LA VOLUPTE SOUS LE COUTEAU
Raucourt et la Révolution. — Fin des beaux jours de la galanterie. — Les libellistes révolutionnaires contre la lesbienne. — L'affaire de Paméla. — La Comédie-Française fermée. — Arrestation de Raucourt. — Les petits soupers de Sainte-Pélagie. — La vie en prison.
— Thermidor libérateur. — Raucourt, directrice du théâtre Louvois. — Du danger de railler un ministre de la Justice. — Nouvelles dettes et autres créanciers. — Raucourt et Barras. — Suicide du père Saucerotte. — La nouvelle amie de la « tribade » : Mme de Ponty. — Ruse de toutes deux contre les créanciers. — Un modèle de lettre saphique. — Le château de la Chapelle-Saint-Mesmin. —
— Raucourt chasseresse. — Procès-verbal d un garde-champêtre.
— Amour des fleurs. — Dignité de la châtelaine. — Le château de la lesbienne devient un séminaire. — L'éducation de Mlle George.
— Un fier soufflet. — Raucourt procureuse ? — Galantes négociations avec Lucien Bonaparte. — Aveux de Mlle George. — Une élève en « tribaderie ». — Scène d'amour moscovite. — Le mauvais arbre a produit de mauvais fruits.
La comédienne est-elle aristocrate de nature et d'essence ? Au moment de la voir en conflit avec la Révolution, la question peut être posée et examinée. On peut la trancher par l'affirmative. Sous la coupe des gentilshommes de la Chambre, aux ordres de la cour, c'est-à-dire des seigneurs à qui le Roi a délégué sa
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volonté et ses ordres, en contact direct avec eux, bénéficiaire unique de leurs faveurs, passe-droits et menus présents, bagatelles de la puissance, l'artiste, et on ne parle particulièrement ici que de l'artiste de la Comédie-Française, est habituée dès l'heure de ses débuts à se considéer comme dépendant d'eux. Et, à la vérité, elle en dépend totalement. Eux seuls promulguent, ordonnent, régissent le « tripot comique ». A quelle justice en appeler au-dessus de la leur? Au reste, leur tyrannie est aimable et galante. Il suffit d'y mettre quelque peu de bonne volonté et de la complaisance. Quelles dames et demoiselles de la Comédie- Française s'y refusèrent jamais ? Appelés à recueillir ainsi les bénéfices d'une intimité quotidienne avec les seigneurs, quoi d'étonnant à voir les comédiens prendre leur parti aux heures des premiers troubles? Ils se sentent, alors, un peu solidaires de cette puissance que veut ébranler le peuple, et, entre les deux adversaires, vite leur choix est fait. Plus tard, cependant, la puissance abattue et ruinée, on pourra embrasser le parti contraire. C'est alors question de vie et surtout de mort. Être héros est bon sur la scène, mais à la pratique? Mais de ces feintes soumissions le peuple ne sera point dupe, le passé, l'odieux passé, plaidera toujours auprès de lui contre les comédiens, les comédiens du Roi. Point d'autre origine à la lutte qui, de la veille de la Révolution jusqu'au Directoire, divisa le spectateur sans-culotte et les artistes. Point d'autre raison aux assauts livrés contre leur institution et aux terribles coups qui les faillirent emporter. L'affaire de Pamèla en donnera d'ailleurs de typiques exemples.
DE MADEMOISELLE RAUCOURT l'/S
Les gazetiers scandaleux de l'ancien régime chassés, traqués, Raucourt pouvait espérer désormais le silence sur les esclandres de sa vie. Mais les libellistes de la Terreur étaient là! Si leurs confrères d'hier distillaient avec art le poison de l'épigramme vénéneuse, ils avaient, eux, de plus cruelles armes, et combien plus brutales! A la tragédienne, abandonnée parles ruffians passés au service de la Cour aux abois, ils vont s'attaquer, et sans merci. Les pamphlets n'ont fait que changer d'esprit : de royaliste il est devenu terroriste, mais l'objet de la haine et du sarcasme n'a point changé. Raucourt n'est-elle point « une des plus chaudes royalistes qui aient jamais paru sur les planches (i) »? A la larder de traits sanglants il y a donc double bénéfice. On insinue bien qu'elle ne soutient la tragédie qu'avec « du Champagne et ces petits vins qu'on trouve dans le Comtat d'Avignon (2) », mais c'est pur badinage, et fort inoffensif. Il y a mieux. Les mœurs saphiques de Raucourt ne sont point d'un temps si lointain, que déjà elles soient oubliées. C'est là le thème sur lequel on va broder, et à l'infini. Tout d'abord, c'est la dénonciation d'une complice : Petit, la nouvelle maîtresse de Françoise. « Elles appellent ce plaisir leur délassement (3). » Puis, on revient au
(1) Le Nain jaune, 20 janvier i8i5, p. 344.
(2) Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de la Société française pendant le Directoire ; Paris, 1909, in-18, p. 336.
(3) Les après soupers du Palais-Royal ou galerie des femmes qui font jou-jou entr'ellles (sic)... ; Hector Fleischmann, Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal... ; p. 221. — Je cite ici la préface de l'auteur de ce pamphlet. Elle indique l'esprit de sa production : « Il existe pour le beau sexe, un genre d'amusement, enfant du désir et de l'oisiveté, plaisir trompeur que le besoin d'aimer réchauffa, propagea dans les cloîtres, où il fit bientôt de rapides progrès. Presque
système des petites annonces, dont naguère les gazetiers ont déjà tiré un si brillant parti :
Tout un corps de logis de devant à Pantin à vendre, avec toute renonciation. S'adresser à la demoiselle Raucourt, pensionnaire du Roi. Cette comédienne ayant trop perdu sur les locataires de ce devant, se détermine à vendre totalement cette partie ; elle se réserve le derrière comme bien situé chez elle, et, à l'expérience, bien lucrative, la mode étant de s'isoler. Le marquis de Vilette a retenu le premier terme et le chevalier de Boufflers le second (1).
