SOUMET
acquitté la dette delà pitié, en prêtant à l'auguste exilée d'Hartwell des accents pleins de tristesse. »
Ici un fragment de l'ode suivi de ces réflexions : ft Ces vers respirent une mélodie délicieuse, et, en écoutant les plaintes de la fille de nos rois, on croit entendre les regrets de la muse israélite lorsqu'elle soupirait en l'absence de la patrie et, loin du Jourdain, susfiendait au saule du fleuve étranger une lyre toute baignée de armes, »
{i) Jeanne d'Arc à Rouen, tragédie en 5 actes, de d'Avrigny, représentée le 4 mai 1819.
(2) Lettre inédite.
Cette lettre et les précédentes nous apprendraient que les relations de Soumet avec Emile Deschamps dataient d'assez loin, si nous ne le savions déjà par une pièce de vers fameuse, où le second s'exprime ainsi sur le compte du premier :
Un jour (étais-je enfant !) j'appris, non sans terreur,
Qu'Alexandre Soumet lui-même, le poète
Dont les vers, au collèg-e, avaient tourné ma tête.
Désertait son Toulouse, et, dans notre maison
Précisément venait passer une saison!
Tout m.on corps de quinze ans, devant cette nouvelle
Trembla, comme Psyché, quand l'amour se révèle;
Et j'attendis muet, et dans le saint effroi
D'un vassal averti de l'approche du roi.
Mon front rougit ensemble et d'org-ueil et de honte.
C'est que, dès mon enfance et ?ans m'en rendre compte.
J'écoutais dans les airs un invisible chœur.
Et je souffrais d'un feu de poésie au cœur;
C'est qu'une voix intime, oracle sans parole,
M'avait juré souvent que ma tête si folle,
Si rebelle à tout joug, se courberait plus tard
Devant la majesté du g-énie et de l'art.
« Tout mon corps de quinze ans! » Cela nous reporterait à l'année 1806, puisque Emile Deschamps était né à Bourges le 20 février 1791. Mais sa rencontre avec Soumet était évidemment postérieure à cette date. Soumet n'ayant rien fait encore qui fût capable de lui tourner la tête au collège. Je vois d'ailleurs dans la même pièce que Soumet,
Dieu lui-même, jetait d'une voix énergique Ses défis glorieux à la muse tragique I
Or, je ne sache pas qu'il se soit occupé de théâtre avant 181 6 ou 181 7. Il y a donc contradiction
AVANl LE CÉNAGLK. — LES DEUX ALEXANDRE 2Ç)
dans le récit d'Emile Deschamps. Mais il est certain que leur intimité était très grande à cette époque. Je trouve le nom d'Emile — tout court — dans des lettres de Soumet de 1817, et je lis dans une autre, écrite par le même à Guiraud,en 1818 : « Ni Latouche, ni Emile Deschamps ne se trouvent à Toulouse (i). Emile t'enverra un exemplaire de sa comédie (2) et je tâcherai de me procurer le Roi des Aulnes (3) pour te le faire passer.
Qui passe donc si lard à travers la vallée (4) ?
Après avoir été séparés pendant près de dixhuit mois — le temps que Soumet demeura à Toulouse— les deux amis se réunirent à Paris au commencement de 1820, et loin d'y perdre, Guiraud ne fit qu'y gagner, les absents avec Soumet n'ayant jamais tort. Soumet avait emporté avec lui le manuscrit de Pelage (5). Son premier soin fut
(i) Il voulait parler de leurs ouvrages.
(2) Un Tour défaveur, représenté le 28 novembre 1818.
(3) Ballade de Gœthe, mise eu vers français par Henri de Latouche.
(4) Vers du Roi des Aulnes. — Lettre inédile.
(5) Il lui écrivait à sou sujet, quelques jours avant de partir pour Paris :
« Toulouse.
