‹ Le cénacle de Joseph Delorme,Chapitre 17 sur 46 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

AquoiChateaubriand répondit deux jours après : (( Je ne crois point à moi, monsieur, je ne crois qu'en Bonaparte !... (5). »

C^était lui dire : Vous auriez mieux fait de garder votre encens pour vous.

(1) Le Retour de l'Empereur,

(2) Corresp, de Victor Hugo ,

(3) Souvenirs et Correspondance de 31^^ Récaniier,i. \\, p. 5o4.

Remarquez que Victor Hugo, qui portait alors, comme Chateaubriand, le titre de vicomte, avait eu la pudeur et le bon esprit de ne pas le sortir dans cette circonstance, et avait signé Victor Hugo tout court (i).

Et plus tard, pour le punir peut-être d'avoir accepté la pairie des mains de « Fusurpateur », Chateaubriand sacrifia Victor Hugo à Lamartine dans un passage fameux des Mémoires d'Outre- Tombe (2).

(1) D'où lui venait, en efFet, ce titre de vicomte? De son père, qui avait été fait comte par la grâce de Joseph Bonaparte, ex-roi d'Espagne. Mais ce titre n'était pas héréditaire, puisque le général Hugo n'avait pas constitué de majorât, et l'on aurait pu alors contester au poète le droit de porter ce titre de noblesse. Il le porta cependant jusqu'en i848.

(Aug. Barbier, Souvenirs personnels,)

(2) Voici ce passage :

« Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme, même -de génie, des aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu'un esprit commun des choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires, mille imbéciles s'écrient : « Vous vous perdez dans les nues », ravis qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils s'entêtent à^penser. Ces pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite ; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à l'oubli : il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt vers de ces poètes les porteront à la postérité.».

Je dois ajouter que ceci fut écrit après une conversation où le comte de Marcellus osa soutenir devant Chateaubriand que, depuis Racine, nul poète n'avait fait le vers français avec autant de perfection que Lamartine. Car Chateaubriand n'aimait pas le bruit fait autour du nom de Lamartine, et M, de Marcellus nous apprend qu'il ne lut les iMéditations qu'en 1822, à Londres, un jour que,

L ENFANT SUBLIME

N'importe, on ne saurait contester que Victor Hug'o fut, dans toute racception du terme, un enfant sublime.

A seize ans il avait déjà les qualités qui font les dominateurs. Il avait la volonté, la confiance en soi, Tambition, Tamour de la gloire, toutes choses qu'on ne trouve pas ordinairement réunies chez les jeunes gens de cet âge et qui donnent à ceux qui les possèdent un ascendant irrésistible . Quand il disait, par exemple : « Je veux être Chateaubriand ou rien ! » il sentait qu'il pourrait un jour s'élever jusqu'à lui. Tel un aiglon en regardant voler un aigle. Et tout de suite il avait pensé à faire un jour- /la/, sentant bien que la presse était un instrument de règne.

N'ayant pu fonder, en 18 16, avec ses frères et deux ou trois camarades, une association dans le but de publier les Lettres bretonnes{i), il lança, en 181 9, une petite revue intitulée le Conservateur littéraire qui^en arborant le pavillon du Conservateur de Chateaubriand, le mit ipso facto sous la protection du grand homme. Il ramassa aux Jeux Floraux les couronnes àbrassées, et quoiqu'il fût le

pour lui forcer la main, lui, Marcellus, jeta le petit livre de Lamartine dans la voiture de l'ambassadeur. (Cf. Chateaubriand et son temps.)

(i) A l'instar des Lettres champenoises ti des Lettres normandes.

LE GËNAGLIL DE JOSEPH DELORME

plus jeune d'entre eux, tous ses rivaux, du plus grand au plus petit, subirent Tun après l'autre son influence.

Soumet lui écrivait alors : « Vos dix-sept ans ne trouvent ici (à Toulouse) que des admirateurs, presque des incrédules ! »

Un peu plus tard, Guiraud lui soumettait le manuscrit de ses Macchabées (i).

Alfred de Vigny le chargeait, au cas où il serait tué dans la guerre d'Espagne, de publier son poème de Satan [Eloa).

