1827 qu'un journal était « une affaire inique ».
bre restreint d'exemplaires, en dépit du talent de ses rédacteurs et des encouragements qui lui étaient prodigués par les chefs de l'Ecole romantique, Car j'ai oublié de dire qu'il avait, dès le premier jour, pris la défense des idées littéraires nouvelles. Tant et si bien qu'après six mois d'une lutte héroïque le Provincial fut obligé de cesser sa publication.
Mais Louis Bertrand, qui l'avait inondé de ses vers et de sa prose, n'y avait pas perdu tout à fait son temps. Non seulement*il avait appris son métier d'écrivain, mais il s'était fait à Paris de bonnes et chaudes amitiés. Je citerai entre autres celle de Victor Hugo à qui il avait dédié sa pimpante Chansonda pèlerin qui heurte pendant la nuit sombre et pluvieuse à l'huis d^un chastel, avec cette dédicace qui sentait son moyen âge : Au gentil et gracieux trouvère de Lutèce^ Victor Hugo. Je citerai encore celle de Charles Nodier, dont il avait inscrit le nom entête de la variété intitulée : le Clair de Lune {i) y
(i) Charles Nodier fut un des'premiers à encourager le Provincial . Victor Hugo écrivit le 25 juillet à Charles Brugnot pour féhciter les fondateurs de cette vaillante feuille de se soustraire au despotisme de Paris. « La France, disait-il, est un pays défaillant et appauvri, Paris est une ville pléthorique. » — Le i5 août, paraissait en tête de la première page une lettre de Chateaubriand dans laquelle, après avoir loué le Provincial de ne pas dédaigner le passé, de ne pas calomnier le présent et de mettre son espérance dans l'avenir, il
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celle d'Emile Deschamps, qui avait reçu la dédicace de SQS Lavandières^ enfin celle de Louis Boulanger, dont le Provincial avait salué, à son apparition, la belle lithographie de la Ronde du Sabbat.
Justement ce fut Boulanger qui se chargea d*introduire Louis Bertrand dans le salon de TArsenal, quand il vint tenter la fortune à Paris, vers la fin de Tannée 1828. Et le hasard voulut que ce jour-là notre Gaspard rencontrât chez Nodier les deux poètes qui devaient quinze ans plus tard se faire les éditeurs de son œuvre. J'ai nommé Victor Pavie et Sainte-Beuve. Ce dernier même, évoquant, en 1848, le souvenir de cette soirée mémorable, nous a tracé avec sa précision habituelle un petit portrait de Bertrand qui a sa place marquée ici, car il est bon que nous fassions enfin connaissance avec son masque :
« Il ne nous parut pas, dit Sainte-Beuve, tout à fait tel que lui-même s'est plu, dans son Gaspard de la Nuit y à se profiler par manière de caricature... Nous vîmes simplement alors un grand et
ajoutait : « L'amour du passé est une piété, une vertu, c'est le passé qui nous a faits, malheur à qui ne s'y intéresse pas et honte à qui le méprise. » N'oublions pas enfin qu'Alfred de Musset publia dans cette petite feuille de Dijon une gentille ballade intitulée Un Rêve.