C'est là la basse et crapuleuse injure à sous-entendus, du genre de celles des Mémoires secrets, en certaines occasions. Le ton est sensiblement pareil dans ces almanachs galants qui prétendent renseigner les amateurs sur les qualités et les prix des femmes à la mode. A l'un d'eux nous empruntons cette autre note caractéristique de la vigueur sournoise dans 1 insulte :
Raucourt, rue Royale-Barrière-Blanche. On feroitune jolie his-
toutes les femmes en ont fait, au crépuscule de leur printemps, leurs plus chères délices; souvent par ses soins un bouton de rose s'est grandement épanoui sans le secours de Zéphir. Parvenues à un âge plus avancé, plusieurs d'entr'elles en ont fait leur unique occupation; d'autres ont partagé entre lui et un plaisir plus solide, leur voluptueuse existence. Les premières sont excusables; les troisièmes sont condamnables ; mais les secondes sont damnables. Eh ! comment un groupe de jeunes beautés, amoureusement entrelacées, cherchant à adoucir le tourment qui les dévore, n'appellerait-il pas l'indulgence ? Comment deux jolies nones, mortes pour l'univers, ne chercheraientelles pas un remède à leurs maux? Peut-on résister à la nature? Mais libre de choisir, faire schisme avec le sexe producteur, voler à la nature un homme, escamoter un citoyen à la Patrie, peut-être une génération entière, c'est un crime. Au feu ! Au feu!... Mais j'ai assez parlé du culte; il est temps de nommer les Prêtresses. »
(i) Le Petit Journal du Palais-Royal ou affiches, annonces et avis divers, n° III. — Hector Fleischmann, Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal...; pp. 271, 272.
toire des fredaines de cette beauté patétique et de ses caravannes ; quoique aujourd'hui elle ait passé la canicule de ses jours, elle en a encore tous les feux et peut même encore les jours de barbe paroitre à son printems ; nulle femme ne connoit mieux qu'elle tous les rafinemensde la volupté et toutes les routes du plaisir ; on trouve avec cette sectaire de Venus des ressources infinies, mais pour être bien reçu chez elle, il faut y aller en jupon court et en blanc corset, i5 louis y compris le bain et le souper, l'un et l'autre très recherchés (i).
Ce qui ne devait pas l'être moins, c'étaient ces petites fêtes à la manière romaine, dont le Petit Journal du Palais Royal prenait la peine d'informer ses lecteurs en termes prometteurs :
Les demoiselles Rivière, Raucourt, Fleury, Dufayel, Colombe cadette, et autres prostituées de ce genre, se disposent à donner une représentation des trente-six postures de l'Arétin exécutées par elles-mêmes ; elles prendront 24 livres par place : elles destinent le produit de cette recette en bonnes oeuvres, n'ayant que très peu d'argenterie à pouvoir donner à la nation (2).
(1) Almanach des adresses des demoiselles de Paris...; Hector Fleischmann, Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal... ; p. 137.
(2) Le Petit Journal du Palais-Royal...; n° II ; Hector Fleischmann, Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal... ; pp. 270, 271. — Le numéro suivant reparle de cette représentation imaginaire : « La représentation annoncée dans le précédent numéro, sur le théâtre du sieur Asteley, par les demoiselles Raucourt, Duthé, Colombe, etc., sera retardée jusqu'au mois prochain, les fréquentes cuissons que ressent la demoiselle Colombe cadette, lui fait craindre d'avoir été mal traitée du présent que lui a fait le sieur Meinier, son confrère. Comme il s'agit des trente-six postures de l'Arétin, et d'autres, il serait désagréable de rien laisser paraître aux spectateurs. » — L'amphithéâtre du sieur d'Astley était situé faubourg du Temple. « Le père Astley, disent les Mémoires secrets, t. XXI, p. 5q, est le plus superbe homme de l'Europe, et son fils a des grâces et une vigueur capable d'enchanter le beau sexe. » Sur Astley, voyez encore Les Anciens cirques ; un soir che\ Astley (25 avril ij86), dans le comte G. de Contades, Portraits et fantaisies; Paris, 1887, in-8, p. i65 et suiv. Voici une dernière note relative à l'obscène spec-
De telles attaques, répétées tous les jours, durent, on le conçoit, lasser la tragédienne. Ah ! sous le feu régime, c'est sous le manteau, tout au moins, qu'elles couraient, tandis que maintenant! Alors, on en pouvait encore appeler à la protection des premiers gentilshommes de la Chambre, les avocats nés de la Comédie et des comédiennes, mais depuis le 12 octobre 1789, ces messieurs avaient disparu, laissant la place à la mairie de Paris, choisie pour réglementer le spectacle. Où trouver des défenseurs ? Henin, Villette, Lauraguais, Bièvre, partis, chassés ou peureux, l'oreille au vent des colères populaires, ne pouvaient plus entrer en lice. Il était passé le beau temps où, pour une épigramme dont il n'était pas l'auteur, Champcenetz voyait s'abattre sur lui les foudres de la justice du Roi ! Et puis ce danger chaque jour croissant : le peuple maître de la rue et maître du théâtre, la sansculotterie dressant la tête menaçante, la mort du Roi, l'ère ouverte de toutes les terreurs et de toutes les paniques.
Raucourt prit-elle peur? On le croit deviner vaguement dans la communication qu'elle fît le 25 mars 1793, à ses camarades de la Comédie. Son contrat avec eux expirant à Pâques, elle consentait à demeurer encore un an avec eux. Ils l'en remercièrent et la laissèrent libre d'en décider (1). Qu'espérait-elle? Voulait-
tacle annoncé : « La fameuse représentation annoncée dans mes numéros a eu lieu le jour de la Toussaint; ces héroïnes y ont fait des prodiges, mais le vicomte de Lussan, qui en a voulu réaliser les actes de célébration et qui s"était transporté incognito pour cet effet à Paris, vient de retourner à Luxembourg avec la v... »
(1) Voici cette pièce, tirée du dossier de Raucourt aux Archives de a Comédie Française :
elle déjà se retirer du théâtre? Elle n'y pensait guère, puisque vingt-deux ans encore elle y demeura. Cette offre du 25 mars 1793 ne peut donc s'expliquer que par une sourde angoisse de cette Terreur, dont le règne s'étendait avec cette terrible majesté des mers révoltées brisant leurs digues et couvrant les continents. Si elle avait pu prévoir! Avec quelle hâte eûtelle quitté la Comédie à qui de si sombres jours étaient réservés ! Cinq mois la séparaient à peine de la captivité promise aux comédiens aristocrates, en expiation des joies heureuses de leur passé envié.
Le ier août 1793, la Comédie donna la première représentation de Pamèla, pièce adaptée par François (de Neufchâteau) de la Paméla nubile, de Goldoni. C'était une œuvre médiocre, mais où les vers d'actualité abondaient, d'une application à ce point facile que les fauteurs de désordre ne s'en privaient guère. Les choses allèrent au point, que le Comité de Salut public, dans sa séance du 29 août, prit un arrêté pour suspendre la pièce et en examiner le manuscrit :
Le Comité de Salut public de la Convention nationale arrête
« Ce lundi 25 mars 1793, l'an 2° de la République française.
Mademoiselle Raucourt ayant représenté à la Comédie assemblée que le terme de l'engagement qu'elle avait contracté avec elle, expirait à Pâques prochain, que cependant le désir d'être encore utile à sa société la déterminaitavec plaisir à lui consacrer l'année prochaine. La Comédie ayant délibéré sur cet objet important a arrêté qu'elle accepte avec reconnaissance l'offre obligeante de Mlle Raucourt, mais qu'il ne lui est pas permis de limiter l'instant où le public sera privé de l'avantage de jouir de ses talens et sa société de son zèle infatigable : à cet égard elle s'en rapporte avec confiance à son amitié et à son amour pour un art qu'elle a porté à un degré si éminent.
