‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 3 sur 64 · JULES DE RESSÉGUIER · texte numérisé non relu

JULES DE RESSÉGUIER

Quelques jours après, Guiraud recevait encore le billet suivant :

Lundi, 22 mars 1819.

«Prenez, mon ami, un airtriomphant etmodeste, inclinez noblement votre tête afin que je la couvre de lauriers.

« UExilé du ciel et l'Exilée de la France ont eu deux couronnes. Vous avez cueilli une violette et un souci dans le jardin de l'Académie. Voilà ce que vous avez obtenu. Je ne parle pas de ce que vous méritiez; je dirai seulement que nous ne méritions pas une poésie douce, brillante et légère comme celle que vous nous avez envoyée. Cependant, je vous en voudrais, si vous doutiez de mon jugement particulier ; je vous en voudrais bien davantage si vous doutiez de mon amitié

« JULES DE RESSÉGUIER (l). »

Enfin, le 7 mai 1819, le futur auteur des Ta-

(i) Lettre inédite.

bleaux et des Prismes poétiques adressait à Guiraud la très intéressante lettre que voici :

(( Mon ami, vous mettez de la grâce et de Tamabilité jusque dans les affaires. C'est, à mon avis, porter au plus haut point la perfectibilité de Tesprit humain. J'ai à vous entretenir d'un détail mercantile et à vous expliquer une chose que je ne comprends pas. Ma prétention est d'être clair. L'Académie vous doit deux fleurs qui lui coûtent 45o francs. Si vous voulez les fleurs, on vous les enverra : si vous en voulez la valeur intrinsèque, l'Académie retiendra la moitié de la façon et du contrôle, c'est-à-dire 87 fr. 5o pour la violette et 25fr. pour le souci. En un mot, et pour terminer un calcul qui offense la libéralité des Muses et faire cesser un discours qui a si peu de rapportavec votre poésie, faut-il que je reçoive et que je vous fasse passer par un mandat la somme de 887 fr. 10 ou que j'attende les deux brillantes couronnes qu'au nom de la Gloire on a demandées pour vous à Paris? Répondez, je suis à vos ordres.

« Lorsque j'aurai reçu vos bouteilles,je vous dirai ce qu'elles sauront m'inspirer. Je m'enivre d'avance de votre aimable attention et je vous promets de m'enivrer encore en votre honneur, en buvant à pleines coupes le vin de l'amitié.

« Rien de bien remarquable ici, depuis quinze jours, que votre départ et l'arrivée de M'"^ Boni de Gastellane. Soumet travaille et veut bien me mettre dans le secret de ses occupations.

« Adieu, mon cher Alexandre, faites des vers

l/| LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE

brillants, de la prose rêveuse. Ayez de la grâce, de Tesprit, quelquefois même du génie et toujours pour moi un peu d'amitié.

« JULES (l). »

On ne pouvait être plus aimable, et vraiment ces lettres de Rességuier valaient bien, avec un peu d'amitié, quelques bonnes bouteilles de blanquette de Limoux.

Dans le même temps, Soumet écrivait à Guiraud :

a Toulouse [avril 1819].

(( Je n'ai pas répondu de suite '\ ta dernière lettre, mon ami, parce que nous n'avions pas de renseignements positifs sur l'arrivée de Talma, elle est annoncée aujourd'hui pour le commencement du mois prochain, du 10 au i5, mais on assure que M*^^ George le précédera de quelques jours. Je ferai savoir à M. Pinaud (2) que lu le dispenses de la façon des fleurs, mais cela paraîtra bizarre parce que je ne pourrai pas en dire la raison. La phrase par laquelle tu m'annonces ta résolution est superbe. Et c'est une épigramme contre la cheminée du salon de papa. Au reste, mon ami, j'approuve beaucoup ta résolution et j'écrirai aujourd'hui même à M. Pinaud. Je t'envoie Thérèse Aiibert (3) par le courrier d'aujourd'hui. C'est un mauvais ouvrage, mais rempli d'admirables détails. Adieu, cher ami, tu feras très bien de ne pas atten-

(i) Lettre inédite.

