CLÉOMÈNE
Qu*entends-je ?
ARTAPHERNE
Sur vous tous ces châtiments s'étendent. Les dix mille immortels au combat vous attendent.
Alors Archidamie, que ces déclarations transportent, s'approche de l'autel et fait entendre une de ces myriologies que répètent encore dans leur deuil les femmes de la Grèce sur le cercueil d'un père ou d'un époux.
Et sur leur front pieux ma haine a pu descendre. Mes imprécations retombaient sur leur cendre ! Sur l'urne, où mon amour n'a pu la déposer, Approche, Cléomène, ose les accuser.
Dis-nous, toi dont la voix contait leur infamie, S'ils sont dégénérés du san^ d'Archidamie ! (A Léonidas.)
Et toi, dont la douleur déplore leur trépas, Pourquoi les pleures-tu, quand je ne pleure pas ? Ils oDt de leurs destins §urpassé l'espérance !
LES DÉBUTS DU ROMANTISME AU THEATRE FRANÇAIS SSg
Sparte avec sa vertu ressaisit sa puissance !
Ciloyens, vous m'avez envoyée à vos dieux,
Pour fléchir leur courroux, né d'un crime odieux.
Je recueillie le fruit d'une faveur si g-rande ;
Triomphez : leur justice a reçu mon offrande !
Du devoir imposé^ mes fils l'ont acquitté :
Salut, jeunes héros, morts pour la liberté !
De la patrie en pleurs, à nos pieux hommages,
Le deuil reconnaissant consacre vos images.
Ainsi qu'Harmodius et son frère immortel,
Vous verrez, ô mes fils, Sparte élever l'autel
Où viendront nos guerriers, par leurs chants héroïques,
Solenniser vos noms dans les fêles publiques.
Consacrant vos saints nœuds, les amis n'iront plus
Présenter leur encens au temple de Pollux.^
Vos mères, entourant l'autel qui vous rassemble,
Demanderont aux dieux un fils qui vous ressemble
Et diront, consacrant votre immortalité :
Salut, jeunes héros, morts pour la liberté !
Puis s'adressant aux soldats qui Técoutent :
L'ennemi vous attend : Spartiates, aux armes
Telle est la première journée des Thermopyles.
Au troisième acte, Alcée et Algis sont dans les bras de leur mère. C'est Démarate qui a obtenu leur grâce, et Archidamie s'indigne qu'ils doivent la vie à un père transfuge. Décidément cette Grecque est par trop Romaine. Cependant la joie finit par remplir tout son cœur, et elle invite Alcée à reprendre la lyre qui vainquit Messène et ses enfants pour chanter la Grèce victorieuse. On entend, en effet, une symphonie triomphale. Mais quoi ! voici que Léonidas ordonne de cesser ces chants d'allégresse. Que s'est-il donc passé? Un traître a guidé les Perses par le sentier d'Alpënus : les défilés sont occupés, il ne reste plus qu'à mourir, Tel n'est pas
cependant Tavis de Gléomène qui, en considération delà trahison des Thébains et de la haine d'Athènes pour Sparte, propose de se retirer à Corinthe. « A Corinthe ! à Corinthe ! » répètent tous les Spartiates. Mais Léonidas leur fait honte de cette résolution.
Quel cri s'est élevé devant Léonidas?
O perfide abandon de la cause commune î
Quoi ! lorsque sur les mers, entraînant la fortune,
La flotte athénienne a vaincu nos tyrans,
Et vole à Salamine à des destins plus grands,
Elle verrait l'Atlique abandonnée aux flammes!
Et ses vieillards plaintifs, ses enfants et ses femmes.
Montrant aux Grecs les fers que nous leur apprêlions,
S'écriraient : Voilà Sparte, honneur des nations!
Nos rivaux nous pourraient reprocher leurs ruines !
Est-il temps d'écouter nos haines intestines?
Dans ses communs périls, sous les mêmes lauriers,
La Grèce, avec orgueil, confond tous ses guerriers ;
Elle est de tous les cœurs également chérie.
Thémistocle est de Sparte, Athène est ma patrie !
Et nos tombeaux, ici, protégeront ses lois.
Mais, à rislhme,bornant ses injustes exploits.
S'il en est un de vous, qu'il soit libre, qu'il parte.
Avec Alcée, ici, sauvant l'honneur de Sparte,
Mon sang. , .
En entendant ces nobles paroles, Gléomène se rallie à Topinion de Léonidas qui, tout à l'heure, en vue de conserver un roi à la Grèce, a dépêché Agis à Sparte avec un message pour le Sénat.
Quatrième acte. La nuit règne ; des feux sont allumés sur les sommets du mont Œta, Tencens brûle sur les trépieds. Les Spartiates environnent l'autel.
Cependant . Xercès tente un dernier effort sur
Léonidas. II lai envoie Démarate et le chef des mages pour essayer de lui faire comprendre que toute résistance serait inutile et que d'ailleurs, bien loin de vouloir asservir la Grèce, il se propose, après l'avoir soumise, de lui laisser son autonomie. Pour toute réponse, un soldat, par ordre de Léonidas, va graver sur un rocher l'inscription fameuse : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. » — A ce spectacle Démarate rougit de sa conduite et révèle à Léonidas queXercèsa l'intention de le surprendre au milieu de la nuit. — Qui donc es-tu? lui demande Léonidas. — Démarate se nomme et disparaît, au moment où Agis rentre en scène. Sa mère lui a raconté par quel subterfuge Léonidas s'était séparé de lui. « On meurt sans toi, mon fils! » et il a quitté Sparte pour venir prendre son poste de combat.
