FREGATES
C'est l'acteur qui a déployé
le plus de vigueur dans
le tripot en faveur de
l'expulsée.
Ce comédien est en même
temps auteur et fait des
pièces de théâtre.
Excellent comédien dans
les rôles de valet et d'un
genre difficile.
Ce comédien n'est reçu que
de 1778.
Éloge du caractère de cet
acteur.
Cette actrice a de l'âme, mais de faibles moyens.
Actrice qui a plu longtemps, sans qu'on sache trop pourquoi, et sans moyens.
Actrice très apprêtée dans son jeu et surtout dans sa toilette.
Caractère de cette actrice.
Caractère de cette actrice, peu renommée pour ses conquêtes.
Le capitaine Raucourt, corsaire vigoureux montant La Sophie (1), avec 5oo volontaires, des deux sexes, vient de se joindre à l'Escadre blanche. Ce bâtiment armé à Florence est malheureusement, quoique construit depuis peu, très fatigué, vu son service fréquent, surtout dans son arrière, par une artillerie trop forte. On ne croit pas qu'il puisse tenir la mer longtemps, et, le lundi i3, il a essuyé un grain violent, à la hauteur de l'île Phèdre, qui l'aurait fait relâcher, si le capitaine Raucourt n'était intrépide. Il a seulement usé de prudence et vogue sous ses basses voiles.
L'amiral Vestris a commencé les hostilités et donné chasse à l'amiral Sainval, qui, contrarié par le vent, sans munitions et mal secondé des siens, a été coupé et forcé de gagner quelque port neutre.
Le commandement aurait dû être dévolu à Sainval cadette, capitaine du Sensible; mais n'étant pas mieux secondée, elle est allée solliciter les secours de la reine Melpomène.
Pendant ce temps, toute l'Escadre rouge, affamée, s'est rendue au Duras, sauf le capitaine Mole, qui s'est expliqué hautement, au risque d'être démonté, et si les renforts de la reine Malpomène n'arrivent promptement, ses États sont absolument à la veille d'être dévastés par les ennemis.
On assure que la retraite du capitaine Sainval cadette ayant donné des inquiétudes, on a fait l'impossible pour le ramener et qu'il servira sous les ordres de l'amiral de l'Escadre blanche, lâcheté dont on s'indigne.
Le prince des Nains (2), qui aime singulièrement le corsaire Raucourt, à cause du bâtiment qu'elle monte, sur lequel il a fait quelques traversées, s'intéresse fortement à elle et lui a concilié la reine et les princes de la famille royale.
Mais peu importaient les plaisanteries ! Peu à peu, avec une obstination faite de complaisances, de soumissions, d'humilités même, Raucourt avait repris sa place à la Comédie. En 1781 elle y était à ce point as-
(1) Allusion à Sophie Arnould.
(2) Le prince d'Hénin.
suréeque, sans coup férir, elle fit recevoir par ses camarades un drame de sa composition. « Mademoiselle Raucoux, annonçait-on, se console avec les Muses des persécutions de ses créanciers. Elle vient de présenter à ses camarades une pièce nouvelle intitulée : La Fille déserteur et l'ouvrage a été agréé (i). » Ceci à la date du 16 décembre 178 1. En février 1782, la pièce avait changé de titre et s'appelait définitivement Henriette (2). Commencée, au dire de Raucourt elle-même, le 12 novembre 1781, à dix heures du soir, elle avait été lue le 7 décembre suivant aux comédiens (3). Les censures avaient été aussitôt saisies du manuscrit et l'avaient copieusement sabré, ainsi qu'en témoigne l'exemplaire demeuré aux archives de la Comédie- Française. Mais là encore le prince d'Hénin avait usé de ses bons offices, et à Suard, le censeur des théâtres, il écrivait :
M. Le Noir [lieutenant de police] vient, monsieur, de signifier au semainier de la Comédie-Française, qu'on ait à se soumettre aux retranchements soi-disant indiqués par le ministre des affaires étrangères et par l'envoyé de Prusse dans la pièce d'Henriette. Le manuscrit est maintenant entre vos mains; je vous prie de le renvoyer demain, sur les neuf heures du matin, à ron auteur, quelque mutilé qu'il puisse être. Il est décidé à courir les risques de la représentation, bien assuré que ses amis, que le public le dédommagera des dégoûts qu'elle (sic) n'a cessé d'éprouver de la part de la police.
d'Hénin (4).
(1) Mémoires secrets...: t. XVIII, p. 196.
(2) Mémoires secrets...; t. XX, p. g5.
