SAINTE-BEUVE
(Lettre inédite communiquée par M. Macqueron.)
SAINTE-BEUVE AU (C NATIONAL
aussi un conspirateur? Qu'est-ce à dire ? Hier, avant d'avoir lu le mémoire deM™^ Glaire Brunne, cela ne me disait rien ; aujourd'hui^ étant donné que tous les romans et nouvelles de Sainte-Beuve passent pour être des fragments auto-biographiques,j'en conclus que toutes ces histoires de conspiration, qu'il a fait remonter beaucoup plus haut pour mieux dépister les chiens, trahissent son affiliation à des sociétés secrètes. Et il faut bien qu'il en ait été ainsi pour que, par trois fois, il ait refusé la croix sous la monarchie de Juillet. La dernière fois^ c'était en i844? quelque temps après son élection à l'Académie française. Il menaça Villemain de donner sa démission de bibliothécaire de la Mazarine s'il persistait à vouloir le décorer. La chose est d'autant plus curieuse qu'il était au mieux avec M. Molé et le camp des Doctrinaires où l'avait entraîné son amour pour M"^^ d'Arbouville. J'ouvre sa correspondance avec M. et M^»^ Juste Olivire, de Lausanne, à la date du i^r décembre i84o et j'y lis les lignes suivantes à l'adresse de Louis- Philippe :
« La politique est déplorable ici. Tout le mal, dit-on, vient du roi,, qui croit que la France ne doit avoir aucune politique extérieure.
« La paix à tout prix ! on m'accuse de vouloir
cela, disait-il l'autre jour. Eh bien ! qu'ils touchent à Strasbourg et puis Ton verra ! »
(( Grande parole digne de Louis XIV et de Richeheu. 0 historien^ qu'en dites-vous? — Et celleci encore : a Vous venez d'Alsace, M. M...; on y est dans les meilleures dispositions : à la bonne heure ! Allez, croyez-moi, l'Alsace vaut encore mieux que la Syrie. »
Flélas ! nous avons perdu depuis Tiine et l'autre !
Aïi moment où il écrivait ces lignes, tout à l'honneur de Louis-Philippe, Sainte-Beuve était si peu républicain (six ans après sa sortie du National) qu'il disait à Juste Olivier dans la même lettre : (( Quand il y aura la République, ce qui pourrait bien nous arriver, je m'en irai aussitôt d'ici, et m'enterrerai dans un clos du canton de Vaud^ où pourtant je n'ai pas été et ne serai point, hélas ! pasteur. »
Et cependant il persistait à ne rien vouloir accepter, ni faveurs ni croix, de « la race pourrie des d'Orléans ! » '
Explique cela qui pourra. Moi, j'ai comme idée que, tout en ayant secoué le joug de la Société des Droits de l' homme, il lui appartenait encore malgré lui, en vertu de quelque serment maçonnique antérieur. Et cette idée se foi:tifie de cet autre fait
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qu'après la chute de Louis-Philippe il ne se fit aucun scrupule de recevoir de la main de M. Fortoul la croix de la Légion d'honneur.
Je reviens en arrière. Ainsi donc, si Sainte-Beuve, pendant quelques années, joua de la sorte à tous les jeux de Fesprit, même les plus dangereux, c'est qu'il avait « le cœur malade, le cœur souffrant, en proie à la passion » et qu'il voulait (c se distraire ou s'étourdir ». C'est le cas de dire avec Musset : Amour, fléau du monde, exécrable folie !
Nous connaissons la femme pour qui Sainte-Beuve se jeta tête baissée dans tous ces mauvais chemins. J'ai parlé longuement ailleurs de ce violent amour; j'ai dit les ravages qu^il avait faits jusque dans le cœur de celle qui en était la cause in volontaire. Mais j'ignorais alors que, dès qu'il avait cru voir la « fatale méprise de son imagination », il s'était (( cabré », il avait « frémi » (i), et qu'avant même d'avouer loyalement, naïvement, à Victor Hugo le sentiment dont il s'était pris pour sa femme, il avait voulu fuir. Cela est à son éloge et doit lui être compté comme circonstance atténuante.
