‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 10 sur 38 · BRELAN DE SINGULIERS AMANTS · texte numérisé non relu

BRELAN DE SINGULIERS AMANTS

La plaisante et libertine carrière de Mlle Sophie Arnould. — Ses charmes jugés par la police et les libellistes. — « Elle pue de la bouche. » — Son amant ; Brancas de Lauraguais. — Son autre amant : le prince d'Hénin. — Un grand seigneur crapuleux. — Les amants de la princesse d'Hénin. — Le théâtre obscène de Sophie Arnould. — Raucourt joue Vasta, reine de Bordélie. — Elle enlève Hénin à Arnould. — La liaison et les dettes. — Rentrée de Françoise à la Comédie-Française. — Les escadres galantes du Théâtre- Français. — Raucourt y fait jouer un drame. — Succès de travesti. — Plaisanteries sur Henriette. — Exploits galants à la Comédie : Mlle Lange et Mlle Contât. — L'union des deux « tribades». — Les tendrons disputés. — Schisme dans la secte anandryne. — Le « ci-derrière » marquis de Villette, chevalier de la Manchette. — Sa liaison avec Raucourt. — Épigramme de rupture. — Hénin meurt sur l'échafaud révolutionnaire. — La fin de Sophie Arnould. — A tout ce passé évanoui, Raucourt survit.

Faut-il, puisqu'on la trouve au cénacle de Raucourt, sa protectrice, son amie, sa complice et sa rivale, écrire la vie de Sophie Arnould ici? Chose qui fut faite déjà, et avec quel esprit alerte et neuf! De celle dont le prince d'Hénin disait (ilest vrai que c'était en vers), qu'elle était un « gentil ornement de bor-

del (i) », on ne rappellera la carrière que par quelques dates essentielles, pour s'attacher, de préférence, au récit des conflits amoureux où Raucourt joua un rôle, et d'importance. Sophie Arnould était née le 14 février 1744, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, dans la chambre où fut tué l'amiral Coligny (2), dans cet hôtel, où rôdait encore le souvenir fameux de la duchesse de Montbazon (3). Le i5 décembre 1757, elle avait débuté à l'Opéra, et son succès, tout d'abord très vif, ne s'y maintint guère. Déjà, en 1763, on disait d'elle : « Mlle Arnoux joue plus qu'elle ne chante. Sa voix anéantie n'a pas assez de force pour le lieu [les Tuileries] mais elle répare cela par une âme prodigieuse, une expression de gestes et d'yeux qu'elle ne peut contenir (4). » De ces ressources de la comédie elle avait grand besoin, car son physique n'était guère fait pour retenir ses adorateurs. Elle « n'a rien de merveilleux, est-il dit dedans l'Espion anglois, une figure longue et maigre, une vilaine bouche, des dents larges et déchaussées, une peau noire et huileuse: je ne lui vois que deux beaux yeux (5) ». Et un autre se demande: « Avec quels traits cette enchanteresse captive-t-elle les cœurs ? Avec une figure longue et maigre ; une très vilaine bouche; les dents larges et

(1) Mémoires secrets... ; t. III, p. 168.

(2) Edmond et Jules de Goncourt, Sophie Arnould, d'après sa correspondance et ses mémoires inédits ; Paris, i85g, in-i8, p. 7.

(3) Alfred Copin, Les Maisons historiques de Paris ; Paris, 1888, in- 18, pp. 38, 3g.

(4) Mémoires secrets... ; t. I, p. 220.

(5) Dialogue entre M. le comte de Lau"* et Mylord AlVEye au sujet des filles les plus célèbres de la capitale ; dans L'Espion anglois... ; t. II, p. 97.

Pl. V.