(3) Henriette, drame en trois actes et en prose par Mlle de Raucourt, pensionnaire du Roi; représenté pour la première fois sur le théâtre de la Comédie Françoise au château des Tuileries le vendredi i,r mars 1782; Paris, MDCCLXXXII, in-18, avant-propos, pp. 7, 11.
(4) Mademoiselle Raucourt, dans Le Musée féminin...; p. 3g.
l5o LE CÉNACLE LIBERTIN
Sur une pareille recommandation, on en termina promptement et le lieutenant de police se hâta de donner son visa, lequel figure sur le manuscrit que j'ai eu en main :
J'ai lu par ordre de Monsieur le lieutenant général de Police Henriette, drame en trois actes et je n'y ai rien troupe qui m'ait paru en devoir empêcher la représentation ou l'impression.
à Paris, ce 5 février 1782.
Suabd.
Vu l'approbation; permis de représenter et imprimer.
Paris, ce 12 février 1782.
Lenoir (i).
La première fut donnée le icl mars. Henriette mettait en scène une veuve de qualité, laquelle pour suivre un colonel dont elle était amoureuse, se déguisait en soldat. Ayant surpris ce colonel baisant la main d'une dame, Henriette désertait. Or, cette dame était la sœur du colonel. Henriette, capturée, voyait son sexe reconnu, « ce qui fit assez rire (2) ». Ce sujet était inspiré de celui de Louise Labbé, la belle Cordière, laquelle suivit son amant au siège de Perpignan (3). C'était une « absurde et plate rapsodie (4) », certes, mais elle avait pour excuse d'être tirée d'une pantomime allemande, que feu M. Scribe reprit et utilisa daaisVÉtoile du Nord. « Le drame de Mlle Raucoux, disaient les Mémoires secrets, paraît vraisembla-
(1) Archives de la Comédie-Française.
(2) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 27.
(3) P.-A. Leroy, Mademoiselle Raucourt, artiste dramatique... ; p. 11.
(4) Chateauneuf, Les Dix Mélanges...; p. 27.
blement tiré de quelque drame germanique, dont elle aura eu connaissance dans ses caravanes dans ces contrées et qu'elle aura adapté à notre théâtre. Quoi qu'il en soit, le sujet est allemand, absolument dans les coutumes et dans les mœurs de cette nation (i). » Les malins, au reste, l'attribuaient à l'acteur Monvel ou encore à Durosoy (2). Dans l'avant-propos de sa pièce, Raucourt se chargea de leur répondre:
Je déclare donc que ce qui m'a donné l'idée de ce drame est un ballet que j'ai vu en Allemagne, il y a trois ans : il était de la composition du sieur Asselin, maître des ballets à la Cour de Cassel, qui, à son tour, l'avoit arrangé d'après une histoire arrivée dans les environs de la même ville à la maîtresse d'un soldat.
Dans sa pièce, Raucourt s'était chargée du rôle de la comtesse de Saltzberg, fille du général Kaismer, « militaire retiré dans sa terre à six lieues du camp ». Elle y eut un succès de déguisement. « Le drame n'était pas bon, dit un amateur de théâtre, mais comme elle y paraissait en soldat, avec un uniforme des plus écourté, la foule vint sept ou huit fois siffler la pièce et claquer l'auteur (3). » De la chute elle se consola aisément : « J'ai fait moi-même un drame extravagant, disait-elle. Je peux m'en excuser, du moins, sur la vanité femelle; j'y parus en homme avec tous mes avantages (4). » A la réalité, c'était une bravade. Elle n'échappa point aux faiseurs de quolibets, et parmi ceux qui coururent, les couplets re-
(1) Métnoires secrets... ; t. XX, p. io5.
(2) Mémoires secrets... : t. XX, p. 106.
(3) Les Souvenirs et les Regrets du vieil amateur dramatique.. p. i5o.
(4) Chateauneuf, Les Dix Mélanges...: p. 33.
l52 LE CÉNACLE LIBERTIN
cueillis dans la Correspondance de Madame Gourdan* méritent à peine d'être signalés :
Mademoiselle Mimi à Madame Gourdan.
Paris, ce i3 juin 1782.
J'ai été, ma chère maman (1), voir la piècede Raucourt, actrice de la Comédie-Française. Voici la chanson qu'on a faite à ce sujet. Elle lui va à merveille, et je ne doute nullement qu'elle ne vous amuse. Adieu, maman.
Air : Mon père était pot, etc.
Au théâtre on vient d'annoncer
Une pièce nouvelle Qui doit peu nous intéresser :
C'est d'un auteur femelle;
C'est un histrion,
Las du cotillon, Qui prend un nouvel être :
So?i cœur est usé,
Son goût est blasé, Son esprit vient de naître.