« J'aime qu'on s'exécute, mon cher ami, et qu'on s'arme d'une noble indignation contre ses parents, je ne savais que penser de ton silence, et j'étais à me demander si tu passais ton temps dans le boudoir de les maîtresses ou parmi les rochers de ton héros. Enfin, la tragédie est terminée et mes remontrances avec elle; ton sujet est superbe; je le racontais hier à déjeuner à papa et à M. Perier et tu ne saurais croire l'effet que produisait ce simple récit. Surtout la leçon du parricide, mais je racontais le .^« acte comme je le comprends, et peut-être as-tu voulu en faire à ta tête. Enfin, nous ver-
3o LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
de le faire recevoir à la Comédie-Française, et ce ne fut pas sa faute s'il eut, comme il le craignait, le sort de Turniis .
Il écrivait à Guiraud le 20 décembre 1820.
ce Auteuil.
«...Tu auras vu par les journaux que Pichald n'est pas joué pour le bénéfice de Michot. J'ai tout de suite songé à Pelage et j'ai fait le voyage de Paris pour prendre des informations. Il paraît que plusieurs auteurs, et principalement Arnault, se sont plaints de voir passer une pièce reçue depuis si peu de temps au théâtre et ont engagé les comédiens à se dédire de la parole donnée à Pichald. Je n'ai pas cru, d'après ces nouvelles, devoir faire aucune démarche pour toi; je n'ai pas non plus beaucoup d'espérance pour moi-même. D'un côté la paresse de Talma et de l'autre la pièce de Janin me tiennent en échec. Lorsque Saiil sera terminé, je me déciderai, je crois, à la présenter au Second-
rons, je suis bien loin, mon ami, de te prescrire les formes antiques dans le sujet de Pelage, et je ne te rappelais le théâtre que pour en revenir aux observations que je t'avais faites sur ton second acte qui m'a semblé manquer de lucidité. Je te prédis un très grand succès de cette pièce, et tu sais que je ne t'ai pas trompé quand tu m'as envoyé tes pièces de concours. Les Champenoises manquent depuis quelques numéros chez Franel, attendu qu'il est mort, ce qui a dû nécessairement mettre un peu moins d'activité dans sa correspondance avec Paris. ,\u reste, tu n'y trouverais rien qui intéressât ni ta curiosité, ni ton amour-propre que tu ne connaisses déjà. Janin, en rendant compte de la séance, annonça pour un de ses prochains numéros deux pièces de vers remplis de charme, de M. Alexandre Guiraud, et elles ont paru successivement dans sa feuille. J'oubliais de te dire qu'en racontant ta tragédie j'ai été frappé de TelTet surprenant de ta première scène, ce genre de début est de la plus grande beauté. L'homme qui a poussé le plus loin le pathétique du dialogue, c'est Ducis, qu'en penses-tu ?
« [soumet]. »
AVANT LE CENACLE. LES DEUX ALEXANDRE 3l
Théâtre. J'ai fait à Oreste (i) de grands changements. J'ai su par Emile que tu travaillais toujours aux Machabées{2). Point de précipitation; des vers simples et la plus grande pureté du style; le vers, de Pichald est toujours une ligne droite. Je te recommande également de donner tous tes soins à la dernière situation du 5^ acte. Tu sais que je te Tai toujours signalée comme un écueil.
« Ma vie est assez triste, mon ami; l'hyver et la solitude d'Auteuil soni des muses sans inspiration; mais la santé de mon père et toutes ses forces morales sont revenues, et cela me console du reste I
(( Tous nos amis te disent mille choses. Je suis allé l'autre jour passer la soirée chez Emile, où je les ai tous rencontrés.
(( Je t'embrasse, « s[oumet] (3). »
De qui donc Soumet parlait-il en écrivant à Guiraud qu*il les avait tous rencontrés chez Emile? — Il parlait d'abord de Victor Hugo, qui ne jurait que par lui, depuis surtout que lui. Soumet, collaborait au Conservateur littéraire, — d'Alfred de Vigny, qui avait déjà publié le Bal et composé le Somnambule, — de Jules Lefèvre, de Saint-Valry, de Latouche, voire de Sophie Gay, qui ne dédaignait pas de produire Delphine dans le salon d'Emile Deschamps.
(î) C'était le premier titre que Soumet avait dopnç ù sa tragr'die 4e Clijtemnestre.