En le voyant, le roi dé Sparte se désespère et fait appel à son patriotisme.
N'écoute point ta mère : une fausse grandeur Sur ses pas imprudents séduit ta jeune ardeur. Au saint amour de Sparte, Agis, sois plus fidèle : Je ne fais que mourir, soit plus grand, vis pour elle. La patrie avec moi t'implore.
Mais le jeune homme ne veut pas que sa mère rougisse de son infidélité, et que les mères de Sparte, en passant auprès d'elle, disent de lui avec mépris: // était des trois cents! Il veut donc faire son devoir comme les autres.
Alors, en désespoir de cause, Léonidas lui dit :
3f\2 LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
« Rassure-toi, tu mourras! », mot sublime, digne du « Qu'il mourût », de Corneille.
Et les apprêts funèbres commencent.
Au cinquième acte, Faction se passe de nouveau dans la tente de Xercès. Le roi, effrayé du carnage que les trois cents Spartiates font de ses dix mille immortels, prend la fuite. Bientôt sa place est prise par un petit nombre de Spartiates qui rapportent Léonidas tout sanglant, ayant encore dans la poitrine le fer meurtrier. Démarateest auprès de lui; il a quitté le camp de Xercès pour partager le sort de ses (ils, et tout à l'heure, effectivement, il expiera ses torts dans une mort glorieuse. Enfin Léonidas, en apprenant que Sparte est libre, arrache le fer de sa blessure et meurt.
Telle est, en résumé, la tragédie de Pichat. Victor Hugo a dit qu'elle avait réussi froidement (i). C'est le contraire de la vérité. Le premier soir elle alla aux nues (2), et, si l'on s'en rapporte aux journaux du temps, ce n'est qu'au bout de cinq minutes d'applaudissements que Talma, qui s'était
(i) Victor Hugo ne devait pas aimer beaucoup Pichat. On litdans Victor Hugo raconté, t, II, p. 54 : « Le Léonidas de M. Pichat réussit froidement, et l'auteur ne dura pas beaucoup plus que la pièce, INI. Pichat, qui avait les épaules larges, les cheveux noirs et abondants et un air de taml)our-major, mourut très jeune. » — Nous sommes loin de « la belle figure inspirée » que M"» Ancelot trouvait au poète. (Cf. Un Salon de Paris, p. 36.)
(2) Pichat écrivait de son côté, le i4 décembie 1826, à son compatriote Ghollier :« Le succès a surpassé mon espérance; il n'y a pas eu un moment d'hésitation et de langueur. La dernière scène, lorsque Agis vient tomber mort aux pieds de Léonidas, a produit un effet terrible ; plusieurs femmes se sont évanouies. A la porte du théâtre, oii la foule se presse, on parle en sus de quelques côtes enfoncées, ce qui est toujours agréable pour un auteur tragique. »
surpassé (i), parvint à faire entendre le nom de Fauteur. Les représentations suivantes attirèrent une fouie considérable. Le Théâtre-Français encaissa, à la cinquième, la recelte énorme de 5. 200 francs, et ce qui achève de démontrer que le succès de la pièce fut grand et durable, c'est quePichat en vendit le manuscrit à Ponlhieu, Téditeur, la somme de 10.000 francs, d'aucuns disent i3.ooo fr. en espèces et 5oo fr. en livres (^), et qu'il s'en débita trois éditions dans Tespace d'un mois (3).
Maintenant si nous cherchons les causes du succès de cette tragédie, nous avouerons sans peine que les circonstances y entrèrent pour une bonne part.
« Pour la première fois en France, disait /e Globe, sous les auspices du pouvoir, après quatre ans d'héroïsme et de malheur, à la veille peut-être de tomber comme Léonidas, la Grèce reçoit enfin l'hommage de nos larmes et de nos applaudissements ; nous avons pu, dans les tableaux d'une gloire antique, reconnaître les vertus modernes, et dans le trépas de Léonidas honorer le trépas du héros de la Selléide ; cette tente de Xercès a représenté
(i) « Talma, disait Pichat dans la môme lettre, est constamment sublime. M"" Duchesnois a de beaux mouvements maternels, mais elle est nulle dans la partie de l'austère citoyenne. La Garonne domine de la manière la plus déplaisante dans tout le rôle de Lafon : il a complètement manqué Dcmarate. On a cru revoir Castor et Pollux, ces deux modèles des amitiés antiques, dans Alcée et A2:is. David et Firmin y sont charmants ; dans toutes les scènes où ils paraissent ils font couler des larmes. »
{:>.) Cf. le livre publié par Savignc sur Pichat. Vienne (Isère), 1870, I vol. in-S".
(3) La brochure de Léonidas fut mise en vente le 8 décembre
pour nous la tente des pachas; ces jeux funèbres menés au milieu du défilé des Thermopyles, Marco Botzaris aussi les a célébrés dans les gorges du mont Gallidrone; à genoux devant la Vierge protectrice deSouVi, comme Léonidas devant les dieux amis de Sparte, il a ordonné à ses policares de mourir, et ces policares sont tombés comme les trois cents. Le triomphe de Pichat est donc un peu celui de nos sentiments. »
Mais le critique du Globe s'empressait d'ajouter: « Nous croyons qu'il l'eût obtenu même en d'autres jours ; il j a assez de fidélité historique, assez d'intérêt dans les situations, assez d'art dans la composition des tableaux, pour qu'en tout temps cette pièce eût été applaudie. »
Et c'est vrai. Afin de donner à l'action plus d'étendue, car il convient lui-même « que son sujet semblait ne fournir que trois ou quatre scènes (i) », Pichat a inventé les personnages de Démarate, Gléomène, Alcée, Agis et Archidamie, et il a fait de cette tragédie un magnifique chant de mort (2). D'un bout à l'autre du spectacle on est en présence de l'esprit de sacrifice, et le souffle patriotique qui anime tous les personnages est si grand qu'il se communique à la lecture au point de nous
(i) Préface de Léonidas.