Fait à l'assemblée ce 25 mars 1793.
Bellemont, ier s. [premier semainier], Dupont, 2* semainier. »
que la municipalité de Paris prendra sur le champ les mesures nécessaires pour que la pièce de Paméla ne soit point jouée jusqu'à décision ultérieure et que la dite municipalité se fera remettre sur le champ le manuscrit de la pièce et le communiquera au Comité de Salut public.
Hérault, Robespierre, Thuriot,
B. Barèpe, Laz. Carnot, Prieur, député de la Marne (1).
L'opération se fit en toute diligence et l'auteur épouvanté se hâta d'apporter toutes les modifications nécessaires à sa pièce. 11 y dut, vraisemblablement, passer la nuit, car, le lendemain, le Comité autorisait la reprise de la pièce avec ses corrections :
Le Comité de Salut public, après avoir entendu les divers changements que le citoyen François Neuchâteau vient de faire dans la comédie de Paméla, a arrêté que la suspension de la représentation de cette pièce, portée par l'arrêté d'hier, est levée, et, en conséquence, il lui a rendu son manuscrit dans lequel sont rayés les vers qui avaient donné lieu à la suspension. Ces radiations ont été faites en l'acte IV, scène 12, et dans l'acte V, scènes 2, 4, 6 et 8 (2).
La trêve, au théâtre, ne fut pas de longue durée. Les aristocrates avaient applaudi les vers « anti-patriotiques ». Les sans-culottes s'en vinrent, à leur
(1) F.-A.Aulard, Recueil des actes du Comité de Salut public, avec la correspondance officielle des représentants en mission et le registre du Conseil exécutif provisoire ; Paris, 1894, gr. in-8, t. VI, p. 164.
(2) F. -A. Aulard, Recueil des actes du Comité de Salut public... ; t. VI, p. i85.
tour, les siffler. Ce n'alla pas sans quelques bagarres vigoureuses où jouèrent des poings décidés. Le lundi 2 septembre, un militaire, « employé au siège de Lyon », s'avisa de protester avec bruit. On l'empoigna de la belle manière et il ne parvint à se faire lâcher qu'en se réclamant de la Société des Jacobins. Libre, il y courut aussitôt dénoncer l'incivisme de ce spectacle et l'outrecuidance des comédiens. La Société tonna au nom du patriotisme offensé, et Robespierre et Lefort furent désignés pour accompagner le militaire dénonciateur au Comité de Salut public (i). Séance tenante un arrêté vigoureux et vengeur fut pris, qui donnait le coup de hache à la Comédie :
Le Comité de Salut public, considérant que des troubles se sont élevés dans la dernière représentation du Théâtre-Français, où les patriotes ont été insultés ; que les acteurs et actrices de ce théâtre ont donné des preuves soutenues d'un incivisme caractérisé depuis la Révolution et représenté des pièces contrepatriotiques, arrête :
i° que le Théâtre-Français sera fermé ;
2° que les comédiens du Théâtre-Français et l'auteur de Paméla, François de Neufchâteâu, seront mis en état d'arrestation dans une maison de sûreté et les scellés apposés sur leurs papiers ;
3° ordonne à la police de Paris de tenir plus sévèrement la main à l'exécution de la loi du 2 août dernier, relativement aux spectacles (2).
L'article III de cette loi ordonnait: « Tout théâtre qui se permettrait de faire représenter des pièces ten-
(1) F.-A. Aulard, La Société des Jacobins ; recueil de documents pour r/iistoire du club des Jacobins de Paris ; Paris, 1895.gr. in-8, t. V, p. 387.
(2) F.-A. Aulard, Recueil des actes du Comité de Salut public...; t. VI, pp. 236, 237.
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dant à réveiller la superstition de la royauté sera fermé, et les directeurs en seront poursuivis et punis selon toute la rigueur des lois. » La Comédie tombait incontestablement sous le coup de cet article. La Convention n'eut qu'à approuver, le 3 septembre, l'arrêté du Comité de Salut public, et à le laisser exécuter, ce qui fut fait dans le courant du jour.
Arrêtée en bloc, la Comédie se dispersa à travers les prisons de la capitale. Raucourt, cette « insolente sultane », comme l'appelait la Feuille du Salut Public (i), fut transférée à Sainte-Pélagie, prison muscadine et fort bien hantée, avec ses camarades Lange, Fleury, la protectrice de Marat, cependant (2), La Chassaigne, la ci-devant maîtresse du prince de Lamballe (3), Devienne, honneur du marivaudage (4), Suin, la confidente en chef de la Comédie, le double
(1) A. Pougin, La Comédie Française et la Révolution ; Paris, s.d., in-i8, p. 124.
(2) Marie-Anne-Florence Bernardy Nones, dite Fleury, née à Anvers le 20 décembre 1766, débute à la Comédie le 23 mars 1784, sociétaire le 5 avril 179 prétraitée le Ier avril 1807, morte à Orly, près de Choisyle-Roi, le 23 février 18 18, avait épousé le 5 floréal an II le docteur Chevetel. — Cf. Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. 56. — Sur le rôle qu'un journaliste facétieux a prétendu lui faire jouer dans l'affaire du moulage du masque mortuaire de Robespierre, voyez, Hector Fleischmann, Le Masque mortuaire de Robespierre ; documents nouveaux pour servir d'intelligence et de conclusion aune polémique historique ; Paris, 191 1, in-8, pp. 3, 4.
(3) Marie-Anne-Hélène Broquain de La Chassaigne, née à Saint Valéry-sur-Somme le 16 janvier 1747, débute le 16 janvier 1765, sociétaire le i5 mars 1769, retraitée le 23 septembre 1804, décédée à Saint- Mandé (Seine) le 23 juin 1820. — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. 71.
(4) Jeanne-Françoise-Sophie Thevenin, dite Devienne, née à Lyon le 21 juin 1763, débute le 7 avril 1785, retraitée le ier avril i8i3, morte à Paris le 20 novembre 1841, avait épousé, en 1809, son camarade Gévaudan. — Georges Monval, I,iste alphabétique des sociétaires... : p. 37.
DE MADEMOISELLE RAUCOURT loi
de La Chassaigne et de Raucourt (i), Petit, la future femme de Talma (2) et la tendre Joly, qui n'y devait survivre que peu d'années (3).