déchaussées; une peau noire et huileuse (i). » Détails contredits par ailleurs, où on lui déclare « une mâchoire de requin d'une grandeur effroyable, mais les dents parfaitement conservées ». Compliment qui appelle le correctif: « Elle pue de la bouche (2). » Cependant les amants ne lui manquent guère, encore que Champcenetz ait exagéré en déclarant qu'elle s'est « livrée pendant quarante ans à tous les gredins de mauvais goût (3) ». C'est chose faite pour surpendre et intriguer. Une mouche de police le constate dans un rapport : « Il faut croire que ces messieurs courent après les talents de cette demoiselle, car je ne vois rien en elle qui soit si fort attrayant. Je l'ai vue au sortir de son lit, elle a la peau extrêmement noire et sèche, et a toujours la bouche pleine de salive, ce qui fait qu'en vous parlant elle vous envoie la crème de son discours au visage (4). » Ce qui n'empêchait point, en septembre 1762, le bruit de courir que la demoiselle Arnould allait épouser Lacroix, son friseur(5). Elle n'avait point encore vingt ans. N'avaitelle pas d'autres choix à faire ? Si fait, et on peut dire ici quelques mots de cet amant dont son nom demeure inséparable : Lauraguais. Né en 1733, Louis- Léon-Félicité de Brancas de Lauraguais, comte, tout d'abord, puis duc, en 1793 — moment bien choisi ! — avait toujours cueilli les plus aimables lauriers. En

(1) Le Vol plus haut ou l'espion des principaux théâtres de la capitale...; p. 44.

(2) Mémoires secrets... ; t. XIV, p. 33g.

(3) Cité par Edmond et Jules de Goncourt, Sophie Arnould... ; p. 76.

(4) Rapport de police du 19 août 1763. — Journal des inspecteurs de M. de Sartines... ; p. 309.

(5) Journal des inspecteurs de M. de Sartines...; p. ig3.

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1755, il avait épousé Elisabeth-Paul de Gand de Mérode de Montmorency, ce qui ne l'empêchait aucunement, cinq ans plus tard, d'offrir à ses maîtresses des bagues achetées à crédit et de leur signer des billets de 3o.ooo livres, qu'au reste il ne payait pas à l'échéance (1). Ce seigneur averti et délié se trouva auprès de Sophie Arnould en compétition avec un autre seigneur qui fait bonne figure dans le brelan dont j'écris ici. C'était Charles-Alexandre-Marc-Marcellin, troisième fils d'Alexandre-Gabriel-Joseph d'Alsace- Hénin-Liétard, et de Gabrielle-Françoise Beauveau- Craon, né à Bruxelles en 1744. Appelé à la cour avec le titre de capitaine des gardes du comte d'Artois à la compagnie Alsace-Hénin, il montait dans les carrosses du roi, et naturellement peu intelligent, il faisait le glorieux avec ostentation. Il était de cette fameuse maison belge de Boussu-Chimay et avait pour oncle le cardinal-archevêque de Malines, ce qui, peut-on croire, ne le disposait pas spécialement à la scandaleuse carrière où il devait faire si belle figure. Dans Bachaumont il est dit que c'est « un grand homme pâle et maigre, à l'œil bête, au rire niais, affectant un air d'importance (2) ». Outre qu'il est appelé « le maquereau des princes (3) » — ce qui est pertinemment excessif— on admet comme certaines sa bêtise, sa cra-

(1) Rapport de police du 5 septembre 1760. — Camille Piton, Paris sous Louis XV... : iro série ; p. 208.

(2) Vision du prophète Daniel trouvée nouvellement dans les ruines de Jérusalem, et traduite de l'hébreu par un amateur, dans les Mémoires secrets... ; t. XIV, p. 227.

(3) Le Petit Journal du Palais-Royal ou affiches, annonces' et avis divers, n« 2. — Hector Fleisch-.iann, Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal... ; p. 2Ô5.

pule et sa nullité (i). En 1792 on proscrit sa tête avec un sommaire signalement:

Hénin, ci-devant prince, ancien capitaine des gardes de Capot d'Artois; esprit matériel, crapuleux et vil courtisan, de plus traître à la patrie, à 400 liv. (2).

Il avait épousé, en 1776, Adélaïde-Félicité-Henriette Guinot de Mauconseil, qui, paraît-il, avait « la figure la plus provocante, la taille la plus voluptueuse, l'air, en un mot, le plus agaçant (3) ». Fort liée avec les princesses de Bouillon, de Chalais et de Poix, Mme d'Hénin était de ce groupe dit des « princesses combinées» si scandaleusement mis en scène dans les Petits soupers de V hôtel de Bouillon (4). Certaine chanson du temps l'assure « tribade et putain (5) ». La dame, on le voit, devait tout naturellement trouver ici son coin. Le fait de ses amants paraît peu contestable (6), Entre

(1) Mémoires secrets... ; t. XIV, p. 188.

