‹ Le cénacle de La Muse française, 1823-1827; documents inéditsChapitre 42 sur 64 · SAINT · texte numérisé non relu

SAINT

-flIMONÏIîNNK

Saint-Sirnonicnno

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Invitation pour la

Hoiréo

2H MarH (i832).

A M. ET M"'" /cMIf-K 1

m QltWlWlN.

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'. lu |Hirt du Vhvtt SuprArru;.

0, rue (Je MoiJHigny.

L'Ordorinntcur

MKiAUn.

M. et M"'" Krnilc m. (itiwnii

1 1 , nu; (J« ChoJMCUl.

Décidément, si ces gens-là n'étaient pas fous, ils étaient tout de mArne un peu malades, et je comprends que lesespritM un p<*u ^(«ric^ï'y |<'nr MÎcrii tiré leur révérence.

D'Alton'Sliéo qui, lui aussi, avait été invité aux oirées saint-HimofN'enn(;s de la rue MonMij^^-ny, en jWjrie ainsi dans ses Mfinioircs : « Je m'y rendis, mais le ton providentiel, presque dévot des orateurs, le tableau paradisiaque du monde régénéré, la mise bizarre des hommes, ral)S(;nce de beauté chez heaur-oup de femmes, me laissèrent froid ; mon anti[iathie pour le mysticisme, ma sensibilité au ridicule combattirent mon inclination pour certaines irb-f'S {;(ra rides et justes de, l;i df-votion (•>), >;

(i; LcAli-K ini'''l.ile . — On Hait rpjrr Mi<;li'-I (.Im-vjiImt, ponr'.iii vi nvcv. le xÙAc. Jûifwrilifj, Krnilc fJorr/ml., i'Amv\cH OuvrîrjçifT <:l Oliodc ItodriiçiHî, pour riijtr«(fr', k lu morale [Mjbli'f"- di» tunA-.nuui'-. (c sSfloiit iS'Ja, h lin «ii Je priHon.

(î«) .M«îmoireM de d'Alton-Hh^c, t. II, p. 77

Le prédicateur ordinaire de la rue Monsigny s'appelait Barraut. C'était un ancien professeur de Sorrèze. Il n'a pas laissé un grand nom dans Thistoire du Saint-Simonisme, mais il ne manquait pas d'éloquence. J'ai sous les yeux quelques-uns de ses sermons. J'en extrairai seulement le passage qui a trait au catholicisme de Lamennais, on verra pourquoi tout à l'heure.

Donc, le dimanche 12 décembre i83o, après avoir exécuté sommairement l'Electicisme de Victor Cousin, qui (( à peine né était déjà caduc », Barraut s'exprimait de la sorte :

« Si nous nous défendons du titre de chrétien, c'est sans injure, sans aigreur pour le christianisme que nous avons toujours honoré dans ses précieux bienfaits. Aujourd'hui encore, nous témoignons hautement l'admiration mêlée de tristesse que nous inspire sa chute, lorsque, revivant dans un prêtre catholique, il tente de se ranimer encore, abandonne au pouvoir ses faveurs pour s'affranchir de sa dépendance et prétend reconquérir la société avec la croix de bois et la pauvreté apostolique. Inutiles efforts ! C'est en vain, prêtres courageux, que vous voulez ressaisir la société; elle ne vous résiste môme pas, elle applaudit l'éloquence de vos paroles, et prenez garde, elle insulte à l'apôtre par son admiration pour l'écrivain.

(( Ne voyez-vous pas, d'ailleurs, que vous prêchez en vain, vous qui, pour ranimer la foi dans le monde, êtes réduits à la réveiller jusque dans le sanctuaire? Eh I lorsque le sel est affadi, qui lui

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redonnera de la saveur? Vous enfin qui, pour préparer vos travaux apostoliques, êtes obligés de violer la hiérarchie ! Les prêtres chrétiens seront sourds à votre voix; ils se résigneront au salaire, à la dépendance, à la dégradation ; la ferveur des fidèles, ils le savent, ne changerait pas de nouveau la croix de bois en croix d'or; et tout ce que peut aujourd'hui le catholicisme, c'est de vous avoir produits, afin que votre génie courageux, préparé par l'éloquence de deMaistre et de Chateaubriand, lui ménageât une agonie à laquelle ne manquaient ni la gloire, ni la majesté, ni la reconnaissance; mais le temple chrétien ne se relèvera plus, et les flammes qui s'élevèrent de la montagne sacrée lorsque les juifs essayèrent de rebâtir le temple de Jérusalem sont l'image des obstacles invincibles qui repoussent à jamais votre courageuse mais rétrograde tentative (i). »

Ces lignes éloquentes n'ont rien perdu de leur actualité, puisqu'elles visaient la campagne menée par Lamennais en faveur de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et que les événements en ont vérifié la conclusion. Mais ce n'est pas pour cela que je les reproduis. J'ai l'idée, pour ne pas dire la preuve, — car Barrant et ses collègues revinrent à différentes reprises sur ce chapitre qui leur tenait à cœur — j'ai l'idée que ces paroles prophétiques contribuèrent à détacher Sainte-Beuve du Saint- Simonisme pris comme religion. On sait dans quelles circonstances et dans (juel but il s'y était

(i) Le Globe du mardi i4 décembre i83o.

affilié. C'était en i83o, à la suite de sa rupture avec Victor Hugo. Il avait suivi Pierre Leroux, dont il avait rédigé la profession de foi, pour ne pas fausser compagnie à la rédaction du Globe qui avait succédé à celle de Dubois (i). Il a dit luimême longtemps après qu'il avait voulu voir comment se fonde une religion, mais qu'il n'avait pas mordu au lard de la ratière. Il s'en fallut de peu cependant qu'il n'entrât plus avant dans le Saint- Simonisme. Gela résulte de ses lettres de ce tempslà (2). Oui donc l'empêcha de devenir « Saint- Simonien classé »? Je ne vois encore un coup que les attaques réitérées de Barrant et autres disciples du Père Enfantin contre la politique religieuse du fondateur de l'Avenir. Elles finirent par l'indisposer à tel point qu'il écrivit un jour à Lamennais « qu'entre lui et le Père Suprême il n'hésitait pas une minute, et que son choix était tout fait (3)». D'où il est permis de. conclure que Lamennais, avec sa vivacité et son intransigeance coutumières, lui avait donné à choisir entre lui et

