XII. JULES DE RESSÉGUIER
J'ai dit que Jules de Resség-ciier remplit dans l'histoire du premier Romantisme un rôle analogue, avec moins d'éclat, à celui d'Emile Deschamps dans le Cénacle de la Muse française.
Il fut, en effet, à partir de 1819, le mandataire officieux de la jeune école poétique auprès de l'Académie des Jeux-floraux dont il était mainteneur depuis 18 18, et les trois quarts des lauréats de cette académie lui durent leurs couronnes. Avec un talent délicat des plus disting-ués qu'augmentait encore aux yeux du monde le prestige de la richesse, il s'effaça modestement devant ceux qu'il regardait comme ses maîtres, devant le jeune Hugo, comme devant Guiraud et Soumet, et il mit toute son ambition et tout son pouvoir à servir leurs amis devenus les siens (i). On peut ouvrir son recueil
(i) J'ai publié plus haut quelques-unes de ses lettres à Guiraud ; en voici une autre égalemeut inédile, qui le fait mieux connaître; elle fut écrite en 182.4, quand parurent les Poèmes et chants élégiaques.
« Petite Maison, le 24 mai.
« Cher Alexandre, votre lettre m'annonce votre livre pour le lendeuîdin, et voilà quatre fois que lendemain et surlendemain arrivent; mais votre livre n'arrive pas. 11 a cependant l'élan avec Iequ(.l vous l'avez lancé, l'impatience avec lequel je l'attends, les ailes de la Foi et du Génie... On doit aisément aller bien vite, bien loin, et bien haut quand on a tout cela. J'attends donc ; je recevrai, je lirai, et j'écrirai, si vous le permettez, dans un de nos journaux quelques
des Tableaux poétiques qu'il publia en 1828, on n'y trouvera que des louanges à leur adresse. Toutes les épigraphes de ses pièces sont empruntées aux camarades du Cénacle, aux plus humbles comme aux plus glorieux, et le morceau d'ouverture est un dithyrambe en l'honneur de « notre grand Alexandre ». Il embrasse toute sa vie littéraire depuis le poème de rincrédulilé jusqu'à la tragédie de Jeanne (TArc.yQix extrais les vers suivants :
Sur ces bords où du soir la brise esl parfumée, Où d'un soleil plus beau la terre est plus aimée, Où l'homme par des chants exprime ses douleurs, Où l'oiseau plus joyeux chante au milieu des fleurs, Tu naquis, ô Soumet! tu naquis [)our la g-loire : Vers elle tu tournas tes vœux adoleecens;
mauvaises lignes à propos de vos belles pages (a). Vous voilà donc tous en plein succès : vous, qui devenez philosophe, en restant grand poète ; notre cher Soumet, qui rajeunit de santé et de gloire et qui triomphe en deux volumes et en sept actes tout d'un coup. Vous voulez donc tous me faire du bien en me faisant de tels plaisirs.
« Vous me guéririez si je n'étais que malade ; mais je suis mort, me ressusciterez-vous ? Quant à nos affaires, il ne fallait pas tomber dans le gouffre qu'elles ont ouvert. Après tout, chacun a eu raison, les événements aussi. Il ne faut pas se plaindre des épreuves : j y ai trouve la grande consolation de votre amitié plus vive, plus empressée, plus bienfaisante ; c'est là, cher Alexandre, un parfait et inoubliable souvenir. Dites à Soumet et à Gabriellcque je les aime encore plus qu'on ne les applaudit, et que je les applaudis comme je les aime ; à Emile (6), cet autre fidèle ami etbrillant poète, qu'il y a des absents bien présents et des silences bien tendres. Ce n'est pas la plus mauvaise expression de l'amitié, mais c'est la plus triste ; elle me convient ; je suis le plus triste toujours. Ayez encore pour moi un de vos bons mouvements. Quelques lignes tout de suite, rue des Nobles, à Toulouse, me disant vos projets de retour. Je mets mon amoureux hommage aux pieds de votre bonne chère Marie, et puis, cher bien-aimé Alexandre, je vous embrasse et j'attends votre livre.
a JULES DE RESSÉOUIER.