{2) Le 17 juillet 1822, le comte Daru, de l'Académie française, écrivait à Alexandre Guiraud. au sujet des A/achabées : « Vous avez eu l'art de jeter un enfant (Mizaël, le plus jeune des frères), qui inspire un intérêt doux, dans un milieu de personnages dont la constance inébranlable ne réclame que l'admiration, sentiment qu'on n'aime pas à prodiguer, même au spectacle. » (Lettre inédite.) On en pourrait dire autant des deux rôles d'Alcée et Agi* de Léonidas.
faire oublier rinsuffisance et les autres défauts de la langue du poète.
Car il n'y a pas à dire, Pichat n'est pas encore maître de son instrument. Soumet reprochait à son vers d'être toujours une ligne droite (i). Moi je lui reprocherai d'être raboteux, incorrect, rempli d'inversions aicliaïques et barbares, de ne pas dire tout ce qu'il voudrait ou pourrait dire (2). Non qu'il
(i) Lettre de Soumet à Guiraud du 20 décembre 1820. (2) Exemples
Des théories suivie, De Delphe, en ce momeut^ arrive Archidamie.
(Acte II, scène 11.) De ses dieux courroucés la terrible justice De Sparte à leurs autels proscrit le sacrifice.
(Acte II, scène m.) N'est-ce pas ce Datis, Ou ce même Artapherne, autrefois dans l'Attique, Menant, vainqueur futur, l'armée asiatique?
(Acte II, scène iv.) Quand Sparte est, de périls, à ses yeux menacée,
(Acte III, scène m.) De son front, obscurcissant la gloire, Quel sombre deuil ! ..
(Acte m, scène iv.) Mais à l'Isthme, bornant ses injustes exploits. S'il en est un de vous, qu'il soit libre, qu'il parte.
(Acte III, scène vi.) De notre sanf? verse, va sortir en ces lieux Une leçon sublime.
(Acte III, scène vi.) Préparez sur l'autel leurs offrandes sacrées, Selon la loi de Sparte, aux muses consacrées; Déesses du héros par l'histoire adopté Notre encens leur est dû.
(Acte III, scène vi.) Si nos armes, du Mede abaissant l'insolence. De vos sacrés bosquets protègent le silence, Du Parnasse voisin exilant vos concerts O déesses ! Venez. . .
(Acte IV, scène I.) Cet espoir de la Grèce, avec vous abattu, Son salut, un vainqueur l'accorde à ta vertu.
(Acte IV, scène 11.^ Mais au moment fatal, à l'horreur imprévue, De mes fils, près, hélas ! d'expirer à ma vue,
soit mal bâti, il est, au contraire, d'une solide facture, il est plein jusqu'à en craquer, et d'une richesse de rimes à désespérer Victor Hugo et ses meilleurs élèves, mais il ne déborde pas assez, il est court, et se ressent de ce qu'on lui a trop serré la bride. En un mot, il est trop latin et donne trop l'impression d'une chose traduite — ce qui, après tout, n'a rien d'étonnant de la part d'un poète né à Vienne, au milieu des ruines romaines, et nourri de la moelle des écrivains du siècle d'Auguste (i). Ponsard aussi donne parfois cette impression et Ponsard était de Vienne, comme Pichat, Il est même curieux que le sort ait réservé à deux, poètes issus de la même ville d'ouvrir et de fermer le cycle du théâtre romantique. C'est par ces qualités et ces défauts que Léonidas est une tragédie à la fois classique et romantique : classique par la forme et le moule, romantique par le fond, j'entends par la couleur locale, la fidélité des scènes historiques, la peinture des mœurs, et aussi et surtout parla façon délibérée avec la quelle l'auteur a violé le dogme sacro-saint de l'unité de lieu. Que si elle n'a pas survécu aux circonstances qui l'avaient fait naître (2), c'est d'abord qu'en dépit de son intérêt et de quelques scènes dignes de Corneille la langue dans laquelle elle
Reprenant sur nos lois sou empire vainqueur, La nature opprioiée est rentrée en mon cœur.
(Acte V, scène m.) (i) Quand il composa sa tra2:édiede Turnus, il traduisit plus de deux chants de VEnèide de Virgile.
(2) Et encore M. JulesClaretie m'écrivait un jour qu'ilavait songe à la reprendre.
LES DÉBUTS DU UOMANTISME AU THKATKE FUANÇAIS B/^y
est écrite n'est pas de celles qai sauvent une œuvre; c'est ensuite qu'au reg^ardde l'histoire littéraire elle a le tort irrémissible d'être un ouvrage de transition; c'est enfin que son auteur mourut avant d'avoir été définitivement consacré. Mais tout cela ne l'empêche pas de faire date et d'avoir ouvert la porte de la maison de Molière au théâtre romantique.
Quelques jours après la représentation de Léoni- (las, à la fin d'un banquet offert à Pichat par son éditeur, Talma disait au baron Taylor qu'il avait sauvé le Théâtre-Français.
