SAPPHO AUX TALONS ROUGES
Une lesbienne de haut vol : la marquise de Fleury. — Ses origines, son mariage et son mari. — Physique de la dame. — La confession de Mme de Fleury. — Sa liaison avec la fille Latour. — Échec amoureux auprès de la demoiselle Trial. — Aventure de Mlle Sapho, d'après L'Espion anglois. — Un curieux roman du libertinage lesbien. — Procureuse pour femmes. — Le petit temple de Mme de Fleury. — Scène d'amour étrange. — La secte des anandrynes. — Rituel secret de la confrérie. — La fin de l'histoire de Mlle Sapho. — Incidents de sa galante carrière. — Un merlan, fils de Mme de Fleury! — La lesbienne enfermée au couvent. — La Terreur l'emprisonne à Saint-Lazare. —Sa comparution devant le tribunal révolutionnaire. — Condamnation à mort. — Elle se dit enceinte. — Guillotinée le 7 thermidor an II. — La tombe de Mme de Fleury. — Sa misérable succession à l'hospice du Tribunal révolutionnaire.
Quelqu'un qui, sous l'Empire, connut la tragédienne a écrit d'elle : « Mademoiselle Raucourt n'était pas seulement une grande actrice ; elle joignait à beaucoup d'esprit des manières très distinguées et se tenait parfaitement dans le monde (i). » C'est que, avant la
(1) [Villemarest, secrétaire du prince Borghèse], Le Piémont sous
bjmpire et la cour du prince Borghèse; souvenirs d'un inconnu;
1808 et 180g; dans les Mémoires de Constant, premier valet de
chambre de l'Empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille
et sa cour ; Paris, s. d., nouv. édit. ; in-18, t. IV, p. 437.
Terreur, elle l'avait fort fréquenté ce monde, et surtout les grandes dames qui le composaient, à commencer par cette duchesse de Phalaris, « admiratrice de Mlle Raucourtet trib... », laquelle, à vingt-deux ans, avait vu mourir dans ses bras, « d'amour et d'apoplexie », Philippe, régent de France (i). Peut-être bien que de ces grandes fréquentations intimes il lui était demeuré un vernis de bon ton. A fréquenter les puissants, il y a toujours à gagner, ne seraient-ce que les vices qui les distinguent du commun des mortels. A preuve, cette charmante marquise de Luchet, qui, « bravant tous les préjugés, franchissant dans les brûlans accès de la nimphomanie ce que les indévôts à notre culte [le saphisme] appellent toutes les bienséances, toute honnêteté publique, toute pudeur, » avait avec intrépidité donné dans le plus effronté des lesbismes (2). Mais toutes, quelles qu'elles fussent, étaient dépassées par la grande amie de Raucourt — après Souck — la marquise de Fleury, le symbole même de ce grand monde saphique en talons rouges et robes à paniers, et dont, avec Pausanias parlant d'une des compagnes de Sapphô, on peut dire qu'elle « était renommée parmi les femmes pour d'autres causes » que l'éclat de sa fortune et de son nom.
La fortune était grande ; le nom était fameux. Née Élisabeth-Perrette Dubois de Courval, son père étant président au Parlement, elle avait épousé qui, de même, était dans la robe : Omer-Louis-François Joly de Fleury, avocat général au Parlement. De ce Joly,
(1) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 27.
(2) Apologie de la secte anandryne...; dans L'Espion anglois... t. X, p. 220.
dont Roederer disait à Napoléon qu'il était honnête homme (i), peu de chose demeure à écrire. Ses contemporains le jugeaient assez dédaigneusement. « S'il n'étoit pas tant du parti parlementaire, il n'y auroit rien à dire sur son compte que des choses honorables », observe un pamphlet, violent cependant (2). Les Mémoires secrets notent simplement que c'est un « pauvre homme (3), » et qu'il « a toujours la courante (4). » Menues qualités pour plaire! De sa femme, un seul portrait physique demeure, et encore est-il sujet à caution. « Femme de trente à trente-deux ans, brune de peau, haute en couleur, ayant de beaux yeux, les sourcils très noirs, la gorge superbe en embonpoint et offrant quelque chose d'hommasse dans toute sa personne (5). » Ainsi la peint Y Espion anglois. A dire vrai, on aimerait d'autres autorités. Mais la description acceptée, c'est une femme voluptueuse et ardente qu'elle nous fait imaginer, et sur ce point on n'y peut contredire. Quant à administrer les preuves de cette volupté et de cette ardeur, on ne peut guère y songer et chacun sait que c'est là jeu qui n'appartient qu'aux libellistes. C'est donc à eux qu'il faut qu'on s'adresse pour juger de la réputation de la dame parmi ses contemporains. Ceci admis, c'est à merveille qu'on sera servi et pour illustrer la dite réputation les historiettes scabreuses ne manqueront pas.
(1) Journal du comte P.-L. Rœderer, ministre et conseiller d'Etat: notes intimes et politiques d'un familier des Tuileries: introduction et notes par Maurice Vitrac, de la Bibliothèque Nationale; Paris, MDCCCCIX, in-8, p. 18.
(2) Étrennes à la vérité ou almanach des aristocrates... : p. 18.