« l'.-S. — N'oubliez pas de me nommer bien tendrement à Aglaé, Emile et Soumet. Que devient Beauchesne (c), qui m'aimait autrefois et me le disait et me l'écrivait. »
(a) On sait qu'il en rendit compte dans la Mme fi'ançaise.
(b) Emile Deschamps.
(c) Nous le retrouverons dans le Cénacle de Joseph Delorme.
Et dans tes premiers jeux, une lyre d'ivoire
Moula ses doux accords à tes premiers accens.
Ton beau ciel enivra ta poétique enfance
Des parfums d'un encens qu'il t'avait destiné :
Et Toulouse inscrivit le doux nom de Clémence
Sur ton luth immortel de ses fleurs couronné.
Ils sont plus enivrants les accordsde ta lyre
Que ces parfums légers qui montent dans les airs.
On retrouve ton cœur et le premier délire
De tes jeunes amours, en relisant les vers;
Car tes vers sont si doux ! ils jettent dans les âmes
Des troubles inconnus, de long-s enchantements ;
Tendres, chastes et purs, ils ressemblent aux femmes.
Et c'est peu qu'ils soient beaux tes vers, ils sont charmants !
Tes vers sont pleins d'amour, tes vers sont l'amour même.
Comme elle doit l'aimer celle que ton cœur aime !
Et, fière chaque jour d'un triomphe nouveau,
Avec ravissement comme elle doit entendre
Ton nom, que l'amour rend si tendre !
Que la gloire a rendu si beau I
Ta voix, en soupirant, nous dit la plainte amère De l'enfant du hameau sur la pierre oublié (i) De cette fille eu pleurs qui demandait sa mère; Et pour elle ton cœur nous donna sa pitié. Elle dont l'avenir n'avait point de promesses, Qui ne trouva jamais de toits hospitaliers, A maintenant sa part à toutes les caresses
Et sa place à tous les foyers.
Mais Saûl est maudit, et sa bouche blasphème, Et contre Jéhova suscite les enfers ; Un berger, un enfant, mais choisi par Dieu même, Paraît dans Israël et vient briser ses fers. Aux appels d'une voix à ce monde étrangère. De la voix qui tira les soleils du néant, Avec son faible bras et sa fronde légère, Le berger se présente au combat du géant ; Et la muse frémit quand son hymne commence ; Car elle doit mêler, dans ses chants glorieux, Les cris des réprouvés et les concerts des cieux.
(i) La Pauvre Fille.
LES RÉDACTEURS DE LA MUSE FRANÇAISE lyS
Le poète et l'enfant, de cette lutte immense,
Tous deux sortent victorieux.
Ce n'est pas d'un vain son la douceur éphémère, L'avenir entendra ce chant qui nous ravit, Comme un son échappé de la lyre d'Homère
Ou de la harpe de David.
Restons sur ces vers, qui traduisaient alors la pensée de tous les compagnons du Cénacle. 11 est juste (i) que ce chapitre, où j'ai passé en revue le vaillant bataillon, se termine par les louanges de son chef, puisque Soumet fut l'Alpha et TOmégade la Muse française.
(i) Encore n'ai-je rien dit de Pichald et de Nodier, à qui je consacre un chapitre à part, et de deux ou trois autres, comme Ad. Michel, G.Murray, Saint-Prosper, de Villebois, dont je n'ai rien à dire.
Points de ressemblance entre le Cénacle de la Muse française et la Pléiade. — Delphine Gay. — Sa mère l'appelait couramment « la Muse ». — Son prestige à vingt ans.