C'était alors l'avis de tout le monde. Moins de deux ans après, cette opinion n'était soutenue que par les Romantiques. Que s'était-il donc passé dans l'intervalle ? Il s'était passé que Talma avait, suivant un mot célèbre, emporté en mourant le deuil de la tragédie (i). Tant qu'il avait vécu, le baron Taylor, tout en inclinant vers le drame^ s'était cru obligé de lui faire la part belle. Mais après sa mort le commissaire-royal n'avait aucune raison de maintenir aurépertoire des pièces qu'on ne jouerait plus que devant les banquettes. Et la tragédie fut reléguée peu à peu au second plan jusqu'à l'avènement de Rachel (2). C'est ainsi que leGuiliaume TeUde
{1) On sait qu'il mourut le 19 octobre 1826.
(2) C'est encore le baron Taylor qui favorisa les débuts de Rachel, car s'il fut remplacé, en i83o, par Âlazères, ce fut à titre provisoire, et il conserva le litre de commissaire jusqu'en i838.
Pichat, qui avait été reçu par acclamation du vivant de Talma, et qui, sans contredit, est supérieur à Léonîdas, ne fut représenté qu^en i83o — sur Ja scène du second Théâtre-Français !
De là des protestations et des colères qui, à partir de 1827, éclatèrent au giand jour parmi les acteurs et les fournisseurs ordinaiies de la Comédie- Française.
Le premier qui osa porter la question devant le public fut Pierre Victor, le tragédien en qui Soumet, Guiraud et leurs camarades avaient mis leur confiance.
J'ai sous les yeux le libelle qu'il publia chez Ponthieu, sous le titre un peu long" de Mémoire pour Pierre Victor^ contre M. le baron Taylor, commissaire-royal près le Théâtre-Français^ contenant des considérations sur l'état actuel du Théâtre-Français^ suivi d'une consultation de MAI. Mérillon^ Berville^ RoutJiier, Plougoulm et Pierre Grand.
Ce mémoire, qui méfait songer involontairement à ceux de Monllosier, quoiqu'il n'y ait aucun rapport entre eux, lient à la fois du réquisitoire et du pamphlet. Montlosier accusait à la même époque les jésuites de conduire TEglise de France à sa perle. Pierre Victor accuse le baron Talyor, « agent coupable d'un parti occulte, de préparer la ruine de la tragédie». Et évidemment dans l'esprit du tragédien le crime du commissaire-royal était aussi grand que pouvait Tètre dans l'esprit du vieux gallican le crime des Jésuites.
Disons tout de suite que ce Pierre Victor était ce qu'on appelle a un mauvais coucheur ». Après avoir donné sa démission à la Comédie-Française, parce que le comité n'avait pas voulu lui accorder le congé de quinze jours auquel il prétendait avoir droit « pour avoir soutenu, pendant l'absence de Talma et de Lafon^ tout le poids du répertoire tragique », il était entré à l'Odéon, mais il n'avait fait qu'y passer. « Condamné à une punition injuste après avoir pris avec trop d'ardeur Tintèrent de l'art et du public en refusant de paraître, sans répétition, dans une pièce qui n'avait pas été représentée depuis long-temps », il était parti en faisant claquer les portes. En province, il n'avait pas été plus heureux. Le préfet de Toulouse lui avait interdit arbitrairement l'exercice de son état, a sans lui opposer d'autre raison que la dangereuse influence de la tragédie sur l'esprit public ». Ce qui faisait dire à Pierre Victor que ce fonctionnaire « avait pris les devants sur les hommes qui proscrivaient à présent la tragédie à Paris ».
Cependant le baron Taylor, à la recommandation de Charles Nodier, l'avait engagé comme pensionnaire en lui faisant espérer le sociétariat. Notre homme paraissait donc content, quand on s'avisa, quelques jours après, de l'annoncer comme débutant sur l'affiche. Lui, débutant y un vieux routier qui avait doublé Talma et Lafon! C'était trop fort ! il déclara qu'il ne commencerait point son service qu'on n'eût fait disparaître de l'affiche un titre contraire à son titre d'admission. Mais le commissaire-
royal, à tort ou à raison, ne voulut rien entendre, et Victor, qui par sa résistance avait fait manquer une représentation, eut à choisir entre la résiliation de son traité et le paiement d'une amende de six cents francs. Ce fut le point de départ de sa grande querelle avec le sieur^raylov, comme il l'appelle à toutes les paj^es de son Mémoire, Je passe sur la question d'argent, cause première de son « Mémoire à consulter», et j'arrive aux accusations portées par le comédien contre son supérieur hiérarchique.
« Quelle a été, disait-il, la première opération du sieur Taylor ? La destruction du second Théàlre- Français, de l'établissement le plus utile à la fois à Fart dramatique et aux intérêts de la Comédie ellemême. C'est à la suite de cet exploit, armé de ce titre glorieux, que le sieur Taylor s'est présenté aux hommes qu'il voulait perdre, et qui, dans leur reconnaissance aveugle, se sont empressés de lui ouvrir leurs bras.
