DULGES ANTE OMNIA MUS^ HUNG LIBRUM GRATUS EX IMO GORDE DEDIGAVI
AVANT-PROPOS
Ce livre fait suite au Cénacle de la Muse jran^ çaise, et je le crois tout aussi neuf.
On m'a demandé de divers côtés, pendant que j'y travaillais, pourquoi je lui donnais le nom de Joseph Delorme. La raison en est bien simple. D'abord le mot de Cénacle, pour n'avoir pas été inventé par Sainte-Beuve, n'en fut pas moins appliqué par lui, le premier, dans une poésie fameuse de Joseph Delorme^ au groupe littéraire de Victot Hugo. Ensuite Sainte-Beuve joua dans ce Cénacle le même rôle qu'Emile Deschamps dans celui de la Muse française^ avec cette différence pourtant à son avantage que, tout en étant, comme son devancier, le lien entre les membres de ce cercle un peu disparate, et le ciment de l'édifice, Sainte-Beuve fut seul a y représenter la critique proprement dite. Or^ c'est précisément la critique qui, au regard de l'historien, caractérise le Cénacle dè Joseph Delorme
et le distingue du Cénacle de la Muse française^ lequel fut exclusivement poétique* Je ne considère pas, en effet, comme de la critique les manifestes d'Alexandre Guiraud ni les brillantes passes d'armes du jeune moraliste que fut Emile Deschamps.
Sainte-Beuve s'en rendait parfaitement compte, quand il écrivait dans ses Cahiers:
((... En général, dans cette Ecole, dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'à juillet i83o, ils n'avaient de jugement personne, ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps; je fis un peu comme eux durant ce temps; je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie. Aujsortir d'une Ecole toute rationaliste et critique, comme Tétait le Globey au sortir d'un commerce étroit avec M. Daunou, ce m'était un monde tout nouveau, et je m'y oubliai, savourant les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaient pas, et donnant pour la première fois carrière à certaines qualités et facultés poétiques et romanesques que jusqu'alors j'avais comprimées en moi avec souffrance. Je sentais bien par moments le faux d'alentour; aucun ridicule, aucune exagération ne m'échappait; mais le talent que je voyais à côté me rendait courage, et je me
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flattais que ces défauts resteraient un peu le secret de la famille. Hélas ! ils n'ont que trop éclaté depuis à la face de tous. Je m'efforçais, cependant, sous forme indirecte (la seule qui fût admise en ce cercle chatouilleux), d'éclairer, de rectifier la marche, d'y apporter des enseignements critiques, et dans la manière dont je présentais mes amis poètes au public, je tâchais de leur insinuer le vrai sens où ils devaient se prendre eux-mêmes, se diriger pour assurer à leurs talents le plein succès. Et puis, au milieu de tout cela, et quoi que ma raison pût tout bas me dire, un charme me retenait, le plus puissant et le plus doux, celui qui enchaînait Renaud dans le jardin d'Armide.
« Depuis i83o, ce dernier charme a continué de régner en moi durant plusieurs années, et en même temps ma raison était complètement éclairée sur les défauts des hommes de cette École. De là une lutte bien pénible et bien de la contrainte dans l'expression de ma critique. Enfin elle s'est fait jour (i). »
Tout en se défendant ainsi d'avoir exercé sur ses camarades une influence efficace, il n'en est pas moins vrai que Sainte-Beuve fut, par son Tableau
(i) Les Cahiers de Sainte-Beuve^ p. l\o.
de la Poésie française au XVI^ sièele et par les Pensées de Joseph Delorme^ le théoricien quasi officiel du Cénacle de Victor Hugo et qu'il leur montra à tous la route à suivre. En d'autres termes, et pour me faire mieux comprendre, je dirai qu'il fut, dans l'Ecole de 1827, ce que Joachim du Bellay fut dans celle de i55o. Et les lettres qu'il écrivit à Victor Hugo, à propos de Cromwell^ à'Hernani et de A^oifr^-jDam^, prouvent qu'en dépit de toutes ses complaisances il avait avec lui son franc-parler.