— Son Chant du Sacre. — Elle prend le litre de Muse de la Patrie. — Tous les poètes du Cénacle la reconnaissent et la saluent comme telle. — Sa beauté. — Son talent défini par Sainte-Beuve. — Elle fait sur son nom l'accord des Classiques et des Romantiques. — Lettres inédites d'Auger^ de Dam, de Jouy, de Roger, du comte de Ségur. — Témoignages d'admiration que lui rendent Soumet, Guiraud, Belmontot, Jules de Rességuier, etc. — Mme Dufrenoy et F'ontanes. — « L'amour est un grand-maître. » — Lettre inédile de M""e Dufrenoy à Delphine. — Déranger lui dédie la chanson ^intitulée J/a lampe. — Lettre de Dérangera Coulmann à son sujet. — M'^e Desbordes- Valmore. — Sa poésie la Sincère. — Une lettre inédile de Marceline à Delphine.
— Mme Tastu. — Ses succès aux Jeux-Floraux. — Ses Oiseaux du Sacre. — Une lettre inédile de M™® Tastu à Delphine. — La Camaraderie au Cénacle. — Naïve et non ambitieuse. — Comme quoi le Cénacle de la Muse française fut un foyer d'enthousiasme et d'émulation.
— P. S. — Mme Céré-Darbé. — Caractère religieux de son talent poétique. Cousine-germaine de France d'Houdetot. — Sa tragédie de Max i mi en. — Ses Heures poétiques et religieuses dédiées à Louis XVIIL — La meilleure élève de Lamartine. — Sa poésie le Confessionnal.
J'aiditque le principal défaut de l'école poétique de 1828-1824 fut de n'avoir pas eu, à proprement
parler, un véritable chef, connne celle de i55o. Gepeiidant elle offre, sous le rapport des doctrines, plus d'un point de ressemblance avec la Pléiade. Le premier qui nous frappe tient à l'étude des lang^ues étrang-ères. La Pléiade avait pillé les grands poètes de l'Italie, depuis Pétrarque jusqu'à Bembe. La Muse française emprunta largement aux grands poètes de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre contemporaines. Elle rompit, comme l'autre, avec la poésie légère et erotique. Parny fut mis au ban de la société littéraire, comme l'avait été jadis Clément Marot. Elle introduisit, comme l'avait fait son aînée, l'individualisme et le platonisme dans les choses de l'amour et travailla, à son exemple, sinon à la défense, du moins à V illustration de la langue française. Enfin, selon le mot de Casimir Delavigne, elle eut « des chants pour toutes les gloires, des larmes pour tous les malheurs » de la France. Ronsard, Joachim du Bellay^ Baïf et leurs camarades avaient chanté tous les grands événements des règnes de Henri II, de François II, de Charles IX. Les poètes romantiques, de 1820 à 1826, tels que Charles Loyson, Lamartine, Soumet, Guiraud, Victor Hugo, Guttinguer, etc., célébrèrent à l'envi le retour des Bourbons, la mort du duc de Berry,la naissance du duc de Bordeaux, la mort de Louis XVIII, le sacre de Charles X,etc., et tous applaudirent la poétesse de leur clan qui se flattait d'incarner la Muse de la Patrie.
Quoiqu'elle n'ait pris ce titre qu'en 1826, à l'occasion du sacre de Charles X, Delphine Gay aurait
pu le prendre dès 1828, sans porter ombrage aux femmes-poètes de la Muse française, à qui les amis et disciples de Soumet avaient « pardonné leur gloire », car M^" Dufrenoy, Tastu et Desbordes- Valmore ne cultivaient guère que Télégie, et les poèmes de Delphine sur la Mort de Napoléon et la Peste de Barcelone lui avaient déjà fait, au regard de quelques-uns, la figure héroïque que lui fit aux yeux de tous son poème de la Vision. Je dois dire que sa mère y avait contribué pour une bonne part. Depuis que Delphine avait été mentionnée par TAcadémie française, Sophie Gay l'appelait couramment la Muse, et tel était son prestige, à vingt ans, qu'Emile Deschamps se consolait des vers de Latouche avec ceux qu'elle devait lui donner au mois de novembre 1828 (i).
Comment, d'ailleurs, en aurait-il été autrement avec les dons merveilleux dont le ciel l'avait comblée ? Partout où elle se montrait, un murmure d'admiration s'élevait devant elle: on eût dit Apollon sous l'écharpe d'une de ses filles, et toutes les bouches répétaient son vers fameux:
Quel bonheur d'être belle, alors qu'on est aimée !