Il est connu par ses exploits Plus que par ses ouvrages ; Jamais le travail de ses doigts N'eut droit à nos suffrages;
Mais ce nouveau-né
D'un talent borné Surprendra s'il ne touche,
Car l'auteur Raucourt
Travaille toujours :
Mais jamais il n'accouche (2).
(1) « Nom que donnent les demoiselles de Paris à celles qui les procurent. » Note de la correspondance.
(2) Correspondance de Madame Gourddn... ; pp. 87, 88 ; Correspondance d Eulalie ou tableau du libertinage de Paris...; t. I, pp. 36, 37 ; Mémoires secrets...; t. XX, pp. 108, 109.
Toutefois, à la Comédie même, elle avait repris le cours de ses galants exploits. « J'étois divinité poulinière aux Français », lui fait-on dire dans un scandaleux pamphlet révolutionnaire (i). Le même écrit l'accuse d'entreprises excessives à l'égard de Mlle Lange, sa camarade. Cest cette demoiselle Lange qui passa pour avoir été une des maîtresses de Barras (2), et qui, née à Gênes, le 10 septembre 1772, avait débuté à seize ans à la Comédie-Française, et devait mourir à Florence le 25 mai 18 16 (3). « Je foutois Mlle Lange », dit péremptoirement Raucourt dans ce libelle (4). Un pareil propos ne pouvait lui être attribué sur Mlle Contât, une autre de ses camarades, auprès de laquelle son insuccès fut complet. L'ayant vue jouer dans le Mariage de Figaro, délicieusement, Raucourt, « sa camarade renommée entre les tribades », en devint furieusement amoureuse. Mlle Contât, par un raisonnement en quatre points, lui coupa net tout espoir. Mais Raucourt ayant appris qu'elle ne pouvait payer certain billet de 2.000 écus dû à un joaillier, le régla, et, discrètement, le lui fit tenir. Mlle Contât crut à un procédé aimable du comte de Laudron qui, pour lors, l'accablait de ses sollicitations. Le soir même elle lui accorda ce « qui coûte si peu et fait tant plaisir ». Mais « ce jeune étourdi, comblé de faveurs de l'actrice, s'en est glorifié dans le public comme
(1) La Liberté de Mlle Raucour (sic) à toute la secte anandryne assemblée au foyer de la Comédie Française ; à Lèche-C.n, et se trouve dans les coulisses de tous les théâtres, même chez Audinot ; 1 791 , in-32, p. 9.
(2) Cf. Alfred Marquiset, Quand Barras était roi; Paris, 191 1, in-8, pp. 3 et suiv.
(3) Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. y3.
(4) La Liberté de Mlle Raucour... ; p. 9.
d'une conquête due à sa séduction (i) ». Ce fut ainsi que Raucourt apprit la méprise. Je ne dirai point la fureur dont elle salua ce trait vengeur de Vénus outragée. Ses aventures avec Sophie Arnould furent d'un autre ordre. On n'est pas éloigné de croire qu'ayant fait la connaissance de l'actrice lyrique pendant sa liaison avec le marquis de Bièvre, Raucourt n'ait pris d'elle le goût saphique. « Bièvre s'indignait des nouveaux goûts de sa maîtresse et ne parvenait pas à l'en corriger (2). » Elle était encore en ce moment celle dont Lauraguais disait en plein foyer de la Comédie « qu'elle avait un petit dard enflammé entre deux rangées de perles orientales et deux boutons de rose sur les lèvres d'où s'exhalait cette odeur de jeunesse qu'Amour préférait au parfum de toutes les fleurs d'un jardin, écloses sous l'aile de Zéphire (3) ». Mais, d'autre part, c'est Raucourt que nous voyons accusée d'avoir perverti le sens de son amie. « Arnoux vécut avec plusieurs hommes recommandables par leurs titres et dignités, moins par intérêt que pour couvrir son penchant naturel d'aimer les femmes ; mais l'illustre Raucourt sut la guérir de cette délicatesse et ces deux tribades se font actuellement un plaisir d'instruire toute la France qu'elles se communiquent ensemble le plaisir par excellence (4). » Qui croire et lequel entendre? C'est le même auteur qui
(1) Mémoires secrets... ; t. XXVII, pp. 86, 87. — Je ne sais sur la foi de quelle autorité Chatealneuf, dansZ.es Dix Mélanges... ; pp. 3o, 3i, fait Mlle Olivier, l'héroïne de cette anecdote.
(2) Comte Gabriel Mareschal de Bièvre, Le Marquis de Bièvre... ; p. 125.
(3) Chatealneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 21.