(2) Orthographe de la brochure Guiraud.
(3j Lettre inédite.
Justement elle habitait alors rue Neuve-Saint- Augustin, n^ 12, à deux pas de l'hôtel de Richelieu, où descendaient Lamartine et Guiraud, quand ils venaient à Paris. Et nous allons voir par sa correspondance quel intérêt elle portait aux ouvrages dramatiques des deux Alexandre.
Elle écrivait à Guiraud le 17 février 1821 :
« Vous devez bien penser, mon aimable poète, qu'il a fallu que je fusse tristement occupée, pour rester si long-temps sans me rappeler à votre souvenir, sans vous remercier de ce vin pétillant qui vous attend à Villiers (i). Mais, hélas! bien loin de le boire en riant avec nos amis, nous avons revêtu des habits de deuil, et la mort de ma belle-sœur (2) est venue changer en regrets tous les plaisirs que nous nous promettions cet hiver.
(( Entièrement consacrée aux soins qui précèdent et suivent un si triste événement, je n'ai pu me livrer à ceux qui me plaisent tant, et c'est pourquoi vous n'avez pas eu plus tôt ma réponse. Cette mort, quoique fort prévue, et presque désirée comme étant l'unique terme du supplice de la malade, ne m'a pas moins plongée dans de fort sombres méditations, mais je vous en fais grâce et ne veux vous parler que de ma nouvelle passion: vous avez droit à la confidence, car vous êtes un peu complice de mon exaltation. Tout cela ne vous apprend-il pas que j'ai vu, que j'ai causé avec
(i) Villiers-sur-Or^e, où elle avait une maison de campagne.
(2) Marie Gay, mère d'Hortense Allart de Mérilens. Voir noire livre sur Hortense, i vol. in-S», librairie du Mercure de France, 1Q08.
Soumet, et que son auréole poétique a tellement enchanté mon imagination que je crois rêver en me rappelant ses paroles. Parlez-moi un peu de ses défauts, j'ai besoin de les savoir d'un ami, pour me garantir de la folie de le supposer parfait.
(( C'est mardi prochain qu'on lit au Comité sa C/i/femnestre ; je suis invitée à l'entendre, et je m'en promets un grand plaisir. J'ai déjà disposé Talma à partager mon admiration pour l'ouvrage et je l'ai si bien vanté qu'il est loin de se douter que je n'en connais pas un vers. Ma confiance en ce genre ne me trompe jamais. L'auteur de la Pauvre fille ne peut manquer le rôle d'une mère. A propos de mère, celle des Machabées est-elle achevée?
« Nous vous attendons le mois prochain avec toute cette famille infortunée. Venez au secours de ce pauvre Théâtre-Français qui menace ruine malgré les talents de MM. Viennet, Roger et compagnie. Si l'ami Pichald se pressait davantage, il aurait déjà mis en fuite tous ces Mèdes avec son Léonidas, mais il marche trop lentement à la gloire; venez le stimuler un peu et lui donner l'exemple du succès. On nous annonce pour aprèsdemain à rOdéon un Baudouin détestable et au Théâtre-Français une Zénobie dans le même goût. Le public en fera justice. Il vient d'être fort aimable pour la reprise de Pomenars (i) et, sans la rivalité des acteurs entre eux, on pouvait espérer captiver le bon public qui ne demande qu'à s'amu-
{i) Le Marquis de Pomenars avait été joué pour la première fois au Ïhéàtre-Français, le 18 décembre i8ig.
ser. Mais c'est à qui s'ennuiera le plus. Ce siècle-ci n'offre d'union qu'entre les jeunes auteurs. « A revoir, mille et mille amitiés.