(i) C'est à partir du 18 janvier i83i que le Globe prit comme sous-titre : « Journal de la doctrine de Saint-Simon. » Le 26 février de la même année, on ajouta à l'épigraphe du titre les mots : religion, science, industrie; et le 9 juin suivant, on y ajouta encore les mots : association universelle,

(2) Il écrivait à Victor Hugo, au mois de mars i83i : « C'est dans ces dispositions morales que les idées saint- simoniennes me sont survenues. » Le 3 avril suivant : « Il est possible que j'entre plus avant dans la saint-simonisme. » — Et le i4 avril : « Vous me demandez ce que je fais ici [à Bruxelles] : rien encore. Je ne suis pas saint-simonien classé m ne le serai, soyez tranquille, bien que les aimant beaucoup et logé dans leur maison. » (Cf. le Roman de Sainte-Beuve.)

(3) Lettre inédite.

le grand-prêtre de Saint-Simon, pendant qu'il suivait les conférences de Juilly.

Car si Tamour avait rendu Sainte-Beuve religieux, il le retenait quand même in bivio, suivant l'expression d'Ovide:

{Ut tniis in bivio distineatar amor)

c'est-à-dire que son âme ne savait où se prendre depuis qu'elle s'était détachée de l'école matérialiste d'Auteuil. Il allait d'une chapelle à l'autre, de Lamennais au Père Enfantin, en curieux si l'on veut, mais en curieux qui cherche sincèrement son chemin de Damas, et si le Père Enfantin, au lieu de battre en brèche le catholicisme libéral de l'illustre exégète et de se défendre d'être chrétien, avait jeté l'ancre en plein évangile, il est probable que Sainte-Beuve, pénétré, comme son cousin d'Alton, de ce qu'il y avait de grand et de juste dans sa doctrine, l'aurait embrassée — pour un temps tout au moins.

Quoi qu'il en soit, le Saint-Simonisme pris dans son ensemble eut une influence directe, immédiate et profonde sur l'école romantique de i83o.

Au point de vue politique, il amena les philosophes à juger trop étroite la base fondamentale de la monarchie de Juillet. Partis de l'amour de la tradition, ils allèrent jusqu'à la démocratie et par là montrèrent qu'ils comprenaient mieux l'évolution sociale de leur siècle que les vieux routiers de la politique. Je ne m'étonne donc pas que Nodier se soit rencontré avec Ballanche dans le mouve-

ment d'idées qui entraîna Lamennais, Lamartine, voire Chateaubriand, et dont le représentant le plus sage est Tocqueville. — Nodier devait trouver que le Saint-Simonisme avait du bon, depuis que, sous les traits d'un ciseleur en métaux nommé Feugère et surnommé la Jambe de bois, il avait sauvé la Bibliothèque de l'Arsenal de la mitraillade et de l'incendie pendant les Trois Glorieuses (i).

Au point de vue moral, il n'est pas douteux que ce fut l'apologie de l'union libre et le dévergondage auquel elle donna lieu sur les hauteurs de Ménilmontant qui entraîna Victor Hugo, Vigny, Sainte-Beuve et tant d'autres hors de la voie droite et régulière qu'ils avaient suivie jusque-là. La mauvaise herbe pousse toujours et l'exemple n'est jamais perdu.

Je n'ai rien dit encore, ou presque rien, de Marie Nodier. L'heure est venue de nous mettre en règle avec elle (s^).

Victor Hugo l'avait surnommée « Notre-Dame de l'Arsenal » ; elle justifiait ce surnom glorieux de toutes les façons : par la grâce, par la bonté, par tous les heureux qu'elle faisait autour d'elle, par tous les hommages qui lui étaient rendus. Quand elle avait dix ans, on la complimentait sur

(i) Cf. Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie, par ]\jmc Mennessier-Nodier, p. 317.

(2) A son égard, le chapitre que j'ai consacré à Félix Arvers, dans mon livre sur Alfred de Musset.

son pied, qui était très joli; quand elle en eut quinze, c'est à qui lui aurait baisé la main. Et plus d'un rêva delà retenir dans la sienne. Elle eut, en effetjpresque autant d'amoureux qued'admirateurs, mais, comme elle était très simple, jamais l'encens ne put la griser. On s'était imaginé qu'elle épouserait quelque enfant des Muses ; son père, qui voulait avant tout son bonheur, la maria à un petit employé d'administration (i), pour ne pas faire de jaloux parmi les poètes. « Avec celui-là, pensait-il, je suis sûr que Marie aura toujours du pain ! » — Cependant Fontaney en conçut un chagrin profond ; on pourrait même dire qu'il en mourut, car il n'enleva Gabrielle Dorval que par dépit, et l'on sait combien cet enlèvement lui fut funeste.

Marie écrivait un jour que ses glorieux amis la rendraient immortelle. Elle avait bien raison. Lamartine, Hugo, Musset — pour ne citer que les plus illustres, — ont en quelque sorte embaumé sa mémoire. Mais son meilleur ami, j'entends celui qu'elle préférait à tous les autres, fut Ulric Guttinguer : il était si jeune, malgré son âge, et il aimait tant Charles Nodier ! Celui-ci l'appelait familièrement « l'oncle Arthur » , du nom de son roman fameux. Marie se disait elle-même sa pupille, et ce tuteur original n était vraiment heureux que lorsqu'il s'appuyait sur son bras. Quel dommage qu'on n'ait pas leur correspondance ! Je

(i) Ferdinand-Jules Mennessier, né à Nancy Ici 3 avril 1802, était employé au ministère de la Justice.

possède un certain nombre de lettres de Marie, mais celles d'Ulric ont été perdues, et Ton jugera de rétendue de cette perte en lisant ce qui suit : « Il faut avoir eu le bonheur de correspondre avec cette plume sans pareille pour savoir ce que peut contenir de charme tout puissant une feuille de papier pliée en quatre. » — Ainsi parlait Marie Nodier. Je n'oserais pas en dire autant de ses lettres, mais elles prouvent, entre autres choses, que, malgré sa ressemblance physique et morale avec son père, elle n'avait point hérité de sa paresse (i).