(2) N° 3 ; Liste civile des personnes soldées par celte liste, dont la plupart étaient poursuivies par la Cour Martiale, et les autres prisonniers qui sont à Orléans, ainsi que ceux qui ont échappé à la vengeance du Peuple, et qui se font enrôler pour les frontières ; avec l'abrégé de leurs crimes ; à Paris, de l'imprimerie de la Liberté, place du Carrousel; 1792, in-8, p. 23.

(3) La Messaline Françoise ou les Jiuits de la duchesse de Pol... [Polignac' et aventures mystérieuses de la P... se d'Hé... [HéninJ et de la... [Reine], ouvrage fort utile à tous les jeunes gens qui voudront faire un cours de libertinage, par l'abbé compagnon de la fuite de la Duch... de Pol... ; à Tribaldis, de l'imprimerie de Priape ; 1789, in-12, p. 8. — Ce rarissime pamphlet a été réimprimé par Hector Fleisch.uann, Madame de Polignac et la Cour galante de Marie- Antoinelle... ; pp. 175-212.

(4) Cf. Mémoires secrets... ; t. XXV, pp. 32, 33.

(5) Cette chanson ne figure que dans le tirage à part du Journal intime de l'abbé Mulot (1 777-1 782) : Paris, 1902, in-8, p. m. Elle avait ete supprimée dans les Mémoires de la Société de i Histoire de Paris... ; t. XXIX, où ce texte de Mulot avait paru primitivement.

(6) Sur Mme d'Hénin, ses amants et ses rivales, voyez à la date du 3 mars 1775, les Mémoires secrets... ; t. XXIV, pp. 241, 242.

l32 LE CÉNACLE LIBERTIN

autres notes, les Mémoires secrets écrivent à ce propos :

Madame la princesse d'Hénin est une jeune et jolie femme qui a eu depuis peu la petite vérole : ce qui a effarouché tous ses adorateurs, en grand nombre, même le chevalier de Coigny (i).

Ce chevalier de Coigny, né Jean-Philippe Franquetot, en 1743, était le frère de celui qui passa en son temps pour être l'amant de Marie-Antoinette. Dans une liste de cocus il figure comme l'amant de Mme d'Hénin, en compagnie de Barthès (2), médecin du duc d'Orléans (3). Il paraît que de ses rivaux, le prince d'Hénin ne laissait pas que de se montrer jaloux, ce qui fait pouffer un faiseur de libelles: « Cet original, comme tu vois, n'est pas fait pour habiter ce pays. Où en serions-nous si tous les maris s'avisaient de surveiller ainsi leurs chastes moitiés (4) ? » En effet, où en serait-on ? La princesse, il est vrai, en faisait de même et elle se brouilla avec son mari à cause de sa liaison avec Sophie Arnould. Un rapport de police mentionne cependant un rapprochement, bien passager : « M. le prince d'Hénin s'est raccommodé avec sa femme et a été trois jours sans voir Mlle Arnould, mais il n'y a pas tenu et y est retourné. Il a repris sur

(1) Mémoires secrets... ; t. Vil, p. 207. — Un rapport de police du 18 mars 1768 dit : « M. le prince d'Hénin, sans inquiétude, est à gogo avec la demoiselle Arnoult, et par contre façon M. le chevalier de Cogny (sic) jouit assez paisiblement des faveurs de Mme la princesse d'Hénin. » — Camille Piton, Paris sous Louis XV ; 3e série, p. 286.

(2) Sur Barthès, cf. Revue des curiosités révolutionnaires ; 1910- 191 1, t. I, p. 323.

(3j Nouvelle assemblée des notables cocus du royaume en présence des favoris de leurs épouses; à Paris, l'an premier de la liberté; de l'imprimerie de Sylphe, imprimeur de la Démocratie ; in-8, p. 24.

(4) La Messaline françoise... ; pp. 14, i5.

le même train et sa femme avec M. le chevalier de Coigny (i). » C'est en 1770 que M. d'Hénin était devenu l'amant de Sophie, la « divine Sophie ». Il s'y était établi à demeure et y avait trouvé un sobriquet enchâssé dans l'épigramme fort connue de M. de Louvois :

Depuis qu'auprès de ta catin, Tu fais un rôle des plus minces, Tu n'es plus le prince d'Hénin Mais seulement le nain des Princes (2).