(4) Le Vol plus haut ou l'espion des principaux théâtres de la capitale...: pp. 44, 45.
prétend nous montrer l'intimité de la secte anandryne. « Arnoux, dit-il, en homme bien renseigné, tient assemblée chez elle le mardi et le jeudi ; ce dernier pour le sexe masculin en est absolument exclus : ce Sénat auguste est composé des tribades les plus renommées et c'est dans ces assemblées que se passent des horreurs que l'écrivain le moins délicat ne peut citer sans rougir. Rivales des échappées de Sodome, les peintures du Portier des Chartreux sont réalisées par ces femmes lubriques et elles disputent à leurs antagonistes l'avantage d'éprouver plus de plaisir avec leurs gitons qu'elles n'en goûtent ensemble (i). » Ces dames avaient, tout naturellement, leurs partenaires préférées. Ainsi Sophie caressait d'une particulière tendresse une demoiselle Virginie, et paraît l'avoir défendue en gaillarde déterminée, ce qui apparaît de cette nouvelle :
Le vice des tribades devient fort à la mode parmi nos demoiselles d'opéra : elles n'en font point mystère et traitent de gentillesse cette peccadille. La demoiselle Arnoux, ayant fait des preuves dans un autre genre, puisqu'elle a plusieurs enfants, sur le retour, donne dans ce plaisir; elle avoit une autre fille nommée Virginie dont elle se servoit à cet usage. Celle-ci a changé de condition et est passée à Mademoiselle Raucoux, de la Comédie- Française, qui raffole de son sexe et a renoncé au marquis de Bièvre pour s'y livrer plus à son aise. Dernièrement, au Palais- Royal, dans la nuit, le sieur Ventes, ayant turlupiné la demoiselle Virginie sur sa rupture avec Mlle Arnoux, qu'on nomme Sophie dans ces parties de débauche, celle-ci, témoin des propos, a donné au cavalier un soufflet très bien conditionné, dont il a été obligé de rire en demandant des excuses à l'aimable tribade (2).
(1) Le Vol plus haut ou l'espion des principaux théâtres de la capitale... ; p. 46.
(2) Mémoires secrets... ; t. Vil, pp. 188, 189.
C'est de cette Virginie dont il est écrit dans Y Espion anglois, qu'elle « sert tour à tour aux plaisirs infâmes de l'une [Arnould] et de l'autre [Raucourt] (i) ». Pareille aventure se renouvela plus tard entre les deux femmes, à propos d'une demoiselle Aurore, qui, à l'Opéra, chantait dans les chœurs. Cette jeune personne avisée, à l'occasion des représentations d'Henriette réclama de l'auteur « sa bienveillance par ses vers assez joliment faits qu'elle lui fit présenter (2) ». Dans les Mémoires secrets on lit sur ce sujet :
Il y a à l'Académie royale de musique, une dlle Aurore, âgée de dix-sept ans, qui chante dans les chœurs et se pique de poésie. Son début a été d'adresser des vers à Mlle Raucoux à l'occasion de son drame. Cette actrice qui a peut-être cru que cette jeune personne cherchoit par là occasion de se produire auprès d'elle et de lui plaire, a engagé le prince de Hénin à la faire venir. On lui a donné des secours pour se mettre en état de paroitre d'une façon brillante devant l'héroïne dramatique, mais ni son minois, ni son jargon n'ont pu la séduire. On n'a vu aucun parti à en tirer et l'on prétend aujourd'hui que le sieur Gaillard, poète attaché au théâtre lyrique, fait ses vers (3).
C'était bien de vers qu'il s'agissait ! Dans Le Vol plus haut, il est assuré que la demoiselle Aurore ne quitta Raucourt qu'au moment où celle-ci « réclama le prix de ses services et le fruit de ses soins (4) ». Elle se tourna vers Sophie Arnould. C'était de Charybde
(1) Dialogue entre M. le comte de Lau*** et Mylord AlVEye au sujet des filles les plus célèbres de la capitale... ; L'Espion aiiglois... ; t. II, p. 101.
(2) Le vol plus haut ou l'espion des principaux théâtres de la capitale... ; pp. 1 35, i36.
(3) Mémoires secrets... ; t. XX, pp. 149, i5o.
(4) Le Vol plus haut ou l'espion des principaux théâtres de la capitale...; p. i36.
tomber en Scylla et jouer de malheur. « Il paraît que MlleArnould n'a pas été si difficile que Mlle Raucoux envers la jeune élève de l'Académie royale de musique, Mlle Aurore, puisqu'elle lui a proposé de la guider dans la carrière du théâtre (i) ». Fallacieuses promesses ! Avec Aurore, Sophie «s'y prit différemment» que Raucourt, et « obtint par sa persévérance ce que l'autre voulait avoir de prime abord (2) ». Comme quoi patience et longueur de temps...