(2) Secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux-Floraux.

(3j Koinan de Charles I^odier p£^^^ en 1819.

AVANT LE CÉNACLE. — LES DEUX ALEXANDRE l5

dre l'arrivée de Talma pour venir nous voir. Toutes mes heures sont libres pour Pelade (i). »

Nous parlerons de Talma tout à l'heure. Commençons par nous mettre en règle avec TAcadémie des Jeux-Floraux de Toulouse. A cette époque elle était aussi courtisée qu'au xvi'' siècle, après qu'elle eut décerné à Ronsard, en témoignage de son admiration pour ses Odes et ses Amours, la Minerve d'argent (2) que lui-même offrit ensuite respectueusement au roi Henri II. Lamartine, qui, dès 1810, avait songé à l'églantine ou à la violette pour un poème des Quatre âges (3), avait concouru, en 1819, avec Victor Hugo et l'abbé Gerbet, pour le lis d'or destiné à l'auteur de la meil leure ode sur le Rétablissement de la statue de Henri IV, mais ce prix extraordinaire avait été donné à l'unanimité des voix à Victor Hugo, dont les dix-sept ans, suivant l'expression de Soumet, (( ne trouvaient à Toulouse que des admirateurs, presque des incrédules (4) ». Et le jeune triompha-

(i) Tragédie deGuiraud dont il sera question plus loin.

(2) Sur celte Minerve d'argent, M. deGélsi, mainteneur des Jeux- Floraux, m'écrivait le i4 avril dernier, après avoir lu ce chapitre dans le Mercure de France : « Si elle fut votée, ce qui n'est pas douteux — deux délibérations de i554 à i555 en font loi —il n'est pas bien sûr qu'elle ait été achetée. Du moins on n'en trouve pas trace sur le livre des recettes et dépenses des Capitouls. Or, toutes les récompenses des Jeux-Floraux étaient alors payées sur les fonds communaux, et cette comptabilité était tenue avec beaucoup d'exactitude par nos anciens édiles sur les registres. Ces Gascons de Mainteneurs, qui votèrent quelques années plus tard une pareille Minerve à Maynard et ne la lui envoyèrent jamais, avaient-ils déjà joué le même tour à Ronsard?. .. » — Dans ces conditions, j'ai bien peur que Binet nous ait une fois de plus mal renseignés.

(3) Cf. la Correspondance de Lamartine, t. I, p. i43.

\f\) Lettre de Soumet à Victor Hugo, citée par Ed. Biré, dans Victor llufjo avant i83o^ p. 129.

l5 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE

leur, qui l'année suivante fut nommé maître es Jeux-Floraux, était si fier d'appartenir à « la seconde académie du Royaume » qu'il fit valoir ce titre pour être exempté du service militaire (i).

Je m'étais demandé bien des fois, n'en ayant vu aucune au Musée de la place Royale, ce que Victor Hugo pouvait bien avoir fait de ses fleurs d'or et d'argent de l'Académie de Toulouse, et depuis que j'avais lu, dans la correspondance de Rességuier et de Soumet, que les lauréats avaient le choix entre les fleurs et la somme d'argent qu'elles représentent, je le soupçonnais d'avoir opté comme Guiraud pour leur valeur intrinsèque. Je me trompais. En relisant naguère le livre de sa femme (2), j'ai vu que, dans la mansarde à deux compartiments qu'il habitait, en 18 19, rue du Dragon, n» 3o, avec son cousin Trébuchet, il avait accroché audessus de la cheminée de marbre de Sainte-Anne le lis d'or que lui avait décerné cette Académie. Preuve que, malgré sa pauvreté, il mettait en ce temps-là, comme son ami Soumet, l'honneur au-dessus de l'argent. — Oh ! non, ce n'est pas lui qui aurait fait des épigrammes sur les lis et les amarantes dont notre « grand Alexandre » avait décoré la cheminée de son père, et plus tard celle de son cabinet de travail. Tout au plus aurait-il souri de la plume d'aigle qui voisinait sur sa cheminée avec ces fleurs.