A en croire la Feuille du Salut Public, particulièrement acharnée contre les comédiens, « les administrateurs de la police se sont consultés entre eux pour savoir si la dame Raucourt devait être mise dans la prison des hommes ou des femmes (4) ». Ordinaire sarcasme ! Mme Roland, alors détenue à Sainte-Pélagie, vit entrer les prisonniers et leur dit, à en croire la légende : « Les Français sont donc devenus bien cruels, puisqu'ils mettent en prison les grâces et les talents ? »
(1) Archives Nationales, se'rie O1, dossier 845. — Emile Campardon, Les Comédiens du Roi de la troupe française...; p. 268. — Marie- Denise Vriot, femme de Nicolas Suin, était née à Mâcon le 5 janvier 1742. Elle avait débuté à la Comédie le 23 mars 1765; sociétaire le 23 mars 1775, elle prit sa retraite le 21 avril 1804 et mourut à Paris le 3o décembre 1807. — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. 1 12.
(2) Charlotte, dite Caroline, Vanhove cadette, née à La Haye (Hollande) le 10 septembre 1771, débuta le 8 octobre 1785, fut sociétaire le 25 novembre suivant, décédée à jParis le 11 avril 1860. Elle avait successivement épousé, en 1786, le maître à danser Louis-Sébastien- Olympe Petit; en 1802, Talma ; en 1828, le comte de Châlot. — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. ii3. — Voyez sur elle les divers documents recueillis dans l'introduction des Lettres d'amour inédites de Talma à la princesse Pauline Bonaparte, par Hector Fleischmann et Pierre Bart ; Paris, 191 1, in-18, pp. 7 et suivantes.
(3) Marie-Elisabeth Joly, femme de Fouquet Dulomboy, née à Versailles le 3 avril 1761, débute le ier mai 1781, meurt à Paris le 16 floréal an VI (5 mai 1798). — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. 68. — Son mari lui a consacré un recueil nécrologique, en prose, vers et musique, qui est curieux à consulter : Aux mânes de Marie-Elisabeth Joly, artiste célèbre du Théâtre Français, par N.-F.-R. Fouquet Dulomboy, ancien capitaine de cavalerie et chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis ; Paris, MDCCCV1II, in-32.
(4) Cité par A. Pougin, La Comédie Française et la Révolution... ;
Elle était alors debout sur l'escalier, prête à descendre à l'échafaud (i). La vérité est que l'illustre Girondine ne les vit point arriver et qu'elle ne quitta Sainte- Pélagie que deux mois plus tard, exactement le 3 1 octobre 1793 (2). C'est un témoignage bien plus vivant et moins dans le genre de l'apostrophe romanesque qu'elle nous apporte sur l'entrée des comédiennes dans la prison. Cette entrée ne fut point lugubre et se passa de joveuse manière. Raucourt, disait-on au début de la Révolution, dans un scandaleux et menaçant pamphlet, Raucourt « sera renfermée pendant dix ans à la Tonderie ou maison de force de Nancy, en Lorraine (3) ». Sainte-Pélagie, au commencement de sa captivité, tout au moins, devait être un moins lugubre séjour. Au milieu d'une dissertation sur la vertu entreprise dans l'isolement de la cellule, Mme Roland fait trêve un instant pour observer :
J'écris ceci le 4 septembre, à 1 1 heures du soir, au bruit des rires qui se font dans la pièce voisine. Les actrices du Théâtre- Français, arrêtées hier, amenée à Sainte- Pélagie, ont été conduites aujourd'hui chez elles pour la levées des scellés et réintégrées dans la prison où l'officier de paix soupe et se divertit avec elles. Le repas est joyeux et bruyant; on entend voltiger les
(1) Notice sur M. Talma, par M.-G.-T. Villenave,en tête des Études sur Fart théâtral, suivies d'anecdotes inédites sur Talma et la correspondance de Ducis avec cet artiste depuis 1 y g 2 jusqu'à i8i5, par Mme veuve Talma, née Vanhove, maintenant comtesse de Châlot ; Paris, MDCCCXXXVI, in-8, p. xi.
(2) Archives nationales, série W, carton 294, dossier 227. — Mémoires de Madame Roland, nouvelle édition critique contenant des fragments inédits et les lettres de la prison, publiés par Cl. Perroud, recteur de l'Académie de Toulouse; Paris, 1905, in-8, t. I, p. xxxm.
(3) La Chasse aux bêtes féroces et puantes qui après avoir inondé les bois, les plaines, etc., se sont répandues à la cour et à la capitale; à Paris, de l'imprimerie de la Liberté, 1789, in-8, p. 25.
gros propos et les rires étrangers pétillent. Le lieu, les objets, les personnes, mon occupation, forment un contraste qui me paraît piquant (i).
Mais quoi, n'était-ce pas un jeune troupeau joyeux aux rires duquel pouvaient seules bouder — et encore! — La Chassaigne avec ses quarante-six ans et Juin avec ses cinquante et un étés ? Mais les autres ! Lange avait vingt et un ans; Vanhove, vingt-deux; Fleury, vingtsept; Devienne, trente ; Joly, trente-deux ; Raucourt, trente-sept (2). Et puis, tout cela était-il bien sérieux, ce théâtre fermé, la Comédie saisie, et cela pouvait-il durer? Était-il possible que Paris se passât de leurs élégances et de leurs sourires et demeurât sans le spectacle qu'elles seules lui pouvaient dispenser ? Partie de plaisir que cette partie de prison. Demain on en verrait la fin. Et, gaiement, elles prirent leur mal en patience et s'installèrent. Le logis, toutefois, à elles qui venaient de si charmants boudoirs, était mince et peu reluisant. « Une cellule de six pieds carrés, éclairée par une fenêtre étroite, garnie de larges barreaux de fers (sic), transversalement rangés, recevait humblement le malheureux que des commotions révolutionnaires avaient renversé. Une mauvaise paillasse, un matelas aussi dur que le marbre, une couverture à demi usée composaient tout l'ameublement de ce triste
(1) Mémoires de Madame Roland...; édit. Cl. Perroud ; t. Il, p. 107.