Mais, à cette date, entre Sophie et Françoise, la brouille définitive et irrémédiable était consommée. Ce remontait à quelques années déjà, au moment où sur les rites saphiques et leur observance avait commencé cette plaisante querelle enregistrée par les gazetiers le 11 octobre 1774:
Les filles de haut style de cette capitale sont très partagées sur le genre de leurs plaisirs et se divisent en deux sectes. Mlle Arnoux est à la tète de l'une et Mlle Raucourt est à la tête de l'autre. On sait le goût que celle-ci a introduit. Ce vice est ancien, sans doute, mais restoit enveloppé jusqu'à présent des ombres du mystère. Celles qui en étoient infectées le cachoient avec soin, du moins n'osoient l'avouer. Mlle Raucourt a encore raffiné : elle admet les hommes à sa couche et par une imagination qui lui concilie le sexe mâle, le plus opposé aux femmes, elle ne tolère que l'introduction qu'aime celui-ci. C'est cet accord que proscrit Mlle Arnoux, elle veut qu'on soit putain ou tribade parfaitement et qu'on ne fasse aucune trêve avec les nonconformistes. Le marquis de Villette, très renommé entre ceuxci, a trouvé l'expédient de l'actrice françoise délicieux; il s'est réuni à elle et tous deux prêchent la nouvelle doctrine avec un zèle qui fait quantité de prosélytes. Les partisans de la
(1) Mémoires secrets... ; t. XX, p. 261.
(2) Le Vol plus haut ou l'espion des principaux théâtres de la capitale... ; p. 1 36.
chanteuse se sont rassemblés de leur côté, hommes et femmes : il s'en est suivi un schisme ouvert entre les deux sectes; de là des vers, des épigrammes, etc., ce qui amuse singulièrement les coulisses et la multitude de gens frivoles pour qui ces querelles sont des objets très importants (i).
Le Villette dont il est parlé ici, n'est autre que ce marquis qui, à l'âge de vingt et un ans, épousa, à Ferney, le 2 novembre 1777, Mlle de Varicourt, pupille de Voltaire. Il était marquis du fait d'une terre érigée en marquisat, étant seigneur de sept grosses paroisses, suivant les lois de l'ancienne chevalerie (2). Ses rentes étaient considérables : 40.000 écus, et elles lui permettaient de donner avec faste dans la sodomie. Il était celui pour qui Théveneaude Morande avait noté, dans les Inventions nouvelles, de son Ga^elier cuirassé: « On a inventé depuis peu une voiture où l'on n'entre que par derrière, que les agréables appellent : Voiture à la Villette (3). » De lui encore il imprimait, dans ses Nouvelles transparentes : « On dit que Mlle Clairon a été souper chez le marquis de Vill... pour goûter un peu de tout (4). » Les mœurs contre nature de ce beau seigneur alimentèrent la chronique de l'époque. « Honneur aux petits garçons! » s'écrie-t-il dans un pamphlet de 1790 (5). On lui attribue des livres, et quels livres !
(1) Mémoires secrets... ; t. XXVII, pp. 304, 3o5.
(2) Mémoires secrets... ; t. X, p. 287.
(3) Le Ga^etier cuirassé ou anecdotes scandaleuses de la cour de France... ; p. 28.
(4) Le Philosophe cynique, pour servir de suite aux anecdotes scandaleuses de la cour de France... ; p. 45.
(5) Almanach des honnêtes femmes pour l'année 1790 : s. d. [Paris'; de l'imprimerie joyeuse ; s. d. [1789], in-8, p. i5.
DE MADEMOISELLE RAUCOURT l5q
Vente de livres
Petit commentaire philosophique, sur l'épilogue de Virgile qui commence par ce vers :
Formosum pastor Corydon ardebat Alexin,
suivi de quelques recherches profondes sur Antinous, Alcibiade et Bathile, par M. Charles Villette, ci-devant marquis. Cet ouvrage orné de culs-de-lampe est imprimé avec les caractères de M. Curucucu, imprimeur à Florence (i).
D'autres encore :
Traité du plaisir anti-physique, dédié aux mânes de l'Arétin, par M. le marquis de Villette; 6 vol. grand in-4.
On ne peut point trouver un traité plus complet sur cette matière que celui-là. L'auteur, dans sa préface, dit qu'il a été dix ans à sa composition, et que de plus il a été obligé de consulter un grand nombre de vieux manuscrits et de livres hébreux, arabes, etc., pour savoir depuis quel tems tous les hommes avoient goûté anti-physiquement la volupté de l'amour (2).