Un jour qu'Ulric se plaignait de son silence, elle lui répondit en ces termes :

« Je ne crois pas aux lettres qui s'égarent, cher et illustre ami, ni vous non plus, assurément. Il faut être d'une extrême jeunesse et n'avoir pas encore laissé échapper une seule maille de ses illusions, pour se prêter à celle-là.

(( Ce qui n'empêche pas, s'il vous plaît, que j*aie affaire au moins une fois par semaine à un événement de ce genre, circonstance qui donne bien quelque mérite à la persévérance de mon incrédulité. c( Ordinairement, lorsque ma prose se perd, je me contente de l'accompagner de mes regrets et de souhaiter que la terre lui soit légère ; il s'agit le plus souvent d'un chiffon demandé, dont l'absence infiniment trop prolongée me révèle le mauvais sort de ma missive; ce chiffon attendu est remplacé par un autre qui ne s'y attendait pas, et je me

(i) Allusion à la lettre que Nodier adressait à Chènedollé, le i6 janvier i83i .

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console de raccident jusqu'au chiffon prochain. Mais, cette fois, c'est toute autre chose.

«Moi qui ai gardé précieusement au grand âge où me voilà parvenue deux ardens respects, deux profondes tendresses : les beaux vers et les vieilles amitiés, ne suis-je pas très à plaindre, que cette atroce apparence m'accuse de refuser au poète et à Tami ce double et bien-aimë tribut d'affection et d'admiration que je paie à César avec tant de bonheur et de fierté ?

« Soyez généreux, Arthur, comme dit la chanson, qui le dit même, à ce que je crois, avec plus d'abandon, et pardonnez-moi de posséder une femme de chambre, vertueuse du reste, qui n'a jamais pu comprendre quelle différence il y avait entre les deux mouvements qui consistent à mettre une lettre dans la boîte de la poste, ou à la mettre à côté.

« Elle est peut-être innocente à votre égard, mais elle a été si souvent coupable au mien qu'on ne court aucun risque en l'accusant toujours.

«Je sais bien que les romans d'Eugène Sue sont vraisemblables, en les comparant à mon excuse, et je renoncerais tout de suite à vous persuader une pareille mythologie si vous ne saviez aussi parfaitement que moi-même l'immense plaisir que j'éprouve à vous dire fort mal ce que je pense de vous très bien, je m'en flatte. 11 m'est plus difficile de me taire que de parler, je n'ai pas la prétention de vous apprendre la chose; je vous avais donc adressé une épître immense dans laquelle j 'effeuille.

lais sans pitié sur votre tête ces doux lilas si frais où vous avez cueilli des fleurs et des vers. Ceci est de Brizeux. J'aime assez rendre à chacun ce qui lui appartient.

« Mon père qui vous aime aussi et qui vous admire sans oser vous le dire, comme un véritable amoureux, m'avait pris une large part de ma lettre, ma lettre s'est envolée, je ne lui en veux pas, mais voyez un peu à quoi j'étais exposée sans votre amicale franchise.

« Les charmants lilas que j'idolâtre par-dessus toutes les fleurs et par-dessus tous les vers, qu'eussent-ils pensé de mon absurde silence ? Qu'en pensez-vous ?

« Moralité : il faut toujours dire loyalement ce qu'on a sur le cœur, et souvent ce qu'on a dedans, quoique ce dernier parti ait bien son côté dangereux.

(( M'"^ Guttinguer me pardonnera de prendre ce dernier parti, et de vous exprimer des sentiments de profonde et inaltérable affection qui ont presque sur les siens leur droit d'ancienneté à faire valoir : le plus sot de tous les droits dans une question d'amour. Mais que M»^ Guttinguer se rassure et vous aussi, il ne s'agit pas d'amour, nous valons mieux que cela.

« Je prie Dieu et je supplie Virginie de prendre cette lettre-ci en compassion.

« A bientôt et à toujours

« MARIE NODIER-MENNESSIER (l). ))

(i) Lettre inédite.

Leslilas dont parle Marie étaient de deux sortes : ils étaient à la fois fleurs et vers, Ulric ayant publié un volume de poésies sous le titre : les Lilas de Courcelles, Mais quoiqu'elle aimât beaucoup les vers, Marie préférait, au printemps, la fleur du lilas qu'elle allait cueillir, à Courcelles même, dans le jardin de son ami. D'autantque, ce jour-là, il y avait fête en son honneur chez Gutting-uer.

« Mille fois merci, mon cher poète, de votre gracieux souvenir, lui écrivait-elle en i84i. J'ai quelque chose de plus que de Tadmiration pour Tauleur iV Arthur (i), car, indépendamment de ce que c'est un des plus beaux livres qu'on ait écrits, c'est aussi une des plus belles actions qu'on ait commises.

(( Vous savez cela mieux que moi, et vous le savez par la satisfaction de vous-même, la meilleure de toutes les satisfactions. Je suis donc bien heureuse, moi qui ne vois pas assez souvent vos traits, de recevoir de vous cette copie, aussi exacte qu'une copie peut l'être. Puisque vous n'êtes pas mon voisin, j'irai vous chercher jusqu'à Courcelles, quand la rougeole qui a fondu sur mon nid me permettra de porter à votre fils autre chose qu'un baiser de pestiférée, que d'ailleurs vous ne me permettriez pas de lui imposer, n'est-ce pas ? — Je suis d'ordinaire prudente jusqu'à la férocité, et je comprends tous les excès de ce genre.