(2) A côté du nom de chacune des comédiennes inscrit sur le registre d'écrou de Sainte-Pélagie, on note cette curieuse mention, et que je crois unique dans son genre : « Cette citoyenne est assez connue pou ne pas mettre ici son signalement. » — Barthélémy Maurice, élève de 1 ancienne école normale, Histoire politique et anecdotique des prisons de la Seine, contenant des renseignements inédits sur la période révolutionnaire ; Paris, 1840, in-8, p. 128.
manoir continuellement infecté par les ordures du prisonnier qui l'occupait et à qui il n'était pas permis d'aller satisfaire ailleurs les besoins de la nature (1). » Tel est le triste tableau que des cachots de Sainte- Pélagie nous a laissé VAlmanach des Prisons. Les comédiennes, cependant, semblent y avoir eu un traitement de faveur, puisqu'on les dispersa dans des chambres communes, moins odieuses aux délicatesses de leur sensibilité. Ainsi pour Raucourt : « On a eu des égards, on a choisi pour elle une grande et belle chambre où se trouvent cinq ou six femmes de distinction. » Ce à quoi une dame riposta: « Le geôlier est un sot, c'est dans la chambre des hommes qu'il fallait la mettre pour la punir (2). » De fait, à Sainte- Pélagie il y avait belle et nombreuse compagnie. On y trouvait un Laval-Montmorency, un Sombreuil, le marquis de Pons. Ce fut ce Pons qui, à un de ses co-détenus, l'épicier Cortey, qui envoyait à travers les barreaux des baisers à la princesse de Monaco, dit fort sérieusement : « Il faut que vous soyez bien mal élevé, monsieur Cortey, pour vous familiariser avec une personne de ce rang-là ; il n'est pas étonnant qu'on veuille vous guillotiner avec nous, puisque vous nous traitez en égal (3). » Égaux ils le furent, ce crépuscule du 29 prairial an II où leurs têtes, de concert, tombèrent dans le sac de cuir du bourreau. Avec tout ce monde, Raucourt faisait bon ménage. « Mlle R... ha-
(1) Almanach des prisons ou anecdotes sur le régime intérieur de la Conciergerie, du Luxembourg et sur différens prisonniers qui ont habité ces maisons, sous la tyrannie de Robespierre, avec les chansons, couplets qui y ont été faits ; Paris, an III, in-32, p. i32.
(2) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 33. (3X Ahnanach des prisons... ; p. i36.
ce s
bite ces parages, écrivait, le n septembre, Mme Roland à Montané, ex-président du tribunal révolutionnaire. On parle beaucoup de ses grandes facultés, de ses goûts, que sais-je encore ? Elle a de l'esprit comme un vrai diable (i). » Cependant les jours passèrent, sans nulle nouvelle, sans aucun espoir de libération. La sans-culotterie voulait une revanche et une vengeance éclatantes, et à la proche aurore des prisonnières promettait le coup de hache suprême. Alors, elles durent dans la nuit de leur geôle commencer à trembler. Mme Roland était partie vers la mort, d'autres encore, d'autres toujours, et chaque jour. A grands coups incessants la hache de la Terreur frappait les têtes haut levées : la Reine et les partis. Le cortège balancé des saisons se déroula; la prison se vidait, se remplissait, renouvelait les cohortes de ses détenus. Une rouge moisson de têtes coupées roulait par les pavés de la ville en explosion. Et elles ?... Elles attendaient. Plus de rires, maintenant, mais l'angoisse sourde et secrète de cet appel de chaque soir par l'huissier du Tribunal convoquant au tragique rendez-vous de la Maison de Justice les têtes marquées pour la fournée du lendemain. Un jour, c'était le 7 germinal an II (27 mars 1794), on les appela : Raucourt, Louise et Emilie Contât (2). Ce n'était point la
(1) Mémoires de Madame Roland... ; édit. Cl. Perroud, t. II, p. 376.
(2) Louise-Françoise Contât aînée, épouse du marquis Parny-Desforges, née à Paris le 19 juin 1760, avait débuté à la Comédie le 3 février 1776 et était devenue sociétaire le 3 avril 1777. Retirée le 6 mars 1809, elle mourut à Paris le 9 mars i8i3, 56, rue de Provence, et fut inhumée au Père Lachaise. Sa sœur Marie-Emilie Contât cadette, née à Paris le 28 janvier 177 1, débuta le 5 octobre 1784, fut sociétaire le 20 novembre 1785, se retira le ier avril i8i5 et décéda à
mort, cependant. L'ordre était venu de les transférer dans une autre prison, et elles allèrent à la maison de force des religieuses anglaises, rue Saint-Victor. Sauvées ? Elles en eurent l'espoir. Les semaines passèrent, et que lentes! Floréal, prairial, messidor, thermidor... Le coup de tonnerre du 9 retentit. Quelques jours après, on ne sait exactement à quelle date, leur écrou fut levé. La guillotine n'avait pas voulu d'elles.
Sorti des geôles, il fallait vivre. Les spectacles étaient en désarroi : point d'écus, l'assignat régnait encore. Raucourt s'adjoignit quelques camarades, Joly, Mézeray, Lange, les acteurs Picard, Larive, Saint-Fal, et, de concert, sous sa direction, le 18 thermidor an IV (5 août 1796) ils ouvrirent le théâtre Louvois (1). C'était la réunion de ce que la Comédie avait eu de plus manifestement aristocratique et ce n'échappa point aux jacobins reprenant peu à peu le dessus. Le choix des pièces se ressentait de l'ensemble des acteurs. Les gazettes, bientôt, recommencèrent à tonner. « Cette femme, dit, parlant de Raucourt, L'Ami des Lois du 14 nivôse an V (3 janvier 1797), cette femme plus connue encore par son immoralité que par ses talens (2) ! » Bientôt ce sera pis, et, sans plus, on dira d'elle : « Cette actrice n'était point destinée à sortir d'une
Nogent-sur-Vernisson (Loiret) le 26 avril 1846. — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. 22.
(1) Alfred Copin, Talma et la Révolution ; Paris, 1888, in-18, p. 252. — M. Erxest Lunel, Le Théâtre et la Révolution ; Paris, MDCCCIX, in-8, p. 142, dit que cette ouverture eut lieu en décembre 1796. Je cite ce livre comme le modèle des sottises qu'on peut accumuler sur un sujet.
(2) A. Aulard, professeur à l'Université de Paris, Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire ; recueil de documents pour V histoire de l'esprit public à Paris; Paris, 1899, gr. in-8, t. III, p. 669.
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honnête médiocrité, mais ses formes imposantes, sa tournure noble et tragique, ont fait fermer les yeux sur un grand nombre de défauts, dont, à son âge, il n'est plus permis d'espérer qu'elle se corrigera (i). » A peine une timide voix, et encore est-elle anonyme, s'élèvera pour déclarer qu'elle « est la seule actrice digne de Melpomène » et que « jamais on ne la remplacera (2) ». Pour ceux qui se souvenaient à quel point elle avait tenu pour l'ancien régime, comment ses goûts le lui devaient faire regretter, l'argument était de peu d'importance. Melpomène, soit, mais ils lui voulaient un bonnet rouge à cette Melpomène-là. Le conflit tourna vite à l'aigre. Les spectacles du théâtre Louvois, à cause des allusions que contenaient les pièces et que soulignaient malignement certains spectateurs, occasionnaient de fréquentes rixes. Conciliant, le ministre de la Police engageait la directrice à retirer ces pièces dangereuses. « Je ne changerai pas mon répertoire », répliqua-t-elle (3). Fort bien. Le 17 thermidor an V, elle donna Les Trois frères rivaux. Un des valets de cette farce s'appelait Merlin, tout comme le ministre de la Justice Merlin (de Douai). — « Monsieur Merlin, l'apostrophait un des acteurs, Monsieur Merlin vous êtes un coquin ! » Et la salle d'applaudir et le comédien d'ajouter : « Monsieur Merlin, vous finirez par être pendu (4). » Ah! Ah! elle
(1) Le coup de fouet ou repue de tous les théâtres de Paris...