Lamartine, qui n'avait pas voulu se laisser enrôler sous la bannière de la Muse française ^ et qui, dans sa belle insouciance, disait que la grammaire n'était point faite pour eux, Lamartine corrigeait deux fautes d'orthographe que Victor Hugo lui avait signalées dans une ode à lui dédiée (2)..

Et Lamennais, leur maître à tous, lui écrivait, le 7 juillet 1822 : « J'aime votre droiture, votre franchise et vos sentiments élevés plus encore que votre talent, que j'aime cependant beaucoup. »

Droit et franc, il Tétait, en effet, tout autant que volontaire. C'est même par là qu'il était venu à bout, à vingt-deux ans, de tous les obstacles relatifs à son

(1) Cf. notre Cénacle de la Muse française, p. 42.

(2) Revue Paris du i5 avril 1904. Lettre de Lamartine à Hug-o, du 23 décembre 1824.

l'enfant sublime

mariage. Après avoir décidé les Foucher à lui donner leur fille, il avait obtenu le consentement de son père a force de prévenances, de soumission et d'esprit de conduite. Il écrivait un jour à Victor Pavie, en pensant à lui-même : « Vous êtes un de ces jeunes hommes du xix« siècle qui étonnent par leur gravité et par leur candeur les vieillards faux et frivoles du xviii^ (i). » Et il avait si bien conscience du pouvoir de la volonté que, longtemps après, quand il était en pleine gloire, il s'amusait à prouver chez Bertin Taîné, par une expérience curieuse, que rien ne pouvait lui résister.

(( Prenant un fil à l'extrémité duquel il attacha un poids léger, il appliqua l'autre bout de ce fil à son front. Puis, faisant un effort sur lui-même, il mit le poids en mouvement etluifit décrire un mouvement circulaire dans la forme d'un chapeau. L'étonnement alla jusqu'à l'admiration, et chacun des assistants, désirant éprouver la force de sa propre volonté, s'arma d'un fil aplomb, se courba vers son chapeau, placé à terre, et fit effectivement tourner la petite boule, mais avec moins d'impétuosité que Victor Hugo. Un latiniste s'écria alors: Virgile l'avait bien dit : « Mens agitât molem », et la réalité du phénomène fut reconnue (2). »

(î) Corresp. de Victor Hugo. Lettre du 7 février 1827. (a) E. Delécliize, Souvenirs de soixante années.

Mais la volonté n'était pas la seule force de Victor Hugo. Il avait à son service d'autres moyens de séduction. A vingt ans, en dépit de son visage imberbe, il en portait trente par la maturité de son esprit, par le caractère sérieux et réfléchi qu'il imprimait à tous ses actes.

Sophie Gay ne l'appelait jamais que l'ange Victor, et le fait est qu'il y avait dans sa candeur quelque chose d'angélique. Rappelons-nous ce qu'il écrivait à sa fiancée :

«Je ne considérerais que comme une femme ordinaire (c'est-à-dire peu de chose) une jeune fille qui épouserait un homme sans être moralement sûre et certaine, par les principes et le caractère connu de cet homme, non seulement qu'il est sage, mais encore, et j'emploie exprès le mot propre dans toute sa plénitude, qu'il est vierge^ aussi vierge qu'elle-même... Je n'ignore pas en te communiquant ces idées qu'elles ne sont ni de ce monde ni de ce siècle; mais qu'importe? J'en ai bien d'autres de ce genre que je suis satisfait d'avoir (i). »

Et à peine avait-il obtenu la main d'Adèle, qu'il lui disait — dans un sentiment de fierté naïve :

(( Maintenant que tu es la fille du général Hugo,

(i) Lettres à la Fiancée.