« Trempez donc ma lettre dans du vinaigre, et

(i) Sur ce roman à.' Arthur, cf. notre Sainte-Beuve^ t. I, pp. m et sq.

laissez l'y, si vous voulez être tout à fait prudent. « Au revoir, cher et aimable ami, si quelque jour, en voyageant, vous passiez devant la vieille porte du vieil Arsenal, donnez un vieux souvenir à de vieux amis qui vous y aiment d'une vieille amitié.

(( Votre toute affectionnée et reconnaissante.

(( MARIE NODIER-MENNESSIER (l). ))

A cette époque Marie avait cessé ses fonctions de « grande maréchale du palais » de son père. Elle y habitait encore la plus grande partie de Tannée, mais les soucis maternels avaient mis une sourdine à son piano, et d'ailleurs la bande joyeuse des danseurs et des causeurs de l'Arsenal s'était dispersée peu à peu à partir de son mariage, comme si le charme eût été rompu avec lui. Alfred de Musset ne quittait le café de Paris que pour Tortoni ou le Café Riche. Victor Flugo trônait place Royale, et Lamartine siégeait au plafond de la Chambre des Députés — ce qui ne les empêchait pas de se retrouver de loin en loin chez le bon Nodier; il ne les perdait point de vue et saisissait toutes les occasions de se rappeler à leur souvenir.

Le 25 janvier i84i, Lamartine lui écrivait :

« Cher solitaire. Vous ne mourez pas. Vous vivez plus que nous, puisque vous voyez mieux. Voir et aimer n'est-ce pas vivre?

« Votre amitié m'encourage et me dit ce siirsiim corda qu'on entend si rarement dans cette hideuse

(i) Lettre inédite.

LE SALON DE l'arSENAL 2^5

mêlée de passions où je me débats en tendant les mains vers vous.

« J'ai besoin que vous me révéliez votre pensée de cause finale. J'irai un matin de dimanche vous la demander.

(( Hélas! je serai un des derniers combattants de la cause honnête et libérale, mais je vieillis et j'ai bien peur de ne pas voir la lumière nouvelle après ces ténèbres où nous courons.

« Amitiés ici et là-haut.

« LAMARTINE (l). »

' «Vous ne mourrez pas I... Je vieillis... »SiLamartine vieillissait, il avait encore vingt-huit ans à vivre et de grandes choses à faire, tandis que Nodier touchait à sa fin. Il le sentait, sa fille aussi, et c'est de quoi elle se lamentait.

Dans les premiers jours de l'année i843, elle écrivait à Guttinguer :

« Est-ce que les nouvelles années vous trouvent disposé à les bien accueillir, cher et illustre ami ? — J'espère que non, étant pour mon compte d'un avis fort contraire. Je commençais seulement à m'accoutumer à ce vieux et déplorable dix-huit cent quarante-deux, le jour où nous l'avons enterré, — et je suis en train de le pleurer à l'heure qu'il est. Ceci ne fait pas l'éloge de mon caractère, je le sais, mais, quoi qu'il en coûte, il faut rendre hommage à la vérité, comme disent les avocats généraux. Oh ne peut donc rien inventer de mieux que

(i) Lettre inédite communiquée par M. Macqueron.

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de me la souhaiter bonne et heureuse, celte année à laquelle je montre une mine si maussade, et qui me la rend bien jusqu'à présent, avouez-le.

(( Moi aussi, je n'oublie pas la rue de Courcelles dans mes prières ; moi aussi, j'ai eu cent fois envie d'aller embrasser M^^ Guttinguer et même vous, depuis que nous nous appelons 1 843, mais je suis si ennuyée que je crains beaucoup d'être plus ennuyeuse encore que par le passé, et il ne faut rien exagérer.

« M. Mennessier est en voyage et doit revenir la semaine prochaine; avant que mon veuvage finisse, j'irai vous demander les vers dont M"^*^ Guttinguer m'a leurrée la dernière fois que j'ai eu le plaisir de la voir.

« Vous me promettez de venir à l'Arsenal, et je ne veux pas vous dire que je ne compte guère sur l'accomplissement de votre promesse, quoiqu'au fond ce soit bien mon idée, mais une fois que vous sauriez que je n'ai pas la foi qui transporte les montagnes, vous me prouveriez tout de suite que j'ai raison. Mon expérience m'a appris cela, et une multitude d'autres choses que je n'avais guère envie de savoir. Toujours par la faute de ces tristes années qui se succèdent avec un entêtement digne d'un meilleur sort. Quand est-ce donc que la Chambre des Députés songera à faire un projet de loi pour nous empêcher de vieillir? Ce serait d'un intérêt bien autrement général que les balivernes dont ils nous cassent la tête.

LE SALON DE l'arSENAL 287

« J'exige même que la décision ait un effet rétroactif.

(( Vous y gagnerez aussi, car il est probable que je serai alors moins bavarde, et que vous aurez moins de patience pour m'écouter.

« Au revoir donc, et à bientôt, je Tespère.

(( Vous savez combien je vous suis affectionnée.

« MARIE NODIER-MENNESSIER (l). »

En faisant un accueil si maussade à l'année i843, Marie avait-elle le pressentiment qu'elle serait funeste à son.père? On le dirait. En ce cas, elle ne s'était pas trompée. Le 6 décembre de la même année, en revenant de l'Hôtel-de-Ville, où il était allé remplir son devoir de citoyen (2), Nodier tomba évanoui sur les marches de son escalier. C'était la dernière fois qu'il le montait. Quelques jours après, elle écrivait à Guttinguer :

« Merci, mon ami, de votre chère et consolante affection. Nous n'avons pas fini de souffrir, et il faut continuer à nous plaindre, car, en admettant même cette pensée d'amélioration, qui, hélas ! n'est pas la mienne, il y a si loin de l'espoir qui nous reste à la sécurité que nous avions!

<( Jamais, imaginez-vous, jamais l'idée que je pouvais vivre séparée de ce père ne m'était venue. Aujourd'hui, pourtant, il est calme et se trouve, ditil, mieux que celanelui étaitarrivé depuis longtemps. Nous reprenons à sa tranquillité un peu de courage,

(i) Lettre inédile.

