CHAPITRE IV
LOUIS BOULANGER
I. — Le Salon de 1827. — La fusion des gens de lettres et des artistes. — Les premiers essais de Boulanger. — Son Mazeppa et sa Ronde du Sabbat, — Victor Hugo lui dédie deux de ses Ballades, — Les illustrations de Boulanger pour les œuvres de Victor Hugo. — Mon peintre et mon poète. — Voyage de Boulanger^ de Sainte-Beuve et de Robelin à Besançon. — Lettre de Sainte-Beuve à M. et Miae Victor Hugo. — Boulanger et Sainte-Beuve à Rouen. — Le Triomphe de Pétrarque, de BoulaDger. — Vers que lui adressa Th. Gautier à cette occasion. — Victor Hugo et le Rhin, — A propos de sa lettre à Boulanger datée de Vevey-Ghillon- Lausanne. — Comment cette lettre fut insérée à tort dans la seconde édition du Rhin. — Une erreur de Paul Meurice dans la publication du voyage aux Alpes et Pyrénées. — On demande une édition définitive des Voyages de Victor Hugo.
H. — Lettre de Boulanger en réponse à celle du grand poète sur Vevey-Ghillon-Lausanne. — - Ge que Gustave Planche pensait de l'amitié de Victor Hugo pour Boulanger. — Opinion de Sainte-Beuve sur ce peintre. — Plus poète que peintre. — Boulanger se marie et se retire à Dijon, où il est nommé conservateur du Musée et directeur de l'Ecole des Beaux- Arts. — Sa mort.
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Le Salon de 182 7 fut une belle manifestation dont l'éclat rejaillit sur le Cénacle de Joseph Delorme.
Les idées nouvelles qui, de 1820 à 1824? avaient fait irruption dans Tart et s'étaient affirmées, en peinture, avec le Radeau de la Méduse^ la Barque du Dante et le Massacre de Scio, - — en sculpture, avec le modèle de la statue du Grand C onde, iriomphèrent sur toute la ligne à ce Salon glorieux entre tous.
C'est là, en effet, qu'Eugène Devéria exposa sa Naissance d'Henri IV, qui mit le feu aux poudres et fit sauter, par les fenêtres de l'atelier d'Hersent, tous les plâtres d'après les antiques. C'est là que Boulanger exposa son Mazeppa; Delacroix, son Christ au jardin des Olives, son Marino Faliero et son Jeune Turc caressant son cheval ; Ary Sciieffer, les Jeunes filles grecques implorant la protection de la Vierffe; Pradier, son Prométhée ; Rude, sa Vierge immaculée; David d'Angers, le marbre de son Grand Condé et celui de Racine, le modèle en plâtre de la statue de Talma qui décore le vestibule du Théâtre-Français, sa Jeune fille grecque au tombeau de Botzaris, dont la ruine et l'abandon devaient, vingt ans plus tard, empoisonner ses
derniers jours (i), et toute une série de bustes dont ceux du Maréchal Suchet, de Casimir Delavigne^ de Louis Pavie et de Raoul Rochette, Je passe sur les dessins, vignettes et culs-de-lampe exposés par les deux frères Johannot.
Uart, en 1827, rattrapa donc d'un bond l'avance considérable que la littérature française avait sur lui depuis le commencement du siècle. Et je ne m'étonne pas que Victor Hugo, qui déjà songeait à capter toutes les sources pour les faire passer par son moulin, ait ouvert à deux battants les portes du Cénacle aux artistes qui avaient embrassé comme lui, et même avant lui, les idées nouvelles.
La fusion des gens de lettres et des artistes s'imposait. A la vérité, elle avait déjà commencé par les emprunts qu'ils se faisaient les uns aux autres, mais pour l'accomplir il fallait un homme de génie ayant l'autorité du jeune auteur de CromwelL Encore Victor Hugo eut-il soin de rechercher de pré-
(i) On sait qu'il fut exilé au Coup d'Etat de i85i. Autorisé à rentrer en France en i853, il revint par la Grèce et voulut revoir le tombeau de Botzaris.
« Groiriez-vous qu'à Athènes, écrivait Bérang-er à Michelet, le 7 mai i853, allant visiter le tombeau de Botzaris, il a trouvé mutilée et sous les ronces cette charmante figure d'enfant qui écrit le nom du héros, admirable roman, dont il avait fait don à la Grèce. Voilà le cas que les Grecs d'aujourd'hui font des chefs-d'œuvre de l'art I » [Revue du novembre 191 article de M. Gabriel Monod sur Michelet et Bèranger.)