Quoi qu'il en soit, l'Académie des Jeux-Floraux

(i) Lettre de Victor Hugo à M. Pinaud, du ii décembre 1822. (2) Victor Hago raconté par un témoin de sa vie, t. II.

balança longtemps dans l'estime des poètes (i) le prestige de TAcadémie française, et voici en quels termes Emile Deschamps parlait de Tune et de Tautre dans la Muse française du i^'' septembre 1823 :

« C'est pourtant un beau spectacle que la salle de rinstitut le jour de la Saint-Louis. Voyez de ce côté, comme un faisceau de gloire, tout ce que la France, et par conséquent l'Europe, doit avoir de plus grands écrivains, de plus illustres savants, de plus habiles artistes; de Pautre, comme une corbeille de fleurs, un demi-cercle de femmes brillantes de grâces et de parures; au milieu, les jeunes vainqueurs dont la rougeur semble appeler le voile d'un laurier. Leurs mères sont là peut-être

(1) Il le faut bien pour que, du plus grand au plus petit, tous aient mis leur honneur ou leur amour-ropre à prendre part à ses concours annuels. J'ai relevé dans les recueils de l'Académie de Toulouse les noms des poètes du premier Cénacle qui furent couronnés entre 1819 et 1824- Les voici :

1819 : V. Hugo, Ode sur le rétablissement de la statue de Henri IV; les Vierges de Verdun; les Derniers bardes; — A. Guiraud, Ode à mon jeune ami; V Exilée de Hartwell (élégie); l'Hymen (élégie).

1820 : V. Hugo, Moïse sur le Nil (ode); le Jeune banni, Raymond à Emma (hcroïde) ; les Deux âges (idylle) ; — F. Durand (Durangel), le Génie (ode); M^n» Tastu, la Veillée de Noël.

1821: F. Holmondurand (Durangcl), le Jeune poète mourant (ode).

1822: Durand de Vrandaulmon (Durangcl), le Détachement de la Terre (ode) ; l'Adieu (ode); — M"» Tastu, A l'étoile delà Lyre (ode) ; — Saint- Valry, Prière d'un jeune poète à la Vierge (élégie).

1823: Saint- Valry, La Pérouse [ode); la Jeune malade {é\égie) ; — Durand- Vrandaulmon (Durangel), la Gloire (ode) ; Ode à Victor Hugo ; la Vieille France {ode) ; le Ruisseau (idylle); — Mme Tastu, le Dernier jour de l'année (élégie) ; le Retour à la chapelle {hymne) ; — Belmontet, Pierre l'Ermite {ode); les Petits orphelins (élégie); le Chien de l'aveugle (élégie); le Pèlerin (hymne).

1824 : Nestor de Lamarque, les Catacombes de Paris (élégie), la Pauvre Mère (élégie) : l'Ange des dernières amours (élégie).

l8 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE

qui attendent pour pleurer qu'on proclame le nom qui fait leur joie ; et tout à i'entour siègent les statues des grands hommes, comme des symboles d'immortalité. Cependant Tinfluence des spectateurs se presse sur les amphithéâtres et dans les tribunes suspendues. L'imagination s'épuise à rêver d'avance la pompe d'un .si doux triomphe. Mais l'heure approche, un murmure respectueux circule dans l'assemblée, un vaste silence lui succède, la salle entière écoute et regarde; une voix s'élève seule. . . On croirait que c'est la fête qui commence : hélas ! ce n'est qu'une séance qui s'ouvre. Quelque chose ^officiel dans Tair, des encriers et des programmes, quand on cherche des lyres et des parfums, enfin le je ne sais quoi académique, viennent déranger toutes les émotions et décolorer tous les rêves. Le triomphateur en est frappé lui-même; un froid inattendu le saisit sous ses palmes, et voilà le revers de sa médaille.