(3) Mémoires secrets... : t. XXXIV, p. 171.
(4) Mémoires secrets... : t. XIX. p. 1 83.
(5) L'Espion anglois... : t. X, p. 194.
En guise de préface, de déclaration liminaire, on trouvera bon de nous voir reproduire ici la confession publique et entière qu'à Mme de Fleury attribue impudemment un pamphlétaire révolutionnaire. Ce sera comme un tableau d'ensemble de la vie libertine de la marquise racontée par d'autres anecdotes :
Le libertinage le plus affreux dirigea les premiers pas que je fis dans le monde; à peine avais-je atteint vingt années, qu'une infâme corruption de mœurs fixa sur moi les yeux du Peuple, et m'attira la réputation dont j'ai toujours joui.
Si la peinture fidèle de la dissolution à laquelle je me livrai, n'alarmait pas trop la décence et la pudeur, avec quel plaisir j'entrerais dans le détail de la moindre circonstance, mais comment, sans rougir, produire des scènes plus horribles et plus dégoûtantes que celles de la vie de l'illustre D. B., portier des Chartreux ?
J'essavai d'abord à mettre de mon côté le Public, par des apparences favorables; j'étais déjà parvenue à détruire les impressions qu'il avait prises contre moi, lorsque cette gênante dissimulation me fatigua. Je levai totalement le masque, et ne lui montrai plus dans moi qu'un monstre capable de tout et souillé par les plus abominables excès.
On parle des orgies scandaleuses de la R... et de sa favorite; on les cite comme le nec plus ultra de la débauche. Fadasses, pures peccadilles, en comparaison de mes hauts faits. Que n'aije joui du précieux avantage d'être réunie à ce couple infernal, pour lui dévoiler tous mes secrets, et le convaincre que la force de mon tempérament l'emporte sur les leurs, et qu'à cet égard je suis ribaude et demie!
Le mariage n'était pas un lien suffisant pour m'arrêter, et mon cher marquis peut se flatter d'être orné de ma façon, et que l'auteur du mémorable catalogue des cocus, ne l'a pas impunément mis sur sa liste. Chacun se décore à sa manière, et le panache glorieux que porte mon époux, me flattait plus sa tête que la couronne civique.
Cette alliance était on ne peut mieux assortie, et je me dis-
pense des renseignements que je pourrais donner sur son compte, que d'autant qu'ils sont connus de tout le monde et que la maison de Fleury a toujours été l'objet de l'exécration publique.
N'être qu'une libertine ordinaire, fi donc! Une femme de qualité jouer communément le rôle d'une grisette ! Ce n'était pas là où résidait mon ambition; il fallait quelque chose de plus pour cimenter ma gloire, et je l'ai toujours fait consister à surpasser nos modernes Messalines. Si cette luxurieuse Romaine revenait sur terre, je voudrais faire assaut de lubricité avec elle, je défierais sa vigueur d'égaler la mienne. Je la forcerais à me rendre les armes, et j'épuiserais à coup sûr les forces d'un bataillon. Je sus forcer la volupté jusque dans ses derniers retranchements; les athlètes les plus vigoureux sortaient d'entre mes bras, incapables de goûter de longtemps les plaisirs de l'amour, et la partie qu'ils employaient à asservir la brutalité de mes feux dévorants pouvait être déposée sur les autels de Priape, comme le trophée le plus convaincant de leur défaite et de mon triomphe.
Je parvins bientôt à faire craindre de s'y exposer, et l'appât des plaisirs ne pouvait l'emporter sur l'appréhension de se retirer de mes bras, énervés; le besoin, les désirs me consumaient et j'employai la majeure partie de mon temps à me procurer, dans les deux sexes, des objets capables de me satisfaire (i).
C'est naturellement, dans la partie féminine que les aventures de la marquise de Fleury eurent le plus de retentissement. Riche, elle y put employer les ressources d'une fortune considérable; audacieuse, les
(i) Confessions générales des princes du sang royal, auteurs de la cabale aristocratique ; item de deux catins distinguées qui ont le plus contribué à cette infernale conspiration ; plus, un acte de repentir de Monseigneur de Juigné, archevêque de Paris, copiés littéralement sur les manuscrits originaux de ces vils destructeurs de la Liberté, et donnés au public par un homme qui s'en rit; à Aristocratie, chez Main-Morte, imprimeur des commandements secrets de S.-A.-R. Mgr. le comte d'Artois ; s. d., in-S; cité par Jean Hervez, Les Galanteries à la cour de Louis XVI, d'après les mémoires, les rap. ports de police, les libelles, les pamphlets, les satires, chansons du temps; Paris, MCMXI, in-8, pp. 160, 161, 162.