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férence Tamitié des artistes qui lui paraissaient les plus propres à recevoir son empreinte. Delacroix, par exemple, avait trop de talent, une personnalité trop marquée, pour entrer tout à fait dans ses vues. Révolutionnaire le pinceau à la main, il était plutôt réactionnaire en théorie, voire en paroles, et il ne se gênait pas pour critiquer tout haut les idées d^autrui qui contrariaient les siennes. Aussi, tout en fréquentant chez Victor Hugo et en lui témoignant beaucoup d'admiration, peut-on dire qu'il vécut en marge de son groupe. Il ne se fondit pas avec lui, comme tant d'autres. Gela était réservé plus particulièrement à Boulanger qui, ayant le tempérament d'un disciple, avait besoin d'un guide et d'un appui. Il faut dire aussi que, lorsqu^il entra en rapport avec Victor Hugo, il n'était encore qu'un enfant.
Né à Verceil, en Piémont, le ii mars ï8o6 (i), d'un père français et d'une mère italienne (2), il n'avait donc que vingt et un ans quand il fit son Mazeppa, Et ce n'était pas son coup d'essai. Il avait déjà attiré l'attention sur lui par ses lithographies de la SainUBarthélemij et de la Ronde du
(1) Et non le ii novembre, comme le répètent la plupart des dictionnaires.
(2) Louis-Candide Boulanger était le fils de François-Louis et de Marie-Magdeleine-Gertrude Archibugg-i. (Archives municipales de Dijon.)
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Sabbat^ inspirée, celle-ci, de la ballade d'Hugo, et dont Delacroix disait que Boulanger avait « plus de vers dans la tête que de serpents », en quoi il ne se trompait guère. Boulanger était effectivement plus poète que peintre. Je ne dis pas que ses vers valaient mieux que sa peinture, ce serait leur faire trop d'honneur ; je veux dire qu'il voyait et peignait en poète. Et c'est précisément parce qu'il avait une âme de poète qu'il s'attacha si fortement, si amoureusement à la personne de Victor Hugo.
A partir de 1827, sa vie lui appartint tout entière. Sans parler de son portrait et de celui de sa femme, qu'on peut voir aujourd'hui au musée de la place des Vosges, il fit toutes sortes de dessins pour illustrer ses œuvres (i). Il est vrai qu'Hugo le paya largement de retour. Non content de lui dédier^ en 1828, les ballades des Deux Archers et la Légende de la Nonne^ il voulut que Ton sût en
(i) Notamment trois vignettes sur bois pour les Odes et Ballades V Eglise- S aint Germain-V Auxerr ois, le Géant, Victor HUgo assi^ sur un canapé (pour Tode A la Colonne), la Ronde du Sabbat; — le frontispice des Orientales ; le Clair de lune et une vignette sur bois, les Djinns, pour ce recueil; — le Dernier jour d'un Condamné,
En i836, il fît également des dessins pour le Théâtre de Victor Hugo. J'ai vu une quittance de lui au crayon où il reconnaît avoir reçu de Téditeur Renduel la somme de 5oo francs pour ces dessins. Et M. Lefèvre-Vacquerie possède dans les albums de M^^ Victor Hugo qui sont entre ses mains une quantité considérable de dessins originaux de Boulanger.
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quelle estime il le tenait et il accompagna cette dédicace de la note dithyrambique que voici :
« M. Louis Boulanger^ à qui ces deux ballades sont dédiées, s'est placé bien jeune au premier rang de cette nouvelle génération de peintres qui promet d'élever notre école au niveau des magnifiques écoles dltalie, d'Espagne, de Fkndre et d'Angleterre. La réputation de M. Boulanger s'appuie déjà sur beaucoup d' œuvres du premier ordre, entre lesquelles nous rappellerons seulement le beau tableau de Mazeppa, si remarqué au dernier Salon, et cette gigantesque lithographie où il a jeté tant de vie, de réalité et de poésie sur la Ronde du Sabbat. L'auteur de ce recueil lui a donné ces deux ballades en signe d'admiration, de reconnaissance et d'amitié. »
Naturellement Boulanger devint presque aussitôt l'ami de Sainte-Beuve. Victor Hugo, dont ils étaient les acolytes, disait d'eux : « mon peintre et mon poète » (ï), et pendant quelques années ils furent inséparables. C'est au point qu'en 1829 Robelin, l'architecte, ayant offert à Boulanger de l'emmener à Besançon, où il était appelé par les travaux de restauration de la cathédrale. Boulanger y mit comme condition que Sainte-Beuve serait du voyage. Et il en fut, et l'on peut dire que ce fut
(\) Les Feuilles d'automne i oàQ ^XNllh -
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heureux, car nous y avons gagné quelques lettres fort intéressantes, écrites par lui en cours de route.