L ENFANT SUBLIME

ne fais rien d'indigne de toi, ne souffre pas qu'on te manque d'égards. Maman tient beaucoup à ces choses-là (i). »

Et une fois marié, quoique sa maison fût ouverte à tous, et même un peu trop ouverte, il sut toujours tenir son rang* et conserver sa dignité. Il ne fumait pas, il ne jouait pas, il ne dansait pas. Son seul plaisir était de causer familièrement avec des amis, mais tout en leur permettant de l'appeler, lui, par son petit nom, il ne consentit jamais à ce qu'on appelât sa femme (c Adèle (2) ». La madone du Cénacle ne devait pas se laisser tutoyer de la sorte. Aussi dès le premier jour inspira-t-il à tout le monde autant de respect que d'admiration.

Saint -Valry écrivait une fois à Jules de Rességuier :

« Mon jeune ami, M. Victor Hugo touche au moment d'être père ; tout chez lui est précoce, génie et paternité. Rien de plus intéressant à voir que ce jeune couple, ce sont les amours des anges^ et beaucoup plus poétiques encore que sous la plume de Thomas Moore. Il faut espérer qu'un jour vous viendrez en personne faire connaissance avec eux.

(i) Lettres à la Fiancée.

{2) C'est Jules de Rességuier, au dire de Sainte-Beuve, qui avait demandé à Victor Hugo la permission d'appeler sa femme de son petit nom di Adèle, (Portraits contemporains , t. I, p. 4oo.)

Quand de si loin on sait se faire des amis, on est naturellement désiré... (i). »

On n'a pas oublié non plus l'impression quasireligieuse que Dubois, du Globe ^ emporta de sa première visite à Victor Hugo, en le voyant debout, penché amoureusement sur Fépaule de sa jeune femme qui allaitait son enfant.

Mais toute médaille a son revers et les qualités les plus belles tournent souvent aux défauts, quand l'intérêt ou la nécessité s'en mêle. Il n'y a que les saints — et encore ! — qui n'aient pour guides que leurs seules vertus.

Aimant l'encens et les lauriers comme pas un, Victor Hugo se rendit compte de bonne heure que la louange et l'adulation ont une prise énorme sur les esprits glorieux que sont les poètes, et plus il monta, plus il devint louangeur, adulateur et flagorneur. Cela commença d'une façon candide et sans la moindre arrière-pensée. Il associa ses camarades à toutes ses joies, à tous ses triomphes.

Quand il se maria, il lui sembla que toute la terre dût s'en réjouir. A plus forte raison ses amis. Il pria le plus cher d'entre eux, et celui qui avait le plus de talent (Alfred de Vigny), de lui servir de

(i) Lettre inédite du 8 juillet 1828, communiquée par M. Armand Praviel.

L ENFANT SUBLIME

témoin, sauf à le renier plus tard. Lors de la naissance de sa fille Léopoldine, il écrivait à Guiraud (28 août 1824) -

(( Ma femme vient de me donner une petite fille, mon excellent ami. Lorsqu'un bonheur m'arrive, vous devez en être Tun dés premiers informé... Je ne doute pas que vous ne partagiez ma joie, comme je partage la vôtre, cher Guiraud. J^étais tout fier de votre croix, Tautre jour ; vous serez, j'en suis siir, heureux de ma paternité (i). »

Un an après, ayant été décoré lui-même, à Toccasion du sacre de Charles X, il mandait à Alfrëd de Vigny : « Réjouissez-vous, vous qui m'aimez, de cette nouvelle », sans penser qu'il allait ainsi retourner le fer dans la plaie de son camarade, humilié et froissé de n'avoirj pas obtenu la croix en même temps que lui.

Et désormais, avec le manque de tact et de délicatesse qui le caractérise, il s'arrangera de façon à ce que l'amitié^ qui souvent comporte des charges,n'ait pour lui que des avantages. Et personne, parmi les intéressés, n'aura l'air de s'en apercevoir, car on passe tout à ceux qui ont l'âme des chefs.

J'ouvre le Globe du 17 mai 1826 et j^y lis :

(i) Lettre inédite communiquée par la baronne de Groze.

« Le public attend et les esprits sont en mouvement. La littérature est à la veille d^un i8 Brumaire, mais Dieu sait où est Bonaparte. Exoriare ali" quis / »

Or, pour tons ceux qui savaient lire, je ne dis pas dans les astres, mais seulement dans les livres du jour, Bonaparte perçait déjà sous le masque de Victor Hugo.

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