« Un établissement protégé par l'opinion publique ne pouvait pas être sapé ouvertement ; aussi le sieur Taylor a-t-il eu soin de recourir aux voies détournées. Il lui a fait retirer le droit déjouer les ouvrages de l'ancien répertoire. Des acteurs qui en étaient les soutiens lui ont été enlevés, et engagés au premier théâtre. Des traités les retenaient au second ; mais toutes les difficultés ont été aplanies. C'est ainsi qu'on s'est emparé de Joanny, de Da^ vid, de Perrin^ de Samson, de M"^^^ Valmonzey et Brocard.., »
Il ajoutait :
« On ne veut pas de tragédie, on ne veutpas d'ouvrag^es propres à éclairer l'esprit public, à inspirer des sentiments nobles et élevés. La tragédie reproduit les leçons de l'histoire, elle met les rois aux prises avec les peuples. Elle retrace les révolutions des empires, les malheurs des têtes couronnées. On préfère les héros de roman et les sujets imap^inaires. Les vers se gravent dans la mémoire, la poésie frappe plus que la prose ; ses couleurs sont plus vives, ses allusions mieux senties ; il importe donc d'écarter tous les sujets capables de la faire ressortir. C'est ainsi qu'on accable mademoiselle Duchesnois de découragements qui l'ont réduite déjà plusieurs fois à donner sa démission; que mademoiselle ^oz/r^om est à la veille de recevoir sa retraite; que madame Paradol languit dans l'inaction ; que Lafon est obligé de ne plus exercer son talent que dans la comédie ; que Joanny est relégué dans les rôles les plus subalternes ; que David a été menacé de perdre son état.
« Que ce soit de son propre mouvement, par amour du romantisme, ou par toute autre cause, il n'en est pas moins constant que le sieur Taylor, depuis son installation, n'a rien négligé pour anéantir l'art des Corneille et des Voltaire, et que, s'il n'est pas l'auteur du projet, il en est du moins l'exécuteur. Je ne puis me persuader qu'il suive en cela son inclination. Voué dès l'enfance à la culture des arts, employé comme décorateurdans les ateliers de la Gaîté, puis dans ceux des Menus-Plaisirs, M. le
baron Taylor doit y avoir appris à aimer le théâtre. Comment supposer que, de gaîté de cœur, il puisse se livrer à un semblable vandalisme ?
« Quoi qu'il en soit, depuis deux ans, le sieur Taylor entraîne à grands pas le Théâtre-Français à sa ruine; et il marche lui-même à sa perte, parce que sa conduite n'est pas franche ; que, malgré ses formes polies, il mécontente tout le monde; qu'avec une sorte de fermeté il cède à toutes les influences ; que, tranchant dans ses paroles, il fléchit dans ses actions ; qu'il fait plus qu'il ne doit et ne fait pas tout ce qu'il peut; qu'il promet sans tenir, qu'il trompe tout le monde et se trompe lui-même.
« Sans doute le sieur Taylor se prévaudra des représentations fructueuses qu'on doit à son administration. Mais qu'importe que les recettes soient plus fortes, si les dépenses sont plus grandes? L'activité du sieur Taylor suffit-elle, si elle est mal dirigée. Il possède des qualités; il n'a pas les connaissances administratives et l'instruction littéraire qu'exige la place de commissaire-royal, on ne peut lui refuser certains talents, qui, unis à plus de droiture, feraient de lui un bon régisseur dans les théâtres d'où il est sorti. »
Je ne sais pas à qui Victor avait passé la plume pour rédiger son Mémoire acrimonieux, mais celuilà ne connaissait guère le baron Taylor, qui lui refusait jusqu'à l'instruction littéraire dont il avait besoin pour remplir dignement ses fonctions. Sans doute, il est de bonne guerre de mettre les gens qu'on veut démolir au-dessous de leur emploi.
LES DÉBUTS DU UOMANTISME AU THEATlVli; FRANÇAIS 353
Mais le baron Taylor n'en était pas, heureusement pour lui, à faire ses preuves comme lettré, voire comme écrivain. Sans être de la force de
Nodier, son collaborateur, il écrivait tout de même assez bien sa langue pour « un Anglais de nom, dégoût et d'origine (i) », et sa bibliothèque était celle d'un homme qui a une certaine culture (2).
Tout à l'heure, Pierre Victor lui reprochera, à bout d'arguments, de planter là de temps à autre son théâtre et sa troupe pour donner libre cours à son amour exagéré des voyages. Il ne se doutait guère que « le sieur Taylor » voyageait ordinairement pour le compte de l'Administration des Beaux- Arts, et qu'il lui a rendu de ce chef presque autant de services qu'en sa qualité de commissaire-royal. Au plus fort de ses démêlés avec Pierre Victor et avec les « Mèdes », dont parlait Sophie Gay — car ce tragédien n'avait pas fini, que Lemercier, Arnault, Jouy, Delrieu et les autres entraient en lice à leur tour, — le baron Taylor, que tout ce bruit laissait parfaitement tranquille, avait de longs pourparlers avec M. de Martignacet s'embarquait au printemps de 1828 pour l'Egypte (3), dans le but d'enrichir
(i) Taylor (Isidore-Justin-Séverin) était né à Bruxelles, le 5 août 1789, de Héli Taylor, descendant d'une noble famille irlandaise naturalisée française, et de Marie-Antoinette de Wahvein, fille de Charles de Wahvein, gouverneur du cercle de Brug^es eu 1788, et de Marie-Thérèse du Châlelet; tous deux émigrés en France après la guerre civile provoquée en Belgique par Vandernoot. (Sur la famille paternelle et maternelle du baron Taylor, cf. la brochure de Ch. François.)
(2) On n'a, pour s'en rendre compte, qu'à parcourir le catalogue de ses livras, qui furent vendus en 1848, et qu'à lire les nombreaix articles qu'il a signés seul dans les Voyages pittoresques et romantiques.