{'>.] Il s'a'^-issait des élections municipales.

de ce courage qui ne réfléchit pas. Mais les insomnies réfléchissent et sont horribles.

« Vous souvenez-vous, cher Ulric, que je viens de subir, pendant deux ans, une maladie imaginaire qui reposait sur des douleurs sans motif.

« J'en suis cruellement punie, n'est-ce pas ?

« Adieu, mon bien bon ami, mille tendres remerciements au souvenir de ceux qui vous entourent.

C( MARIE NODIER-MENNESSIER (l). »

Et encore :

« Nous sommes sous le poids de si grandes craintes, mon bien cher ami, que j'ai à peine le courage de répondre à votre bonne et aff'ectueuse lettre.

« Les journaux disaient ce qu'il fallait qu'il crût, et non pas ce qui était vrai... Hélas! je mets son danger au passé, abusant vite d'un pauvre espoir qu'on nous rend ce matin.

« Croyez bien à notre tendress à tous ; jamais nous n'avons été plus près, au moii is par la pensée, de ceux qui l'ont aimé, et de ceux qui nous restent.

« Mille souvenirs autour de vous.

« Votre vieille am*e, marie (2). »

Pendant ce temps-là, Charles Nodier mettait ses aff'aires en ordre au spirituel et au temporel et se préparait à mourir avec la foi d'un bon chrétien et la résignation d'un sage. Il était à peine alité qu'il disait à Balzac : « Eh ! mon ami, vous me demandez

(i) Lettre inédite, (2) Lettre inédite.

LE SALON DE l'aHSIÏNAL 289

ma voix, et je vous donne ma place. J'ai la mort iir les dents (i). »

Et le 27 janvier 1844^ qui ^wt son dernier jour, l'illustre romancier écrivait à M'^e Hanska :

« Pauvre Nodier ! il est mort. C'est une véritable peine pour moi. Quoique prévue autant que chose peut l'être, cela m'a vraiment affecté. Avant-hier il s'était fait dire la messe dans sa chambre. Voilà le premier convoi d'écriv^ain où j'irai (2). »

Balzac ne fut pas seul à ce convoi. Je ne crois pas que jamais funérailles aient été à la fois plus grandioses et plus simples. On peut dire que tout Paris porta le deuil de Nodier et le conduisit jusqu'à sa dernière demeure. C'est que, pour beaucoup, l'Arsenal était tout Paris. Les cordons du poêle était tenus par Victor Hugo, Etienne, Droz et Lebrun. « Hugo, depuis quelque temps, disait Vigriy, touche bien des tombeaux (3)! » Oui, mais depuis la mort tragique de sa fille Léopoldine, aucune autre ne lui avait causé plus de chagrin. Il aimait Nodier

(i) Lettres à l'Etrangère, t. II, p. 240. — ( e n'était pas la première fois que Balzac songeait à TAcadémie. Déjà, en 1842, Nodier lui avait écrit à ce sujet :

« Mon cher Balzac, vous avez l'unanimité à l'Académie. Mais l'Académie qui accepte très bien un scélérat politique qui sera traîné aux gémonies de l'histoire, qui élira même un fripon qui a su ne pas aller en Cour d'assises à cause de Timmensité de sa fortune, s'évanouit à l'idée d'une lettre de change qui peut envoyer à Clichy. Elle est sans cœur ni pitié pour l'homme de génie qui est pauvre ou dont les affaires vont mal. Et elle a nommé Ancelot qui s'est fait d'une façon infâme directeur du Vaudeville, et qui peut faire faillite I » [Lettre inédite.)

C'était dur, mais combien juste! Sait-on qu'en i834 Nodier, qui avait sollicité le poste de secrétaire perpétuel de l'Académie française en remplacement d'Arnault, fut écarté à cause de ses embarras d'argent? [Mémoires inédits de Guttinguer.)

(2) Lettres à l'Etrangère, t. Il, p. 76.

(3) Journal d'un poète, p. 202 .

d'une amitié vraiment fraternelle. Son nom était (( scellé >) au sien depuis plus de vingt ans, et, comme il le lui disait un jour, il était « attaché au pilier de sa gloire par le nœud de fer (i) ». Mais si grande que fût la douleur de Victor, elle n'étail rien auprès de celle de Marie. En perdant son père elle avait tout perdu. Pendant un mois, du 6 décembre i843 au 27 janvier i844) elle n'avait pas quitté le chevet de son cher malade, espérant contre toute espérance et lui souriant à travers ses larmes. Naturellement quand il fut parti, ses premières effusions furent pour « l'oncle Arthur ».

« Croirez- vous, mon bon Ulric, lui écrivait-elle, que jamais mon père ne m'a appartenu aussi exclusivement qu'aujourd'hui? Il faisait tellement partie de mon existence que la séparation entre nous n'est pas possible ; il vit en moi, comme je suis morte en lui.

« Cette douce pensée, et le souvenir persévérant que lui garderont ceux qui l'ont aimé me donneront le courage de travailler à l'aller rejoindre, lui qui a eu une si belle vie et une si admirable mort. Quand vous pourrez venir me voir, ne m'en faites pas faute, nous parlerons de lui, et il sera encore au milieu de nous. Surtout, je vous en conjure, promettez-moi de ne pas l'oublier.

(( Adieu ; toutes les tendresses de mon pauvre cœur à votre fils qui a le bonheur d'avoir un père

(ij Cf. CAaWes AW/er, par MichelSalomon, p. l'il^. — Nodn hierro. Cette image, qui fournit à Victor Hugo le mot de passe d'/Zemani (hierro), était de Nodier. C'était un jeu de mots sur son nom.

LE SALON DE L ARSENAL 2t)l

à embrasser, à votre femme qui comprend si bien les peines.