« SOPHIE GAY (i). »
Quelque temps après, Soumet écrivait à Gui-
raud :
« L'article de ta lettre, mon cher ami, dans laquelle tu nous annonces ta prochaine arrivée, a
(i) Lettre inédite. Quelques jours auparavant, Guiraud écrivait à Mit"= Sophie Gay :
« Que je vous sais ^ré. Madame^ d'attendre naon arrivée pour voire triomphe aux Français ! mais j'ai bien peur que le comité de la Comédie soit de moitié dans ce procédé charmant, et que je sois obligé de partager ma reconnaissance entre vous et lui. Ce pauvre comité qui retarde votre succès est le même qui a écoulé froidement Saiil et reçu par acclamation Mathilde^ Adraste et Faliero. Je n'ose plus me fâcher maintenant de ce qu'il trouva dans le temps Pelage ressemblant à Zaïre et à Louis XL II m'a donné depuis bien plus de consolations q l'il ne m'en devait, par ses injustices quotidiennes. La dernière envers notre bon Alexandre est désolante pour tout ce qu'il y a d'un peu poétique à Paris. Que fcra-t-il de son possédé, tant que Talma sera au théâtre? Je vais bien me féliciter d'être passé à TOdéon. et je voudrais bien, si Victor y rentrait, que Pichald et Soumet s'y établissent aussi. 11 paraît d'ailleurs que, de toutes façons, cette année, c'est le tour du faubourg Saint-Germain.
« Si je pouvais vous en vouloir un moment, je vous gronderais de m'avoir fait passer trop tard un billet de M. Bellisle qui était fort important.
« On nous parle tant ici de malades et de mourants qu'on a monté de nouveau mon esprit sur le ton élégiaque, malgré que le beau climat que j'habite soit aussi riant qu'au mois de juin, et n'ait pas eu un seul jour mélancolique depuis mon arrivée. Me permettez-vous d'adresser ma Femme malade à la musc élégiaque de Villiers? .le lui avais promis une scène de Misaël,et je lui envoie une élégie que je ne lui avais pas promise. C'est ainsi que la chose s'est arrangée toute seule....
« Adieu, Madame, je vais écrire à mon directeur. Je martyriserai ce pauvre M. Genty jusqu'à ce qu'il mette ma Martyre en scène. J'arrange en attendant tout ce quia besoin d'être retouché. Je veux livrer ma pièce aux sifflets le plus promptement qu'il me sera possible. Heureusement que M"« George est un peu taillée en Atlas et qu'elle sera de force à la soutenir (a). »
(«) Lettre inédite comnuirxiquée par Matl. Léonce Détroyat,
été reçue avec une grande joie de tous nos amis et de M"« Duchesnois, de M"^^ Ancelot et de M"^^ Gay, etc.. Cette dernière aurait bien voulu t'avoir pour témoin du succès qu'elle doit obtenir dans son joli opéra du Maître de Chapelle, dont Paër a fait la musique; je suis allé hier la voir, souffrant et découragé, elle a entendu quelques scènes de Saûl et te dire l'impression qu'elles ont produite sur elle est impossible; c'est une sensitive poétique que celte femme-là; elle m'ordonne de m'enfermer de travailler, de faire jouer Saûl k la place de Çlytemnestre et j'y suis presque décidé. Nous avons beaucoup parlé de tes Machabées ; nous ne concevons pas comment deux mois ont pu te suffire pour ce grand travail. Tu sais ce que je pense de ce divin sujet, mais nous serons difficiles sur l'exécution; tu me dis que ton séjour à Paris sera court, mais ne penses-tu pas avoir besoin de corriger ta pièce? Latouche est tout disposé à applaudir et à admirer, il rit beaucoup de l'effroi qu'il t'inspire et il rend à ton talent toute la justice qui lui est due. Je te plains sincèrement de toutes tes tracasseries d'affaires ; je crains que tu n'aies beaucoup perdu à tous ces arrangements, et la Muse ne console pas de tout. J'attends le mois de mai avec impatience, c'est l'époque où le sort de ma pièce sera fixé. Pour ce qui me concerne, je n'ai voulu faire depuis ton départ aucune démarche, un succès tragique décidera de tout. Une représentation ne peut pas être reculée plus loin que du vingt au vingt-cinq septembre.
(( Adieu, mon cher ami, songe sérieusement à mon observation sur les Machabées et arrange-toi pour pouvoir les corriger à ton arrivée à Paris; j'ai été obligé de refaire ma Clytemnestre en entier.