(2) Une jeune dame, Mlle Raucourt, traitée comme elle le mérite ; Paris, germinal an VI,in-8, p. 6.
(3) A. Aulard, Paris pendant la réaction thermidorienne... ; t. IV, pp. 33g, 340.
(4) Alfred Copin, Talma et la Révolution... ; p. 256.
ICO LE CENACLE LIBERTIN
ne voulait pas changer son répertoire ? A merveille, île 14 fructidor on fermait son théâtre.
Ce fut la ruine, et le désastre sans recours. L'installation du théâtre était loin d'avoir été payée ; les employés réclamaient leurs gages et tous les créanciers, à la fois, fondirent sur ce bâtiment faisant eau de toutes parts. Après la fermeture du théâtre Louvois, écrit en 18 14 Raucourt à Louis XVIII, « je restai chargée d'une dette énorme, causée par les frais de cet établissement et sous le poids de laquelle je gémirai toute ma vie (1) ». M. Merlin lui allait coûter un beau prix. Traquée de toutes parts, le gouvernement lui-même ne l'oublia point. On la poursuivit énergiquement pour l'acquittement du droit des pauvres et deux pièces inédites vont nous montrer comment elle se débattait au milieu de ces chicanes vengeresses:
Paris, ce 24 brumaire [an VI] (14 novembre 1797).
Citoyen ministre,
La cruelle position où me réduit la longue prolongation de la clôture de mon théâtre est encore agravée par les poursuites rigoureuses qu'on dirige contre moi pour les sommes dont je suis redevable à la caisse des pauvres pour le 10e qu'on percevait aux bureaux de mon théâtre. Je vous supplie, citoyen ministre, au nom des arts sur lesquels vous exercez une surveillance paternelle, de vouloir bien écrire à l'accusateur public, que j'ai vu à cet égard, à l'effet de lui faire prendre en considération l'état cruel où me met la suppression de mon théâtre, et l'enga-
(1) Archives nationales; Maison du Roi; Seine O3, carton 1243; Restauration; Intendance des Bâtiments. — Henry Lyonnet, Les Comédiens français du Prince Eugène, dans le Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre, n"s 3-4, 1902, p. 129.
ger à m'accorder quelques délais pour pouvoir terminer cette affaire. Ma reconnaissance égalera mon respect.
Raucourt (i).
Le ministre de l'Intérieur était alors, depuis peu de mois, ce François (de Neufchâteau), que le Comité de Salut public avait, pour sa Paméla, mis sous les verrous (2). A l'auteur direct de sa captivité de l'an II, Raucourt s'imaginait pouvoir demander ce léger service qui lui était si essentiel. Il consentit à le rendre, mais avec moins de chaleur que, certes, la tragédienne eût pu désirer :
Le ministre de l'Intérieur au Bureau central du canton de Paris.
Citoyens,
La C11C Raucourt me mande que l'accusateur public la poursuit, sans doute sur votre demande, pour qu'elle ait à payer une somme dont le théâtre de la rue de Louvois, dont elle est directrice, reste débiteur envers la caisse des pauvres. Elle m'invite à écrire en sa faveur pour que l'on retarde les poursuites exercées contre elle ; elle ne demande que des délais pour s'acquitter. Voyez, citoyens, si vous ne pourrez pas autoriser la suspension qu'elle demande. Il est certain que son théâtre ayant été fermé par ordre du gouvernement, elle se trouve dans une situation fort embarrassante et qui mérite d'être prise en considération.
Salut et fraternité (3).
Recommandation banale' à laquelle manquait le mot pressant et définitif que seul François (de Neufchâ-
(1) Archives nationales. — Communication de L. Henry Lecomte.
(2) Les Ministères français (ij8g-igi 1) ; Paris, 1911, in-8, p. 26.
(3) Pièce en minute. — Archives nationales. Communication de M. L. Henry Lecomte.
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teau) pouvait écrire. Il se contenta d'ajouter en marge de la pièce :
Je n'ai rien à dire pour ni contre cette femme.
L'année de captivité de la tragédienne pesait bien peu dans le souvenir de l'auteur de Paméla ! Heureusement pour elle, c'est sur d'autres appuis, bien plus sérieux, qu'elle pouvait compter. Elle était liée avec Barras, membre du Directoire, et reçue au Luxembourg « en sa qualité d'artiste de premier ordre (i) ». Barras s'intéressait à elle à ce titre. Comme femmes, il avait bien mieux, et plus jeune. Mais son sybaritisme voluptueux s'accommodait fort bien avec le dilettantisme artistique. Un billet de Raucourt à ce grand « pourri » aide à préciser leurs relations :
La Cne Raucourt à l'honneur de prévenir le citoyen directeur Barras que la représentation où elle doit jouer pour la première fois, n'aura lieu que le sept de la décade (si ce jour lui convient) et que ce sera sur le théâtre de l'Opéra que l'on représentera les Horaces. Ce retard cause à la Cne Raucourt chagrin et dommage, sa situation est telle que tout ce qui éloigne ses ressources la désespère, mais il faut se soumettre aux circonstances quand on n'a pas la faculté de ses influences. L'indulgence et les bontés du citoyen directeur Barras sont le seul espoir de la Cne Raucourt (2).
La question argent, on le voit, joue toujours un grand rôle dans la vie de Raucourt. Elle reparaît dans cette autre anecdote, contée par Barras, et qui
(1) Mémoires de Barras, membre du Directoire, publiés avec une introduction générale, des préfaces et des appendices, par Georges Duruy ; Paris, i8g5, in-8, t. IV, p. 162.
(2) Collection d'autographes Henry Lyonnet.
Pl VII.
Mademoiselle George, de la Comédie-Française. (D'après le tableau de Gérard.)
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prouve, au surplus, que les amitiés de la tragédienne étaient fidèles. Jeté hors de l'orbite de la vie politique par le coup d'État du 18 brumaire, Barras suspect, surveillé, s'était retiré, par la suite à Bruxelles. En thermidor an XI, le premierConsul, visitant les provinces de la ci-devant Belgique, y avait appelé les comédiens du Théâtre-Français, Raucourt et Talma, entre autres, pour y donner des spectacles de gala. Raucourt ne se fit pas faute de rendre visite à Barras. Elle dînait chez lui, et, à onze heures, soupait chez Talleyrand, qui avait suivi le premier Consul. « Elle me dit un jour, raconte Barras : « Bonaparte nous appelle et nous laisse sans fonds. J'ai prié Talleyrand de lui en parler ; il lui a répondu : «Je m'occuperai de cela ; en attendant avancez vingt-quatre mille francs à Mlle Raucourt, je vous les ferai rembourser. » Talleyrand en tirant cette somme de sa cassette m'a dit avec humeur : «Je n'en serai peut-être jamais payé, (i)» L'effronté ! Ses spéculations clandestines devaient le rembourser avec usure.