Mais elle était plus admirée qu'aimée, et dans la foule des jeunes poètes qui tournaient autour d'elle je ne vois guère qu'Alfred de Vigny — « l'ange de l'adultère », comme le nommait Sophie —qui l'ait aimée au point de l'épouser, si on l'avait laissé faire.
Quant à sontalent, il paraissait, dit Sainte-Beuve,
(i) Fragments de son poème de Magdeleine,
« devoir être un mélange de vigueur masculine avec une sensibilité Aq femme du mo/zc?e, plus affecté des choses de la société que des spectacles de la nature; plus nerveux que tendre, plus douloureux que mélancolique : le tout marchant de concert avec beaucoup d'esprit réel, sans prétention, et se manifestant sous une forme de versification pure et correcte, savante même, et assez neuve alors. Soumet paraissait être son modèle. »
Mais le miracle, c'est que Delphine réussit toute jeune à faire sur son nom l'accord des Classiques et des Romantiques.
Le i5 mars 1824? Auger, le pourfendeur officiel du Romantisme, lui écrivait :
« Mademoiselle, « Je suis infiniment sensible à l'honneur que vous m'avez fait de m'envoyer votre recueil (i). J'avais déjà lu vos vers, et je les avais admirés. Ils n'ont pas besoin du charme que leur prêtent votre jeunesse, votre beauté, et votre voix si touchante. Permettez un conseil à mon âge et au vif intérêt que doivent vous porter tous ceux à qui les lettres sont chères. Vos sentiments sont vrais, vos expressions justes et naturelles; rien dans vos vers ne sent l'apprêt ni l'effort; une Muse semble vous dicter des chants purs et faciles, naïfs et touchants. Ne souffrez pas que les heureux dons de votre imagination et de votre sensibilité soient pervertis par je ne sais quelle fée à la mode qui fait prendre à
(i) Les Essais poétiques.
ceux qu'elle louche de sa baguette la bizarrerie pour l'originalité, l'obscurité pour la profondeur, la niaiserie pour le sentiment, le prosaïsme pour la simplicité et le barbarisme pour le génie du slyle. Restez ce que vous êtes, Mademoiselle, et les esprits justes s'unissent aux âmes sensibles pour applaudira vos triomphes.
(( Je suis avec un profond respect, Mademoi^àelle, votre très humble et très obéissant serviteur.
« auger(i). »
Auger préludait dans cette lettre à son fameux discours.
A la même époque, Daru adressait ce petit billet complimenteur à Delphine :
« Mademoiselle, « J'ai lu deux fois depuis hier b nouveau recueil
( I ) Lettre inédite communiquée comme les suivantes par M "'o Léonce Délroyat. — Quant parurent les Nouveaux Essais poétiques de Delphine, Auger écrivait encore à Sophie Gay.
« Paris, le 3i janvier 1826.
« Madame,
« Mademoiselle votre fille m'a fait l'honneur de m'envoyer ce qu'elle appelle trop modestement ses Nouveaux Essais poétiques : ces essais-là sont des modèles achevés de sentiment, de poésie, de ffràce. J'admire toujours comme, au milieu de ces risibles déviations du bon sens et du bon goût, qu'on voudrait nous donner pour d'admirables découvertes du génie, elle conserve tous les heureux dons de son heureux naturel, la vérité dans la pensée, la justesse dans l'expression, la hardiesse sans témérité, l'originalité sans bizarrerie et l'abandon sans négligence. La comparaison d'Aréthuse semble avoir été faite pour elle. Oserai-je vous prier, Madame, de vouloir bien offrira Mademoiselle votre fille l'hommage de ma reconnaissance et de mon admiration et d'agréer en même temps l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
« L.-S. AUGER {a). »
(a) Lettre inédite.
de poésie que vous avez eu la bonté de m'adresser. Partout un goût exquis, les sentiments les plus délicats et une richesse de poésie qui ne doit rien aux innovations hasardées. Vous êtes le soutien de Tancienne école, quoique vous eussiez le droit d'en créer une ; mais c'est que cette ancienne école est la bonne, la seule qui soit fondée sur la raison et que vous ne pouvez pas être d'un autre parti que de celui de la vérité. En fait d'opinions, comme en fait de sentiments, les esprits supérieurs ne sont pas, autant que l'on le croirait, les maîtres de se ranger du côté qui les appelle... (i) ».
