‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 25 sur 64 · VIII. GUTTINGUER · texte numérisé non relu

VIII. GUTTINGUER

Je me suis si souvent occupé d'UIric^ depuis quelque années, que je ne sais plus trop qu'en dire. Mais il a donné à la Muse française une élégie d'un tour si personnel que je me reprocherais de ne pas la mettre sous les yeux du lecteur. Elle est intitulée UEloignement et bien qu'il l'ait composée dans sa retraite d'Honfleur, c'est la seule à ma connaissance qu'il ait signée «Guttinguer, de Rouen ».

Ami, vois-tu ce fleuve et ces îles fleuries ?

Vois-tu ces monts lointains, ces lointaines prairies?

[02 LE CÉNACLE DE La MUS£ FRANÇAISE

Par delà sont encor des fleuves et des monts,

Des îles et de? prés, des ruisseaux, des vallons;

Mais après, mais bien loin, hélas 1 est la demeure

D'un être dont le ciel m'avait gardé la foi,

Qui rit à mes plaisirs, qui /ai-émit quand je pleure,

D'un être en qui j'existe et qui ne vit qu'en moi.

Qu'il soit au bord des eaux pensif et solitaire,

Qu'il soit au sein d'un monde où s'agite l'ennui.

De l'amour en son âme il garde le mystère;

Il rêve comme moi, je rêve comme lui.

Je suis sûr de son cœur comme de sa pensée,

Certain qu'au même instant où ma vue est fixée

Sur le chêne témoin de nos derniers adieux,

Vers les mêmes objets son âme est élancée,

Sent les mêmes douleurs, sourit aux mêmes lieux.

Loin de la vierge en pleurs que ma joie a suivie,

Fier de son souvenir, je supporte la vie;

Elle est douce, elle est chère à qui se sent ainsi I

De quelque amer chagrin que l'on soit consumé,

Un amour noble et vrai console une existence!

Essayons, il le faut, de vivre en son absence;

(Rêver d'elle est déjà si doux !)

Sourions aux fleurs, à l'enfance,

A nos amis, à l'espérance; Accueillons tous les biens qu'un Dieu versa sur nous 1

Mais aux plaisirs vains de la terre Ne livrons pas des jours qu'elle a bénis. Des jours dans l'avenir à ses jours réunis.

Vivons dans l'ombre et le mystère

Avec mes livres et mes fleurs ;

Douce et fidèle compagnie,

0 nature, gloire, génie.

Venez dans ma retraite embellir mes douleurs !

C'étail là sa vraie note; quand il a voulu la forcer pour s^élever à la hauteur de l'ode, il est resté inférieur à lui-même^, comme dans son Dithyrambe sur la mort de lord Bijr on y qu'il publia, en 1824, chez Ladvocat, au moment où Guiraud et

LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE l63

Vig-ny célébraient ce douloureux événement dans la Muse.

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