maigre jeune homme de vingt-et-un ans, au teint jaune et brun, aux petits yeux noirs très vifs, à la physionomie narquoise et fine sans doute, un peu chafouine peut-être, au long rire silencieux. Il semblait timide ou plutôt sauvage. Nous le connaissions à Tavance, et nous crûmes d'abord l'avoir apprivoisé. Il nous récita sans trop se faire prier, et d'une voix sautillante, quelques-unes de ces petites ballades en prose, dont le couplet ou le verset exact simulait assez bien la cadence d'un rythme : on en a eu l'application, depuis, dans le livre traduit des Pèlerins polonais et dans les Paroles (ïun Croyant. Bertrand nous récita, entre autres, la petite drôlerie gothique (intitulée le Maçon), laquelle se grava à l'instant dans nos mémoires... »
Ecoutons maintenant Victor Pavie, nous verrons que son témoignage s'accorde de tous points avec celui de Sainte-Beuve :
« Ses allures gauches, sa mise incorrecte et naïve, son défaut d'équilibre et d'aplomb trahissaient l'échappé de province. On devinait le poète au feu mal contenu de ses regards errants et timides..., quant à Texpression de sa physionomie, où je ne sais quel dilettantisme exalté se combinait avec une taciturnité un peu sauvage, il n'était que trop facile
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d'y reconnaître une de ces victimes de l'idéal et du. caprice qui, chassées du terroir par des incompatibilités de race, s'en vont chercher fortune ou misère à Paris. On lisait ce soir-là. Quand arriva son tour, il tirade sa poche et lut — moins qu'il ne récita — une manière de ballade dans le goût pittoresque de l'école, ciselée comme un vitrail, dont les rimes tintaient comme les notes du carillon de Bruges. Ceux qui survivent n'ont pas oublié après trente ans l'effet que produisait, sous le chevrotement de sa voix grêle, le retour périodique de ces deux vers :
L'on entendait le soir sonner les cloches
Du gothique couvent de Saint-Plerre-des-Loches.
« La leçon récitée, il se dissimula tout honteux dans l'embrasure d'une fenêtre, où Sainte-Beuve le recueillit et le détermina. Nodier ne le revit plus, Boulanger pas davantage (i). »
Je crois que Pavie exagère ; il est inadmissible
(i) Mais Boulanger ne l'oublia jamais. Le 12 avril 1842, il écrivait à Victor Pavie : « Excellent ami, est-ce que l'ouvrag-e de ce pauvre Bertrand a paru? Seriez-vous assez bon pour médire si je pourrais l'avoir à Paris ou s'il faut le demander à Ang-ers ? Je voudrais être au nombre des souscripteurs de ce brave jeune homme auquel j'ai pensé souvent après l'avoir tout à fait perdu de vue. Vous seriez bon de me fixer là-dessus. » (Lettre pubUée par M. Henri Ghabœuf.)
qu'une fois sacré à T Arsenal Bertrand n'ait pas. fréquenté, au moins pendant quelque temps, la société si liante du Cénacle de Joseph Delorme. Qu'aurait-il fait à Paris, du mois de janvier 1829 au mois d'avril i83o — date où il reprit le chemin de Dijon — s^'il n'avait cultivé ceux qui, après ravoir encouragé de loin, ne demandaient qu'à lui être utiles? Je sais bien qu'il était musard de sa nature et que son plus grand plaisir était déjà de caresser, de promener son rêve dans la solitude bruyante des rues de Paris,-—- et son rêve n'était autre que son Gaspard qui chantait en lui sa ballade sempiternelle ! — mais il est certain qu'il se montra en 1829 chez Emile Deschamps et chez Victor Hugo, et qu'en i83o il vit Sainte- Beuve, puisqu'en débarquant à Dijon il avait dans sa poche un exemplaire des Consolations avec cette dédicace : A mon ami Bertrand ! Et de quoi vécut-il durant les quinze mois de son premier séjour à Paris? Si Ton s'en rapporte à la légende, il aurait rédigé le feuilleton théâtral d'un journal quelconque, ou, à défaut du feuilleton, les échos des théâtres. La légende doit avoir un certain fondement, car à cette époque il semble avoir voulu orienter sa vie de ce côté, et nous le verrons, en 1882, essuyer au théâtre de Dijon un four « cara-
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biné » — c'est le cas de le dire— avec un vaudeville enun acte intitulé : le Sous-lieutenant des hussards! Oui sait même si ce n'est pas au spectacle de Christine^ drame à grand orchestre de Dumas, auquel il assista la veille de son départ pour la Bourgogne, qu'il conçut la première idée du drameballade qu'il présenta vers i835 au théâtre de la Porte-Sainte-Martin (r).
