‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 4)Chapitre 4 sur 48 · REGRETS · texte numérisé non relu

REGRETS

Lorsque, rêvant d'amour, dans l'oubli de la vie, Nos bras s'entrelaçaient, ma main prenait ta main, Oh ! qui m'eût dit alors qu'à mes baisers ravie Tu me fuirais le lendemain !

Ils ne reviendront plus, et faut-il te l'écrire! Ces jours sitôt passés et passés à jamais. Ces jours purs et sereins, tes baisers, ton sourire. Et jusqu'à tes pleurs que j'aimais!

DAVID D ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND

Alors^ jeunes tous deux et sans inquiétude, Et goûtant du plaisir le charme empoisonneur. Ensemble nous cherchions l'ombre et la solitude Pour y cacher notre bonheur.

Et maintenant, combien il fut court ce beau songe ! Et maintenant, hélas ! séparés pour toujours. Ce doux bonheur n'est plus qu'un aimable mensonge Qui caressa nos premiers jours.

(20 juin 1828.)

Bertrand fut- il plus heureux avec Gélestine? Je voudrais le croire, car Tamour eût versé dans son calice d^amertume quelques gouttes de miel, mais les lignes que voici nous font craindre le contraire :

(Sans date.)

« 0 mon ange, je ne peux plus vivre sans toi, viens, fuyons ensemble, allons cacher nos deux vies loin de Tœil des méchants dans quelque recoin ignoré de la terre, où le monde nous oubliera et où nous oublierons le monde. — Non, je ne conçois pas de bonheur possible sans toi, sans tes caresses, sans tes soins, sans ta présence à tous les instans de mes jours. Finissons-en, ma Gélestine, ou, je le sens au bouillement de mon cœur, je me porterai à quelque acte de frénésie; as-tu quelquefois songé à Favenir, dis? Suis-je pour toi lié à toutes tes espérances, comme toi à toutes les mien-

nés? Suis-je aimé seulement la dixième partie de ce que j'aime. Ah! écris-moi, écris-moi, apaise-moi. J'ai le délire. Ecris-moi, tes lettres sont pour moi la rosée après les feux des jours brûlans d'été, le rayon de soleil qu'entrevoit le prisonnier dans son cachot, le retour du printemps qui doit guérir le malade.

« Célestine! ma Célestine ! nom divin, nom sacré et pur comme le ciel! nom qui renferme pour moi toutes les joies, toutes les ivresses, tous les enchantements ! Célestine, tu es un ange, descends dans ma vie: je te bénis, je t'implore, je répands mon âme à tes pieds. Ton indifférence, et je tombe parmi les damnés ! ton amour, et le ciel n'est pas assez vaste pour ma gloire et mon bonheur!

« Ludovic (i), »

Ces lignes enflammées ne sont pas datées dans le manuscrit original, mais elles doivent être à peu près de la même époque que la page sentimentale que Bertrand a publiée sous la date du 12 mai i836, au sixième livre de Gaspard de la Nuit :

(( 0 ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.

(i) Pièce inédite, communiquée par M. J. Dumas.

DAVID d'aNGERS et ALOYSIUS BERTRAND 7I

« Et VOUS qui avez parfîié la soie de ma vie, ô femmes ! s'il y a eu dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas vous ! )>

Hélas! l'amour est un oiseau qui ne se laisse guère prendre qu'à certain miroir. Eût-il eu vingt fois plus détalent, Bertrand ne payait pas assez de mine avec son linge douteux, ses souliers éculés et sa redingote râpée, pour retenir bien longtemps les Célestines de ce monde sous le charme de sa parole... Et c'est évidemment son aspect misérable qui le faisait fuir ceux-là même qui auraient pu l'aider. Croirait-on, par exemple, qu'il ne revit jamais Sainte-Beuve, malgré les nombreux témoignages d'amitié qu'il en avait reçus! Il n'y a qu'un homme à qui il ait osé se confier jusqu'au bout, non sans s'être fait violence au début, c'est David d'Angers. Nous verrons que le grand artiste ne trompa point sa confiance. David, qui ne l'appelait que le (( Maçon depuis le jour où Sainte-Beuve lui avait lu cette page de Gaspard^ avait rencontré Bertrand pour la première et pour la dernière fois chez Renduel, le jour même où il avait traité avec cet éditeur. Et il se demandait ce qu'il était devenu, quand il l'apprit par la lettre suivante :

Paris, le i8 septembre 1887.