I I O LE CENACLE LIBERTIN
ruses d'un esprit fertile et l'aide de procureuses déliées. « Il faudrait un volume pour décrire les jeux innocents de cette célèbre marquise et les jeunes personnes qu'elle a façonnées à son goût et à ses plaisirs, dit un libelliste de 1790. Sa compagne inséparable est aujourd'hui une demoiselle Latour, jeune et jolie fille, grande et faite au tour, que Ton voit souvent revêtue en homme, monter à cheval, hanter les maisons de jeux, les bals et passer tour à tour de la contrebande à la bouillotte et de la bouillotte à la contrebande. O déréglemens (1) ! ... » Il importe, cependant, d'observerque ces succès de Mme de Fleurv subissaient quelquefois de sérieux accrocs. La victoire ne couronnait pas toujours avec une détestable régularité ses attaques. Telle sa poursuite de la demoiselle Trial, « la première cantatrice de la Comédie Italienne à qui l'on reproche de ne pas être actrice (2) » et dont, dans sa confession, Mme de Fleury consent à avouer : « Mes regards languissants erraient çà et là pour rencontrer de nouveaux admirateurs de mes charmes, lorsqu'ils se fixèrent au Palais-Royal, n°33; une nymphe de ce Paradis de Mahomet, fit naître en mon sein toute l'ardeur de la concupiscence et de la paillardise, je ne pus me contraindre et je fis à la belle Trial l'aveu du sentiment qu'elle m'inspirait. Je l'attirai chez moi et pour la première fois de ma vie, je vis une Prêtresse de la volupté parler le langage de la vertu et se refuser à mes empressements. Promesses, présents; j'em-
(1) Les après-souper du Palais-Royal ou Galerie des femmes qui font j ou- j ou entre ellles (sic) ; de l'imprimerie de Cythére ; 1790, in-8; cité par Hector Fleischmann, Les Demoiselles d'amour du Palais- Royal... ; pp. 223, 224.
(2) Mémoires secrets... ; t. XIV, p. 338.
ployai tout inutilement, et je n'eus d'autre ressource que celle de l'index pour suppléer à ce refus humiliant (i). » Piteuse et vertueuse aventure qui ne fut point unique ! C'est peut-être ici l'endroit de rappeler l'histoire de Mlle Sapho, le prototype même des idylles lesbiennes, que Pidansat de Mairobert publia dans YEspion anglois. Ce Pidansat « était le furet le plus ardent de tout ce qu'on appelle nouveautés scandaleuses. Ilavoit la dangereuse manie d'être l'anecdoticien le plus au courant des ruelles, des spectacles et de la littérature (2) ». Cela suffît-il pour authentiquer son récit? Non, peut-être, mais avec un spécialiste de la névropathie, on peut admettre que Mairobert, « initié en qualité de censeur royal à tous les mystères de la société parisienne, a enchaîné (sic) dans la Confession d'une jeune fille ses propres expériences. Dans tous les cas, cette singulière confession représente une des plus importantes contributions à l'histoire de la civilisation et des mœurs du siècle précédent (3). » La pièce est, d'ailleurs, devenue fameuse, mais sa rareté et son intérêt permettent, sans double emploi et sans redite, de la résumer ici (4).
(1) Confessions générales des princes du sang royal... ; Jean Hervé*, Les Galanteries à la cour de Louis XVI... ; pp. 162, i63.
(2) Correspondance secrète, politique et littéraire... ; t. X, p. 104.
(3) Docteur Eugèn'e Duehren, Le Marquis de Sade et son temps: études relatives à l'histoire de la civilisation et des mœurs du dixhuitième .siècle : traduit de l'allemand par le docteur A. Weber-Riga. avec une préface : l'Idée du sadisme et l'érotologie scientifique, par Octave Uzanne ; Berlin, Paris, 1901, in-8, p. 170. — L'édition allemande a pour titre : Der marquis de Sade und Seine %eit ; ein beitrag ^ur Kultur und sitten geschichte des 1 8° jahrhunderts, mit besonderer be^iehung auf die lehre von der psychopathia sexualis : Berlin, 1901, in-4.
(4) La Confession de Mlle Sapho a paru pour la première fois dans L'Espion anglois... ; t. X, pp. 179 et suiv., pp. 248 et suiv. ; pp. 3og
Donc à Villiers-le-Bel, vivait en ce temps une demoiselle de petite condition, déguisée par Pidansat sous le nom de Mlle Sapho. C'était une fille de paysans, d'un naturel particulièrement lascif et porté à la coquetterie. Sa mère eut l'occasion de la surprendre en de singuliers amusements avec une petite sœur, d'où il résulta un esclandre qui la décida à quitter le toit paternel. Dans ce village, Mme Gourdan, « la surintendante des plaisirs de la Cour et de la Ville », avait une maison de campagne affectée aux jeunes personnes blessées de traits cuisants de Vénus impure. Ce fut vers cet aimable hospice, perdu dans les verdures et les fleurs, que Mlle Sapho, — quel diable la poussant? — dirigea ses pas. Mme Gourdan, matrone experte et avisée, n'avait pas été sans remarquer ce joli et frais minois rôdant aux environs, et, tout naturellement, elle l'accueillit avec une évidente satisfaction. Le lendemain Mlle Sapho était menée en voiture à Paris et remise, au faubourg Saint-Laurent, entre les mains de la gouvernante d'un garde du corps, l'ami de Mme Gourdan. Elle demeura coucher là, la jeune proie, et pendant son sommeil elle fut examinée par la gouvernante qui la reconnut pucelle et vierge, ce qui, le lendemain, combla d'aise la maquerelle venue aux nouvelles. « Nos tribades renommées, lui dit la gouvernante, doivent vous payer cette acquisition au poids de l'or. » Ce poids fut de cent louis et payé par
et suiv. Elle a eu plusieurs réimpressions dont on trouvera la bibliographie dans la dernière et la meilleure d'entre elles : Sociétés d'amour; la Secte des anandrynes : confession de Mademoiselle Sapho ; introduction et notes de Jean Hervez; Paris, Bibliothèque des Curieux; s. d., in-18, pp. XXX11 et suiv.