Son mariage n'avait point fait cesser ces cruelles plaisanteries. Bien au contraire! Épigrammes de redoubler et chansonnettes de courir ! Un poète, si poète il v a, rît imprimer ce couplet :
Villette pour son mariage Revient à de plus chastes feux.
Voltaire qui forme ces nœuds Lui garantit un pucelage.
Mais l'époux en réclame deux :
Selon lui tout sert en ménage.
Naturellement il fut fait cocu, et par ce marquis de
(1) La Chronique du Manège, n° i5, p. 14.
(2) Nouveauté du Palais-Royal ou livres nouveaux des charlatans, des rouées, etc., de la France ; accompagnés de notes impartiales, par M. G.-D.-C. ; de l'imprimerie de la Vérité, et se trouve au Palais- Royal, chez Madame l'Ironie; 1789, in-8, p. 4.
Champcenetz qui s'était laissé croire le railleur du prince d'Hénin (i). Tout cela réjouissait les gazetiers à court de plaisantes nouvelles. Faute d'en avoir, ils en imaginaient, et il faut bien avouer, avec l'abbé Mulot, « que messieurs les journalistes sont des animaux indécrottables (2) ». Ne vallait-il point mieux rire, car il était loin le temps où on brûlait les bougres et leurs complices, ces complices fussent-ils des juments, comme ilarrivaàcependardqui,le 3 août i3yo, fut surpris, à Amiens, consommant le crime de bestialité, avec une jument, ce qui le fit, par arrêt des échevins de la ville, torturer et livrer tous deux au feu (3). Un anti-physique aussi déterminé que le marquis de Villette devait donc, tout nécessairement, être porté à offrir ses hommages à Raucourt, qui, en renommée le lui disputait sur le terrain de l'amoralisme. « M. le marquis de Villette et Mlle Raucoux, par la ressemblance de leurs goûts, s'étoient rapprochés et vivoient ensemble depuis quelque temps, composant un genre mixte de leurs plaisirs (4). » Peu jaloux de son naturel, il était comme ce Tilly qui, à propos d'une amie intime de sa fiancée, disait : « J'avoue que c'est un genre de rivalité qui ne me donne aucune humeur; au contraire cela m'amuse et j'ai l 'immoralité d'en rire (5). » De même M. de Villette en rit pen-
(1) Nouvelle assemblée des notables cocus du royaume...: p. 22.
(2) Abbé Mulot, Journal des choses intéressantes que j 'ai eu occasion de sçavoir... ; Mémoires de la Société de l'histoire de Paris... ; t. XXIX, p. 73.
(3) A. Dubois, Justice et bourreaux d'Amiens dans les quinzième et seizième siècles ; Amiens, s. d., in-8, pp. 11, 12, i3.
(4) Mémoires secrets...; t. VII, p. 299.
(5) Cité par le docteur Eugène Duchren, Le Marquis de Sade et son temps... ; p. 187.
Pl. VI.
DE MADEMOISELLE RAUCOURT l6l
dant quelques mois, puis, un jour, « par inconstance, ou par mécontentement, ou par une pente invincible à son ancien péché », il rompit avec Raucourt. Cela se passait en février 1775. La tragédienne lui envoya, en réponse, un petit balai orné des deux vers fameux de Voltaire sur l'amour :
Qui que tu sois, voici ton maître, Il le fut, l'est, ou il doit l'être.
C'était avoir de l'esprit, tout en faisant rentrer le distique dans la famille. « Ce qui fait aujourd'hui l'anecdote des coulisses et couvre de ridicule le marquis susdit », observent les Mémoires secrets (1).
Avec ces scabreuses anecdotes, ces scandales quotidiens, ce large éclaboussement de triomphants esclandres, se termine la première partie de la vie de Raucourt, Elle nous l'a montrée mêlée intimement à ce grand monde du dix-huitième siècle, vivant sa vie, jouissant des plaisirs, courant avec lui la poste vers la débâcle de la Révolution. Roman comique auquel rien ne manque, ni l'amour ni l'argent, l'argent surtout. Son nom mêlé à toutes ces intrigues, à tous ces tapages, ne sera point oublié des hommes de la Terreur. On verra comment ils s'y entendront à faire expier à la femme ses erreurs, à l'amoureuse ses déportements. A cette débâcle de la société galante, à cette ruine d'un monde livré à la frénésie de ses caprices et à la folie de ses sens détraqués, à ce vaste châtiment s'abattant et s'acharnant sur cette cohue démoniaque grisée par le stupre, Raucourt sera condamnée à sur-
(1) Mémoires secrets... ; t. VII, p. 299.