(( Monsieur,

« Si vous avez oublié le jeune poète qui signe son nom au bas de cette lettre, il n'a pas oublié, lui, avec quelle bonté vous lui avez offert, il y a dix-huit mois, votre amitié. Hélas! vous ne saviez pas, lorsqu'un soir vous nie serriez si chaleureusement la main chez le libraire Eugène Renduel, et lorsque, quelques jours après, vous daigniez monter chez ma mère, demandant,moi sorti, à me voir, non, non, vous ne saviez pas à quels combats ma douloureuse existence était alors livrée. J'eus honte de vous laisser deviner les souffrances de mon intérieur, et, courbant le front devant une nécessité impitoyable, j'ajournai les relations d'une amitié qui m'eût été bien chère au temps où un peu de gloire aurait absous mon honnête pauvreté. Vous dûtes me reprocher un grave oubli, ou m'accuser d'une profonde ignorance des égards sociaux. J'étais moins impoli que malheureux.

« Eh bien. Monsieur, les jours se sont écoulés et mon jour n'est pas venu. Je ne suis encore que le ver qui dort dans sa chrysalide, attendant que le pied du passant l'écrase, ou qu'un rayon de soleil lui donne des ailes. Gaspard de la Nuit, ce livre de mes douces prédilections, où j'ai essayé de créer

DAVID d' ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND

un nouveau genre de prose, attend le bon vouloir d'Eugène Renduelpour paraître enfin cet automne, et un drame à peu près reçu à la Porte-Saint-Martin, n'a guère la chance d'être joué que cet hyver. Comprenez, Monsieur, à l'effort que je fais aujourd'hui en vous écrivant ces détails, toute la fatalité de ma position. Un homme à qui je dois une centaine de francs s'est présenté chez moi ce matin pour me les réclamer avec une instance et une brutahté qui m'ont réduit au désespoir. Plongé dans une vie contemplative, cloîtré dans l'étude et dans l'art, isolé, inconnu à tous, c'est avec un serrement d'angoisse inexprimable qui refoule tout mon sang vers mon cœur, que je vous confie ma peine. Vous serait-il possible, Monsieur, de me prêter cette somme de cent francs qui vous seraient fidèlement rendus avant la fin de l'hy ver ? Ah ! Monsieur, l'intérêt que vous m'avez témoigné ne serait-il qu'une illusion, ou ne me serait-il plus permis de m'en souvenir!

(( Que vous dirais-je ici du Panthéon? Les magnifiques pierres qu'a sculptées votre ciseau sont une œuvre admirable d'artiste qui redira à la postérité une belle action de citoyen.

« J'aurai l'honneur de venir vous remercier dès •que j'aurai un peu renoué mon fuseau à ma que- " 6

nouille, dès que j'aurai un peu secoué les ennuis qui m assiègent dans ma retraite.

ce En attendant, je vous prie de croire à ma vive reconnaissance et à mon profond respect.

« Louis Bertrand.

(( Chez ma mère, rue de Beauce, lo, au Marais ([). »

Quatre jours auparavant, le pauvre poète avait adressé à la reine Amélie un sonnet qui n'a pas été recueilli" dans ses œuvres, mais dont on devine l'objet (2). Cet appel poétique à la charité de la reine aurait certainement été entendu, s'il lui avait été remis par le précepteur du duc de Montpensier^ mais il est peu problable que Bertrand ait recouru dans la circonstance aux bons offices de son ancien camarade Antoine de Latour. Sa demande demeura donc sans réponse ou bien, si la reine y répondit, ce ne fut qu'après que David d^ Angers l'eût tiré de ce mauvais pas.

Quant à ses espérances relatives au drame qu'il avait déposé à la Porte-Saint-Martin, elles allèrent

(1) Lettre inédite communiquée par M. G. Glinel.

(2) A la vente de la bibliothè^jue Noilly, en mars 1886, un exemplaire de la 1^^ édition de Gaspard de la Nuit auquel était joint ce sonnet autographe ainsi qu'un dizain manuscrit de Sainte-Beuve et le billet de sortie de Bertrand de l'hôpital Saint-Antoine fut vendu 125 francs à un amateur inconnu.