la marquise de Fleury, à laquelle la Gourdan manda sur-le-champ :
Madame,
J'ai découvert pour vous un morceau de roi eu plutôt de reine, s'il s'en trouvait quelqu'une ayant votre goût dépravé; car je ne puis qualifier autrement une passion trop contraire à mes intérêts; mais je connois votre générosité qui me fait passer par-dessus la rigueur que je devrois vous tenir. Je vous avertis que j'ai à votre service le plus beau clitoris de France, en outre une franche pucelle de quinze ans au plus; essayez-en, je m'en rapporte à vous et suis persuadée que vous ne croirez pas trop pouvoir m'en remercier. Au reste, comme vous ne lui aurez pas fait grand tort, si elle ne vous convient pas, renvoyez-la moi et ce sera encore un pucelage excellent pour les meilleurs gourmets.
Je suis avec respect, etc.
Ce billet ne doit point surprendre. Il est apocryphe, certes, mais nous savons par ailleurs que Mme Gourdan procurait « même des femmes aux femmes (i) ». Exemple. Une parenthèse : il se trouva aussi des pendards pour faire cet office spécial, et Fournier-Verneuil assure avoir connu un « marguiller, dévot, et se disant royaliste, qui connaissant les goûts d'une vieille Sapho, duchesse, et très riche, ne lui procurait pas des Phaons, mais des lesbiennes; il vivait par-dessus le marché, promenait ces nymphes et faisait des contrats. Il avait procuré une certaine Italienne qui devint
(i) Les Sérails de Paris ou vies et portraits des darnes Paris, Gourdon, Montigni et autres appareilleuses, ouvrage contenant la description de leurs sérails, leurs intrigues et les aventures des plus fameuses courtisanes ; le tout entremêlé de réflexions et de conseils pour prémunir la jeunesse et les étrangers contre les dangers du libertinage ; Paris, an X-1802, in-18, t. I, p. 48.
I 14 LE CENACLE LIBERTIN
pour lui la nymphe Io. La duchesse s'est ruinée (i) ». La marquise de Fleury, tout au moins, ne se ruina pas au premier coup et envoya à la Gourdan un rouleau de vingt-cinq louis comme arrhes. Et le lendemain Mlle Sapho fut conduite à la petite maison de la marquise. C'étaient de superbes et nobles jardins aux verts boulingrins où s'élevait un temple surmonté de la statue colossale de Vénus. Une salle de bains somptueuse attendait Mlle Sapho. Les soins d'une toilette rigoureuse, un excellent souper, une nuit paisible, tout cela la mena au lendemain, où un dentiste lui vint visiter la bouche, où on lui donna un nouveau bain suivi de massage et de mille autres soins, à la suite desquels on lui passa « une chemise faite dans le costume des tribades ; c'est-à-dire ouverte par devant et par derrière depuis la ceinture jusqu'en bas. » Ainsi préparée et parée elle fut conduite à la marquise qui, sur-le-champ, s'en déclara ravie. « Elle est céleste! » s'écria-t-elle. Et elle la pria de la venir baiser, comme il est dit dans le Malade imaginaire. Ici la description est laissée à Pidansat de Mairobert et la parole à Mlle Sapho :
« Sans proférer une parole, et pénétrée de reconnoissance, je me jette à son col et je l'embrasse. — « Oh ! mais, petite imbécile, ce n'est pas comme cela qu'on s'y prend, voyez ces colombes qui se béquètent amoureusement! » — Elle me fait en même tems lever les yeux vers le cintre de la niche où nous étions, garni d'une guirlande de fleurs en sculpture, où étoit, en effet, suspendue cette couple lascive, simbole de la tribaderie. — — « Suivons un si charmant exemple! » — Et, en même tems,
(ï) Fournier-Verneuil, Curiosité et Indiscrétion ; Paris, 1824, in-8, pp. io3, 104.
elle me darde sa langue dans la bouche. J'éprouve une sensation inconnue qui me porte à lui en faire autant; bientôt elle glisse sa main dans mon sein et s'écrie de nouveau : — « Les jolis tétins; comme ils sont durs; c'est du marbre; on voit bien qu'aucun homme ne les a souillés de ses vilains attouchemens ! »
— En même tems elle chatouille légèrement le bout et veut que je lui rende le plaisir que je reçois; puis, de la main gauche déliant mes rubans, mes cordons de derrière : — « Et ce petit cul, a-t-il eu souvent le fouet? Je parie qu'on ne lui en a pas donné comme moil » — Puis, elle m'applique de légères claques au bas des fesses, près du centre du plaisir, qui servent à irriter ma lubricité; alors, elle me renverse sur le dos, et s'ouvrant un passage en avant, elle entre en admiration pour la troisième fois.