« Votre toute affectionnée

(( MARIE NODIER-MENNESSIER (l). ))

Marie n'avait pas besoin d'avoir peur. Uiric ëtait incapable d'oublier son père. D'abord il avait pour lui plus que de l'affection, ensuite il avait à un degré rare le culte du souvenir. On pourrait même trouver qu'il le poussait parfois un peu loin. Se rappeler à ce propos l'article qu'il publia contre Lamartine sous prétexte de venger Musset de ses prétendus dénis de justice. Six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de Nodier qu'elle lui rendait grâce de ce qu'il faisait pour lui :

« Juillet i844- « Vous avez autant de bonté d'âme que de talent et d'esprit, mon jeune et cher ami ; j'en connais de bien difficiles qui se contenteraient à moins. Je ne vous remercie pas de ce que vous faites pour la mémoire de mon père ; il a été vôtre pendant sa vie par l'amitié, et votre cœur est de ceux qui savent conserver plus loin que la mort l'attache à ce qu'ils ont aimé.

« Nous partons demain pour la rue de Gourcelles. C'est vous dire que vous nous verrez arriver au premier jour, mes filles et moi. Ce monde-là vous adore et vous le dira, s'il l'ose.

« Vous savez, et depuis longtemps, quels sontles sentiments de la mère ; les années ont beau chan-

(i) Letlre inédite.

g-er, eux demeureront. Soyez heureux par et pour les vôtres.

<( Toute à vous de cœur,

C( MARIE (i). »

Cette lettre est la dernière que Marie ait datée de TArsenal. Le lendemain, elle en fermait la lourde porte pour toujours derrière elle, et sa vie errante commença. Son mari ayant été nommé receveur des linances, elle le suivit d'abord à Gliâteau-Ghinon, puis à Saint-Pol et à Pont-Audemer. Mais tout en disant qu'elle ne regrettait pas Paris, qui lui avait pris son père, elle y revenait de temps à autre pour voir ses amis, dont « l'oncle Arthur ». Voici la lettre qu'elle lui écrivait en partant pour la Nièvre:

a Lundi (s. d.),

« Non, je ne vous en veux pas, mon bien cher Ulric, et de loin comme de près, dans le silence ou dans Teffusion du cœur, je crois orgueilleusement à votre souvenir et à votre afFection. Il ne serait pas prudent, savez-vous, de mettre des poucettes si exigeantes à Tamitié, car on ne la trouve jamais plus tendre et plus fidèle qu'après un temps de libre repos qu'elle va chercher au fond de notre âme ; d'ailleurs, je vous aimerais malgré vous, s'il le fallait, et il ne le faudra pas, j'espère....

(( Moi aussi, je vous quitte, et je ne veux pas être obligée de vous oublier pour cela.

« Dans les premiers jours du mois d'octobre, je

(r) Lettre inédite.

LE SALON DK l'aRSENAL 2g3

vais rejoindre mon mari à Ghâteau-Chinon. Je vous révèle l'existence d'un lieu, voire même d'un cheflieu de ce nom où je suis receveur des finances. Tout mon nid sera là, ma mère viendra nous y voir. Jules se trouve heureux entre les hommes, les petits enfants de mon père sont presque riches, lui-même nous regarde et se tranquillise sur cet avenir qui l'a tant occupé, je serai aussi près de cette âme aimée dans ma douce petite maison où elle me suivra que je le suis ici où elle m'a laissée. Donc je suis contente.

(( Et puis de temps en temps je reviendrai. Hélas ! cette ville est si abominable (c'est de la vôtre que je parle) que je verrai tout autant mes amis depuis le Morvan, que je les vois depuis l'Arsenal.

f( Dans tous les cas, quand vous parlerez à votre aimable tablcj autour de laquelle nous avons été si gais, de notre pauvre Charles, que je vous défends d'oublier, pensez aussi un peu à cette triste fille qu'il avait, souvenez-vous des soins insouciants et jeunes qui ne nous seront plus jamais rendus. Songez aux amis morts et aux amis absents et buvez courageusement à ces vieilles mémoires du passé, en bénissant Dieu de ce qui vous reste et des places remplies.

« Adieu, mon très jeune ami et poète, j'attends votre doux envoi pour l'emmener en exil avec moi, ce sera un compagnon et une consolation.

« Je vous prie de serrer cordialement de ma part les mains que vous chérissez, et de ne douter

jamais de l'inaltérable attachement de votre toute affectionnée.

(( MARIE NODIER-MENNESSIER (l). ))

Le (( doux envoi », ne cherchez pas, c'étaient des vers car, si Marie ne rimait plus, Ulric rimait encore pour elle.

La Répubh'que de i848, après avoir menacé M. Mennessier dans sa situation, lui donna de l'avancement, sur la recommandation de George Sand à qui l'avait recommandé Sainte-Beuve (2). De Château-Ghinon, il fut envoyé à Saint-Pol, et c'est de là que Marie écrivait à son tuteur :

« Saint-Pol. Dimanche.

« Assurément nous sommes des monstres, mon pauvre Ulric ; ce n'est la première fois que je me le dis. Hélas î que voulez-vous? nous ne l'avons peut-être pas été assez dans le bon temps, et il faut bien finir par se ranger. D'ailleurs que peuton devenir de mieux maintenant où tout est si mauvais, si vieux, si laid, si brutal et si bête. J'affirme cependant que vous n'êtes rien devenu de tout cela, ni moi non plus et j'en suis bien aise.

« A. chaque révolution nouvelle qu'ils font ou qu'ils manquent, je relis votre livre prophétique et je pense à vous. Je pourrais m'en tenir là, mais mon amitié, qui est une rude exigeante, n'en a pas son compte. Alors je lui promets de vous écrire et

(i) Lettre inédite.

(2) Cf. Charles Nodier, par Michel Salomon, p. i55.