Quoi qu'il en soit, on petit être sûr que, s'il
(i) Christine, de Dumas, fut représentée à l'Odéon le 3o mars et obtint un grand succès. Boulay-Paty, qui assistait à la première représentation, en fit le compte rendu suivant dans une lettre adressée à un sien cousin, le poète Eugène Lambert, le 20 avril i83o:
<( La Christine de Dumas attire du monde à l'Odéon. Dumas avait voulu resserrer dans une seule pièce en 7 actes la trilogie des anciens. Cet essai ne lui a pas entièrement réussi, et dès la 2^- représentation il a cru devoir retrancher l'épilogue ; moi je ne l'aurais pas fait, car j'y trouvais des beautés. J'assistais à la i^^ représentation. L'immense salle de l'Odéon ne pouvait contenir la foule. Malgré des sifflets, la pièce, soutenue par les romantiques, a eu un succès brillant qui continue. Tu auras lu dans les journaux la marche de la pièce, je ne te la rappellerai pas : suivant moi, le style est beaucoup trop imité de celui d'Hugo, le prologue et les trois premiers actes sont vides d'action et d'intérêt. A la fin du 4^ acte, la scène entre Monaldeschi et Sentinelle, dont l'idée appartient à Gœthe, est vive et pressante, et cela ne cesse pas d'aller très bien jusqu'à la fin. Aussi les deux derniers actes ont-ils fait le triomphe de la pièce. Je crois que réduite à trois elle eût produit un effet puissant. On a saisi avec chaleur, au i^"" acte, une allusion à Hugo^ lorsque le jeune homme arrivé à Stockholm parle d'un drame nouveau de Corneille et que l'Académie siffle au Théâtre-Français. Les Horaces ont l'air absolument de couvrir le mot Hernani. Ce passage est politique, mais c'est un hors-d'œuvre et je n'aime pas cela. Et puis la pensée première, m a dit Hugo, est prise dans Marion Delorme. Dumas a le défaut de piller un peu. .. »
(Communiqué par M. Dominique Caillé.)
avait pu vivre de sa plume à Paris, il n'aurait pas été tenter de nouveau la fortune à Dijon !... Disons tout de suite qu'elle lui fut tout aussi contraire que lorsqu'il débuta au ProvinciaL D'abord, c'est à peine si son ancien camarade, Charles Brugnot, le reconnut — peut-être parce que Bertrand voulut s'en faire accroire en enjolivant ses souvenirs de Paris — peut-être aussi parce que Brugnot, qui se mourait de la poitrine, était de son naturel un peu jaloux. Ensuite il eut le malheur de faire de la politique militante, et chacun sait qu'en province elle vous attire plus de désagréments que de faveurs. Bertrand s'en aperçut dans deux circonstances assez proches l'une de l'autre. Après avoir été obligé de croiser le fer pour un article plus ou moins vif du Patriote de la Côte-d^Or^ il fut peu à peu lâché par le Comité directeur de cette feuille, qui était incapable d'apprécier sa littérature, et de fil en aiguille il démissionna un beau matin, jurant, comme l'oiseau de la fable, qu'on ne l'y prendrait plus.
Ceci se passait au mois de novembre 1882. Dès le mois suivant, quand il se. fut rendu compte que le terrain à Dijon se dérobait complètement sous
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ses pieds, Louis Bertrand reprit la diligence de Paris, et, afin de bien marquer que cette fois c'était sans esprit de retour, sa mère et sa sœur le rejoignirent bientôt — pour leur malheur à tous. Par quelle grâce d'état, en efFet, le rêveur incorrigible, le ciseleur de coques de noix qu'était ce pauvre Gaspard aurait-il pu, du jour au lendemain, devenir un homme pratique et pourvoir non seulement à ses propres besoins, mais encore à Fentretien de ces deux créatures de Dieu qui croyaient aveuglément à son génie ? Ils étaient à peine installés tant bien que mal dans un petit hôtel de la rue Notre- Dame-des-Victoires,que la misère s'abattit sur eux.
