‹ Le cénacle de Joseph Delorme,Chapitre 16 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L^ENFANT SUBLIME

Victor Hugo fut-il appelé ainsi par Chateaubriand ? — Sainte- Beuve dit oui et Edmond Biré dit non. — Le pour et le contre. — M. Ch. de Loménie dément les propos que l'on prêtait à son père. — « L'enfant sublime » cité par Tissot et Alexandre Guiraud. — Les rapports de Chateaubriand avec Victor Hugo après 1830. — U Hymne aux morts de Juillet mis en musique par Hérold. — La démolition projetée de Saint-Germain-FAuxerrois. — Chateaubriand proteste à ce sujet contre le silence gardé par Victor Hugo. — Il attaque encore les romantiques dans son Essai sur la littérature anglaise (1836). — • Le retour des Cendres de Tempereur. — Lettres échangées à cette occasion entre Victor Hugo et Chateaubriand. — Les Mémoires (T Outre-Tombe et Lamartine. — L'ascendant de Victor Hugo sur ses camarades. — Ce que Lamennais aimait surtout en lui. — Du pouvoir de la volonté. — Curieuse expérience de Victor Hugo chez Bertin l'aîné. — « L'ange Victor )) de Sophie Gay. — Opinion de Victor Hugo sur la virginité de l'homme au moment de son mariage. — Il ne veut pas que l'on appelle sa femme par son prénom d'Adèle. — Lettre inédite de Sainte-Valry à Jules de Rességuier sur la précocité en >tout de Victor Hugo. — Le revers de la médaille. — Défauts du caractère de l'enfant sublime. — Un mot du Globe en 1825. — Bonaparte et Victor Hugo. .

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Une légende, qui remonte à 1820, veut que Chateaubriand, après avoir lu Tode de Victor Hugo sur la mort du duc de Berry,ait exprimé son admiration pour le jeune poète en le qualifiant à! enfant sublime. Cç^ mot était trop glorieux pour n'être pas recueilli comme un trophée par celui auquel il s'adressait. Le « témoin » de Victor Hugo raconté n'a donc eu garde de le passer sous silence, d'autant que Sainte-Beuve l'avait déjà cité dans la Biographie des Contemporains et dans ses Portraits littéraireSyen disant que c'était dans une note du Conservateur, que Chateaubriand avait qualifié ainsi Victor Hugo.

Cependant, sur l'observation d'Edmond Biré que cette note n'existait pas dans les six volumes du Con5^rz;a^(?izr, Sainte-Beuve, convaincu malgré tout que le mot avait bien été dit par Chateaubriand, lui chercha une autre explication et une autre origine.

(( J'en suis venu à penser, écrivait-il à Biré, le 19 avril 1869, que c'était en causant avec M. Agier que Chateaubriand l'avait dit. Et M. Agier l'aura répété et l'aura même imprimé dans quelque article de la Quotidienne ou de quelque autre journal royaliste (i). »

C'était à peu près la version de M"^^ Victor Hugo.

(i) Victor Hugo avant i83o, p. 224.

Et Sainte-Beuve réédita le mot de Chateaubriand dans l'édition de 1869 de ses Portraits contempo^ rains.

Mais Edmond Biré qui, dans son animosité contre Victor Hugo, tenait absolument à établir que le mot était de son invention, ne se tint pas pour battu. Il dépouilla la Quotidienne et le Drapeau blanc, et, n'y ayant rien trouvé, il n'hésita pas à déclarer, sur la foi du témoignage de M. de Loménie, que le mot de Chateaubriand était apocryphe.

D'après lui, en effet, M. de Loménie aurait écrit au tome de sa Galerie des Contemporains illustres :

(( J'ai entendu de mes propres oreilles M. de Chateaubriand lui-même déclarer publiquement que, de sa vie, il n'imagina cet heureux accouplement du substantif enfant et de l'adjectif sublime. C'était quelques jours avant la réception de M. Hugo à l'Académie, M. de Salvandy, chargé de répondre au récipiendaire et assez peu hugolâtre, comme chacun sait, se lamentait en présence de M. de Chateaubriand sur la difficulté de sa tâche : (( Après tout, ajouta-t-il, en s'adressant au grand écrivain, je me tirerai toujours bien d'affaire en brodant votre fameux mot. — Allons, vous aussi, s'écria vivement M. de Chateaubriand, mais sachez

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donc, une fois pour toutes, que je n'ai jamais dit cette... (j'atténue Texpression) plaisanterie... »

Ayant Thabitude de vérifier les citations qui en valent la peine, je consultai l'ouvrage de M. de Loménie et, n'ayant pu y découvrir le passage cité par Edmond Biré, je voulus en avoir le cœur net. J'écrivis à M. Charles de Loménie, avec qui j'entretenais depuis quelques années d'excellentes relations, pour lui demander s'il pouvait me dire en quel endroit son père avait rapporté le mot de Chateaubriand à M. de Salvandy. M. de Loménie me répondit qu'il n'en savait rien et qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais entendu son père raconter cette anecdote.

