SAINTE-BEUVE
« Mes humbles respects, s'il vous plaît, à madame Villemain (i). »
Nous n'avons pas la réponse de Villemain, mais il est à croire qu'il ne put réaliser le désir de Sainte- Beuve. L'eût-il fait, qu'au dernier moment je me demande si Sainte-Beuve aurait eu le courage de partir. L'année d'avant je me souviens qu'il avait
(i^ Lettre inédite, communiquée par M. G. Vauthier.
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refusé d'accompagner David d'Angers à Weimar, parce qu'il était amoureux. L'année d'après^ il ne put se résigner, pour la même raison, à s'exiler passagèrement en Belgique. Il avait beau ne plus s'asseoir au foyer de Victor Hugo, depuis que le soupçon s'était glissé entre eux, et qu'il s'était aperçu que M"^^ Hugo ne pouvait « effleurer son regard sans avoir consulté celui de son mari » ; il avait beau ne plus voir que de loin en loin et en cachette la madone du Cénacle, il savait maintenant que son amour était partagé, et cela seul lui faisait prendre son mal en patience. Et en attendant de meilleurs jours, tout en entretenant avec Victor Hugo une correspondance où Ton sentait sous les témoignages d'amitié saigner toujours la plaie de leurs cœurs meurtris, Sainte-Beuve ne cessait de célébrer sa gloire dans tous les journaux qui lui étaient ouverts. Un jour même Victor Hugo s'entremit auprès de Bertin, pour que tel article de Sainte-Beuve, qui lui était consacré^ fût inséré dans les Débats (i). Mais quoiqu'il s'efforçât de faire patte de velours, Sainte-Beuve laissait quelquefois percer la griffe du critique, et alors c'étaient de la part de Victor, qui avait l'épiderme extrêmement
(i) L*article sur Notre-Dame de Paris.
sensible, des plaintes à n'en plus finir suivies de rappels à Tamitié du temps passé.
Cela commença par le roman de Notre-Dame. Victor Hugo aurait désiré que le Globe en publiât un fragment ; mais il aurait fallu un jugement en tête à cause de l'orthodoxie du journal, et ce jugement, au dire de Sainte-Beuve, aurait été prématuré. — « Je serai heureux de faire Tarticle moimême, lui écrivait-il ; on me presse là-bas, vous paraissez le désirer; et au milieu de mes anxiétés, j'en ai aussi un vif désir. Je lirai, je causerai avec eux, nous causerons tous les deux ensemble, et si je puis tout concilier avec ce que je sentirai éternellement pour vous, personne et génie, je le ferai (i). »
Mais avant de rédiger l'article, il voulut donner à Victor Hugo son avis sincère sur son livre, et il profita d'un petit voyage à Bruxelles pour le faire par correspondance.
Il lui écrivait, le i4 avril i83i, après une visite à l'Hôtel de ville et à Sainte-Gudule où il avait regretté de ne pas l'avoir pour guide :
(( J'y distingue [dans votre roman] : l'expression fondamentale, générale, s'appliquant à tout, le style; 2^ la couleur locale, le sentiment histori-
(i) Revue de Paris du i^r janvier 1905. — Lettres de Sainte- Beuve à Victor Hugo,
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que, la forme architecturale se détachant en saillie et encadrant le reste ; 3^ les caractères et personnages qui sont enjeu; 4^ les groupes ou Faction résultant du jeu de ces personnages (pardon de cette sèche analyse, mais c'est pour plus de brièveté). Eh bien, quant au style, je le trouve unique, merveilleux, inventé en tout et pour tout, fin, fort souple, colossal, opulent. — S'il pèche, c'est par excès de qualité en tout sens, et parce qu'il est à trop haute dose tout ce qu'il est. — 2° Quant à la couleur historique, merveilleuse encore ! Science, imagination, reconstruction vivante et au point de vue de Tart d'un passé déjà inconnu. — Je n'y trouverais à redire que la saillie excessive de toutes les parties du cadre, et l'absence des intervalles ordinaires et plus prosaïques qui tempèrent l'admiration dans la réalité. L'interprétation fantastique, si chère à l'antiquaire artiste, me paraît aussi l'emporter un peu trop souvent sur l'interprétation pieuse du croyant ou du moins de Thomme qui regrette la croyance - — pour préciser, je n'aime pas que vous disiez de Quasimodo qu'il est l'âme de la cathédrale; l'âme de la cathédrale, même avec sa fantaisie, son grotesque et son portail hermétique, cette âme c'eût été, selon moi, un Ange, avec quelque brûlure que lui aurait faite au doigt
une étincelle échappée du fourneau de Nicolas Flamel ; mais c'eût été^ en somme^ un Ange chrétien, beau, fort, triste et grave dans sa prière éternelle. — 3^ Les caractères sont créés et ineffaçables ; le prêtre est sublime de vérité et de profondeur, la petite Esmeralda est une merveille, la mère a des accents à faire pleurer les A^oix les plus viriles qui les voudraient prononcer. Le seul défaut ici, selon moi, c'est que quelques-uns de ces caractères, tout en tenant toujours par une observation vraie à la nature humaine, tout en se rattachant au tissu de cette nature, en traversent trop fréquemment la trame dans un sens ou dans un autre, dessus et dessous, en féerie ou en grotesque, vers le ciel ou vers l'enfer. Alors vous êtes plus volontiers vertical qu'horizontal par rapport à la trame humaine.— 4^ Enfin vient Faction; tout ce qu'elle a de fort, de dramatique, d'artistement édifié et architecturé,>ous pouvez croire que je le sens et que je l'admire. Je ne vous ferai donc que ma critique. Vous rappelezvous ce soir où. je vous priais de nous dire si Tâme de la Esmeralda était sauvée? Voici ce que j'entendais par là : à une époque encore catholique (quoique Luther fût déjà né), avec le dogme de l'enfer et les foudres de l'excommunication ; à une époque encore féodale (quoique Louis XI y portât