(i) Revue de Paris du i^r janvier 1905. — Lettres de Sainte- Beuve à Victor Hugo.
Dès le ftiois dejanvieriSSo, trois semaines avant la représentation d'^(?raaAi/, au retour d^un voyage qu'il avait fait sur les bords du Rhin avec Robelin et Boulanger, il écrivait à Villemain :
Ce dimanche, 3i janvier i83o.
« Moucher monsieur Villemain, (( Cette lettre est pour vous, pour vous seul, et vous le comprendrez bien quand vous Taurez lue. J'ai 25 ans; je sens que les années passent sans rien apporter de meilleur à ma destinée, et surtout sans calmer mon âme. J'ai un grand désir d'aller, de voir, de changer, de savoirceque c'est que le monde et la vie; j'en ai besoin pour le peu que je puis faire; je veux essayer si ce ne sera pas un moyen de m'apaiser. D'un autre côté, je suis tenu ici à la glèbe; il me faut vivre, gagner de l'argent par des articles de quinzaine en quinzaine, et, au bout de l'an, si j'ai quelques cents francs d'économie, cela me mène à faire une échappée de six semaines, d'où je ne rapporte que des regrets et des sensations étouffées. Par la disposition des choses et le concours des circonstances, je suis à la veille dem'installer plus que jamais dans cette vie insuffisante ; il ne tient qu'à moi de donner tout mon temps aux journaux et d'y créer à ce qu'on appelle mon talent
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une certaine position. Mais, vous l'avouerai-je ? cela me répugne horriblement ; cela me semble un gaspillage des dons de Dieu. Après une vie pleine d'œuvres, on peut finir par là, se reposer dans cette variété amusante^ et s'y laisser sans trop de remords. Mais qu'ai-je fait, pour croire que je n'ai plus qu'à promener mes yeux sur les choses, et à dire à tort et à travers mon avis sur ce qui vaut mieux que moi ? Cette vie-là m'ennuie, me pèse, me flétrit mon peu de poésie ; au moment de m'y enfoncer, je recule et je voudrais m'y soustraire. C'est pour cela que je m'adresse à vous.
a Si, dans vos nombreuses relations, vous entendiez parler de quelque prince russe, comte polonais, baron allemand, qu'importe ? qui voulût un gouverneur, un précepteur, qu'importe encore ? pensez à moi, je vous prie ; que tout le temps ne soit pas pris, que j'aie à moi un petit nombre d'heures par jour, c'est assez ; qu'il faille quitter Paris, voyager, se retremper ailleurs, c'est tout ce qu'il me faut, ou encore, si, dans quelque université allemande, à Berlin, à Munich, chez ce bon roi de Bavière, un professeur de littérature française pouvait trouver place — vivre là, apprendre l'allemand, l'Allemagne, me serait bon et doux pour quelques années. J'avais pensé, quand j'ai été à
Londres, à Tuniversité de Londres, mais cela n^a pu s^arranger et je préférerais le continent. Un mot de vous à M. de Humboldt, à M. Koreff', à M... (je mêle tous ces noms), pourrait me servir et m'éclairer sur les démarches à faire.
(( Il faut que j'aie confiance en votre amitié pour vous occuper ainsi de moi, en un moment où tant de soins plus chers vous prennent, mais vous ferez ce dont je vous prie à votre loisir, à la rencontre, et je vous en saurais dans tous les cas un gré infini. Ne dites mot de ceci à nos amis AuGlobe; ils croiraient que je veux les fuir, quand je me promets à eux ; mais je ne veux fuir que moi, mes ennuis, ma paresse^ ma plaine de Montrouge et mon horizon de Tan passé.
(( Mille amitiés.