Le quatrain fut attribué au marquis de Champcenetz, gouverneur en survivance des châteaux de Meudon et de Bellevue. Il mit Hénin hors de lui et il fit tant et si bien que Champcenetz, menacé d'être interné dans un château fort, fut prié de s'en aller voyager à l'étranger pendant deux ans. Toutefois il n'y était pour rien, le véritable auteur étant M. de Louvois, mais, disent les Mémoires secrets, « ce jeune étourdi, auquel on l'attribuait d'abord, n'étant pas fâché qu'on crût de lui cette facétie, ne s'en défendait pas trop. M. de Louvois, qui voyait où cela pouvait aller, le laissa s'en glorifier et en recueillir le salaire (3) ». Mais c'était, il est vrai, au temps où on attachait du prix à un bon mot.

... Tu fais un rôle des plus minces... Ce n'était point seulement un bon mot. « Le prince d'Hénain (sic), l'amant en tête de l'actrice [Arnould], mais non l'amant en faveur parce que la nature était loin de lui avoir donné le grand talent de l'Hercule Adonis de

(1) Camille Piton, Paris sous Louis XV...; ire série, pp. 43, 44.

(2) Mémoires secrets...; t. XIV, p. 188.

(3) Mémoires secrets... ; t. XVIII, p. 194.

vingt ans ; c'était même à cause de cette faiblesse d'organes que le comte de Lauraguais, l'amant en crédit, l'appelait dans son ingénieux persiflage, le prince Conservateur (i). »

Et c'est là le témoignage d'un contemporain, et d'un contemporain bien informé, familier de Sophie Arnould et intime du prince, Delisle de Sales, à qui Hénin commanda les pièces erotiques qui furent représentées sur le théâtre privé de l'actrice. Ce Delisle de Sales, sorti des ordres, avait défrayé la chronique de l'époque par ses querelles avec les censeurs chargés de r examen de ses livres de métaphysique religieuse (2). Il avait d'autres talents encore : ceux du lyrisme obscène et facile. Ses pièces pour Hénin étaient des chefsd'œuvre d'ordure. Les rites les plus secrets de l'amour y étaient mis ouvertement en scène, devant des spectatrices du grand monde, qui ne s'en offusquaient guère. « Il faut le dire : la pudeur de la femme du dix-huitième siècle ignorait bien des modesties acquises depuis elle par la pudeur de son sexe (3). » Il est vrai que ces mêmes dames s'habillaient, se laçaient

(1) Notes de Delisle de Sales dans le Théâtre d'amour, composé de pièces grecques, assyriennes, romaines et françaises : à Amathonte, l'an de l'organisation de notre planète 40780, 4 vol. in-8. — G. Capon et R. Yvf.-Plessis, Paris galant au dix-huitième siècle ; les Théâtres clandestins ; Paris, igo5, in-8, p. 169. — Ce manuscrit erotique, qui fit partie des fameuses bibliothèques Monmerqué et Hantes' après avoir appartenu au prince d'Hénin, a figuré au Catalogue delà Bibliothèque de M. Alfred Bégis, de la Société des Amis des Livres : Paris, 1899, in-8, III" partie, p. 36, n° 369. — Il est aujourd'hui en la possession de M. Pierre Louys.

(2) Sur ces difficultés de Delisle de Sales, cf. L'Espion anglois... ; t. V, p. 364, et la Correspondance secrète, politique et littéraire... ; t. IV, pp. 304 et suiv.

(3) Edmond et Jules de Goncouft, V Amour au dix-huitième siècle : Paris, i8g3, in-18, p. 17.

Le lieutenant de police ordor (XVIII' siècle. ■

et de tondre les filles publiques.

ableau de Jeaurat.)

DE MADEMOISELLE RAUCOURT l3o,

et changeaient de chemise devant les visiteurs de leur cabinet de toilette et les habitués de leur boudoir, sans en être effarouchées. « Cette indécence venait d'une imitation d'air de grandeur parce que les reines et les princesses du sang faisaient ainsi leur toilette en cérémonie (i). » Leur toilette, soit, mais l'amour? Car c'est l'amour qu'on faisait, en public, et sans cérémonie aucune, dans les spectacles offerts par le prince d'Hénin chez Sophie Arnould. On prétend que Raucourt y vint jouer Vasta, reine de Bordélie (2), dont il n'est possible de rien dire ici, sinon que le nom seul des personnages est un outrage aux bonnes mœurs (3). Ces spectacles badins, toutefois, ne suffisaient point pour distraire Sophie Arnould et lui faire accepter l'ennui de la présence perpétuelle d'Hénin. Par un tour de sa façon, Lauraguais tenta, à la fois, de délivrer la maîtresse d'un adorateur sans agrément et de prendre définitivement sa place. Il rassembla des médecins en solennelle consultation afin de leur faire délibérer si on pouvait mourir d'ennui. Ils opinèrent du bonnet et signèrent une déclaration dans ce sens. Armé de cette pièce Lauraguais fut demander avis à des avocats, afin de savoir si une femme, munie d'une pareille attestation, n'avait pas le droit de chasser de