Le 29 septembre 1 833, Bertrand écrivait la lettre suivante à Antoine de Latour, qu'il avait connu au Collège royal de Dijon :
(( Mon cher de Latour, , « Tu as été si bon pour moi qu'il faut que je t'ouvre mon âme. Si ce n'était toi, qui soulagerait ma détresse, qui aurait pitié du poète malheureux, du poète mendiant, toujours au même échelon, suspendu sur un abîme qui se creuse chaque fois davantage à mes yeux? Encore si j'étais seul, si je n'avais qu'une vie ! il [y] aurait longtemps que j'aurais brisé ma tête contre les barreaux de ma pri-
son. Mais ma mère et ma sœur sont arrivées à Paris après avoir vendu, pour faire le voyage, le peu de meubles qu'elles possédaient, toutes leurs ressources sont épuisées, moi je suis tombé dans un marasme qui me ronge le foie, qui m'abêtit, qui me tue lentement comme Vaqua tofana. Si je te disais que je suis au point de n'avoir plus de chaussureSj que ma redingote est usée, je t'apprendrais là le dernier de mes soucis : ma mère et ma sœur manquent de tout dans une mansarde de Fhôtel des Etats-Unis qui n'est pas payée. Qu'est-ce pour toi qu'une soixantaine de francs ! (Mon Dieu, à quelle humiliation le malheur me contraint !) Quelques pièces d'argent dans une bourse, pour nous c'est un mois de loyer, c'est du pain !
« Et je te dois déjà cinquante francs ! J'en pleure de rage.
« Mon camarade de collège ! ! !
« Je cherche une place de correcteur d'épreuves dans une imprimerie.
« Ton ami, (( Ludovic Bertrand.
« Hôtel des Etats-Unis, rue Notre-Dame-des- Victoires (i). ))
(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas, de Saint- Etienne.
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Antoine de Latour, qui était alors précepteur du duc de Montpensier, jouissait d'un grand crédit de par ces fonctions, mais il ressemblait à la plupart des hommes en place qui aiment mieux obliger les gens heureux que ceux qui besognent et qui peinent. Lié avec presque tous les poètes et les littérateurs du temps, poète et littérateur lui-même, j'en sais une bonne demi-douzaine, à commencer par Guttinguer, à qui il fît donner le ruban rouge, mais je doute qu'il ait été d'un grand secours à son camarade de Dijon.
En tout cas ce n'est pas à lui que Bertrand s'adressa dans la -suite. Aussi bien semble-t-il avoir gagné à peu près sa vie jusqu'en iSSy. A quel métier? peut-être comme prote d'imprimerie, puisque nous venons de voir qu'il cherchait du travail de ce côté. Sainte-Beuve prétend qu'il écrivait dans une quantité de petits journaux oubliés et qu'il fut un moment secrétaire du baron Rœderer, qui connaissait de longue main sa famille. Mais il n'était pas homme à s'assujettir à un travail régulier, et je pense qu'il aura faussé compagnie au baron Rœderer pour courir librement après la Muse. Sans compter que l'éditeur Renduel ne dut pas être étranger à cette résolution funeste^ car je n'ai pas dit encore que Bertrand avait passé, vers i835, un
traité avec lui pour l'impression de son Gaspard. Comment cela s'était-il fait? Je suppose que Renduel avait entendu parler de cet ouvrage par Sainte-Beuve. N'est-ce pas chez ce dernier, à Fhôtel Rohan, passage du Commerce, que Bertrand était entré un beau jour mystérieusement, portant sous son bras le manuscrit de ses fameuses « bambochades », — sept cahiers rehaussés de rubriques rouges et bleues, illustrés de lettrines, avec des figuires cabalistiques sur les marges — et n'est-ce pas Sainte-Beuve qui, peu de temps après, recevant la visite de Victor Pavie et de David d'Angers, leur avait lu le Maçon, Harlem, Padre Pugnaccio, V Alchimiste, et autres fantaisies à la manière de Callot (i).