DAVID d'aNGERS et ALOYSIUS BERTRAND

rejoindre tous ses autres rêves envolés, et son Gaspard de la yVttiï, qui devait paraître àTautomne de iSSy, n'avait pas encore vu le jour au mois d'octobre i84o.

On connaît le sonnet savoureux qu'il adressa à cette époque à Renduel pour le rappeler à Fordre,

Quand le raisin est mûr, par un ciel clair et doux, Dès l'aube, à mi-coteau rit une foule étrange : C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange. Maîtres et serviteurs, joyeux, s'assemblent tous.

A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez-vous ? Le matin vous éveille, éveillant sa voix d'ange. Mon compère, chacun en ce temps-ci vendange ; Nous avons une vigne — eh bien, vendangeons-nous ;

Mon livre est cette vigne, où, présent de Tautomne, La grappe d'or attend pour couler dans la tonne, Que le pressoir noueux crie enfin avec bruit..

J'invite mes voisins, convoqués sans trompettes, A s'armer promptement de paniers, de serpettes. Qu'ils tournent le feuillet ; sous la pampre est le fruit,

(3 octobre 1840.)

Qu'attendait donc Renduel pour imprimer le livre de prédilection, le livre unique de ce malheureux ? Je n^en sais rien, mais je m'en doute. Comme il avait laissé passer l'heure, il attendait peut-être qu'un événement quelconque ramenât l'attention du

public sur l'auteur de Gaspard de la Nuit, qui avait eu le tort de se faire oublier. Cet événement ne devait pas, en effet, se produire, ou plutôt si, il arriva peu de temps après, puisque Bertrand mourut au mois d'avril i84i. Mais déjà l'éditeur du Romantisme avait consenti en principe à rétrocéder à Victor Pavie le manuscrit de Gaspard pour le prix qu'il l'avait payé. Cela ressort, en effets— contrairement à ce qu'on a raconté — de la correspondance qui va suivre.

Le II mars i84ij Bertrand, qui était atteint de la phtisie, et avait, dès l'année 1889, passé six mois à l'hôpital Saint-Antoine (i), entrait à l'hôpital Necker au moment où, sur la recommandation de David d'Angers, M. Villemain se disposait à lui accorder un secours de 3oo francs et à le nommer ensuite bibliothécaire du château de Fontainebleau.

Avez-vous remarqué que les secours de l'Etat, Qomme les carabiniers de l'opérette, arrivent presque toujours trop tard ?

Quinze jours après, Bertrand écrivait à David d'Angers :

(i) David d'Angers, dans une lettre à Sainte-Beuve écrite quelques jours après la mort de Bertrand, parle de l'hôpital de la Pitié, mais il doit se tromper, car on a le bulletin qui fut remis au poète à sa sortie de Saint-Antoine.

DAVID D*ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND

« Mon cher Monsieur David, mon père, mon ami,

« Je soupire après vous comme le cerf du désert après les fraîches fontaines de la Bible. Un subit et violent dévoiement (pardonnez-moi l'expression) m'a jeté dans une si grande faiblesse que j'ai peine à soulever la couverture de mon lit pour me retourner. Si ma maigreur continue, je ne tarderai pas à ressembler au squelette de fer de Saint-Sulpice. Ah ! si j'avais seulement le tiers de l'embonpoint de l'écorché de Houdon ! Le dévoiement a fait suspendre ou supprimer la potion stibiée — voilà où j'en suis, ô le plus indulgent des amis! ô homme simple et antique dont le type ne se retrouve plus que dans Plutarque ou dans les marbres grecs et romains de votre atelier.

(( M. Bricheteau, qui s'était fait suppléer depuis quatre jours par son interne, était de retour ce matin dans la salle. Il m'a dit que vous étiez allé le voir, qu'il n'était point à Paris, quand vous avez déposé votre carte chez lui, et il m'a témoigné combien il regrettait que son absence l'eût privé de l'honneur de s'entretenir avec vous.

« L'interne de la salle, qui est d'Angers, m'a demandé avec feu de vous être présenté. Il désire ardemment savoir le jour et l'heure où vous vien-

drez. — En résultat, votre démarche, je n'ai pas eu de peine à m'en apercevoir, a produit le meilleur effet, et m'a semblé à la fois engager son amourpropre comme médecin et stimuler son intérêt pour moi comme homme.