J'aime mieux la fin que le milieu de ce billet, car, s'il est vrai que la nature, l'éducation ou l'intérêt empêchent souvent les maîtres d'adopter telle ou telle forme, en art et en littérature, il est faux que la vérité soit d'aucun parti. La vérité n'est ni orthodoxe ni hétérodoxe, elle est la vérité toute nue, et nul ne peut se flatter de la posséder tout enlière! Pascal disait qu'elle change suivant les lieux, elle change aussi avec le temps et l'opinion. Ce qui était honni, vilipendé, condamné il y a cent ans, est accepté de presque tous aujourd'hui, et le Romantisme est devenu classique à son tour, dans ses belles parties tout au moins.
Un peu plus tard, le 27 décembre 1826, Daru écrivait encore à Delphine :
« Mademoiselle, « Je me suis présenté pour vous rendre grâce de
(i) Leltre inédile.
l80 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
votre nouveau bienfait. C'en est véritablement un pour les amis de la bonne littérature que la publication de beaux vers qui en promettent d'autres. Vous ne vous doutez pas combien il y a d'observation, d'études à faire sur vos poésies pour qui serait digne d'en profiter ; par exemple, la marche de votre composition est toujours simple ; vous ne conduisez point le lecteur par saccades, à travers des nuages; à chaque pas il trouve des grâces naturelles et cependant inattendues, point d'affectation, point d'ornements fastueux : on dirait que c'est à votre toilette que vous avez appris votre poétique.
« Comme il faut bon gré mal gré payer un tribut àla mode, vous ajoutez à vos tableaux d'histoire quelques détails qui peut-être appartiennent aux tableaux de genre : vous vous amusez à peindre des cloîtres, des églises, des vitraux. 11 n'y a pas grand mal;c'estcomme lorsque vous mettez autour de votre bras un bijou de forme gothique; vous y enchâssez de beaux diamants.
« Je me mets à vos pieds pour vous remercier du bon exemple que vous nous donnez à tous, en repoussant ces innovations barbares que l'on cherche à introduire dans le langage : ce n'est pas lorsqu'on a des pensées fortes à exprimer qu'on court après les expressions vagues et fausses. Votre romantique, si romantique il y a, est du classique .
« Je TOUS prie de recevoir et de faire agréer à madame votre mère l'hommage du respect avec
lequel j^ai l'honneur d'être, Mademoiselle, votre humble et très obéissant serviteur.
« DARU (l). »
Véritablement, on ne pouvait mieux dire, et les plus difficiles n'auraient rien trouvé à reprendre dans cette lettre. Il n'en allait pas de même de celle que M. de Jouy adressait à Delphine le iSjuin 1826 :
« Je vous remercie, Mademoiselle, de ne m'avoir pas oublié dans la distribution que vous nous avez faite de votre dernière pièce de vers : j'avais entendu à l'Académie VFIymne à Sainte Geneviève (2) et j'avais applaudi avec tous mes confrères aux vers charmans dont ce morceau est rempli : vous avez déployé avec une pureté soutenue, avec une simplicité classique (il faut bien se servir du mot), toute la grâce, toute l'élégance qui caractérisent votre jeune et beau talent : j'excepte cependant de cet éloge un seul vers.
Et sa voix Les bénissait eocor du haut de son supplice.
((Je trouve plus d'ambition que de justesse dans cette expression; ce n'est pas le supplice qui est élevé, c'est l'âme de celui qui l'endure, et c'est en ce sens que Mobère a pu dire en parlant d'un homme insolent : il vous regarde du haut de son esprit.