Mais que ce soit par Sainte-Beuve ou par un autre que Renduel ait été prévenu en faveur de Gaspard de la Nuit, ce qu'il y a de sûr c'est qu'il avait été séduit, lui aussi, par la couleur et le
(i) Sainte-Beuve avait tellement goûté ces petits poèmes en prose de Bertrand qu'au mois d'octobre 1829, au cours du voyage qu'il fit dans l'est et sur les bords du Rhin avec Robelin et Boulang-er, il écrivait à Victor Hugo : « Nous avons vu en passant à Sens une très belle cathédrale gothique avec le chœur roman par endroits, et à Semur, petite ville que baigne l'Armançon chanté par Bertrand, une charmante vue pittoresque des tours, des jardins échelonnés sous les remparts et une église ravissante où se trouvent, le long des bas côtés, une quantité de petites chapelles d'époques différentes jusqu'à la Renaissance. » [Revue de PaPis, du s5 décembre 1904.)
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rythme de ces petits poèmes en prose, et que, de peur de les perdre, il avait payé cent cinquante francs — versés d'avance, s'il vous plaît! — le droit de les éditer (i).
Cent cinquante francs ! C'est le Pérou pour quelqu'un dont la bourse est aussi plate que le ventre.
(i) Voici le projet'de contrat entièrement de la main de Louis Bertrand, avec ratures, corrections, sans date ni signature, qui fut trouvé dans son portefeuille après sa mort ;
« Entre les soussig-nés : M. Eugène Renduel, libraire-éditeur, rue des Grands- Aug-ustins, n° 22, à Paris. Et M. Louis Bertrand, demeurant rue des Fossés-du-Temple, no 16, aussi à Paris ; il a été convenu ce qui sait :
« !• M. Louis Bertrand vend à M.Eugène Renduel, pour la somme de (un pâté d'encre recouvre le chiffre qui paraît être i5o fr.) la première édition d'un ouvrage intitulé : Gaspard de la Nuit : fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot,
« 2" Ladite édition sera faite dans le format in-8° et tirée à huit cents exemplaires. Les cinq cents premiers exemplaires porteront le titrede Gaspard de la Nuit, etc., énoncé ci-dessus à l'article i^", et les trois cents autres paraîtront sous le titre de Keepsake fantastique (cette particularité était inconnue jusqu'à ce jour).
« 3° Ladite édition sera comptée comme épuisée au i^-^ janvier i838 et à cette époque M. Louis Bertrand rentrera dans la propriété de son ouvrage.
« 4° M. Rendue! donnera, outre le prix convenu, à M. Louis Bertrand, quinze exemplaires du premier tirage et six du second.
« Par le présent traité M. Eugène Renduel reconnaît avoir reçu le manuscrit de l'ouvrage en question, et M. Louis Bertrand déclare donner pleine et entière quittance de la somme stipulée à l'article
« Fait double à Paris, le,., )> Au bas de la seconde page, en travers, on lit : « Refaire une table nouvelle pour Renduel. « Faire les notes.
« Et voir pour le traité. »
(Pièce inédite communiquée par M. J. Dumas.)
Et je vois d'ici notre Aloysius — car, depuis qu'il avait traité avec Renduel, Bertrand trouvait que son prénom de Louis, voire de Ludovic, ne rendait pas un son suffisamment romantique, — je vois d'ici notre Aloysius friser sa barbe « nazaréenne » et monter d'un pas léger Tescalier de Gélestine. Qui cela, Gélestine? me direz-vous. Mais Gélestine ! celle à qui Aloysius avait donné son cœur. Pourquoi n'aurait-il pas aimé tout commue un autre ? Est-ce que l'amour a jamais été le privilège exclusif du riche, et le cœur du poète ne recèle-t-il pas des trésors de tendresse ? Gélestine, je le dis tout de suite, n'était pas la première femme à qui Bertrand eût déclaré sa flamme. Du temps qu'il était au Provincial^ il s'était énamouré d'une jeune Dijonnaise qui ne semble pas l'avoir payé longtemps de retour, si l'on s'en rapporte à la pièce de vers suivante qui a échappé à Sainte-Beuve :