« J'ai un pied et demi dans la fosse, mais je suis tranquille et résigné comme un malade en qui va s'éteignant la passion en même temps que la vie- Si je n'ai pas le traité de l'immortalité de l'âme sous mon oreiller, je Tai là, dans mon cœur. — J'attends et je ne compte sur rien, je n'espère et ne désespère trop. J'ai confiance complète en mon médecin. La Providence fasse le reste !

« Il a fallu m'y prendre à plus de dix fois pour écrire cette lettre. Et maintenant voilà que je retombe exténué sur mon oreiller! Oh! que je suis exténué à fond !

c( Tout à vous, c'est-à-dire tout un cœur reconnaissant et fidèle. Quant au corps, ne parlons pas de ces tristes lambeaux.

« L. Bertrand.

« Hôpital Necker, ^4 mars i84i (i)» »

Sur ces entrefaites David d'Angers tomba malade. A cette nouvelle, le pauvre Bertrand, qui savait

(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas.

DAVID d'aNGERS et ALOYSIUS BERTRAND

tout ce que le grand statuaire avait fait pour lui, sentit les larmes lui monter aux yeux et lui adressa la lettre suivante :

(( Mon cher Ami,

« J'ai été profondément étonné et affligé d'apprendre que vous étiez malade et alité, lorsque je vous croyais occupé à vos beaux moules dans votre atelier, d'après quelques mots que m'avait dits ma mère. Eh! comment ne seriez-vous point malade! Votre amitié prodigue et ardente s'est consumée du matin au soir en démarches sans nombre, depuis quinze jours, pour un pauvre barbouilleur de papier que ses visions chagrines et son orgueil sauvage et insociable gitent au lit de Gilbert, qui était, lui, parfois, un admirable poète ! — C'est à moi que vous devez vos souffrances ; à nul autre ! ô mon bienfaiteur, vous m'êtes trop dévoué ! Vous me prouvez trop votre intérêt ! Vous m'accablez d'une dette qu'une longue vie ne pourra jamais acquitter et j'ai peut-être si peu de jours devant moi ! Si du moins je pouvais vous serrer la main, et joindre mes sollicitudes à celles de votre famille! Ce qui me tranquillise, c'est de savoir les soins qui vous sont prodigués. Puissent mes vœux hâter votre complète guérison !

« Me voilà sous rinfluence d'un nouveau traitement : je subis en ce moment le lourd supplice de Fempoisonnement par l'opium, la tête me tombe des épaules, les oreilles me sifflent, la fièvre me dévore, et quand vous aurez lu ma lettre, vous saurez mieux que moi ce que j'ai mis. (Excusez les fautes d'orthographe dans cette lettre, comme dans les précédentes. )Je suis frappéde quasi imbécillité, et demain, si la potion de cette nuit est la suite de celle d'hier soir, demain je serai tout à fait imbécile. Je me soumets à tout. M. Bricheteau a l'air de mieux augurer de ce second traitement. Nous verrons, ou plutôt nous ne verrons rien. Les traitements héroïques ne sont pas heureux sur moi.

(( J'ajourne tout ce que j'aurais à vous dire concernant la proposition d'une maison de santé. Je suis trop faible pour vous transmettre par la plume mes nombreuses observations. Il faut d'abord, je crois, laisser le médecin épuiser sur moi toutes les ressources de la science. Je remettrai ensuite mon corps entre vos mains.

« Je vous serre, comme je vous aime, contre ce cœur tout plein de tendres et profonds sentiments pour vous.

« L. Bertrand (i). »

(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas.

DAVID d'aNGERS et ALOYSIUS BERTRAND

Et comme cette lettre était demeurée sans, réponse, il écrivait de nouveau à David, le 2 avril suivant :

«Pour Tamour de Dieu, donnez-moi de vos nouvelles. Que je sache au moins que vous êtes en pleine voie de guérison, et qu'il n'y a pas eu de rechute. Enveloppez-vous bien de flanelle, et prenez garde au froid. — Votre silence m'inquiète et m'attriste à la fois dans la solitude où je suis.