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déjà la cognée), avec la guerre, la violence, et Montfaiicon ; vous nous avez peint surtout le côté violent, sombre, déchirant, la face lugubre du catholicisme et par laquelle il touchait à la société brutale du dehors; le bûcher, la haine de Thérétique et du maudit, vis-à-vis du gibet et de la guerre à mort de Louis XI contre les seigneurs ; ceci est bien; mais n'aurait-il pas fallu, pour compléter le tableau, pour illuminer d'en haut l'action, y faire luire le flambeau de foi qui n'était pas éteint alors, l'idée de cette vie éternelle à laquelle tous croyaient; nous montrer cette espérance consolante du paradis et de la cité de Dieu, non pas en votre propre nom, mais dans la bouche et dans les yeux d'agonie de vos personnages? En ce sens, je comprends que M. de Lamennais vous ait reproché de n'avoir pas été assez catholique. — Voilà tout ce que j'avais à vous dire en fait de critique... (i). »
II n'y avait pas que Lamennais qui lui eût fait ce reproche. Lamartine, après avoir lu Notre-Dame de Paris, écrivait également à Victor Hugo, le i^'^ juin i83i, en pleine bataille électorale (2) :
« Le livre me tombe des mains. C'est une œuvre
(1) Revue de Paris, du janvier 1906,
(2) II se portait à la dépiitation dans la deuxième circonscription de Dunkerque. — Voir dans notre livre sur les Amitiés de Lamai^ line le chapitre de M™e Angebert
colossale, une pierre antédéluvienne. Je n'aimais ni Han ni Bug^ je le confesse ; mais je ne vois rien à comparer dans nos temps à Notre-Dame . C'est le Shakespeare du roman, c'est l'épopée du moyen âge, c'est je ne sais quoi, mais grand, fort, profond, immense, ténébreux comme l'édifice dont vous en avez fait le symbole. Seulement, c'est immoral par le manque de Providence assez sensible; il y a de tout dans votre temple, excepté un peu de religion: la religion, ce ciel bleu de toutes les scènes morales, comme l'autre ciel est le fond de toutes les scènes pittoresques. . . (i). »
Naturellement l'article de Sainte-Beuve sur le roman Notre-Dame se^ ressentit de ces critiques. Lui-même trouvait que c'était presque xm article méchant !
Mais comme Hugo était prévenu, il n'y trouva rien à redire. Il convient d'ajouter que cet article arrivait derrière l'éloge éloquent, chaleureux, sans réserves, que Sainte-Beuve venait de faire des Feuilles d'Automne .
Puis vinrent les représentations du Roi s'amuse et de Lucrèce Borgia. Sainte-Beuve s'employa au succès de ces deux pièces avec le même zèle que
^ (i) Revue de Paris du 1 5 avril 1904. — Lamartine et Victor Hugo.
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pour Hernani, Mais au moment où les deux amis y pensaient le moins, voilà que deux incidents fâcheux se greffent Tun sur l'autre et réveillent dans leurs cœurs la rancune mal endormie . C'est d'abord Gustave Planche, qui, dans la Revue des Deux Mondes ^Tom^i en visière avec Hugo à propos de Lucrèce Borgia. Sainte-Beuve pouvait-il s'opposer à l'insertion de cet article ? Hugo le croit et prie Sainte-Beuve d'intervenir auprès de Buloz pour l'empêcher de rompre avec lui. Saint-Beuve hésite à mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce — et attend. Tout à coup, le bruit se répand dans Paris que Victor Hug'O a enlevé au théâtre la princesse Négroni de Lucrèce. Naturellement Sainte- Beuve en est le premier informé, et naturellement aussi son attitude envers Hug'O se modifie. Quand un mari jaloux prend une maîtresse et s'affiche avec elle, il doit s'attendre à ce que son rival serre de plus près sa femme légitime. C'est ce que fit Sainte-Beuve . Pour être plus libre de ses mouvements, il saisit lapreniière occasion qui se présenta pour signifier son congé à Victor Hugo. «Au milieu de vos distractions de travail, de vos soins de famille et dans cette autre atmosphère plus ou moins pure qui a sans doute ses influences diverses^ ce que je vous demande en grâce, lui écrivait-il le
21 août 1833, c'est le plus d'oubli, le plus de surdité et de silence sur moi qu'il se pourra. »
Cette allusion blessante à ses nouvelles amours aurait dû irriter Victor Hugo ; elle produisit sur lui l'effet contraire. Il protesta à Sàinte-Beuve qu'il ne l'avait jamais plus aimé qu'à présent, et quelque temps après, pour faire complètement la paix avec lui, il l'invita à franchir son seuil, sous prétexte de lui lire Marie Tudor, Mais quand le vase est fêlé, il suffit d'un rien pour le briser. Que se passa-t-il entre les deux amis après cette lecture? Je n'en sais rien, mais je m'en doute. Comme il était dans le plein de sa passion pour Adèle et que tout semble indiquer qu'il était payé de retour, Sainte-Beuve avait trouvé plus digne de rompre définitivement avec le vainqueur de Juliette. Et Victor Hugo lui avait répondu le i®^ avril i834 -
« Adieu donc, mon ami . Enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. »
Adieu ! Triste fin d'une amitié qui avait été si grande et si profitable aux lettres françaises.