LE SALON DE l'aUSI:NAL 2^5

Je vous rappeler par force, s'il en est besoin, cet ancien souvenir enseveli sous tant d'événements, sous tant de g'ouvernements provisoires ! Et puis voilà que la plume n'est pas taillée, que la petite fille s'estcoupée, que le garçon ne veut pas mordre à sa version à moins que la mère ne le prenne par les sentiments ou le père par les oreilles ; au milieu de toutes ces traverses, on continue parfaitement à penser aux gens qu'on aime, mais on leur écrit très peu. — Encore n'ai-je pas déménagé ? n'ai-je pas changé ma Nièvre contre le Pas-de-Calais? La république ne m'a-t-elle pas donné une petite maison très blanche, un grand jardin très vert et quelque chose comme cinq mille livres de rente de plus à dépenser tout doucement dans le plus charmant pays qu'on puisse rêver ? Sans rire, cela s'est passé comme j'ai l'honneur de vous le dire. Aussi chaque matin la première chose juste et ennuyeuse que me crie ma conscience est celleci : « Malheureuse! tu ne pries pas pour la République, tu ne chéris pas la République, tu es indigne de ses bienfaits I »

(( C'est vrai, c'est affreux ; mais j'ai une amie qui prétend qu'elle n'a jamais pu s'empêcher d'aimer ce qu'elle aimait, et de ne pas aimer ce qu'elle n'aimait pas. Or je n'aime pas la République et je ne peux pas du tout m'en empêcher.

« C'est même, à tout prendre, voyez lamaladresse?

la seule chose de ce monde, à ce que je crois, qui

le soit complètement antipathique. Je m'occupe

beaucoup des personnes et fort peu des idées. — Vousme demandez quelle est ma couleur, et comme je sais qu'il n'existe pas un ruban ou un cheval qui ne soit plus facile à appareiller que votre très humble servante ne l'est en matière politique, je suis assez embarrassée de vous répondre. Je vais vous raconter mon affaire, et vous aurez, vous, l'obligeance de me faire savoir de quelle couleur je suis.

« J'ai été élevée dans le respect de mes princes légitimes, et je conserve presque religieusement une mèche des cheveux du comte de Chambord, ce qui ne m'empêche pas de porter à Madame la Duchesse d'Orléans, à laquelle je dois tout ce que je ne dois pas à l'ami qui me représente avec avantage la République, un attachement sans bornes et un dévouement complet, — ce qui ne m'empêche pas d'avoir pour le général Cavaignac un sentiment de gratitude et d'admiration que je vous demanderai la permission de ne pas caractériser autrement, ce qui ne m'empêche pas de plaindre sincèrement un maître fou avec lequel j'ai fraternellement passé ma meilleure jeunesse, et qui ne répond pas, pour le moment au nom de Victor Considérant, quoique ce soit le sien, vu que ce nomlà le ferait mettre en cage. Si vous rencontrez d'aventure M. GhevreuL chargez-le de composer une nuance avec cet amalgane et vous aurez la mienne, en y ajoutant beaucoup de noir répandu sur elle par cette belle expédition romaine, si bien entamée, si bien conduite, et pour la défense de

LE SALOiN DE L ARSENAL 297

laquelle je n'ai pas moins livré aux barricades de ces chemins mon beau-frère et mon neveu, officiers dans le même régiment, courant les mêmes chances et suivis avec anxiété par la même tendresse (i). Ce sont de braves et charmants g-arçons qui vous raccommoderaient avec l'uniforme que vous n'idolâtrez pas, si je m'en souviens bien. J'oublierais pourtant le choléra qui nous enveloppe pourtantde toutes parts, s'il ne m'avait amené, il 3' a un mois, ma mère et mon fils chassés de cet horrible Paris par mes supplications etpar la prudence* Quelques jours plus tard, on se rebattait dans les rues, et la maladie descendait à la condition de fléau de second ordre. C'est humiliant. Elle nous a emporté des connaissances en grand nombre, mais jusqu'à présent pas un ami. Dieu veuille que nous touchions au terme que le Constitutionnel nous promet tous les jours. Je me repens de n'avoir pas plus de confiance dans le ConstitutionneL Dam I c'est sa faute. Autrefois, dans mon temps de fanfare, son directeur actuel, M. Véron, m'enguirlandait de roses et de madrigaux, il fallait voir. J'avais probablement foi aux madrigaux et je croyais certainement à ses bouquets, j'aurais peutêtre accepté ses canards; aujourd'hui que sa galanterie est défunte sous prétexte que mes charmes sont enterrés, je ne me crois pas obligée de répondre

(1) Trois officiers du nom de Mennessier furent tués en Italie : le capitaine Stanislas, tué à Magenta ; le colonel Louis, blessé mortellement à la même bataille, et le commandant Alphonse, tué à Solferino.

298 LE CENACLE DE LA MUSE FUAXÇ^ISfc;

du ConstitutionneL Vous attribuerez sans doute ce défaut d'oblig-eance à un dépit amoureux mal dissimulé ; — il n'en est rien. Quel atroce bavardage et comme j'abuse de la parole en femme qui a perdu l'habitude de s'en donner à cœur joie ! Je suis seulement fâchée que ce soit sur vous que cela tombe, mon pauvre ami ! —

« Mais aussi qui donc s'en soucie, hors vous ? Les morts ont tant pris de mon cœur et de ma mémoire, qu'il m'a fallu oublier bien des vivans. Je n'aime cependant guère à oublier 1 On me l'a un peu rendu, et je ne m'en plains pas, puisque les meilleurs me restent sur cette terre et dessous.

(( Continuez, je vous en prie, à me parler quelquefois de vous et des vôtres. Je dis quelquefois, parce que je n'ose pas dire : souvent, vous le comprenez bien. Que votre chalet entretienne ma chaumière, que votre charmant esprit descende et m'élève, que votre chère amitié revienne prendre sa place dans mon cœur, et il est certain que les songes, les années, le choléra, la liberté, l'égalité et la fraternité, tous ces terribles ennemis de l'homme (qui dit l'homme dit la femme, suivant l'avis de la Lyonnaise) s'éteindront au premier souffle de votre harpe ; car vous avez toujours une harpe, j'espère, en attendant que la poésie ait autre chose sur l'épaule qu'un fusil à percussion.