vivre. Elle verra ces folles têtes tomber, ces joyeux complices de la débauche s'en aller vers les horrifiques destins d'on ne sait quelle surnaturelle et énorme vengeance. C'est, tout d'abord, Villette qui meurt, le 9 juillet 1793, frustrant la guillotine de la tête qu'elle attendait. Puis, le 19 messidor an II (7 juin 1794), c'est au tour du prince d'Hénin. La justice révolutionnaire a mis la main sur lui, sur le « ci-devant prince d'Hénin, cinquante ans, ex-noble, ex-maréchal de camp et capitaine des gardes de l'infâme d'Artois jusqu'en 1790 ». Belle compagnie à l'audience: un Fénelon, un Laroche-Lambert, un Papillon de La Ferté, des couronnes et des tortilsà foison, ô Boufflers,ô Randon de la Tour, ô La Tour du Pin Chambly (1) ! Tout cela — soixante-huit au total — roula vers la Barrière-du-Trône-Renversé et chut, quelques heures plus tard, à la fosse commune de Picpus. Et la terre prit le cadavre du « prince des Nains ». — « Je ne sais si je le pleurerai longtemps encore; non, mais je promets bien de ne l'oublier jamais », écrivait Sophie Arnould à Bellanger, son ancien amant, le 3 ventôse an III (21 février 1795) (2). Huit années de souvenir encore ! Celui de Raucourt fut plus durable. Dans le parc du château de La Chapelle-Saint-Mesmin qu'elle acheta plus tard, elle éleva un petit monument funéraire à la mémoire de l'amant (3). Pauvre tombeau vide et lointain, perdu dans une pelouse de jardin départemental, à qui n'avait point laissé à sa veuve
(1) Liste des victimes du tribunal révolutionnaire de Paris... ; pp. 100, 101, 102, io3 ; H. Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris...; t. IV, p. 424.
(2) Edmond et Jules de Goncourt, Sophie Arnould...; p. 92.
(3) P.-A. Leroy, Mlle Raucourt, artiste dramatique... ; p. 17.
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quelques pouces de terre où venir prier ! La mort de son mari confisquait à Mme d'Hénin ses biens. Elle avait un fils, Philippe, à élever, — et à pleurer, encore, en 1804. Elle multiplia les démarches, les suppliques. Le 28 vendémiaire an IX (20 octobre 1800), Frochot, préfet de la Seine, ordonnait la levée de séquestre sur les biens du guillotiné (1). Dans ce temps, Lauraguais reprenait pied dans le monde. Lui, aussi, revenait de loin ! Il avait donné quelque peu, en l'an II, dans le jacobinisme, histoire de tirer sa tête de la Terreur, mais la sans-culotterie ne s'y était point laissé piper. Le 7 thermidor on le saisissait et, écroué à la Conciergerie, il écrivait, le 7 fructidor an II (24 août 1794), à l'abbé Grégoire, pour être rendu au vœu unanime des sans-culottes qui le réclamaient, lui, le bon patriote, dans ses champs (2). On le crut et c'est ce qui lui permit de finir ses jours, à quatrevingt-onze ans, le 8 octobre 1824, sous le manteau de Pair de France. Depuis longtemps il avait enterré, et oublié, la « divine Sophie » et le fils né de leurs amours. A Paris, le 16 octobre 1764, Antoine-Constant de Brancas, avait vu le jour. A l'aurore de la Révolution il s'était engagé aux bataillons des Jacobins Saint-Honoré. Nommé sous-lieutenant au 1040 régiment d'infanterie le 22 février 1792 et adjudant-général provisoire en avril 1793, il avait mené la vie dure aux « despotes » et à leurs « sicaires » dedans les
(1) Archives départementales de la Seine; carton 622, dossier 2174. — Lucien Lazare, Répertoire alphabétique du fonds des Domaines...; p. io5.