Qu'en conclure? Que Biré l'inventa de toutes pièces pour les besoins de la cause? Non, je ne l'en crois pas capable. Mais j'attends qu'on m'apporte le texte authentique de M. de Loménie, et quand bien même on me l'apporterait, je n'en demeurerais pas moins convaincu, comme Sainte- Beuve, que le mot à^mfant sublime appliqué à Victor Hug'o fut bel et bien prononcé par Chateaubriand (i). En tout cas il courait les salons et les

(1) M. de Loménie lui-même, dans sa notice sur Victor Hugo, qui fait partie de sa Galerie des Contemporains illustres, l'a rapporté sans le moindre commentaire.

cercles bien avant qae Sainte-Beuve Teut accrédité. Je Tai trouvé, en 1822, sous la plume d'Alexandre Guiraud rendant compte à sa mère d'une séance de la Société des Bonnes-Lettres (i), et dans un article sur les Nouvelles Odes de Victor Hugo, publié par Tissot, en 1824? au tome V du Mercure du XI Siècle.

« M. Hug-o, écrivait Tissot, est, dit-on, Tun des élèves de M. de Chateaubriand qui, dans sa prédilection paternelle, ne l'appelait jamais que l'enfant sublime. Pourquoi le fils adoptif de Fauteur des Martyrs n'imite-t-il pas les exemples de son père ? ... »

Il me semble que ces témoignages valent bien la note introuvable d'Agier. Ce qui prouve d'ailleurs que le mot de Chateaubriand fut pris au sérieux par tout le monde, c'est qu'en 1824 il fut retourné contre Victor Hugo et ses camarades par G. Drouineau, dans une E pitre à quelques poètes panégyristes:

Mais depuis qu'ils ont lu que dans la Germanie Il faut être un peu fou pour avoir du génie, Tous veulent être fous : avant peu Gharenton Deviendra le palais des bâtards d'Apollon : Et là, sur, des lambris, tout Surchargés de rimes, En caractères d'or on lira: fous sublimes.

(i) «Quand Victoi* Hugo parut sur l'estrade, écrivait Guiraud, il

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Que si Chateaubriand, plus tard, nia le propos, « sa grimace et sa dénégation », comme récrivait Sainte-Beuve à Edmond Biré, « ne prouvent rien que sa variation de sentiment à l'égard de Victor Hugo ».

Car, depuis i83o, Chateaubriand, demeuré fidèle à la cause de Charles X, gardait une dent à Victor Hugo pour s'être laissé « déroyaliser ». Son ressentiment contre lui et ses disciples éclata même publiquement deux ou trois fois. La première fois, ce fut en i83î, quelques jours avant que Y Hymne aux morts de Juillet (i) fût exécuté au Panthéon,

n'y eut qu'une voix dans la salle : « Voilà l'enfant sublinie ! » (Le Cénacle de la Muse Française.)

(i) Paroles de Victor Hugo, musique d'Hérold.A ce propos, voici la lettre par laquelle Hérold informait Victor Hugo, le 23 juillet i83i, qu'il avait mis ses vers en musique :

(( Vos belles strophes étaient mises en musique deux heures après l'envoi que vous ave? eu la bonté de me faire. Je vous remercie mille fois de l'amabilité empressée avec laquelle vous avez rempli notre espoir. Puisse ma musique ne pas trop gâter votre poésie t Adolphe Nourrit est enchanté de pouvoir être votre interprète. Je vous aurais informé plus tôt de ces détails si je n'avais dû m'occuper d'abord de la longue instrumentation de notre petit morceau et ensuite songer aux moyens de copie et d'exécution. M"^^ d'Argout a, dit-on, hautement témoigné sa satisfaction de votre complaisance, et je me trouve, heureux. Monsieur, d'avoir trouvé une occasion de connaître un homme que j'admire depuis longtemps.

<( Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma vive reconnaissance et de ma considération la plus distinguée. Votre très humble serviteur, Hérold. »

(Lettre inédite tirée de l'Album de M^e Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie).

Chateaubriand, dans un de ces coups de tête qui lui étaient familiers, avait émigré pour quelque temps à Genève. Ayant lu dans les journaux que Téglise Saint-Germain-FAuxerrois était menacée de démolition, il écrivit à une dame une lettre de protestation qui parut dans la Revue de Paris (i), et où il trouva moyen de prendre à partie le jeune poète :

« ... Que sont donc devenus vos romantiques ? On porte le marteau dans une église, et ils se taisent ! 0 mes fils! combien vous êtes dégénérés ! Faut-il que votre grand-père élève seul sa voix cassée en faveur de vos temples ? Vous ferez une ode, mais durera-t-elle autant qu^une ogive de Saint-Germain-FAuxerrois ? »

La seconde fois, ce fut, eni836, dans son Essai sur la littérature anglaise. Il y dénonça, comme une dépravation de Tesprit, Tabus du genre^ descriptif, les rêveries lyriques, l'horreur de Tidéal, Tadoration exclusive du moyen âge et du gothique, la réforme de la langue, les césures déplacées, le rythme brisé, Talexandrin disloqué, la passion pour ^ les baneroches, les culs-de-jatte, les édentés, etc..

Mais Victor Hugo qui, en 1882, avait répliqué à Chateaubriand par un article contre les Démolis- 5gMr5, fit, cette fois, la sourde oreille et continua de

(i) No du 17 juillet 1 83 1.

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prodiguer à tort et à travers les marques de son admiration à celui qu'il regardait toujours comme son maître. C'est ainsi que, lors du retour des cendres de Tempereur, il lui adressa la lettre suivante :

16 décembre 1840.

« Monsieur le Vicomte, « Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes, Napoléon et Chateaubriand.

« Trouvez bon que je dépose ces quelques vers (i) à votre porte. Depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse av^ec Tombre illustre qui les a inspirés.

(( Permettez-moi, monsieur le Vicomte, de vous les offrir comme une nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration.

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