« Adieu I
« SOUMET (l). »
Nous apprenons ainsi que Clytemnestre avait été reçue à correction. D'où le découragement de Soumet. Cependant, du moment qu'il s'était cru obligé de refaire cette pièce presque en entier, je ne conçois pas qu'il ait suivi le conseil de Sophie Gay et qu'il se soit mis en tête de faire jouer Saûl à sa place. C'est surtout à la Comédie-Française qu'il ne faut pas courir deux lièvres à la fois. Pour avoir méconnu la véritc de ce proverbe, Soumet ne fut pas plus heureux avec SaiïL
Il écrivait à Guiraud, le 27 novembre 182 1 (2) : « Quoique j'eusse appris, mon cher ami, que M. Genty venait de t'écrire depuis peu de jours, je n'ai pas voulu laisser passer un plus long temps sans m'informer positivement avec lui de tout ce qui concerne ta prochaine représentation. Tout semble annoncer qu'elle aura lieu avant celle de M. Bis (3), et on sollicite pour cela, du ministre, un tour de faveur. M'^« George est trop intéressée à jouer le rôle de Salomé pour ne pas employer dans
(i) Lettre inédite.
(3) Les lettres qui précèdent étaient toutes adressées à « M. Alexandre Guiraud, négociant à Limoux ». Celle-ci était adressée à M. Guiraud (Alexandre), homme de lettres à Limoux.
(3i M. Bis (Hippolyte)est l'auteur d'une tragédie d'^////a,qui fut représentée en second Théâtre-Français, le 26 avril 1822.
cette circonstance tout son crédit, mais voici la difficulté qui s élève. Joanny, dans le Paria de Lavigne (i), a été obligé d^apprendre un rôle de 760 vers, il en joue un presque aussi long* dans la pièce de M. Bis, et si ta pièce est intercalée entre les deux tragédies, M. Genlj craint, à ce qu'il m'a dit, que Joanny, malgré sa bonne volonté, ne puisse jouer ton rôle. Tu sais que Vicior n'est plus au théâtre, et j'ai cru pouvoir déclarer à M. Genty que lu ne consentirais, à quelque prix que ce soit, à être joué, s'il le fallait passer à la fois de Joanny et de Victor. Je l'ai prévenu de prendre ses mesures en conséquence.
(( Tu dois te souvenir que je l'ai souvent parlé de Victor, comme plus propre que Joanny luimême à jouer tes Machabées, mais c'est à toi seul à décider et tu ne dois pas perdre un moment pour faire connaître à M. Genty tes intentions positives. Sans la rivalité de Duchesnois et de George, je serais allé voir cette dernière (2).
« Voici une lettre de M. Bellisle relative à l'affaire dont tu me parlais dans ta dernière lettre.
« M"^^ Gay toujours charmante, mais un peu préoccupée de son prochain succès, l'avait égarée, et c'est la cause du relard.
« Quant à moi, mon cher ami, j'ai été abreuvé f.de tous les dégoûls imaginables. Après un mois de
[\) Le Paria ^ de Casimir Dclavigne, fut représenté à l'Odéon le 1" décembre 1821.
(2) Sur cette rivalité fameuse, nous avons une curieuse letlre (inédite) de Taima à Ducis, datée de Dresde, du 3 juillet i8i3. Nous la publions plus loin, p. 3i8.
guerre ouverte avec la Comédie-Française, un arrang-ement avait été conclu à mes dépens et l'on avait décidé que. l'on jouerait Sylla (i) au i5 décembre. Régulas (2) au i5 janvier et Saûl au i5 février. Le ministre avait demandé un rapport sur ma réclamation, et M. de la Ferté avait engagé sa parole à faire maintenir cette dernière décision. J'ai en conséquence lu SaiU avant-hier au Comité rassemblé. Le second acte venait de finir au milieu de toutes les approbations, lorsque Talma, qui avait paru dormir jusqu'à ce moment^ s'est levé, pour déclarer qu'il ne jouerait jamais un pareil rôle, et tout le reste de la pièce jusqu'au 5^ acte a été écouté avec une défaveur désolante. Le 5° acte Ta relevée etelle a été reçue presque à l'unanimité, mais je suis décidé à la retirer et à faire jouer Clytemnestre. Talma est indigné qu'on y parle du Mont Gibboï.