(3) Dans sa première lettre à M. de Martignac, en 1828, il rappc-
la France des obélisques de Thèbes (i). J'ai même la leltre originale qu'il écrivait d'Alexandrie à Jal, le 22 juin suivant. Je la donne ici textuellement, avec le regret que Pierre Victor ne soit plus là pour la lire; peut-être le convaincrait-elle que son ancien patron avait assez de littérature pour diriger le Théâtre-Français.
a Alexandrie, le 22 juin 1828,
« Mon cher Jal, <( Je viens de parcourir la Grèce et je vous écris de la vieille Egypte. Il est curieux de visiter maintenant ces deux terres, berceau de noire civilisation. Pour ceux qui aiment vivre cent ans, je puis leur assurer qu'ils seront récompensés de leur peine par un beau spectacle, ils verront au Pi rée les flottes à vapeur des Pyctes, et où Sésostris a régné, les Bédouins faire l'exercice comme la vieille garde de Napoléon. Il ne faut même pas cent ans, pour ces événements assez extraordinaires, et si mon centenaire aime à voyager, il pourra prendre sa place dans un bateau à vapeur que l'on trouvera au port de Grenelle, à Paris, viendra fort à son aise, sans mettre pied à terre, se reposera Athènes^ continuera
lait au ministre les paroles de Bossuet : « Les obélisques de l'Egypte font encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome, et la puissance romaine, désespérant d'ca:aler les Egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur ea leur empruntant les monuments de leurs rois. »
(i) Comme on a oublié de erra ver son nom sur l'obélisque de Louqsor, à côté de celui de Le Bas, il n'est pas inutile de rappeler ici que ce fut le baron Taylor qui fut charge, au mois de janvier i83o, de négocier son acquisition avec le pacha d'Egypte et qu'il aborda avec son trophée au pont de la Concorder Iç a3 février î833.
son chemin en venant chercher l'embouchure du Nil pour le remonter et visiter Thèbes, passera par le canal deTIsthme de Suez que l'on n'aura pas de peine à creuser, puisqu'il y est depuis plusieurs siècles et qu'il ne s'ag-it que d'y laisser couler de Teau, passera quelques jours à Calcula et à Bombay et reviendra tranquillement, par le cap de Bonne- Espérance, descendre, au quai des Tuileries, pavillon de Flore. Si j'étais ministre, je ferais faire ce voyag-e dans quelques mois à un brave habitant du Marais, et, sans plaisanterie, une promenadecomme celle-là serait d'un avantage inappréciable pour le commerce et l'industrie.
C( Je me passerai du bassin k confection kGreneWe^ car l'attendre de ce qu'il y a de beau et de bon pour notre propriété nationale serait trop long".
« Mais laissons là ces rêves qui sont moins futiles qu'on pourrait le penser. Causons de la Grèce et causons de l'Eg-ypte (mon papier est bien petit). J'ai vu le comte Capo d'Istrla, le prince Maurocordato, l'amiral Tombas! et ce que la Grèce possède de députés ou de généraux distingués. Des ruines du Temple de Neptune à Paros^ sur la pierre où Démosthène est mort, j'ai vu Athènes, et près de Phalère j'ai été saluer l'Acropolis. Au milieu des ruines de Trézène, qui n'ont jamais été décrites, j'ai touché aux marbres du Palais de Phèdre, et un chevrier vous montre la place où Thésée trouva l'épée de son père. On ne fait pas un pas dans le Péloponèse, on n'aborde pas une des Cyclades sans reucoatrer d'admirables ruines \ malbeureu"
356 LE CÉNACr.E DE LA MUSE FRANÇAISE
sèment, les Turcs font encore des boulets avec les marbres de ces ruines, et les champs d'Eleusis ne sont plus témoins que de combats : Démétrius Ypsilanti y commande huit mille hommes qui n'attendent que le signal d'escalader les Propylées.
« On respire enfin sans crainte à Napoli, à Egine et à Hydra, les mers d'Egée et de Crète sont libres et ne voient plus de pirates ni de vaisseaux turcs; mais Lacédémone supporte encore la tente d'Ibrahim, et la moitié de la population grecque a cessé d'exister.
« En Egypte, on fait des soldats avec les nègres du Darfour, et le bruit de nos tambours, les airs de nos fifres, de nos clairons de voltigeurs m'y réveillent tous les matins. J'ouvre les yeux, je me crois à Paris et je vois à mes pieds deux ou trois Ethiopiens qui me présentent un narguilé (pipe persane) et du café — et devant l'Orient les aiguilles de Gléopâtre et la colonne de Pompée.
(( Faire lever des Coptes avec le son de la Diane, les faire coucher avec l'air de la retraite, est bien certainement ce qu'il y a de plus curieux dans le monde pour le moment.
« Ajoutez mon ami, que je puis voir tout cela de ma fenêtre et que je loge dans l'appartement que Bonaparte a habité lors de son entrée en Egypte.
« J'ai rencontré un de vos amis dans la rade de Paros, M. Magré, lieutenant de vaisseau qui est à bord du Scipion. Il m'a beaucoup parlé de vous. Au revoir, moucher Jal; vous pouvez annoncer mon voyage dans la Pandore, donner de la publicité à
LES DEBUTS DU ROMANTISME AU THEATRE FRANÇAIS ODy
cette lettre écrite très précipitamment, si vous le jugez convenable, d'avance je vous remercie; je viendrai vous embrasser à Paris, vers le mois de septembre.
« Je pars demain pour le Caire, dans vingt jours je serai à Thèbes, et après avoir vu le Mont Sinaï, Suez, Rosette et Damiette, je m'embarquerai pour la France.
« Je vous embrasse de tout mon cœur.