« Je suis dans les poisons les plus violents. C'est avec de l'acide prussique qu'on me travaille maintenant; ce matin, j'ai répondu comme un hébété au médecin, lui donnant les mots les uns pour les autres . J'ai bien de la peine à vous écrire ceci, et si je n'y mettais la plus grande attention, vous pourriez bien remarquer dans ma lettre plus d'une absence d'esprit. L'opium, la belladone, la jusquiame m'offusquent singulièrement le cerveau.

« Je suis dans un moment de calme, mais il n'y a pas un quart d'heure que j'ai failli me trouver mal. Le vinaigre est venu heureusement à mon secours. C'est bientôt l'heure où les envies de vomir produites par une tisane (émétisée) dite orangée vont commencer à me soulever l'estomac terriblement et sans résultat, ce qui durera jusqu'à huit

heures. Alors le supplice de la nuit. Une potion infernale qui me casse bras et jambes. Je Tai étrennée la nuit dernière, et elle m'a ôté la moitié de mes forces. Le médecin veut sans doute m'affaiblir, me trouvant trop fort, pour que les syncopes amènent pli4S facilement une vomique.

« Mes yeux se troublent et se remplissent d'éclairs. C'est assez, c'est trop.

« Je vous serre la main comme au plus digne, au meilleur des hommes.

« L. Bertrand.

(( Qu'est-ce que je vous ai dit dans ma dernière lettre ? Je l'ai complètement oublié.

« Vos oranges étaient excellentes. Ma mère vous a-t-elle convenablement remercié de ma part?

(( Je voulais vous demander quelques livres ou une livraison ou deux de la Revue de Paris, si vous avez cela par exemple; mais je ne sais pas comment je serai demain (i). »

Hélas ! chaque jour qui s'écoulait aggravait son étàt — ce qui ne l'empêchait pas de s'intéresser plus que jamais à l'impression de son Gaspard de la Nuit.

(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Dumas.

DAVID d'aNGERS ET ALOYSIUS BERTRAND

Quelques jours avant sa mort, il écrivait à David d'Angers :

« Mon cher David, mon bienfaiteur,

(( Nous reverrons-nous ? Je suis dans une crise que je crois la dernière. Vivez de longs jours et heureux !

(( Renduel m'a donné pour Gaspard de la Nuit^ je ne sais plus à quel titre, sans doute comme prix de la première édition, et comme prix du manuscrit, la somme de cent ciiicjuante ou soixante francs. Il faut une déclaration de lui qu'il ne réclame rien, ou ne réclamera rien plus tard. Craignons le coup du coupe-jarret.

(( Ce manuscrit ensuite, je dois vous le déclarer, est un vrai fouillis. Renduel m'y faisait faire tant de changements. Il est tout à fait provisoire, et devrait être rangé et revu d'avance, feuille par feuilled'impression.C'estdonc une œuvre en déshabillé dont mon amour-propre (il est si grand dans les barbouilleurs de papier !) ne pourrait souffrir qu'on examinât les nombreuses imperfections, lacunes, etc., avant que je ne l'eusse remis dans ses habits décents. Si je vis dans huit jours faites-moi le plaisir de me remettre le manuscrit. Si je sui^ mort à cette époque, je le lègue et le livre tout

entier àvouSjmon bon ami, et au si bon Sainte-Beuve qui fera tous les retranchements, modifications qu'il croira convenables.

« Le manuscrit a besoin d'être réduit au tiers au moins, et la première préface doit être entièrement supprimée.

« Gaspard de la Nuit est un ouvrage ébauché dans beaucoup de ses parties, j'ai bien peur de mourir tout entier.

(( M. Victor Pau ie exige le retranchement de toute chose qui froisserait ses sentiments religieux, Ily aurait donc quelques pièces et quelques phrases à supprimer .

(( Je bats la campagne et ma cervelle s'enveloppe de vapeurs. Sais-je ce que je vous écris? Ma tête conimence à s'affaiblir.

((Je vous embrasse comme je vous aime, de tous les sentiments de mon âme pour vous, et vous savez quels ils sont? Mes serrements de main très affectueux à l'excellent M. Sainte-Beuve.

(( L. Bertrand (i). »

N'avais-je pas raison de dire tout à l'heure que Renduel n'avait pas attendu la mort de Bertrand pour renoncer à publier son Gaspard de la Nuit?

(i) Lettre inédite communiquée par M. J. Damas.

