‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 27 sur 64 · X. JULES LEFÈVRE · texte numérisé non relu

X. JULES LEFÈVRE

Sainte-Beuve, rendant compte de ses Confidences, écrivait, en i833, que Jules Lefèvre avait commencé de prendre rang parmi nos poètes vers 1822 environ. C'est, en effet, à cette époque qu'il composa le Parricide. Mais il était déjà en rapports avec Soumet, Emile Deschamps et Henri de

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Latouche, et nous avons vu qu'en 1819 il avait aidé ce dernier à classer les poésies d'André. C'est même à cette circonstance mémorable que nous devons la jolie pièce de vers (datée de Passy, 26 septembre-décembre 181 9) qu'il fit sur le poète de la Jeune Captive. On la trouvera dans le Parricide, publié en 1828, ainsi qu'une belle scène, traduite du Manfred de lord Byron. Jules Lefèvre, qui était un savant et un curieux, s'était rompu au travail du vers en traduisant quelques morceaux des meilleurs poètes étrangers. Il possédait Byron, Gœthe et Schiller sur le bout du doigt, mais son auteur favori était celui de Don Juan, C'est sous son influence directe qu'il écrivit le Clocher de Saint-Marc, dont Baour-Lormian disait qu'il lui avait « croulé sur la tête (i) ». — Ordinairement son vers est ferme, sonore et quelque peu contourné, mais il est trop souvent fleuri d'images bizarres et bariolé d'ornements parasites. Emile Deschamps, qui fut jusqu'au bout son ami le plus intime, le définissait une fois : « Génie poétique, cœur ingénu, ayant du bel esprit dans la région du sublime. » Mais son génie avait quelque chose de sauvage. Avec son large front sombre et courbé, son attitude réservée et son air malheureux, « il donnait l'idée de quelqu'un qui a bu d'un breuvage vénéneux et qui n'en peut ni guérir ni mourir (2) ». Victor Hugo le croyait envieux et disait qu'il avait été mordu par Latouche. Il se trompait, en tout

(i) Encore nn mot, seconde satire, p. 2.

(2) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II.

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cas^ si l'on veut bien lire l'admirable notice que Lefèvre a consacrée au « paysan de la Vallée aux Loups », on verra qu'il n'avait pas été mordu par un chien enrag"é.

Gela dit, voici quelques vers de Lefèvre qui portent bien la marque de son style. Je les emprunte au hdigment d'Oresfe aux Jeux Olympiques, qui parut dans la seconde livraison de la Muse française :

Le lendemain Oreste à la course s'apprête. Traîné par deux coursiers, nobles fils de la Crète, Dont la bouche frémit et blanchit sous le frein. L'airain sonne ; on palpite à la voix de l'airain, Et douze chars pareils, entrant dans la carrière, Disparaissent de front sous des flots de poussière . Le stade, en un moment, est six fois parcouru ; Mais la prudence exacte a bientôt disparu : Plus on veut se presser, et plus on s'embarrasse ; Les chars, sans le savoir, retournent sur leur trace ; On se croise, on se heurte, et ces paisibles jeux Offrent des noirs combats le spectacle orag-eux. Sur le crin des coursiers le fouet léger se joue ; L'essieu brûle : le feu fume autour de la roue ; De cet appui mouvant plus d'un char dépourvu Elève dans l'arène un écueil imprévu.

Enfin, je reste seul rival du fils d'Atride; Oreste, plus habile aux combats de l'Elide, Me poursuit, et soudain, par un char effleuré, A travers les débris, le mien roule égaré ; Tandis que, les frappant de l'aiguillon sonore. Il sollicite au but ses coursiers qu'il implore. Pourquoi faut-il, hélas ! que son regard pieux Ait salué l'autel élevé pour les dieux? Il ne peut voira temps sa roue étincelante Heurter de cet autel la base chancelante ; Affaibli par la course et sa rapidité.

Le char, brisé, s'abat. Sous les rênes jeté,

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Oresle, en s'agllaat, se relève, retombe.

Et ses coursiers vainqueurs le traînent à la tombe.

D'Oreste, tout sang-lant, j'aperçois le péril ;

Mon bras retient le char : « Je suis vainqueur, dit-il,

« Mais le ciel ne veut pas qu'Electre me revoie.

« Allez dans mon Argos, mon espoir et ma joie,

« Lui remettre ma cendre... » Il soupire, et, ses yeux

Se souvenant d'Argos, dont ils cherchent les cieux.

Il mourut. Nous, chargés de ses ordres célestes,

Dans Argos, à sa sœur nous apportons ses restes.

J'en fais entre vos mains le dépôt solennel ;

Séchez ces pleurs amers, hommage fraternel.

Il périt et triomphe, et TElide, éplorée,

Porte encore le deuil du petit-fils d'Atrée.

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