« TAYLOR (i). »
Je ne sais pas pourquoi Jal ne publia pas cette lettre dans la Pandore. Peut-être estima t-il qu'il n'y était pas assez question de la tragédie. Il est certain qu'une bonne épître aux Corinthiens, j'entends aux « Mèdes », datée du Palais de Phèdre ou du passage des Thermopyles aurait été beaucoup plus d'actualité. Car l'absence prolongée du baron Taylor n'avait pas désarmé ses adversaires, et la guerre recommença de plus belle dès qu'il fut de retour. On se souvient que, le ii fémer 1829, le soir de la première représentation du drame d'Alexandre Dumas, Henri lïl et sa cour, les partisans du Romantisme dansèrent un fandango échevelé dans le foyer du Théâtre-Français. Cette profanation du temple acheva d'exciter la colère des Classiques. Ils s'en prirent comme de juste au baron Taylor et demandèrent au roi, par voie de pétition, de le remplacer d'urgence, dans l'intérêt du grand art, par une commission tirée du sein de l'Acadé-
(i) Lettre inédite communiquée par M. Macqucron.
mie. — Vous êtes orfèvre, monsieur Jossel — Un seul n'avait pas signé la pétition et le fit savoir au Globe. C'était Ancelot, un malin qui avait un pied dans les deux camps et qui toute sa vie ménagea la chèvre et le chou. Le Giohe, comme bien on pense, ne laissa pas passer la lettre d'Ancelot sans prendre parti.
Il le fit même avec d'autant plus de résolution et de franchise qu'il avait hésité longtemps à soutenir la bonne cause.
«La Comédie-Française, disait-il le 21 février 1829, est-elle sous la tutelle de l'autorité ou du public? Examinons. Qui des deux paie? L'un et l'autre. Mais dans quelle proportion ? L'autorité donne, je crois, cent mille francs; et le public? sept ou huit cent mille. Avec le régime de la liberté, il n'y a nul doute que la Comédie ne regagnât aisément ces cent mille francs de la subvention. Mais l'autorité aime à protéger, c'est sa manie. Pour son argent elle a le plaisir d'avoir là un commissaireroyal, de doubler les appointements de quelques talents émérites, de faire recevoir quelques jolies débutantes, de faire représenter quelques pièces qui lui agréent particulièrement, telles que Marcel ou V Ecole de la jeunesse, de faire reprendre de temps à autre quelques tragédies qui ont eu de la vogue sous le Directoire et qu'on a la bonté d'appeler classiques; de tenir au courant du répertoire quelques comédies glaciales, mais qui sont extrêmement dignes : cela s'appelle soutenir l'art. Et le public, qu'obtient-il pour ses 7 ou 800.000 francs?
LUS DÉBUTS DU ROMANTISME AU THEATRE FRANÇAIS SBq
On lui donne de temps à autre une pièce selon son goût ; sinon il supprime ses subsides et porte son argent ailleurs. Vous voyez bien qu'il mérite quelques égards. »
Cette façon mesurée et spirituelle de défendre uniquement l'intérêt du public dans une affaire où tant d'intérêts particuliers étaient en jeu fit plus pour consolider le baron Taylor que toutes les pétitions et tous les libelles pour l'ébranler, et Ton peut dire qu'après l'éclatant succès de Henri III et sa cour la nouvelle école et le commissaire-royal eurent cause gagnée, aussi bien devant le roi que devant l'opinion.
Revenons maintenant en arrière et demandonsnous ce que faisait Pichat pendant que le baron Taylor était aux prises avec ses comédiens et la tribu des « Mèdes ».
Ce qu'il faisait? hélas 1 il suivait l'exemple de ceux dont parle Joacliim du Bellay, qui
Pour ailong-cT leur gloire accourcissent leurs ans.
Depuis qu'il avait l'âge d'homme, il avait dans les os le ver rongeur de la phtisie. Plusieurs fois déjà, notamment le soir de Léonidas, il lui était arrivé, sous le coup d'émotions trop violentes, de vomir le sangà pleine bouche. Mais il avait une telle ardeur, une telle soif de gloire, qu'il eût donné volontiers dix ans de sa vie pour être sûr de laisser un grand
3Go LE CENACLE DE L.V MUSE FKANÇAISE
nom. Au lendemain des représenlalions de sa pièce, ses amis s'étaient employés pour lui trouvai une sinécure au ministère des Affaires étrang-ères; on dit même que le duc d'Orléans, qui lui témoignait beaucoup d'égards, avait été sur le point de se l'attacher comme bibliolhécaire (i), mais Picliat, qui voulait garder son entière indépendance, avait décliné toutes les offres de cette nature et n'avail accepté, et encore après une longue résistance, qu'une petite pension du ministre de l'Intérieur (2). Aussi bien le baron Taylor ne lui doniiait-il ni repos ni trêve. Il hii fallait son Guillaume Tell avant la fia de l'été de 182G. Il l'eut en temps voulu, mais pour tenir sa promesse, Pichat fiL un effort quil'exténua littéralement. Pour comble de malheur, au moment où cette tragédie allait entrer enrépétitioUj Talma mourut. Le chagrin (]ue Pichat ressentit de celle perle augmenta encore son accablement. Il avait à Morlfonlaine un ami nommé Bouchard, dont la sœur, jeune fille charmante (3), s'élait épris( chastement de lui pendant qu'on jouait son Léo" nidas. Attiré par cet amour qu'il avait pai lag( presque aussitôt, il alla, vers le printemps de 1827,
(i) Le lendemain de la première rcpré-scnlalion de Léonidas, le duc d'Orléans lui avait envoyé son portrait et deux gravures d'aprèi Steuben, représentant la fuite de la barque et le serment du Grutli, pour son Guillaume Tell.