DAVID D ANGERS ET ALOYSIUS BERTRAND

Victor Pavie a raconté ddiusses Souvenirs qu'il avait pris la résolution de l'éditer à ses frais le jour même de l'enterrement de Fauteur, le hasard ayant voulu qu'il vint à Paris ce jour-là. Sa mémoire évidemment Ta mal servi, car Bertrand, dans le passage de sa lettre à David que j'ai souligné, n'aurait pas parlé des retranchements exigés par son futur éditeur, si cette impression n'avait pas été convenue entre eux dans le courant du mois d'avril.

Quoi qu'il en soit, le pauvre Bertrand ne survécut qu'un jour ou deux à la rédaction de cette lettre.

David, qui était venu le 28 avril, le trouva si maj qu'il n'hésita pas à faire son portrait. Ce dessin au crayon est maintenant au musée d'Angers (i). Bertrand, qui est représenté de profil, est d'une maigreur effrayante, mais son regard voilé flamboie comme une lampe qui va s'éteindre. <( Je vous entends, mais je ne vous vois plus », disait-il à David.

Le lendemain, quand le statuaire revint à l'hôpital, le concierge l'arrêta au passage et lui dit : (( Il est inutile d'aller plus loin, Monsieur, le n^ 6 vient de mourir ! » — David alors fut admirable.

(i) Avec un autre pris « à rensevelissoir de l'hospice Necker avant que l'infirmier ne vînt clouer le cercueil ». C'est ce dernier que nous reproduisons ici.

Au lieu de rebrousser chemin, ii pria le garçon de salle de le conduire dans Tensevelissoir où le cadavre avait été transporté. Il souleva la toile grossière qui recouvrait le corps décharné du poète. La tête était renversée, la bouche entr'ouverte et les yeux vitreux. Il le crayonna dans cette position. Puis il détacha, pour la remettre à sa mère, la petite médaille de cuivre que, quelques jours avant, une sœur de l'hôpital lui avait passée au cou. Et après avoir coupé ses beaux cheveux noirs et lui avoir couvert la tête d'un de ses bonnets, il le fit ensevelir dans un drap lui appartenant. »

« J'éprouvai, disait-il à Sainte-Beuve, qui, je ne sais pourquoi, ne donna pas signe de vie dans ces douloureuses circonstances, j'éprouvai un sentiment de douce mélancolie, quand je le vis si bien enveloppé dans ce linge blanc et portant par hasard mon chiffre sur cette poitrine dans laquelle avait battu un si noble cœur. J'étais soulagé de penser que la serpillière du n^ 6 n'imprimerait pas sa rude trame sur sa chair. »

Le lendemain David assista à la mise en bière de son ami et l'accompagna, tout seul, jusqu'au cimetière de Vaugirard, sous une pluie battante. La nature, en effet, semblait s'être mise en frais pour lui faire des funérailles romantiques. Un orage

DAVID d'aNGKRS ET ALOYSIUS BERTRAND

terrible avait éclaté au moment où Ton portait son cercueil à la chapelle, et c'est à la lueur des éclairs et au bruit de la foudre que le prêtre récita les prières des morts.

C'est ainsi qu'Aloysius Bertrand quitta cette terre où il avait pesé si peu. Puisse-t-elle au moins lui avoir été légère! Quant à son œuvre, qui lui tenait tant au cœur et qui fut, en partie, cause de sa mort, il doit être heureux dans l'autre monde s'il lui est donné de voir qu'elle lui a survécu. Il avait si grand' peur de mourir tout entier! Rappelez-vous sa dernière lettre à David et aussi la dernière stance du petit poème qui sert d'épilogue à son livre : « Et l'églantine du ménestrel sera fanée, que fleurira toujours la giroflée, chaque printemps, aux gothiques fenêtres des châteaux et des monastères ! » Mais cette églantine, il l'avait arrosée si longtemps de sa sueur et de ses larmes, qu'elle n'a pas plus passé fleur que la giroflée, objet de son envie. Il n'y a que l'art qui fasse de ces miracles ; aussi comprend-on que, chez certains artistes de lettres, comme Chateaubriand et Flaubert, le souci de la forme devienne à la longue un véritable tourment.