(2) Catalogue d'une importante collection de lettres autographes, chartes, documents historiques ; composant le cabinet de feu M. Jules Desnoyers, membre de l 'Institut ; Paris, 1889, in-8, p. 5, pièce n°3o;
champs de Jemmapes et de Neerwinden. Nommé adjudant-général chef de bataillon le i5 mai 1793, on l'avait, trouvant son avancement trop rapide, destitué la même année. Réintégré le 11 février 1795 à Lauzun- Hussards, il était promu chef d'escadron au 9e régiment le 12 octobre 1797 (1). A ses amis Bellanger, au mari, dont elle avait été la maîtresse, à la femme, qui avait été celle de Raucourt, le 1 1 prairial an IX (3i mai 180 1) Sophie Arnould écrivait avec cette orthographe bondissante et effarée qui lui était coutumière :
Aimez-moy toujours. Eh! ne me plaignez plus tant, car je suis heureuse à ce moment. Je viens de recevoir une lettre de mon hussard, de mon Constant, de ce fils tant chéris par moy ; et qui méritte si bien mes tendresses. Eh! comme s'il eut deviné toutes vos bontés pour moy, quels amis j'ay entre le mary et la femme, il me dit des choses se particulières pour vous, il me charge de le rappeler à votre souvenir d'une manière si distinguée, avec des expressions si amicale, si tendre, que je ne peux les exprimer (2)!
Hélas! de la jeunesse vivante et vibrante de son fils, cette ruine se consolait et trompait ses désespoirs. Elle était malade, quasi-impotente et « il me faut rester là sur mon cul comme un vieux singe », écrivaitelle à Mme Bellanger, le 7 fructidor an IX (19 août 1801) (3). Et que misérable et nécessiteuse! Où l'or coulant jadis en ruisseaux clairs et joyeux vers elle?
(1) Arthur Chaquet, Etudes d'histoire ; 4e série; Paris, s. d. [191 1], in-8, pp. 191 et suiv.
(2) Catalogue d'une précieuse collection de lettres autographes; vente du i5 au 16 mars 1887 ; Paris, 1887, in-8, p. 4, pièce n° 16.
(3) Edmond et Jules de Goncourt, Sophie Arnould... ; pp. 187,
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Où les bijoux nombreux à ne les pouvoir compter naguère? Maintenant elle demandait des secours à tous, à Lucien Bonaparte, à Chaptal, à... Toutes les lettres connues d'elle où elle gémit avec un accent où passe quelque chose de ses anciennes fiertés ! « Citoyen ministre, je me nome, Sophie Arnould! peut estre, très ignorée de vous ; mais ! autres fois, très connue au théâtre Des Dieux! » ainsi commence-t-elle certaine épître au frère du premier Consul le Ier pluviôse an VIII (21 janvier 1800) (1). Età Chaptal: «Vous avez promis à vos amis de me continuer vos bontés, de ne pas perdre de vue la pauvre Sophie; j'y compte. Vous m'apprenez trop bien à ne pas douter de vos promesses. Je vous dirai seulement sur mes besoins, citoyen ministre, qu'il y a urgence (2). » Et encore, à Lebreton, son ami : « Je suis pauvre comme un rat d'église (3), eh! Dieusçait comme présentement (4) ! » Mais Constant? Il guerroyait là-bas, quelque part... Puis, un jour, ce fut la fin. Sophie s'éteignait le 3o vendémiaire an XI (22 octobre 1802). Quelque chose du
(1) Edmond et Jules de Goncourt, Sophie Arnould...; p. 127.
(2) Mélanges curieux et anecdotiques tirés d'une collection de lettres autographes et de documents historiques ayant appartenu à M. Fossé-Darcosse, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, publiés avec les notes du collecteur et précédés d'une notice par M. Charles Asselineau ; Paris, 1861, in-8, p. 46, pièce n° 96. — Catalogue d'une très importante collection de lettres autographes, chartes et documents historiques provenant de la collection de M. L. T. ; Paris, 1888, in-8, p. 5, pièce n° i3.
(3) C'est là une vieille expression française qu'on rencontre quelquefois dans les écrits du dix-huitième siècle. Exemple : « On ne trouve actuellement dans cette capitale d'autres étrangers que des Russes qui sont pauvres comme des rats d'église. » Réponse à l'auteur des représentations à Monsieur le Lieutenant général de Police de Paris... ; p. 3.
(4) Edmond et Jules de Goncourt, Sophie Arnould... ; p. i3i.
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dix-huitième siècle s'en allait avec elle. Le fils continuait sa carrière : major au 7e hussards en i8o3; chevalier de la Légion d'honneur en 1804; colonel au 11e cuirassiers en 1806; officier de la Légion d'honneur en 1809 ; puis la chevauchée sur Essling... Et la mort le prit.
Cendres et souvenirs ! Légère neige du passé! Leur lente montée entourait Raucourt demeurée seule, loin de ces morts, loin de ce temps, et ce lui était comme une nouvelle vie à laquelle le destin semblait condamner cette révoltée de l'Amour, pour la vouer à la rédemption finale qu'accorde la main pardonnante des prêtres, de ces prêtres à qui elle finit par se livrer, claquant des dents devant le châtiment promis par les ténèbres de l'au-delà...
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{Collection d'autographes Hector Fleischrnami).