(2) Cela résulte de la noie suivante que je trouve dans les Débais du 3o janvier 1828 : « Le Roi, sur la proposition du ministre de rinlérieur, vient d'accorder à la veuve de Pichat la survivance de la plus grande partie de la pension qui, dans ces derniers temps, avait été si noblement offerte à l'auteur de Léonidas et de Guillaume Tell. »
(i) Elle épousa, queLjiie temps après la mort de Pichat, M. La-i font, l'auteur de la Famille Môronval et du Chef-d'œuvre inconnu^
LES DÉBUTS DU ROMANTISME' AU THEATRE FRANÇAIS 36l
s'installer chez M. Bouchard avec sa femme et ses enfants. Là, sous les reg^ards de la Muse et dans la joie de se sentir admiré et aimé, il ne tarda pas à renaître. Il se portait déjà beaucoup mieux lorsqu'il fut victime de son dévouement. 11 avait l'habitude d'aller s'asseoir chaque jour à l'ombre d'un ébénier, au bord d'une fontaine dont le sable couleur de grès cachait un abîme à fleur d'eau. Un jour, une société déjeunes gens et déjeunes filles qui étaient venus visiter Morfontaine s'éparpilla dans le beau parc en le remplissant de ses ébats et de ses cris. A un moment donné, un couple d'amoureux passa tout près de lui, pendant qu'il rêvait, et le força de relever la tête. Arrivés au bord de la fontaine, ils s'arrêtèrent pour regarder l'eau qui bouil" lonnait et semblait mise en mouvement par la respiration du gouffre, selon l'heureuse expression d'Alexandre Dumas, à qui j'emprunte ces détails. Un petit sentier côtoyait l'autre rive, une grotte s'élevait en face, une fleur poussait à l'ornbre de la grotte, trempant sa tige dans l'eau. La jeune fille eut envie de la fleur, le jeune homme, pour lui faire plaisir, mesurait déjà la distance qui le séparait de l'autre côté et allait poser le pied sur le grès trompeur qui cachait rabînie, quand Pichat, jetant un cri, se précipita derrière lui et réussit à l'arrêter. Mais l'effort qu'il avait fait rouvrit la cicatrice qui était à peinefermée, le sang jaillit en abondance, Pichat pâlit, chancela et dut s'appuyer, pour rentrer chez M. Bouchard, sur le bras de celui qu'il avait sauvé de la mort et qui — roïuci-
dence curieuse — était un artiste de la Comédie- Française.
Cet accident avait eu lieu au mois d'août ; un mois après, Pichat revint à Paris, où ses médecins, Valerand et Alibert, déclarèrent qu'il était perdu. Une jeune fille de talent, M*^« Lauzier, avait commencé son portrait en pied : on lui dit de se hâter si elle voulait le finir. Et à partir de ce jour-là ses amis ne le quittèrent plus. De ce nombre étaient Soumet, Frédéric Soulié, Emile Deschamps^ Vatout, Avenel,Belmontet, Jules Lefèvre, le général France d'Houdetot, Saint-Priest, etc.
Le fils de M. Gay, ancien principal du collèg-e de Carcassonne,qui avait fait représenter au Théâtre- Français, le 17 juillet 1824, une iraigédie d'Eu dore et Cymodocée, venait d'être ordonné prêtre. Il voulut préparer Pichat à la mort, mais celui-ci n'avait pas envie de mourir; dès les premiers mots qui lui furent dits dans ce sens, il appela sa femme et la pria d'éloigner ce confesseur intempestif. Or, il était déjà sous l'iniluencede la Parque. Un matin, sa jeune femme le trouva lisant un livre qu'il tenait à l'envers. Et comme elle lui demandait ce qu'il lisait là, il lui répondit avec de grands yeux remplis de brume : « Tune vois donc pas ces jolies filles blanches ! Compte-les avec moi et vois comme elles sont belles ! «
Le soir de ce jour, à la tombée de la nuit, ceux qui le veillaient perçurent distinctement un petit bruit sec qui venait de se faire entendre dans l'alcôve. C'était le verre de la gravure de Léonidas
LES DÉBUTS DU ROMANTISiME AU THEATRE FRANÇAIS 363
qui se brisait sans que personne y eût touché. Celte vibration funèbre tit passer un frisson clans tous les cœurs.
Quelques instants après, le malade se retourna dans son lit, laissa tomber sa lêle doucement sur l'oreiller et rendit l'âme.
Sa mort causa dans Paris une douloureuse impression, car on comptait sur lui pour régénérer le théâtre, et, depuis le grand succès de Léonidas, son nom était sur toutes les lèvres.
Le jour de ses funérailles, le duc d'Orléans envoya sa voiture; le prince de Beaufremont y assista lui-même et plus de dix mille personnes suivirent son cercueil à Téglise Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, où eut lieu le service^ et de là au cimetière du Père-Lachaise. On remarquait dans la foule : Soumet, Villemain, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Emile Deschamps, Frédéric Soulié, Henri de Latouche, Jules Lefèvre, bref tout le clan romantique, sans parler des classiques, comme Arnault et Lemercier, qui le tenaient en haute estime.-
Des discours furent prononcés au cimetière par Pongerville, Jules Lefèvre, Coffmières et Emile Deschamps, mais le plus bel éloge qu'on ait fait de lui se trouve encore dans ces vers qu'Emile Deschamps publia quelque temps après :