— « Ah! le magnifique clitoris! Sapho n'en eut pas un plus beau ! Tu seras ma Sapho !» — Ce ne fut plus qu'une fureur convulsive des deux parts que je ne pourrois décrire; après une heure de combats, de jouissance irritant mes désirs sans les satisfaire, Mad. de Furiel [de Fleury], qui vouloit me réserver pour sa nuit, sonna. Deux femmes de chambre vinrent nous laver, nous parfumer, et nous soupâmes délicieusement. »
Cette nuit fut laborieuse et acheva de préparer Mlle Sapho à sa réception dans la secte des anandrynes. De cette secte, Mlle Raucourt était la grande maîtresse, et on en peut toucher, en passant, à ce titre, deux mots. Ses réunions se tenaient dans le petit temple de Mme de Fleury. Les postulantes avaient pendant trois heures, pendant trois jours, à subir de délicates épreuves. On les enfermait dans un boudoir où était « une statue de Priape dans toute son énergie » et mille autres emblèmes luxurieux et avantageux. Au pied de la statue était un réchaud « dont le feu et la flamme ne sont entretenus que de matières si légères et si combustibles, que pour peu que la postulante ait uneminutede distraction, elle court risque
de laisser s'éteindre le feu, sans pouvoir le rallumer; en sorte que, lorsqu'on vient la chercher, on voit si elle n'a point reçu d'émotion forte qui indique encore en elle du penchant pour la fornication à laquelle elle doit renoncer ». Mlle Sapho, ayant fait avec la marquise des épreuves nocturnes et répétées, fut exemptée de ce supplice de Tantale et reconnue digne d'être admise d'emblée dans la secte. Il y eut à ce propos grande réunion dedans le « salon oval » du temple. Ce salon était orné de deux autels surmontés des bustes de Sapho et de la chevalière d'Eon. D'autres bustes, représentant les compagnes de la grecque Sappho à la belle chevelure, décoraient les murs, et, au milieu de la pièce, avec son élève favorite, sur un lit d'honneur, prenait place la présidente. Les tribades de moindre importance se tassaient par couples, « les jambes entrelacées », sur des coussins à la turque. On amenait la postulante nue, et, placée sur le lit du milieu, l'assemblée discutait ses beautés secrètes. L'accord fait, elle, était embrassée par la présidente, « à la florentine », et prêtait le serment de renoncer au commerce des hommes et de garder les secrets de la secte. Suivait un discours et puis un banquet. Le dessert consistait dans la célébration des grands mystères. A la plus passionnée des jouteuses on discernait une médaille d'or. Mlle Sapho et Mme de Fleury la remportèrent cette fois, haut la main, si on me veut autoriser la périphrase.
Entrée complètement à l'amoureux service de la marquise, la jeune initiée coula des jours heureux et mena une vie « innocente et voluptueuse » pendant quelque quinze mois. Elle apprit à lire, à chanter,
voire à danser, s'ornant l'esprit, tandis que Mme de Fleuryse chargeait de l'ornement du corps. MmeBertin, la marchande de modes de Marie-Antoinette, était celle de la marquise. Souvent elle venait à la petite maison, accompagnée d'une demoiselle de boutique, laquelle était maîtresse d'un nommé Mille, garçon perruquier. Par sa maîtresse, Mille apprit l'existence de Mlle Sapho, et, sur la foi de ses dires, et sans l'avoir vue, en tomba éperdument amoureux. Certain jour, ayant pris les vêtements de la demoiselle de boutique, il parvint à s'introduire dans le temple, tomba aux genoux de Mlle Sapho et remporta la victoire. Le merlan, pour mieux séduire, s'était dit le fils de la marquise. Cette belle aventure ne dura guère. La marquise ne tarda pas, sur la dénonciation de la maîtresse de Mille, jalouse et furieuse, à surprendre le perruquier dans les bras de son élève. Fier esclandre, ma foi ! La tribade, en fort bon langage, malgré son indignation , attesta les serments de Mlle Sapho, son ingratitude, son hypocrisie, sa fourberie. La pauvrette, ainsi malmenée, avoua et s'excusa : « Vous voyez que je n'ai point fait un choix indigne de vous et dont vous ayez à rougir ; c'est le sort de mon sang de s'enflammer pour vous ; j'ai passé des bras de la mère dans ceux du fils. » La dame battit delà prunelle, suffoquée : « Mon fils? Qu'entendsje ? Est-ce que ce scélérat aurait eu l'impudeur d'imaginer une pareille fable? Mon fils ! un vil coëffeur ! ...» Là-dessus, le fourbe démasqué s'excusa et pria qu'on lui pardonnât son imposture. Mais le ressentiment de la marquise était d'importance. Superbement elle montra la porte et commanda d'y jeter la croquante