« C'est à Toulouse qu'il y a fête ! C'est aux Jeux- Floraux, avec le souvenir des trouvères, au milieu des brillants cortèges parmi les flirtes et les guirlandes, quand vient le jour de la moisson des amarantes d'or, et des beaux lys d'argent! On sent qu'une femme a passé par là, tant il y a de douceur dans cette gloire. La veille au soir, le blanc fantôme de Clémence Isaure est encore venu déposer son bouquet sur le seuil de sa chère Académie; c'est en son nom qu'on va en distribuer les fleurs aux jeunes poursuivants de la gaie-science ; et les poètes, amoureux de ces fleurs, semblent en parfumer leur

AVANT I.E CliNAGLE. —r LES DEUX ALEXANDRE IQ

poésie, et mêlent toujours une suave et noble harmonie aux chants les plus sévères, se ressouvenant sans doute que, dans les temps antiques, pour être bien accueilli des Muses, il fallait avoir sacrifié aux Grâces. »

Après avoir admiré comme il convient cet éloge de l'Académie de Toulouse, arrivons à Talma.

Il jouissait dans la cité palladienne d'une renommée que ne possédaient ni M^^*^ Duchesnois ni M^'^ George, ses glorieuses camarades. Chaque fois qu'il venait à Toulouse, il descendait au Grand- Soleil, où il occupait un appartement au rez-dechaussée, et il prenait plaisir à se concerter avec les députations de la jeunesse sur le choix des ouvrages et sur le nombre des représentations qu'il se proposait de donner durant son séjour. On aura une idée de l'enthousiasme de la population par les détails suivants que j'emprunte auxjournaux de l'époque. La salle, ouverte à 7 heures du matin, était pleine avant midi; les affaires étaient suspendues, les commis quittaient leurs bureaux, les clercs leurs études; on servait à dîner dans les loges et l'on y faisait de la musique jusqu'à la représentation. Indépendamment des trois rangs de gradins qu'on avait élevés des deux côtés du théâtre et qui interceptaient le passage des coulisses encombrées de monde, on avait pratiqué une grande quantité d'ouvertures dans la toile du fond où les curieux encadraient leurs têtes comme IdiCàssandredii Tableau parlant. Et après la représentation, Talma était reconduit à son hôtel parmi les vivats et les fleurs.

Un tel spectacle était bien fait pour monter la tête aux jeunes auteurs dramatiques qui nourrissaient l'espoir d'être joués un jourparTalma. Aussi Balmontet — qui était alors à Toulouse et devait en être expulsé quelque temps après par la police, pour avoir eu l'audace d'envoyer à l'Académie des Jeux- Floraux plusieurs pièces de vers en l'honneur de Napoléon, — s'empressa-t-il de composer un dithyrambe en l'honneur du grand tragédien (i). Il a même tenu à nous apprendre, afin que la postérité n'en ignorât, qu'il lui avait présenté ce dithyrambe le 26 mai 1819. J'en citerai deux ou trois passages à titre de curiosité :

0 Talma ! je l'ai vu : pareil au voyageur

Oui de l'Etna sondant le gouffre immense, Quand une mer de feu de sa bouché s'élance,

Et dans les airs promène sa fureur ; Immobile à la fois d'extase et de terreur, Il pâlit, il admire, il frémit en silence ;

Partout devant son œil rêveur Du Colosse de feu l'image est retracée. Et l'Etna tout entier s'attache à sa pensée. Ainsi, Talma, brûlant, impétueux, profond. Tu saisis nos regards d'une vive magie ;

Ainsi ta sublime énergie S'échappe en mots pressés et jaillit sur ton front.

Semblable à la poudre vivante Qui surgit et s'abat sur la crête d'un mont. D'un volcan dans ton sein, en prodige fécond.

Roule, sort la lave savante.

Et tombe sur nos cœurs palpitant d'épouvante.

0 Talma ! brûlant interprèle (i) Talma. Toulouse, imp. de Viesseux, 1819, in-8, de 8 p.

Des Muses de nos Immortels,

Reçois sur leurs divins aulels

Les lauriers sacrés du Poète;

Et, brisant la faux du trépas,

Sous leurs poétiques ombrages,

Traverse l'océan des âges.