La première, datée de Dijon, i3 octobre 1829, était adressée à Victor Hugo. En voici le commencement, qui nous donne l'itinéraire et Temploi du temps des trois voyageurs :
« Mon cher Victor, « Notre première pensée à nous trois est ici pour vous; nous avons bien parlé de vous pendant le voyage, et hier à dîner, vous et M^e Hugo ont été (i) pour beaucoup dans ce plaisir qu'on éprouve à être trois amis dînant à dix heures du soir après deux mauvaises nuits et journées en diligence. Nous avons vu en passant à Sens une très belle cathédrale gothique avec le chœur roman par endroits, et, à Semur, petite ville que baigne TArmançon, chanté par Bertrand (2), une charmante vue pittoresque, des tours, des jardins échelonnés sous les remparts, et une église ravissante où se trouvent, le long des bas côtés, une quantité de petites chapelles d'époques différentes jusqu'à la Renaissance. A peine arrivés et au lieu de déjeuner, je suivais Robelin et Boulanger dans ces éghses, où ils tom-
( I ) Il faudrait « avez été » .
(2) L'auteur de Gaspard de la Nuit.
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baient en ravissement et copiaient en toute hâte les jolies figures sur bois, les anges, les vierges, les christs en marbre, les lanternes en pierre pareilles à des flèches de cathédrale ; et moi, je les tirais de temps en temps par le bras pour leur rappeler qu'il était l'heure et que le conducteur n'entrait pas dans ces considérations-là. A mesure que nous nous sommes avancés vers Dijon, le paysage est devenu plus grand et plus sévère. Au lieu des saules et peupliers, que Boulanger compare à des balais, nous avions des pierres ou même des coteaux nus et gris ; et tout en montant ces longues côtes à pied, nous nous récitions par lambeaux Galice^ Estramadure^ la Vieille Catalogne^ Boire à l'eau du torrent y Hérissant la sierra (i). Vous étiez toujours ^yec nous... (2). »
La seconde lettre de Sainte-Beuve était datée de Besançon, 16 octobre 1829, et adressée à M^^eyictor Hugo. Elle était comme de juste moins didactique et plus tendre. Il lui disait :
« Madame.
« Vous avez bien voulu me permettre de vous écrire, et c'est une des plus grandes joies de notre voyage, qui, jusqu'ici, comme tous les voyages
(1) Pièces des Orientales.
(2) Revue de Paris, du i5 décembre 1904.
humains, a été fort tempéré de contrariétés. Nous sommes depuis trois jours à Besançon, qui nous semble une ville détestable, toute pleine de fonctionnaires, administrative, militaire et séminariste. Robelin y est arrêté par des affaires, et nous regrettons que ces affaires ne se soient pas rencontrées plutôt à Dijon, qui est une bien belle ville et peuplée de bien jolies Dijonnaises, dont Boulanger a encore le cœur légèrement blessé : il vous racontera combien les yeux des jeunes filles de cette ville sont vifs et luisants. Pourtant, je ne veux pas le calomnier, et il est des yeux à Paris qu'il n'a pas encore oubliés. Aujourd'hui même, il a fait de souvenir une forte belle personne de seize ans, ressemblant beaucoup à une de nos voisines de la* rue Notre-Dame-des-Champs; au retour, la demoiselle aura beau ne pas vouloir se reconnaître, il faudra bien qu'elle croie que ses traits sont gravés dans un certain cœur : voilà matière à bien des cancans^ qu'il nous sera bien doux de chuchoter dans quelques jours à vos pieds.
« Je ne sais si nous verrons M""^ de Lelée (i) à Pontarlier ; je ne sais si nous irons à Pontarlier, si nous resterons ici deux jours encore seulement; si même nous ne retournerons pas à Paris, Bou-
(i) Voir le tome I de ce livre, p. 89.
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lang-er et moi, sans Strasbourg- ni Cologne ; toute détermination dépend de quelques petites affaires archi-épiscopales qui traînent en longueur et nous font maudire le pavé pointu de Besançon...