Avant de terminer je me fais un devoir de répondre à une question qui m'a été posée de diff'érents côtés et qui m'a préoccupé beaucoup

moi-même. Il s'agit du manuscrit original de Gaspard delà TV^Miï, que je croyais perdu et qui est, au contraire, en de très bonnes mains. On a vu que Bertrand, dans sa lettre testamentaire, parlait de retrancher de son livre « quelques pièces et quelques phrases » pour ne pas froisser les sentiments religieux de son nouvel éditeur. Jusqu^en ces derniers temps je me demandais, non sans crainte, si Pavie n'avait pas abusé de l'espèce de blanc-seing qui lui avait été donné. Voici pourquoi. Tous les amis du xvi^ siècle savent que Pavie imprima, en 1842, peu de temps avant Gaspard de la Nuit ^ les Œuvres choisies de Joachim du Bellay. Or, une chose me frappe en lisant ce volume, c'est que, dans le recueil àesRegj'ets^ïl n'a pris aucun des sonnets où Joachim a fait si vertement la satire de la cour de Rome. On peut même s'étonner que Sainte-Beuve se soit rendu complice de ces omissions regrettables. Car il ne pouvait les ignorer puisque c'est lui qui, dans cette réimpression, fort belle d'ailleurs, s'était chargé d'écrire la notice sur du Bellay, et qii'il avait eu pour cela les épreuves sous les yeux(i).

(i) Mais Sainte-Beuve avait une peur extrême, connaissant les sentiments religieux de Pavie, de le blesser involontairement. J'en trouve la preuve manifeste dans ce passage d'une lettre qu'il lui adressait

DAVID d'aNGERS ET ALOYSIUS BERTRAND

Eh bien, si Pavie s'était montré si sévère pour un livre fameux qui remontait au xvf siècle , n'était-il pas à craindre qu'il l'eût été davantage encore pour un livre contemporain qui avait été imprimé la première fois sur les presses de sa maison? Jesuis heureux de pouvoir dire que ces craintes n'étaient pas fondées. M. Jules Claretie, qui possède le précieux manuscrit de Bertrand, m'écrit, en effet, que « c'est textuellement le volume paru, sauf des lettres majuscules à l'encre rouge dans le goût de Barbey d'Aurevilly. » Qu'en conclure ? Tout simplement que les scrupules de Bertrand étaient exagérés et que Pavie ne trouva, dans les « bambochades » de Gaspard de la Nuit^ rien qui fût de nature à bles^ ser ses sentiments religieux.

Est-ce à dire que le manuscrit original n'ait pas subi des remaniements et de sérieuses retouches ? C'est une autre question. Chateaubriand corrigea jusque dans les derniers jours de sa vie le texte de ses Mémoires d' Outre-Tombe. Aloysius Bertrand fit de même et pratiqua dans ses Siluesà^^ coupes fâcheuses. Qu'est devenue, par exemple, l'espèce de ballade, intitulée U Agonie et la Mort du Sire

au sujet précisément de leur édition de J. de Bellay : ((.,. Et puis, si je me suis trop émancipé sur Rome (quoique j'aie pris g-arde) vous mêle direz. » (André Pavie, Médaillons romantiques, p. 186.

de Maupin^ dont Pavie a publié le refrain dans le récit de sa première rencontre avec Bertrand :

On entendait le soir sonner les cloches

Au gothique couvent de Saint-Pierre-des-Loches V

D'autre part, nous savons par Asselineau (i) que, lorsque les Annales romantiques insérèrent en i83o la Chaumière de Gaspard^ datée du 2 janvier 1829, elle était suivie de cette apostille, qui a été supprimée dans Fédition d'Angers : « Le roi ne lira jamais cette pièce, mais mes amis la liront et sauront que moi aussi je rêve tout éveillé, que je me suis bâti un chalet dans les Alpes, pour y couler de paisibles jours avec ma mère et mes sœurs, et que cet heureux chalet, hélas ! est un château en Espagne. »

Ge n'est pas tout. M. Aug'uste Petite qui fut un ami de jeunesse de Bertrand^ a publié, en 1825^ dans le bulletin de l'Académie Delphinale, une première version de la ballade intitulée le Clair de Lune^ qui diffère du tout au tout de celle qui figure dans le recueil de Gaspard de la Nuit. Qu^on en juge plutôt :

(i) Bibliographie romantique, p. io5.

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