Précédé des transports dont tu nous enivras. Vois-tu ces demi-Dieux ? Leur amitié te nomme ; Corneille, vieux foyer d'où sortit toute Rome, Racine, astre des vers aux rayons délicats ;

Ils t'ont dît leur grand homme ; Leur vœu reconnaissant t'appelle dans leurs bras.

Comme eux Ion âme rayonnante.

Au sein de TOlympe enchanté.

Ira de gloire étincelante,

Respirer l'immortalité ; Et ton nom, sur l'oubli remportant la victoire.

D'augustes palmes escorté.

Sur les ailes de la mémoire,

A travers la postérité Ton nom resplendissant promènera sa gloire.

Oh ! si ma muse adolescente.

Au feu de tes beautés allumant son ardeur, Pouvait, en le chantant sur sa lyre naissante.

S'associer à ta splendeur !

Rival de la sculpture,

A la race future Je t'enverrais armé du cœur de Manlius : Mais un juste respect au silence m'appelle.

Et le vainqueur de Darius Ne confiait ses traits qu'au seul i)inceau d'Appelle.

Le Irait final vaut toute la pièce, et je serais bien étonné qu'il n'eût pas valu au jeune poète les compliments de Soumet. Quant à celui-ci, il n'avait aucune raison d'emboucher la trompette en l'honneur de Talma, qu'il connaissait depuis longtemps. Il l'avait rencontré, vers la fm de l'Empire, dans

le salon de M^'^ Sophie Gay, lorsque tout Paris recitait son élégie de la Pauvre Fille, et c'est encouragé par lui qu^il avait laissé sur le chantier son poème épique de Jeanne d'Arc, pour aborder la scène. Mais quel souci que de lui plaire! Après avoir cherché dans l'histoire ancienne un sujet capable de lui fournir un rôle à sa taille, Soumet s'était arrêté à celui de Cléopâtrej qu'il avait attaqué aussitôt. Guiraud, mis au courant, avait suivi son exemple et choisi le sujet de Pelage. Malheureusement, ses fabriques de Limoux lui laissaient peu de loisirs. Il avait à peine écrit la moitié de sa tragédie que Soumet avait fait recevoir la sienne au Théâtre-Français, et c'est de sa lenteur qu'on le gourmandait, quand Talma arriva dans le Midi. Non que Soumet conseillât à Guiraud de profiter de cette occasion pour entretenir le tragédien desonouvrage.il eût été plutôtd'un avis contraire, mais il craignait qu'à traîner ainsi les choses en longueur Guiraud ne réservât à son Pelage le sort du Turniis de Michel Pichat, et c'est pour mieux le sermonner et lui faire honte qu'il le pressait de venir à Toulouse, sans attendre l'arrivée de Talma. « Toutes mes heures sont libres pour Pelage. » 0 le noble ami !

Sur ce voyage de Talma et sur Pelage, nous avons deux lettres de Soumet, datées de Toulouse, qui sont intéressantes à plus d'un titre :

Dans la première, il écrivait à Guiraud :

u Lundi [1819],

i( Je suis le monstre de l'ingratitude, mon cher

Guiraud, et ton aimable lettre a réveillé tous mes remords; ce silence a dû l'annoncer qu'il se passait en moi quelque chose d'extraordinaire, et en effet je mène depuis environ deux mois une vie fort sino'ulière, je me suis voué au culte des Muses, et comme La Tasse j'ai pris le titre de poète repentant. Je me suis sauvé dans l'inspiration des orages de mon cœur (i), comme l'aéronaute fuit dans les cieux les nuages qui embarrasseraient sa course; j'ai pris un sujet de poème épique, qui te fera trembler. Nous causerons de cela; nous avions perdu l'espoir de voir arriver Talma, et tu dois savoir qu'il y a eu même à ce sujet une espèce d'émeute au parterre. Je ne me consolais pas de ce contre-temps en songeant qu'il me priverait du plaisir de te voir. Enfin nous avons appris hier au

(i) De quoi pouvait-il bien se repentir et qu'est-ce qui le rendait SI malheureux? J'ai cherché et j'ai appris que la « dame de ses pensées » ne lui avait pas été positivement fidèle. Elle s'appelait M""" Blondel de la Rougerie et, s'il faut en croire les Mémoires d'Auger, elle « attestait par sa grdce que M. de Montalivet, le père, n'avait pu lui refuser, alors qu'il était ministre de l'Intérieur sous l'Empire, de faire un auditeur au Conseil d'Etat du poète Soumet, auteur de la charmante pièce de vers la Pauvre Fille, et conséquemment père de MP-^ d'Altenheim, connue depuis, — M'"« Blondel passant pour être sa marraine ».