Ce fut sous le Directoire que Saucerotte père se suicida. Un jour il épingla à son habit ce billet :
je prie qu'on n'inquiète personne ; ma mort est volontaire. Je ne puis supporter mon horrible vie. Priez le Dieu de miséricorde de me pardonner.
Que s'était-il donc passé ? La vie de Françoise et ses déportements lui avaient-ils créé un inexorable et tardif remords ? « On trouva sur lui une lettre de sa fille, dont le langage plein de respect et d'affection,
(i Mémoires de Barras... ; t. IV, p. 162.
semblait écarter le soupçon cruel d'être la cause même indirecte de ce suicide (i). » Quelque part on inhuma le cadavre étalé brisé sur le pavé, sur le trottoir où il avait chu d'une fenêtre de la rue Molière (2), et on n'en parla plus. Misérable Saucerotte! Il disparaissait à temps pour n'être point témoin de l'épopée besoigneuse que sa fille allait avoir à vivre.
Malgré tout cela elle avait mené grande et large vie dedans sa maison de la rue ci-devant Royale, à la Barrière Blanche. Six chevaux dans les écuries ! La maison était fastueuse. On parlait de l'alcôve de sa chambre à coucher, soutenue par deux colonnes en arabesques peintes et dorées. En vendémiaire an IV, le tout avait été à vendre, et vendu, on ne sait (3). Au bout de l'allée des Veuves, dans l'ancienne chaumière rendue fameuse par le séjour de Mme Tallien, elle était allée prendre gîte. Ce lui était un sûr refuge contre les créanciers, une forteresse où résister à leurs exploits judiciaires. En effet, elle n'y était point chez elle et le loyer était au nom d'une demoiselle Simonnot-Ponty. D'où sortait cette nouvelle créature, deuxième édition, en plus modeste et réservé, de la Souck d'antan ? C'était, paraît-il, une « personne très distinguée », une « petite femme, petite maîtresse, spirituelle, gra-
(1) Galerie historique des contemporains... ;t. VIII, p. 19.
(2) C'est la rue où on admet, généralement, que Saucerotte s'est suicidé. Cependant Jal a fait observer : « Les registres de Saint-Sulpice et ceux du Xe arrondissement de Paris que j'ai feuilletés, en commençant par l'année 1772 et en finissant à l'année i8i5 ne m'ont pas fourni le moven de confirmer cette assertion. » A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire... ; p. 1043. — Le fait du suicide n'est cependant point contestable.
(3i Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de la Société française pendant le Directoire... ; p. 337.
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cieuse », « petite femme charmante », qui ne quittait jamais Raucourt, et dont la mère avait été dame d'atours de Marie-Antoinette (i). La tragédienne avait fait sa connaissance dans les prisons de la Terreur, et, rendues à la liberté, elles avaient été habiter ensemble. D'où Mme de Ponty tirait-elle ses ressources? Sous le Directoire, elle affichait « le luxe le plus rare (2) ». Comme Souck, naguère, avait-elle de princiers amants? Et, comme elle encore, laissait-elle son amie puiser à pleines mains dans sa bourse devenue escarcelle commune? Toutes ces questions soulignent l'équivoque de cette liaison et de ces relations. Et force est bien de les poser quand on voit adjuger, le 28 thermidor an IX (16 juillet 1801), à la barre du tribunal civil d'Orléans, à Marie-Henriette Simonnot-Ponty, majeure, demeurant à Paris, rue du Helder, n° 2, le château et les dépendances de la Chapelle Saint-Mesmin — où Raucourt va régner en souveraine maîtresse (3). Est-ce là, de la part de Mme de Ponty, simple complaisance pour sauver Raucourt de ses créanciers, où est-elle vraiment la propriétaire ? On en douterait, à la lecture de cette édifiante épître, qui, en même temps que de détails tout à fait spéciaux, va nous donner le ton des lettres amoureuses et saphi-
(1) Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original ; Paris, 1908, in-18, pp. 10, 22. — A plusieurs reprises j'ai, par ailleurs, signalé les ridicules de cette piteuse édition. Je n'y reviendrai pas.
(2) Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de la Société française pendant le Directoire...; p. 336.
(3) P. -A. Leroy, Mlle Raucourt, artiste dramatique... ; p. i3. — D'après une note que veut bien me communiquer M. Emile Huet, d'Orléans, le château appartenait à Mmes Elisabeth Tranquille de Brucourt, veuve Ducatel, et Madeleine-Sophie Charrette de îa Collinière, veuve Pittera Marinis.
ques de la tragédienne. C'est pendant la tournée des représentations en Belgique, en l'an XI, dont il a été parlé ci-dessus, que Raucourt écrit:
Madame de Ponty au château de La Chapelle-Saint-Mesmin,
près Orléans.
Bruxelles, le 21 messidor [an XI] Dimanche 10 juillet [i8o3].
Comme mon cœur te remercie, mon amour, de ta bonne lettre en date du 5 1 Que j'en avais besoin pour me remettre du culbuté que m'avait causé ta dernière ! Je ne pourrai jamais t'exprimer l'état où elle m'avait mis, les pensées qu'elle m'avait fait naître. L'étrange chose que le cœur humain ! Je serais au désespoir que tu te distrayes au point de ne pas t'apercevoîr de mon absence, et lorsque tu me dis que tu t'ennuye, que tu t'attriste, je m'en afflige et m'en inquiète au point de tout abandonner et de me mettre dans le courrier de la malle pour t'aller chercher. Oui, mon Henriette, je m'en sens capable; pour moi la seule chose impossible est de vivre sans ton amour. Je suis charmée que ta salle de bain et tes lieux à l'anglaise te plaisent ; ils ont été créés par moi pour toi, et j'ai lieu d'espérer que quand tu en fais usage, tu penses à celle qui dirige les travaux. Tu ne m'as pas dit si tu avais été contente des vases à mettre des fleurs ; par malheur, il n'y en a plus guère à présent. Fais acheter des œillets au marché, ils doivent être communs et il en faut dans les anglaises.