(1) Mme de Genlis, De l'esprit des étiquettes de l'ancienne cour et des usages du monde de ce temps : publié par Edouard Quesnet ; Rennes, 1 885, in-18, p. 109.

(2) Vasta, reine de Bordélie, tragédie en trois actes et en vers par Alexis Piron : s. d., 1773, in-8. — La pièce a été réimprimé dans Le Théâtre Gaillard; Partout et nulle part [Bruxelles], 1776-1880, in-18, t. I, pp. 23o-25i.

(3) G. Capon et R. Y\E-PLESSis,Z,es Théâtres clandestins... ; p. 44 B. de Villeneuve, Le Théâtre d'amour au dix-huitième siècle ; Paris, MCMX. in-8, p. 162.

chez elle un homme propre uniquement à la faire bailler. Les avocats consultèrent la coutume et approuvèrent. Le tout fut expédié à Hénin. Hélas! le pauvre buffle (comme dit Cyrano de Bergerac) n'avait point assez d'esprit pour riposter de la même encre. Il fut assez sot pour expédier ses témoins à Lauraguais(i). Ce tour est de 1774. Cinq ans encore durèrent les relations de Sophie et du prince. La Correspondance secrète do. Metra nous apprend qu'en juillet 1779, l'actrice donna une «galanterie (2) »à son amant. Ce précipita la rupture. A la fin de 1779, Hénin avait pris demeure chez Raucourt. Les Mémoires secrets, ignorant, sans doute, le détail de la « galanterie » se montrent peu tendres, dans l'occurrence, pour Françoise. Ils ne lui ménagent pas leur désapprobation dans leur note du 6 janvier 1780 :

Par une ingratitude affreuse, malheureusement trop commune chez les femmes, Mlle Raucoux, si accueillie depuis son retour, si fêtée, si prônée par Mlle Arnoux, a fini par lui enlever le prince d'Hénin et pour le mettre dans ses fers. Celle-ci a été furieuse : pour se soustraire à son courroux, le seigneur ainsi que son amante, se sont réfugiés à Bagatelle chez M. le comte d'Artois. On ne doute pas même que Son Altesse Royale n'ait voulu tâter de ce morceau, dont le Prince aura été bientôt rassasié, car il n'est rien moins que friand aujourd'hui (3).

Mauvais prophètes, en la circonstance, que les Mémoires secrets ! Près de deux ans plus tard ils s'infîi-

(1) Mémoires secrets...: t. VII, pp. 128-129; La Chronique scandaleuse... : t. II, pp. 127, 128.

(2) « Nom que l'on donne aux maladies causées par l'amoureuse jouissance. Il est étonnant qu'on se serve de ce mot, car rien n'est assurément moins galant que ces sortes de maladies. » Correspondance d'Eulalie ou tableau du libertinage de Paris...; t. I, p. 25.

(3) Mémoires secrets... ; t. XV, p. i3.

geaient eux-mêmes un démenti, en annonçant, le 16 décembre 178 1 :

Mlle Raucoux est abîmée de dettes plus que jamais. Le prince de Hénin, pour les soustraire aux poursuites de ses créanciers, a pris pour son compte tous les meubles et effets de cette actrice, mais il est assigné à venir déclarer par serment chez le lieutenant civil, si les actes de propriété dont il s'agit ne sont pas simulés (1).

Cette rupture de Sophie avec Françoise avait été précédée de divers incidents et de menues aventures, où la Comédie-Française tient un peu de place, moins cependant que la renaissance de la vie scandaleuse de Raucourt. Chassée du théâtre en 1776, elle avait fait depuis de vains efforts pour y rentrer. Ses camarades, « ces dames, s'y opposaient à cause de ses impudicités(2) ». Mauvais et méchant prétexte pourelles, qui... Mais enfin, la réintégration fut obtenue et signée le 28 août 1779. Chose curieuse, et qui paraîtra particulièrement étrange, dix jours auparavant avait été promulguée une ordonnance royale, affranchissant de toute saisie, arrêt ou opposition, les gages et appointements des acteurs ou autres individus attachés aux spectacles, jusqu'à la concurrence des deux tiers, sauf pour raison de nourriture et de logement. Pour Raucourt, dont nous savons les difficultés persistantes avec ses créanciers, ne croirait-on pas cette ordonnance faite spécialement? Et ce n'est que pour mémoire, en passant, que je rappelle ici les accusations mentionnées, par ailleurs, de ses relations suspectes avec Marie-Antoinette.