Gabrielle Soumet était née le 17 mars i8i4. Tannée même, en effet, où parut la Pauvre fille. Or, Auger nous raconte qu'en 181 7 il fut présente à M^e Blondel par une amie commune qui, pour une raison secrète, voulait le faire réussir auprès de cette reine de salon et quil y parvint. « Ce fut pour nioi, dit-il, pendant une année, l'occupation constante d'une relation dont on se montra jaloux. W^" Blondel, créole piquante, avait une fille déjà grandelelte et un fils au collège. Son mari vivait à la Martinique. Sa maison était agréable, et je me liai chez elle avec Pichat, auteur d'une tragédie de Turnas et de la tragédie de Léonidas, jouée par Talma avec un grand succès. . . »

Cela n'était pas évidemment pour faire plaisir à Soumet, à supposer qu'en 1818 — car sur ce point je n'ai pas de lumière très précise — il fût encore en bons termes avec la marraine de sa fille.

soir à 1 1 heures que Talma venait d'arriver. Son projet était de se rendre de suite à Carcassonne, à cause des mauvais procédés de notre directeur. Mais une sérénade l'a désarmé, ou plutôt armé du poig-nard de Manlius qu'il doit jouer demain. Nous espérons qu'il s'arrêtera quelques jours, mais tu n'as pas un moment à perdre. »

(( Je t'embrasse.

« s [oUMET] (i). ))

Dans la seconde, il lui disait :

a Tu remues toutes mes blessures, mon cher ami,je ne sais quel mauvais génie m'a inspiré cette fatale lecture des Jeux-Floraux et l'impression de mon Chant de guerre (2) ; c'est le génie de l'amour-propre, le plus perfide de tous. Je te fis part dans le temps du peu de succès de ce morceau de poésie, et, depuis ce moment, les satires des Toulousains, la pitié de Jules (3), les réprimandes d'Emile (4) ne m'ontpas été épargnées. Tout le monde me renvoie à l'alphabet que ne savait pas mon héroïne et à ses moulons qui ne pouvaient lui avoir appris le langage que je luis fais tenir.

« Ainsi me voilà presque découragé, et Yinspiration brillante s'est couverte de ténèbres. J'en suis désolé. Talma ne s'arrête pointa Carcassonne, du moins il m'en donna l'assurance la dernière fois que je fus le voir; je le reverrai peut-être aujour-

(i) Lettre inédite.

(2) Ce Chant de guerre était un fragment de son poème épique sur Jeanne d'Arc.

(3) Jules de Ressôguier.

(4) Emile Deschamps.

d'hui et je t'instruirai de son départ, qui n'est pas aussi prochain que tu semblés le croire, nous espérons te voir arriver d'un jour à l'autre. Si tu m'en croyais, tu ne parlerais point à Talma de ton Pelage; c'est un homme qui se prévient, quelquefois sans raison, contre certains ouvrages; il ne te serait d'aucune utihté pour la lecture des Français, et il vaut mieux se présenter à lui avec une tragédie reçue avec transport qu'avec une tragédie à recevoir : penses-y. Il était parvenu à me décourager entièrement de Gléopâtre et je la fis recevoir aux Français en son absence; tu te souviens également de ce qui est arrivé à Pichald. Tout ceci doit rester entre nous...

« Il est bien ridicule que tu éternises comme tu le fais cette tragédie de Pelage. Veux-tu en faire un second Turnus? Si elle n'est pas terminée dans un mois, je ne t'en parlerai plus.

« Si tu as quelque chose à me dire pour me redonner un peu d'inspiration, ce sera ressusciter un mort.