« Envoyez-moi vos vers ; les oiseaux chantent encore dans mon jardin ; apportez-les-moi surtout et venez les entendre dans leur voix. Rien ne s'op-

pose, mallieureusement, à ce que je vous embrasse de tout mon cœur.

« Votre vieille amie.

« MARIE (l). ))

Je ne savais pas Marie Nodier si royaliste, ni que le docteur Véron avait eu dans le temps des vues sur elle. Mais sur qui n'en avait-il pas, ce bourgeois de Paris, qui se flattait d'avoir toutes les femmes... parce qu'à son théâtre elles étaient presque toutes à vendre ?

Les dernières lettres de Marie à son « tuteur » portent le timbre de Pont-Audemer. Elle se rapprochait peu à peu de Paris, et loin de s'en plaindre, elle s'en réjouissait à présent. Gela lui permettait de visiter plus souvent son fils, qui était au lycée, et de conduire ses filles dans le monde qui fréquentait autrefois chez son père. J'ouvre le journal d'Eugène Delacroix et j'y lis (t. I, p. 346) : « Dîné chez Bixio avec Lamartine, Mérimée, Malleville. Scribe, Meyerbeer et deux Italiens. Le soir, M'^6 Mennessier est venue avec sa fille. Je n'avais pas causé avec elle depuis des siècles : elle ne m'a pas paru changée ; j'ai causé une bonne heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est atteinte de noirs, comme moi. Je vois que je ne suis pas le seul. L'âge y est pour quelque chose. «

Peut-être chez Delacroix, mais pas chez Marie. L'âge, au contraire, lui rendait sa gaieté naturelle. Elle rajeunissait d'humeur en vieillissant, si bien

i) Lettre inédite.

que, lorsqu'elle était à Courcelles avec ses filles, Ulric leur disait à toutes trois : « Mademoiselle ! » (( Je ne veux pas douter, mon bien cher Ulric, que vous ne soyez infiniment mécontent de votre vieille amie. Il y a de quoi, et si vous saviez pourtant comment se passe la vie !

(( Je m'étais promis de débarquer ou peu s'en faut à Courcelles, et voilà que tous les bals contraires me retiennent bien malgré moi hors de ce port béni. Mon ennui et ma fatigue sont à leur comble, mais j'ai deux filles et mon devoir est de mourir sur une banquette rouge. J'entrevois la fin de mes misères pour cette semaine, et tout de suite, tout de suite après, ma première heure de liberté sera pour vous.

« N'ai-je pas aussi mille remerciements à vous adresser pour toutes les grâces dont vous comblez ce bavard qui est mon fils ? Vous l'avez encore joliment affolé celui-là; il sait vos vers, votre prose et vous-même par cœur, comme un vrai Nodier qu'il est.

« Donc, à bientôt, n'est-ce pas ? et pardonnezmoi, en me faisant pardonner de M'^® Garcia, avec laquelle je suis d'une grossièreté sans exemple et qui serait sans excuse, si vous ne saviez pas bien, et aile aussi, combien est lourd le sacrifice que je fais en ne vous voyant pas des premiers.

« Mes meilleurs souvenirs à ce qui vous est cher, et à vous, cher ami, l'expression toujours nouvelle de mes tendres et vieux sentiments d'affection.

« MARIE-MENNESSIER-NODIER (l). ))

(i) Letlre inédite.

LE SALON DE l'aRSENAL 3oI

C'était la première fois (du moins à ma connaissance) qu'elle mettait son nom derrière celui de son mari. Ne me demandez pas la cause de ce changement de front. Je ne saurais le dire. A moins que. .. I Mon Dieu, oui. A présent que son fils était un homme, Marie se dit sans doute qu'elle paraîtrait davantage sa mère en signant comme lui : Mennessier-Nodier. En tout cas, il est certain qu'à partir dece jour-là la fille de son père parut davantage la femme de son mari.

Encore une lettre et j'ai fini.

Dans le temps qu'elle installait définitivement son fils, Marie mandait à Guttinguer :

Dimanche i8 (s.d.)

« Je n'ai pas répondu à votre dernière et charmante lettre, cher Ulric, et je ne vous ai pas parlé de votre dernier et charmant article ; — vous ne

. m'accusez pas d'oubli, et vous savez aussi que je ne suis pas encore assez bête pour ne vous plus comprendre. Seulement je ne peux pas écrire tou-

\ tes les fois que je le voudrais bien ; je vous ai déjà répété cette histoire-là à satiété.

« J'ai conservé les Tablettes romantiques, voire même les Annales. Elles font partie de la bibliothèque de mon fils, et cette bibliothèque avec son contenu se répand depuis un mois de la rue Jacob à la rue vSaint-Dominique, où l'enfant en question va établir ses Lares. Quand l'ordre accoutumé sera rentré dans les habitudes et dans les livres de ce jeune employé qui déménage et emménage pendant

ses rares heures de liberté, j'irai faire une visite à sa nouvelle installation et aussi à la rue de Gourcelles. Je serai bien heureuse de refaire un peu connaissance avec votre maison ; quant à votre cœur et à votre esprit, ils sont ici présents.

« Je mets mon org^ueil à sentir ma pensée et ma manière de voir et d'apprécier si absolument conformes aux vôtres. Est-ce que votre archange a fait vœu de ne jamais descendre sur Pont-Aude mer ? Il y serait pourtant le bien arrivé, et je pourrais lui parler du Chalet (i) comme si j'y avais passé ma vie, tant sa réputation est complète, et tant chaque saison de Trouville la renouvelle et la propag-e. Enfin, puisque vous n'y êtes pas, je me refuse à croire aux perfections qu'on lui prête et j'aime mieux aller vous trouver dans votre Paris . Il est cepsn lant devenu bien provincial, et quelquefois furieusement niais, n'est-ce pas votre avis ?

« Au revoir donc et au mois prochain.

« Je me réjouis bien fort de vous serrer la main.

« Votre toute affectionnée,

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