(( En vérité. Madame, quelle folle idée ai-je donc eue de quitter ainsi sans but votre foyer hospitalier, la parole féconde et encourageante de Victor, et mes deux visites par jour dont une était pour vous ? Je suis inquiet parce que je suis vide, que je n'ai pas de but, de constance, d'œuvre ; ma vie est à tout vent, et je cherche, comme un enfant, hors de moi ce qui ne peut sortir que de moi-même. Il n'y a plus qu'un point fixe et solide, auquel, dans mes fous ennuis et mes divagations continuelles, je me rattache toujours, c'est vous, c'est Victor, c'est votre ménage et votre maison. Non, Madame, depuis que j'ai quitté Paris je n'ai pensé une seule fois à M^^^ Cécile, ni à M^^® Nini, ni à personne qu'à ma mère, et assez tristement pour plusieurs raisons, et à vous comme consolation pleine de charme et de bonnes pensées. Pourquoi donc vous quitter et m'en venir dans une auberg-e de Besançon sans savoir si j'irai plus loin, et quand? Je me suis déjà fait souvent cette question, nous nous la sommes faite, nous deux Boulanger; et nous n'avons jamais pu nous répondre autre chose
sinon que nous étions bien fous, que nous pensions sans cesse à vous, que nous y penserions jusqu'au bout du voyage, et que nous vous reverrions le plus tôt possible avec bonheur.
« Adieu, Madame ; j'écrirai à Victor, si je continue d'aller ; sinon je vous porterai moi-même ma prochaine lettre. Dites mille amitiés à Paul (i) ; vous qui êtes la raison même, donnez quelques bons conseils à notre ami Guttinguer, avec mille souvenirs de moi...
« Embrassez Victor de ma part, et dans votre cœur si rempli d'épouse, de fille et de mère, trouvez place à une pensée par jour pour votre sincère et respectueux ami (2). »
Ils continuèrent d'aller. Quelques jours après, ils étaient à Strasbourg, dont la cathédrale leur causa plus de désappointement que d'enthousiasme avec son gothique maigre et sec et ses sculptures qui ont l'air d'être en fonte. (( Sans doute, disait Sainte-Beuve, qui exprimait ici l'opinion de Robelin et de Boulanger, la flèche est fort belle et à leur gré, mais, en somme, cela ne vaut ni Saint- Denis, ni Notre-Dame, ni Saint-Séverin qu'on a sous la main. »
(1) Paul Foucher.
(2) Revue de Paris du i5 décembre 1904.
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Après trois jours de repos, et sans avoir vu le tombeau du maréchal de Saxe, ils s'enfuirent de Strasbourgpar Cologne et Francfort. Chemin faisant, à chaque descente de voiture, ils visitèrent les églises d'Hag-uenau, de Wissembourg-, ils couchèrent à Manheim pour avoir le temps d'admirer la ville du monde, qui ressemble le plus à Versailles et à Nancy. De Manheim ils allèrent à Worms,oùRobelin et Boulanger dessinèrent la cathédrale moitié romane et moitié gothique, et, après avoir traversé Francfort, ils s'arrêtèrent à Mayence et à Cologne, qui les ravirent au delà de leur attente. La cathédrale de Cologne surtout, où ils entendirent un Requiem de Mozart, leur procura des jouissances infinies avec ses vitraux incomparables et le tableau de r Adoî^ation desRois^ « qui est une merveille de naïveté et de sainteté sublime ». J'analyse et je cite à la fois. Mais en présence de toutes ces belles choses Sainte-Beuve se sentait moins ému qu'il ne l'avait été souvent de leur idée. Et en les voyant, il se disait : « Que voulais-je de plus ? N'est ce pas ce que je rêvais ? Ces bords du Rhin, ces gorges où il passe si étroit et si rapide, ces nids crénelés sur les hauteurs, ces vignes sur des coteaux à pic, que puis-je exiger de plus? Ce que je gagnerai surtout à ce voyage, c'est d'emporter des choses
une idée vraie et de ne pas pousser à bout et étager en Babel ma fantaisie (i)... »
Rentrés à Paris à la Toussaint de 1829, Sainte- Beuve et Boulanger s'en échappèrent de nouveau^ entre la bataille d'//<?raafii et la révolution de Juilletj sous prétexte d'aller visiter Rouen. On connaît les deux belles pièces de vers que Victor Hugo leur a dédiées dans les Feuilles Automne, Dans Tune il leur dit :
Amis^ c'est donc Rouen, la ville aux vieilles rues... C'est Rouen qui vous a ! Rouen qui vous enlève.