(1) Mémoires secrets... ; t. XVIII, p. 196.

(2) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 26.

Raucourt était allée loger chez Sophie Arnould. Elle y gîtait encore lors de sa rentrée au théâtre dans le rôle de Didon, où, débutant naguère, elle avait si magnifiquement brillé. « Toute la secte des tribades est sur pied pour la faire triompher et c'est une fureur non moins grande que celle de son début (1). » Sophie était à la tête de la bande et assura la victoire de la rentrée. « La demoiselle Arnoux, avec quantité d'autres tribades, faisaient cabale à l'orchestre pour cette sœur illustre (2). » L'essentiel pour Raucourt avait été de reprendre pied à la Comédie. Elle ne demandait qu'à reparaître, persuadée de sa victoire. Le calcul fut juste. Dès le 12 octobre 1779, le maréchal de Duras, appelé à départager la querelle recommencée avec les rivales, fixait par ordonnance spéciale l'emploi de la tragédienne (3). Le ier décembre, sur le

(1) Mémoires secrets... : t. XIV, p. 176.

(2) Mémoires secrets... ; t. XIV, pp. 178, 179.

(3) Voici cette pièce, inédite, que je dois à l'amitié de M. L. -Henry Lecomte :

« Nous, maréchal duc de Duras, Pair de France, Premier Gentil- « homme de la Chambre du Roi ;

« Sur le compte qui nous a été rendu de la discussion élevée entre « Mlle Raucourt et Mlle St-Val, relativement aux droits d'ancienneté « et d'emploi, voulant à l'avenir que l'ordre soit établi et la place de « chacun marquée d'une manière irrévocable ; ordonnons que Mlle Rau- « court, que le Roi a rappelée parmi ses comédiens, pour l'emploi « des reines en chef, et comme il est juste et essentiel que chaque « sujet coopère autant qu'il est en lui par ses talens au bien du ser- « vice et de la société, ordonnons en outre qu'elle jouera dans l'em- « ploi des premiers rôles (sans y avoir de rang, Mlle Saint-Val ca- « dette étant double immédiat de Mlle Vestris), ceux qui pourront « lui convenir lorsque Mlle Vestris et Mlle Saint-Val ne pourront les « remplir, soit par maladie, congé, ou service à la cour, et qu'elle en « sera sollicitée par ses camarades. Quant à l'ordre du tableau, le nom « de Mlle Raucourt y sera placé immédiatement après celui de « Mlle Saint- Val cadette, sans que cela puisse jamais à l'avenir tirer « à aucune conséquence ni servir d'exemple pour aucune réclama-

séquestre, on lui accordait une gratification correspondant à ce qu'eussent pu produire ses trois quarts de part depuis son entrée à la Comédie, soit, d'après le compte dressé par Bellot, caissier du théâtre, 2.7iolivres 10 sous(i). Et, le i8avril 1780, un quart de part vint compléter les trois qui, déjà, lui avaient été réservés (2). Mais aussi, maintenant, quelle souplesse, quelle mesure, quelle habileté dans sa conduite ! Elle n'a plus rien de cette arrogance insultante d'autrefois, de cette morgue orgueilleuse dont elle cravachait ses rivales et dont elle offensait leur amourpropre irritable. De ce temps, voici une lettre qui montre sous quelle patte de velours se cachait la cruelle griffe de naguère :

21 novembre 1782.

Vos bontés et votre justice ayant prévenu les réclamations que les actrices tragiques de la Comédie-Française auraient pris la liberté de vous faire sur l'incommodité et Téloignement de leurs loges au Théâtre-Français, j'ose vous supplier de vouloir bien donner vos ordres pour qu'on me remette les clefs de celle que Mme Vestris et Saint-Val ont laissée; vous avez ordonné la construction de trois loges; mon amour pour la paix a laissé choisir les deux meilleures : j'ose avec confiance réclamer la jouissance de la troisième et espérer que votre réponse me servira de titre à en prendre possession. Je vous supplie de croire que ma reconnaissance égalera le respect infini avec lequel j'ai l'honneur d'être,

« tion sur ce qui est arrangé jusqu'à présent. Réservant au surplus « à Mlle Raucourt tous les droits à sa pension à compter du jour de « son débuta la Comédie-Française.