avec ses hardes de paysanne et son greluchon. Mlle Sapho, fort dignement, en prit son parti, et prouvant que les leçons avaient porté leurs fruits et qu'elle avait maintenant de la littérature, s'écria, prenant le bras de son merlan : « Sortons au plus tôt de cette moderne Sodome avant que la foudre du ciel tombe et l'écrase. » Et, avec Mille, elle s'en fut vivre. Mais la demoiselle de boutique, délaissée, n'en prit point aisément son parti. Dedans la maison du perruquier elle s'en vint tant et tant tapager et faire du bruit, que les voisins, imaginant Mlle Sapbo une « fillette de vie bordelière », ainsi qu'il est écrit en certaine histoire des mauvais lieux (i), la dénoncèrent au commissaire du quartier. Ce magistrat était soucieux de la vertu et de la tranquillité de ses administrés. Il fit enlever Mlle Sapho et la déposer à l'hôpital Saint- Martin, lieu réservé aux filles de méchante vie. Mais, des œuvres et manœuvres de Mille, Mlle Sapho se trouva enceinte. Il lui fallut aller accoucher à l'hôpital général. Sans le sol et toute lasse encore, on la rendit à la liberté. Alors le nom de Mme Gourdan lui revint à la mémoire. Ignorant tout de Paris, au premier passant venu elle se hasarda à demander l'adresse de la maquerelle. On lui poufTa au nez. Mais une dame complaisante, la prenant en pitié, lui dit: « Mon enfant, vous n'êtes pas faite pour aller là, j'ai pitié de votre ingénuité, bénissez la Providence et remettezvous en mes mains; je vous placerai mieux qu'en pareil lieu. Venez chez moi d'abord et faites-moi votre
(i) Henri Sauval, La Chronique scandaleuse de Paris ou histoire des mauvais lieux : Bruxelles, \SS'i, in-8, p. 46.
confession. » Or, cette dame était une effrontée coquine et s'appelait Richard. Rue du Bac, proche les Missions étrangères, elle gîtait. Veuve sans enfants, d'un loueur de chaises à l'église des Missions, elle avait été la maîtresse clandestine d'un des « gros bonnets » delà communauté évangélique, lequel ne s'en trouva guère plus avancé, car il mourut de l'excès de ses fornications quotidiennes et trop souvent répétées avec la veuve Richard. Cette mâtine avait de là passé au service d'un « autre béat dans toute la force du terme qui était chargé des consciences et des aumônes de la plupart des dévotes de haut parage du quartier ». Maintes de ces aumônes avaient pris la route de l'escarcelle de dame Richard. Comme elle avait été chargée de trouver un joli tendron pour certain prélat concupiscent, elle avait songé à Mlle Sapho. Et ainsi, l'élève de Mme de Fleury se trouva installée dans une petite maison du faubourg Saint-Marceau, où le prélat, son maître, la tenait étroitement en surveillance, sous clef. Mais le prébendier avait des grands vicaires, « jeunes égrillards comme lui », qui ne rêvaient que divertissements d'un ordre peu orthodoxe et « dépuceloient les filles, débauchoient les femmes ». Ces prestolets découvrirent la petite maison, se déguisèrent en cavaliers, et pénétrèrent dans la demeure. Ils s'y livrèrent sur Mlle Sapho à des exercices peu spirituels et fort répétés, ce qui permit au prélat de les surprendre et de les croire des voleurs. Tandis qu'ils se disputaient, la jeune fille s'évadait, et, au grand trot d'un fiacre, volait chez Mme Gourdan. La maquerelle l'accueillit à merveille, et, la sachant mineure, la fit inscrire comme surnuméraire à l'Opéra. Cette formalité
enlevait Mlle Sapho à l'autorité paternelle. La précaution était sage. Le 25 décembre 1778, se promenant avec Mme Gourdan sur la terrasse des Feuillants, Mlle Sapho rencontra son croquant de père, lequel, fort fâché, lui allongea une retentissante paire de soufflets. Ce scandale se termina par devant l'officier de garde aux Tuileries lequel arrangea l'affaire à l'amiable et condamna la maquerelle à verser vingt-cinq louis au père... pour les frais de son voyage. Mais ce rustre était vertueux, ou peut-être bien que cet homme de la nature avait lu Jean-Jacques : indigné, il repoussa l'or impur, le prix de son déshonneur, et dedans sa province il retourna maudire Paris, ses magistrats, ses maquerelles et sa fille.
Qu'advint-il par la suite ? Je ne sais et Pidansat de Mairobert a négligé de compléter ces informations. Aussi bien, peu nous importe, puisque dans cette histoire libertine, comique et ordinaire, la marquise deFleury n'a plus à jouer aucun rôle. Celui, qu'antérieurement, elle avait assumé, suffisait certes bien, et il fait comprendre pourquoi M. de Fleury en éprouva quelque mécontentement. « Dédaigneuse de s'associer à la renommée de son mari, fait-on dire d'elle par Raucourt, s'arrachantaux caresses conjugales, aux délices de la maternité, elle s'est élevée au-dessus de tout respect humain, afin de se livrer avec plus de recueillement et sans relâche au culte de notre société et à ses travaux (1). » On conçoit que ces distractions ne furent point toujours du goût de l'avocat général au Par-
(1) Apologie de la secte anandryne... ; L'Espion anglais... ; t. X, p. 220.
lement , et qu'elles furent pour porter quelque trouble dans le ménage. Ce débuta par une séparation de biens et se termina par le couvent. Le 10 janvier 1778, une correspondance secrète enregistre à son propos cette petite nouvelle du jour :
Madame de Fleury, épouse de l'ex-procureur général du Parlement Maupeou, vient d'être enfermée dans un couvent à la réquisition de M. de Courval, président au Parlement, père de cette femme libertine. Le mari est toujours éloigné d'ici (1).