« Je t'embrasse ainsi que Victor, qui est près de moi.
« s [ou3iet] (3). »
(( Sakland a été joué sans réussir ni tomber, aucun mélodrame du boulevard ne nous a paru aussi misérable. »
Décidément Talma n'aimait pas le rôle de Saûl, quoique Lamartine le soupçonnât d'être « fataliste comme Saûl et lui (4) ». — Deux ans auparavant,
(i) Tragédie de M. de Jouy, représentée le 27 décembre iSar.
(2) Tragédie de Lucien Arnault, représentée le 5 juin 1822.
(3) Lettre inédite.
(4) Correspondance de Lamartine, t. î, p, 338.
AVANT LE CÉNACLE. LES DEUX ALEXANDRE Sq
le futur auteur des Méditations poétiques, tout en travaillant ainsi que Soumet à un poème épique, avait eu l'idée, lui aussi, de faire une tragédie de Saiil — ce qui laisserait supposer qu'à de certains moments certains sujets d'imagination, comme certaines maladies, sont dans l'air — et il avait fait tout exprès le voyage de Mâcon à Paris pour lire son ouvrage à Talma. Mais le grand tragédien, après avoir été « dans l'enthousiasme des vers, du style, des beaux effets produits par la façon dont la pièce était conçue », après avoir reconnu qu'il y avait « une tragédie là-dedans » et répété vingt fois que « c'étaient les plus beaux vers qu'on lui eût lus^ que Saûl éidî\i fort au-dessus du Moïse de Chateaubriand », Talma avait déclaré à Lamartine que sa pièce « n'était pas jouable aux Frari' çais (i) ».
11 y aurait une intéressante étude à faire sur le Saûl de Lamartine comparé à celui d'Alfieri et à celui de Soumet, mais elle donnerait lieu à des développements dont la longueur dépasserait le cadre de ce chapitre. Disons seulement que Talma, tout prévenu qu'il était contre le sujet de Saûl, avait [été à bon droit choqué du nombre et de rimporlance des scènes lyriques de cet ouvrage. Lamartine avait beau lui répondre que c'était « le plus beau », je doute que l'opinion publique lui eût donné raison, en 1820. Certes, il voyait juste, quand il écrivait à son ami de Virieu : « Une tragédie maintenant doit être une idée forte en action,
(î) Correspondance de Lamartine, t. I, p. 344.
4o LE CÉXA.CLE DE L\ MUSE FRANÇAISE
et neuve s'il se peut, et les ressorts doivent être plus serrés, plus forts, plus pittoresques. Il faut du Shakespeare écrit par Racine, comme tu dis, ou bien il ne faut rien du tout (r). » Mais jusqu'à la représentation d'Othello, traduit par Vigny, on se contentait, au théâtre, du Shakespeare écrit par Ducis, et nous avons vu que, pour Soumet luimême, Ducis était a l'homme qui avait poussé le plus loin le pathétique du dialogue >;.
Soumet n'avait aucune audace. Avec son tempéramentdramatique et la langue ferme qu'il parlait, il aurait pu, s'il l'avait voulu, rien qu'en s'inspirant de la poétique d'André Chénier, inaugurer au théâtre le vers romantique dont l'enjambement et la césure inégale conviennent si bien à la scène. Il se borna à cultiver la rime riche dont elle n'a que faire. S'il faut en croire le récit de Victor Hugo raconté (2), Soumet avait fait ce vers dans sa Clytemnestre :
Quelle hospitalité funeste je te rends!
Et il hésitait à le laisser dire.
— Pourquoi? lui demandait Victor Hugo.
— N'êtes-vous pas effrayé, répondait Soumet, de cette épithète qui enjambe l'hémistiche?
— Ah! bien, dit Victor Hugo, je leur ferai faire d'autres enjambées (3).
(i) Correspondance de Lamartine, t. I, p. Sig.
(2)T. II, p.444.