« Paris, ce 12 octobre 1779.

« Le Maréchal Duc de Duras. »

(1) Archives de la Comédie-Française ; dossier Raucourt.

(2) Archives de la Comédie-Française ; dossier Raucourt.

Votre très humble et très obéissante servante,

DE Ra.ucourt (i).

De ces rivalités et de ces querelles on retrouve l'écho dans toutes les productions de cette époque. On les conçoit difficilement aujourd'hui, où le rôle du théâtre a considérablement diminué dans la vie oisive de la ville, mais alors, tant de grands personnages y étaient activement mêlés que le bruit en devenait retentissant et de la ville montait jusqu'à la cour. Aussi facéties et épigrammes de courir. Dans les Mémoires secrets, une pièce seule, vraiment curieuse, se rencontre à ce propos (2). La Comédie-Française y est symbolisée par une escadre, dont chaque vaisseau a pour commandant un vice, une passion, un intérêt, un amant, une maîtresse. Elle offre un petit tableau plaisant de la vie familière des comédiens du temps. C'est de ce titre qu'elle s'autorise pour se glisser ici :

(1) Archives Nationales. — Document communiqué par M. L. -Henry Lecomte.

(2) Mémoires secrets... ; t. XIV, pp. 192-196. — Ce document est donné sans indication de source dans les Mémoires de Fleury, de la Comédie-Française, publiés par J.-B.-P. Lafitte; re série ; Paris, 1847, in-18, pp. 166 et suiv.

DE iMADEMOISELLE RAUCOURT

SUPPLÉMENT A LA GAZETTE DE FRANCE du vendredi 17 septembre 177g

D'Amathonte, le 17 septembre 1779.

La division s'est mise dans les flottes combinées des reines Vénus et Melpomène, et les deux partis sont prêts d'en venir à une guerre civile. La jalousie est le principe du désordre.

L'amiral Vestris n'a pu soutenir l'éclat de la gloire de l'amiral Sainval l'aînée, et a résolu la perte de cette rivale dont les grandes qualités attiraient l'attention publique.

ESCADRE BLANCHE portant le pavillon de la reine Vénus.

CAPITAINES

VAISSEAUX

NOTES

Vestris,

Le Duras.

IOO

Le maréchal, duc de Duras,

amiral.

gentilhomme de la chambre de service, supérieur des comédiens et amant de la dame Vestris, bavard, sans parole et sans fermeté.

Brizard.

L'Intérêt, vieux bâtiment.

Ce comédien, le chef du parti de Mlle Vestris, est âgé et très ladre.

Préville.

Le Courtisan, bâtiment ruiné.

Ce comédien cherche à se mettre bien avec le supérieur et, d'ailleurs, est usé de débauches.

Desessarts.

Le Balourd, mauvais voilier.

C'est un acteur très épais et très bête.

Larive.

Le Bellâtre, bâtiment mou.

Bel acteur, ayant des dents bien blanches qu'il montre, mais froid.

Ponteuil.

L'Inutile, bâtiment radoubé

Comédien médiocre, qui a reparu depuis peu au

théâtre.

CAPITAINES

VAISSEAUX

NOTES

Yanhove.

Le Tartuffe,

Avait paru du parti de

louvoie supérieu-

Mlle Sainval et en a

rement bien.

changé, voyant l'autre parti l'emporter.

Courville.

Le Ridicule,

Il est hué dès qu'il paraît

porte bien la voile.

et va toujours son train.

Bouret.

L Honnête,

Comédien qui a des mœurs,

bâtiment plat.

mais estun piétrehomme.

Dugazon.

L'Intrigant,

Comédien qui cherche à

bâtiment sujet

faire sa cour aux dépens

à ployer.

de tous ses camarades.

Mme Préville.

La Vengeance,

Bonne actrice, froide, facile

bâtiment lent

à irriter et implacable.

à la marche.

mais sur.

M°"Bellecour.

Le Plafond,

Vieille actrice dévergon-

sujet aux voies

dée.

d'eau.

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