Mais là ne se bornèrent pas son rôle et ses services. Comme le Cénacle n'avait pas d'organe attitré, il lui en procura un de premier ordre dans le Globe^ où il écrivait régulièrement. Jusqu'à la liaison de Sainte-Beuve avec Victor Hugo, le journal de Dubois hésitait entre les classiques et les romantiques, bien qu'il inclinât vers ces derniers. Du jour où fut constitué le groupement littéraire de la rue Notre-Dame-des-Champs, Sainte-Beuve, qui se reprocha plus tard d'avoir trop poussé à l'idée du Cénacle, s'efforça de conquérir aux idées nouvelles les principaux rédacteurs du Globe, et Charles Magninfutun des premiers à s'y rallier derrière lui.
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Il n'est donc pas étonnant que Victor Hugo, qui sentait tout le prix d\me critique à sa dévotion, ait prodigué tout de suite à Sainte-Beuve les marques de confiance et d'amitié. Au bout de quelque temps, avant même d'avoir publié son Tableau quf devait lui faire dans le Cénacle une figure à part, Sainte-Beuve devint son confident, son alter ego. Victor Hugo ne pouvait faire un pas sans lui. Après lui avoir ouvert la porte de l'Arsenal, il le conduisit partout où il y avait quelque chose à voir ou à apprendre. Ils allèrent ensemble visiter Béranger dans sa prison, et le chansonnier comprit dès le premier jour toute l'étendue et toute la finesse de l'esprit de Sainte-Beuve (i). Mais il n'y avait pas grand mérite à cela, car tous ceux qui à cette époque approchèrent notre Joseph Delorme furent émerveillés de ses connaissances, de son goût, de sa perspicacité. C'est au point que, dans l'espace de quelques mois, David d'Angers, Lamartine et Lamennais lui offrirent de l'emmener avec eux à Weimar, à Athènes et à Rome. Mais Sainte-Beuve, tout flatté qu'il était de ces marques de confiance et de sympathie, déclina ces offres, ne pouvant se
(î) Cf. Déranger, il/a Biographie.
décider à quitter son ruisseau de la rue Notre- Dame-des-Champs, et il vient de nous dire quel charme le retenait dans la maison de Victor Hugo. Il y était comme chez lui, un peu trop même, mais en ce temps-là, quand on se donnait à quelqu'un qui en valait la peine, c'était corps et âme, sans restriction aucune, avec une sorte de frénésie. Le dévouement n'avait pas délimites; l'amitié ressemblait à de l'amour. Et voilà qui nous explique pourquoi Sainte-Beuve, en ces années de fièvre littéraire et de camaraderie sans pareille, fit pour Victor Hugo ce qu'il ne fit jamais pour personne. Non seulement, en effet, il lui amena du camp opposé de précieuses recrues, non seulement il s'efforça de le réconcilier avec certains adversaires de marque, Stendhal entre autres, mais il devint en quelque sorte le secrétaire de ses commandements, son cornac, son héraut d'armes. Et si, dans un moment de mauvaise humeur où perçait le dépit amoureux, il refusa, la veille de la représentation de cette pièce, d'emboucher la trompette en faveur ô!Hernanij nous verrons qu'il dédommagea le jeune triompha^ teur du ^5 février i83o, en rédigeant lui-même ses bulletins de victoire.
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I! me semble que tout ce que je viens de dire justifie amplement le titre général de ce livre. Qu'on le veuille ou non, le Cénacle de Victor Hugo fut, en grande partie, l'ouvrage de Sainte-Beuve, et c'est pour cela qu'il ne survécut pas à leur rupture.
Paris, 26 février 1912,
anniversaire de la naissance de Victor Hugo.
P. -S. — Je dois des remerciements tout particuliers à M^^la baronne de Groze, née Guiraud, à jyjmes Marie Dauguet et Léonce Détroyat, ainsi qu'à MM. Louis Barthou, Paul Bellamy, Dominique Caillé, J. Dumas, le Comte d'Haussonville, René Paul-Huet, P. Lefèvre-Vacquerie, Jules Macqueron, Aristide Marie, Jules Troubat et G. Vauthier, pour les documents précieux qu'ils ont bien voulu me communiquer et que j'ai mis en oeuvre dans les deux tomes de cet ouvrage.