Un mot sur ce M. de Courval. Ce qu'on sait de lui permet de s'étonner de la sévérité qu'il montrait envers les déportements de madame sa fille. Il n'avait point toujours brillé par une continence exemplaire et il suffit de feuilleter les rapports de police pour se convaincre que Mme de Fleury chassait de race. En 1766, M. de Courval entretenait une fille Fontenay, laquelle avait mangé 160.000 livres à M. Le Doux, receveur des Tailles. Cependant M. de Courval ne passait point pour fort généreux : « Il compte faire un grand effort quand il donne quinze louis par mois à une femme », écrivaient de lui les mouches. « Encore veut-il être adoré ; aussi a-t-il bien rencontré. » De fait, la Fontenay lui réservait toutes ses adorations, encore qu'outre « sa ladrerie, (il) pue comme un chat mort de la bouche (2). » Bel amant !
(1) Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette, la cour et la ville, de 1777 à 1792, publie'e d'après les manuscrits de la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, avec une préface, des notes et un index alphabétique, par M. de Lescure ; Paris, 1866, in-8, t. I, p. 128.
(2) Rapport de police du 24 janvier 1766. — Camille Piton, Paris sous Louis XV... ; 3a série, p. 81.
Cette passion ne dura guère. Quelques mois plus tard la Fontenay le trompait à draps ouverts, et se payait le luxe d'un greluchon de haut vol : le frère du valet de chambre du Roi, en personne (i) ! Ce dégoûta l'austère M. de Courval: il courut porter ses hommages à la demoiselle Kéri, que déjà, plus haut, nous vîmes aux ordres d'un des amants de Souck (2). Tel était cet homme qui en appelait aux rigueurs conventuelles pour venger sa morale paternelle outragée.
Ce n'est que sous la Terreur qu'on retrouve la trace de Mme de Fleury. Cette femme ardente et sensuelle eut une fin misérable et, devant la mort, abjura ses serments à Sappho. Accusée d'avoir emporté son argenterie en émigration, elle fut écrouée à la prison de Saint-Lazare, où déjà étaient détenus André Chénier, Roucher, le baron de Trenck. Avec eux elle allait être comprise dans cette conspiration de Saint-Lazare qui, de nouvelles charrettes de cadavres, allait gorger le charnier de la Terreur. Avec dix autres femmes, une Laval-Montmorency, une Meursin, elle comparut le 6 thermidor an II (24 juillet 1794), devant le Tribunal Révolutionnaire (3). Inexorable, le jugement de mort la frappa. Alors, il y eut en elle un sursaut de la vie, la révolte de l'instinct, et, au moment de monter dans le tombereau du bourreau, elle se déclara enceinte. Elle!... Ah! où donc était maintenant l'impudique marquise de naguère, cellequi de sa haine aux hommes
(1) Rapport de police du 11 septembre 1767. — Camille Piton, Paris sous Louis XV... ; 3e série, pp. 233, 234.
(2) Rapport de police du 22 janvier 1768. — Camille Piton, Paris sous Louis XV... ; 3e série, p. 271.
(3) Liste des victimes du tribunal révolutionnaire de P<iris : Paris. 191 1, in-8, pp. 121, 122.
faisait la force de son amour, la zélatrice du culte impudique, la Sappho à talons rougesembusquée dans son petit temple obscène comme une louve dans les halliers des forêts maudites? Enceinte! Certes, oui, depuis six semaines, disait-elle, et elle dénonçait son complice : François-Thibault de la Garde, âgé de trente et un ans, officier au ci-devant régiment des gardes françaises, qui, avec elle, à côté d'elle, figurait sur les bancs du tribunal. Cependant, doit-on admettre cette déclaration désespérée d'une femme éperdue? L'officier n'endosse-t-il pas cette responsabilité pour faire gagner du temps à la condamnée? Ce fut une ruse ordinaire en ces temps de la colère et du couteau. Gagner du temps! Elle gagna une nuit, une matinée. Trois de ses compagnes, la baronne Catherine- Louise Silvain de Soyecourt, veuve d'Hinnisdal de Fumai, Isabelle Pigret de Meursin et la duchesse Françoise-Camille de BérangerBeauvillier de Saint-Aignan, s'étaient, comme elles, déclarées enceintes. Toutes quatre furent transférées à l'Hospice National du Tribunal Révolutionnaire et examinées par deux médecins et une sage-femme. Leurs constatations enlevèrent le suprême espoir à ces malheureuses, et ce fut comme si le couteau se levait déjà dans l'aurore de leur dernier matin. Le lendemain, les médecins remettaient leur déclaration au Tribunal :
Nous soussignés, officiers de santé du tribunal, assistés de la citoyenne Prioux, sage-femme, certifions que la nommée Catherine-Louise Saucourt [Soyecourt], veuve Hinnisdal, âgée de trente-trois ans, se disant enceinte de cinq semaines; la nommée Élisabeth-Marie-Pierrette Dubois de Courval, veuve Joli Fleury, âgée de trente-six ans, se disant enceinte de six semaines, ne
nous ont montré dans nos examens aucun signe de grossesse, vu qu'il n'y en a jamais d'apparents à ces termes différents.