« Vous employez plusieurs fois le mot car, la
(i) Lettre inédite.
(2) Cette pièce porte la date du 21 avril 1820.
poésie élevée n'admet pas cette conjonction languissante, surtout au commencement du vers.
« Ce sont là des fautes très légères, sans doute, et je ne vous en parle que pour vous montrer avec quelle attention minutieuse j'ai lu le morceau délicieux où je les ai remarquées.
(( Recevez avec bonté, je vous prie, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux.
« JOUY (l). »
UErmite de la Chaussée d'Antin^ qui passait pour un homme d'esprit, n'avait pas beaucoup de critique. Pendant que je transcrivais sa lettre, je pensais malgré moi à certains vers de sa tragédie de Sijlla et de son poème lyrique la Vestale, qui auraient gagné à passer sur le métier de Delphine. Toujours la fable de la paille et delà poutre.
MM. Roger et de Ségur furent mieux inspirés en s'en tenant aux éloges.
Le premier mandait à la Muse :
« Paris, 3i août 1822.
(( Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser un exemplaire de votre pièce de vers sur la Peste de Barcelore. Je vous en remercie bien sincèrement.
(( J'ai assisté à deux de vos triomphes. L'un à la séance particulière de l'Académie française, où votre ouvrage fut lu pour la première fois, l'autre à la séance publique du 24 (2). Quoi que celui-ci ait pu avoir de touchant et de flatteur, je vous
(i) Lettre inédite.
(2) 24 août 1822.
prie de croire que le premier ne lui doit rien, car c'est la séduction toute seule de votre talent qui l'a produit, et il n'a rien emprunté des charmes de votre personne. C'est à ce tribunal secret, où vous avez fait pleurer des jug^es qui ne vous connaissaient pas, que vous avez véritablement triomphé. Je me fais g-loire d'avoir été l'un de ces juges : c'est un honneur que j'aurais presque redouté, si j'avais connu l'auteur.
« Daig"nez ag'réer. Mademoiselle, l'hommage des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être
<( Votre bien humble et bien obéissant serviteur.
« ROGER (l). »
Le second lui écrivait :
« Le 19 mars 1824.
« J'ai reçu, Mademoiselle, le charmant recueil que vous avez eu la bonté de m'envcyer dans un moment où je devais être peu susceptible d'une impression agréable, car j'étais en danger de perdre la vue et menacé de ne pouvoir plus ni lire moi-même vos jolis vers, ni voir les grâces qui de concert avec les plus aimables muses les ont inspirés. Ainsi, vous ne serez pas surprise si ma reconnaissance, bien que très vive, est restée quelque temps muette. Je me suis fait cependant lire et relire vos poésies aussi variées que délicieuses. Je ne sais si ce précieux monument est une nou-
(i) Lettre inédite.
lS'\ LK CÉNAGLL: DIL LA MUSK IHAxNÇAISE
veile tour du prodige (i), mais depuis ce moment on m'a rendu l'espoir de retrouver encore mes yeux pour le voir et l'admirer. Je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de réunir à la fois tant de genres do talents, trop souvent opposés entre eux, la grâce el la simplicité, la verve et la mesure, la force et la naïveté, la richesse des images et l'élégante clarté d'un style noble et correct, enfin l'éloquente chaleur des sentiments passionnés et la sévère retenue du goût le plus délicat. On serait tenté, en vous lisant, d'ajouter foi à ces contes qui vous montrent une fouie de fées prodiguant leurs dons divers à une même personne. Il faut convenir que vous avez bien choisi vos bienfaitrices, car il vaut mieux être douée comme vous par ces grâces et par les muses, que par nos bizarres sibylles gauloises. Je me rappelle avec un vrai plaisir que je présidais l'Institut, lorsque l'Académie a proclamé vos premiers succès qui vous jetaient dans un si modeste embarras et donnaient à votre aimable mère une si douce jouissance. Votreamour filial doit être bien content, il est impossible de rendre une mère plus fière et plus heureuse.
« Agréez, je vous prie, Mademoiselle, l'hommage des sentiments repectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.