I(( SOUMET (l). »

« Je ne t'en parlerai plus ! » Il aurait été bien en peine de tenir cet engagement, car, ayant conscience du talent dramatique de Guiraud, il s'était promis de le harceler tant qu'il n'aurait pas obtenu gain de cause (-2), et il ne savait qu'inventer pour vaincre sa paresse.

(1) Lettre inédite.

(2) Malade, il oubliait ses maux pour s'occuper de la tragédie de son ami :

« J'attendais les deux derniers actes de Pelage, lui mandait-il un

Nous avons vu que Guiraud avait été couronné deux fois à l'Académie des Jeux-Floraux. Le plus heureux des deux amis fut certainement Soumet. Non seulement il fit l'éloge du poète-lauréat dans le premier journal de Toulouse, mais il mit en mouvement tous leurs amis de Paris, à commencer par Emile Deschamps, à qui il recommanda d'une manière toute spéciale de s'occuper des petits ouvrages de Guiraud, à l'exclusion des siens. Or, pendant ce temps-là, Guiraud faisait le mort ou la "sourde oreille.

(( Quel est cet ingrat silence? lui écrivait Soumet... Tu n'as donc pas reçu V Ami du /?o/(i)?Je t'en ai pourtant envoyé quatre exemplaires joints à trois exemplaires des Jeux-Floraux. C'est Jules (2) et moi qui avions fait ton article dans ce journal, et je pensais que tu me reconnaîtrais à la muse Israélite (3) et à la manière dont je fais l'éloge de

jour; lu me les avais annonces et j'espère qu'ils ne sont pas restés dans la grotte de Caragonda : fais un nouvel effort et envoie-lesmoi. J'ai bien souffert depuis ma dernière lettre, horriblement souffert, et je t'écris la tête grosse de l'opium que j'ai pris hier au soir; c'est une singulière chose que l'opium, il ne m'a pas fait dormir, mais il m'a fait éprouver des choses qui valent mieux que le sommeil ; je suis au moment de faire raser ma tête, et on doit à deux heures me couronner la nuque de six sangsues qui n'ont pas sans doute été nourries dans la fontaine des Muses.

« Adieu, mon cher Guiraud, j'ai fait ta commission auprès de Hugo, mais le cabriolet n'était pas encore acheté. . . Envoie-moi les deux derniers actes de Pelage ; il y a beaucoup à reprendre dans les trois premiers, mais j'atlends les autres. »

(i) Journal de Toulouse.

(2) Jules de Rességuier.

(3) Pourquoi ? il y a là quelque chose qui m'échappe. J'ai eu la curiosité de consulter VAmi du Roi^ et voici ce que j'y ai trouvé concernant les couronnes de Guiraud, à la date du 7 mai i8iç) :

« C'est un jeune poète de nos contrées, ^I. Alexandre Guiraud, déjà couronné pour une ode fraîche et si brillante de poésie, qui a

mes amis ; je ne peux pas imag^iner ce qui t'a empêché de m'en remercier. J'ai écrit pour toi à Paris. J'ai envoyé à notre ami Emile un exemplaire du recueil, en lui prescrivant de voirLatouche pour le Journal des Débats^ Goffinières pour le Jour' nal de Paris et les Annales, et Janin pour les Champenoises. Je lui ai surtout recommandé qu'il ne s'avisât pas de faire faire l'éloge de mon chant de guerre de Jeanne d'Arc, et que c'était de tes seuls ouvrages qu'il fallait s'occuper.

« Je recevrai par un très prochain courrier la réponse d'Emile, et je te la ferai parvenir.

« Il m'a rendu compte de la représentation de Jeanne d'Arc (i), tragédie d'un écolier de sixième, il me promet très prochainement les Elégies d'André Ghénier, dont Latouche est l'éditeur.

« Nous avons reçu la caisse de vin que tu nous avais annoncée; si papa n'avait pas été absent pour sa tournée, il se serait empressé de t'en remercier.

« M. Ferrary, qui est ici avec son aimable famille, m'a lu hier un acte d'une comédie intitulée l'Ancien et le nouveau régime, »

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