Certifions encore, avoir visité et examiné la nommée Marie- Isabelle Pigrais [Pigret], femme Marsin [Meursin], âgée de vingt et un ans, se disant enceinte de six semaines; nous avons reconnu qu'elle avait ses règles et que, par conséquent, elle n'étoit pas enceinte \et en marge] d'après l'ordre ordinaire de la nature. Déclarons aussi avoir visité la nommée Marie-Anne Malicornet, âgée de trente-six ans, se disant enceinte de deux mois. Nous croyons d'après nos examens avoir de fortes présomptions de grossesse. Enfin nous avons examiné et visité la nommée Françoise-Camille Béranger Beauvilliers Saint-Aignan, se disant enceinte de trois mois et demi, fait qui nous a paru constant.
Ce 7 messidor, la 2e de la République une et indivisible.
Enguchard Naury Giraud, veuve Prioux (i).
Ce terme de cinq ou six semaines indiqué par trois des condamnées ne dénonce-t-il point la ruse de leur désespoir? Elles savaient bien qu'il était impossible de constater leur état d'après ces déclarations. Et elles espéraient le bénéfice du doute. Il leur fut refusé. Le 7 thermidor le Tribunal statuait sur leur sort. La femme Malicornet et xMme de Saint-Aignan eurent un sursis, et le jugement du 6 thermidor fut confirmé pour la marquise de Fleury, Mme de Meursin et d'Hinnisdal, « attendu, déclare une note du président Coffinhal en tête de leur déclaration de grossesse, attendu que dans la maison d'arrêt Lazare, il est impossible que les hommes communiquent avec les femmes ;que d'après les rapports des officiers de santé il n'existe
(i) Archives Nationales, série \V, carton 43 1 , dossier 968, pièce 14. — H. Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris avec le journal de ses actes ; Paris, 1881, t. V, p. 1 i5.
sur les condamnées aucun signe de grossesse ; qu'une d'elles a des signes contraires, et que les condamnées sont détenues à la maison de Lazare avant les époques qu'elles ont fixées pour leur grossesse (i) ». Et, quelques heures plus tard, le bourreau vint les saisir. Dans la charrette où étaient André Chénier, le baron de Trenck, des Montalembert, des d'Houdetot, des Montmorency, des Saint-Priest, elles montèrent, et sous les flèches d'or du grand soleil de thermidor zébrant et criblant la rue Saint-Antoine, elles cahotèrent vers la barrière du Trône-Renversé. Souvenirs ! votre troupe légère et charmante devait entourer de son vol l'agonisante debout contre les ridelles de bois ! Elle vous aspirait dans la lourde brise de ce beau vendredi de l'an II, odeurs furtives du parc de naguère, plein de mystérieux bosquets, de sveltes peupliers et d'obscènes images de marbre! Souvenirs! Souvenirs! vous assiégiez alors cette âme désemparée et malheureuse, tandis que sur le rude pavé le tombereau avançait, salué de cris et entouré de piques. Ainsi mourut la pécheresse et l'impudique, là-bas, quelque part aux confins de la ville, sur une place déserte et brûlée de soleil. Son cadavre alla dans une fossecommune écartée, à Picpus, dans un jardin de moines. Elle dormit là dans le silence et l'oubli, tandis que le Domaine s'emparait des maigres dépouilles qu'elle abandonnait dans sa dernière prison : dix chemises, deux fichus de linon, une camisole blanche, « un fichu de soye, un challe noir», un fichu de taffetas bleu, quatre mouchoirs de
(i) Archives Nationales, série W, carton 431, dossier 968, pièce 5. — H. Wallon Histoire du tribunal révolutionnaire... ; t. V, p. 114.
poche (i). Personne ne vint au greffe de la prison réclamer ces fragiles épaves (*). Qui donc se souvenait encore de la condamnée, de la ci-devant Fleury de Jolv? Et qui donc pour pleurer sur sa mémoire maiheureuse? Raucourt, celle qui avait présidé avec elle la secte des anandrvnes, aux beaux jours de luxure et d'orgueil? Mais Raucourt, en prison, attendait, elle aussi, son heure... Naguère, visitant ce cimetière de Picpus et l'église qui perpétue le souvenir des hécatombes de l'an II, devant l'autel, je vis deux religieuses immobiles, priant en longues robes rouges. Pour tous ces morts elles invoquaient les clémences divines, mais savaient-elles que pour une de ces âmes, elles avaient à en appeler à un pardon qui ne fut point du monde où elle vécut?...
(i) Docteur Max Billiard, Les Femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inédits; Paris, 191 1, in-8, pp. 65 et suiv.
(2) Louis Le Grand, archiviste aux Archives Nationales, L'Hospice national du tribunal révolutionnaire; Paris, 1890, in-8.