(3) J'ai peine à croire qu'en 1821 ou 1822 Victor Hugo ait tenu ce langage à Soumet, car à cette époque il était aussi timide que lui, et ce n'est guère qu'à partir de 1827 qu'il fit faire de réelles enjambées à son vers. Cf. à cet égard ses articles sur André Chénier dans le Conservateur littéraire.
AVANT LK CîÎNAGLE. LES DEUX ALEXANDRE l\l
Soumet s'en alla un peu rassuré, mais bientôt sa terreur lui revint et il fit dire à Talma :
Quelle hospitalité, Pylade, je te rends !
Et voilà pourquoi le vers de Soumet, malgré certaines velléités romantiques, reste bel et bien classique, et pourquoi, par une sorte d'anachronisme à rebours, il se rapproche beaucoup moins de celui de Victor Hugo, seconde manière, que de celui de Leconte de Lisle, dont il a à la fois la beauté plastique et la froideur marmoréenne.
Après avoir vu jouer la MarieStuart de Lebrun, Soumet écrivait à Guiraud :
« Celte tragédie manque entièrement de grandeur. Je pense que c'est une bonne fortune de trouver pour une tragédie un sujet qui au besoin fournirait un poème épique, on a du moins de quoi s'étendre, et il est à remarquer que la plupart des sujetsantiques,lels que Prométhée, les Perses, etc., etc., et même Athalie, ont un aspect épique qui manque à nos sujets modernes. Les Machabées sont dans ce genre. Tu me dis que les réflexions philosophiques t'ont ressaisi; je ne crois pas qu'il existe d'autre philosophie pour notre vieille Europe que la religion chrétienne. M. de Lamartine est un géant et vous êtes des polissons littéraires de l'avoir méconnu. Lebrun n'a pas osé se servir toujours de l'expression de l'original ; dans sa tragédie, il a paraphrasé ces quatre vers si touchants :
Anna, prends ce mouchoir, ^age de ma tendresse, Je l'ai brodé pour toi dans mes jours de tristesse.
C'est le présent de mort, le présent des adieux I Tes mains sur l'échafaud en couvriront mes yeux,
« Je me suis rappelé ces anciens vers de mon imitation en voyant la sienne; peut-être faudrait-il « prends ce tissu », mais mouchoir est bien plus triste (i). »
Il aurait pu ajouter que c'était le mot propre. Mais en ce temps-là on avait une prédilection marquée pour la périphrase, et, tout géant qu'il était aux yeux de Soumet, Lamartine reculait le premier devant le mot propre, quand il exprimait un objet tant soit peu vulgaire. C'est Vigny qui eut Thonneur de l'introduire au théâtre dans sa traduction d'Othello.
Cependant Guiraud était venu à Paris surveiller les répétitions de ses Machabées qui, de la Comédie-Française, étaient passés en même temps que Saûl au théâtre de TOdcon (2).
(1) Lettre inédite du 5 juillet iS-ïo.
(3) Guiraud ne s'était pas contenté de soumettre sa tragédie à Soumet, il en avait également communiqué le manuscrit à Victor Hugo, comme en témoigne la lettre suivante que lui adressait le poète des Odes et Ballades, sous la date du 1" octobre 1821 :
« Emile [Oeschamps] m'écrivait hier, mon cher Guiraud, que votre tragédie ne ferait jamais le supplice que des envieux. Je me range non parmi les envieux, mais parmi les jaloux d'un si beau talent. Je ne saurais vous dire combien de plaisir m'a fait éprouver votre Martyre.
« Je vous renvoie à regret ce bel ouvrage ; je voudrais le revoir pour le relire; j'y découvrirais sans doute encore de nouvelles beautés. Cependant, je ne crois pas en vérité que ce soit possible. Adieu. Gaspard de Pons, qui vous a lu et admiré avec moi, désire vous en dire quelç}ues mots et je le garde pour la bonne bouche; il achèvera ce billet.
« Bon voyage. Ennuyez-vous bien là-bas pour revenir bien viteet n'oubliez i)as votre ami de la rue Mézières, no 10, qui attend une lettre de vous huit jours après votre départ.