Je suis surprise que tu n'ayes pas vu Mme Dugazon (1) ; elle devait partir deux jours après moi à ce que m'avait dit La Buxière. Riboulet m'avait bien fait promettre que sa femme ne tarderait pas à t'aller voir, mais que je désirerais que toutes ces dis-
(1) Il s'agit ici de Rose Lefèvre, femme d'Henri Gourgaud, dite Dugazon, qui donna son nom à l'emploi qu'elle tint à la Comédie Italienne. Elle avait eu une belle-sœur à la Comédie-Française, Marie-Marguerite-Anne-Sophie Gourgaud, dite Dugazon, mais qui, retraitée le 6 mars 1788, était décédée le 18 février 1799. — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires...; p. 46.
tractions que j'ai préparées te paraissent insuffisantes et que tu cèdes à mon instante prière de me venir trouver ! Je t'assure que tu ne t'en repentirais pas; de tous les pays où nous avons voyagé ensemble, il n'en est pas un qui vaille celui-ci pour les promenades : aussi est-ce mon unique plaisir. Je fatigue mon corps pour me distraire ; ma pensée toujours, et malgré moi, se porte vers toi, alors mon cœur se serre et toutes mes jouissances sont dans le passé et dans l'avenir ; j'ai pourtant été hier dans les grandes aventures. Je t'ai mandé que Barras était venu me voir plusieurs fois ; et il m'avait invité pour hier à dîner. J'y ai été ; Talma et sa femme y dînaient aussi ; il y avait fort bonne compagnie. Après dîner, il m'a menée en calèche promener à la forêt. Je n'ai de ma vie rien vu d'aussi beau, et comme je t'ai désirée ! Je suis rentrée à neuf heures, et j'ai fait ma toilette pour aller souper chez le préfet dont la femme m'avait invitée (i). Le jardin était illuminé ; il y avait soixante personnes, dont au moins vingt femmes, toutes parfaitement mises et plus que moitié très jolies. Je me suis retirée de bonne heure de cette espèce de fête. Mme de Pontécoulant est une excellente femme, mais horriblement bavarde (2). Son mari a les meilleures manières.
(1) Le préfet du département de la Dyle était à cette époque Doulcet de Pontécoulant. Né à Caen le 9 novembre 1769, sous-lieutenant aux gardes du corps de Louis XVI, président du Conseil général du Calvados, membre du Directoire du département, député du Calvados à la Convention, membre du Conseil des Cinq-Cents, préfet de la Dyle en 1800, comte et sénateur de l'Empire, attaché à Sébastiani dans son ambassade à Constantinople, inspecteur général chargé de l'organisation des cohortes actives du Calvados en i8i3, pair de France sous la première Restauration et pendant les Cent-Jours, rayé de la liste de Paris le 24 juillet i8i5, réintégré le 3 mars 1819, il mourut à Caen le 3 avril i853. 11 est surtout célèbre du fait qu'il faillit défendre Charlotte Corday et qu'au hasard seul il dut d'inspirer à la « garce du Calvados » la lettre fameuse où il est appelé « lâche ». — Cf. L'ii collectionneur normand [Renard, de Caen], Charlotte Corday et Doulcet de Pontécoulant ; Caen, Paris, 1860, in-8, p. 16, et Louis Du Bois, Charlotte de Corday, essai historique offrant enfin des détails authentiques sur la personne et l'attentat de cette héroïne, avec pièces justificatives, portrait et fac-similé ; Paris, 1 838, in-8, p. .|3.
(2) Née Anne-Élisabeth Marais, Mme de Pontécoulant avait épousé en premières noces un libraire du Palais-Royal, Lejay. Elle avait été fort longtemps la maîtresse de Mirabeau.
D'après ce qu'il m'a dit, je crains bien que notre séjour ici ne soit encore long. Cela me désespère puisque cela retarde d'autant mon autre voyage et mon retour.
Après demain nous allons à Gand pour jouer Cinna au passage du Consul (1) ; c'est le maire de la ville qui nous y invite et la ville nous défraye. C'est l'affaire de trois jours ; écris-moi toujours ici, j'aurai mes Lettres. Le Consul en sortant de Gand, va encore faire une tournée avant de venir ici, où tous les ministres et les bureaux vont s'établir; cela ne nous annonce pas un court séjour. Cette ville est réellement superbe ; on ne se lasse pas de la parcourir, et si tu y étais avec moi, je suis sûre que tu t'y plairais. Voilà une bien longue lettre. Oh ! dis-moi de bonne foi en réponse si tu ne te fatigues pas de me lire ; c'est ma seule jouissance que de me transporter en pensée auprès de toi ; il me semble que je te parle, et, en me fesant (sic) cette illusion, j'ai une heure de bonheur par jour. Bonsoir, chère et bien-aimée Henriette, car c'est le soir que je t'écris. Je rentre de promener Mlle Mars qui est émerveillée des beautés de ces campagnes-ci. A chaque pas, nous nous disons toutes deux : « Si Mme de Ponty était là, elle trouverait cela charmant! » Toi, toujours toi, cela peut-il être autrement, puisque tu es mon unique pensée ? Bonsoir encore une fois à la compagne que mon coeur s'est choisi ; il est si rempli d'elle que j'espère qu'un rêve consolateur va me porter à ses côtés, dans ses bras. Henriette ! quinze jours ! et c'est à peine le sixième de ma pénitence ! C'est pour en mourir (2).
(1) Parti de Saint-Cloud le 5 messidor, le Premier Consul visita successivement Amiens, Abbeville, Boulogne-sur-Mer, Calais, Dunkerque, Lille, Menin, Ypres, Nieuport, Ostende, Bruges, et arriva à Gand, venant par Eecloo et le pont de Mariakerke, le 25 messidor, à six heures du soir. Parti de Gand le 29 messidor suivant, il traversa le pays de Waës, Lockeren, Belcele, Saint-Nicolas, Beveren et alla visiter Anvers. Le 2 thermidor, à huit heures du soir, il entrait à Bruxelles qu'il quitta neuf jours plus tard. Le 23 thermidor, à neuf heures du soir, il regagnait le palais de Saint-Cloud. — Cf. Albert Schuermans, Itinéraire général de Napoléon I" ; Paris, 1908, in-8, pp. 144-
(2) Octave L'zanne, Le Livre moderne; Paris, 1891, in-8, t. IV; pp. 245, 246, 247. — J'avais signalé ce curieux document à M. Antonin Reschal qui l'a publié dans son intéressant ouvrage, La Névrose galante au dix-huitième siècle; aventures et portraits d'amoureuses ; Paris, s. d., in-8, pp. 3o-33.
On souffrira que je n'ajoute pas un mot à cet extraordinaire document et que je donne, pour le compléter et l'éclairer, quelques renseignements sur le château de La Chapelle-Saint-Mesmin, où, sous le Consulat, va s'écouler une grande partie de la vie de Raucourt. « La Révolution la ruina complètement », a-t-on écrit avec un peu trop de légèreté (i). L'acquisition de cet agreste domaine offre la preuve contraire. C'était aux bords de cette douce Loire des poètes de la Pléiade, proche ces belles eaux que sabrait le soleil, un corps de logis en briques rouges, avec deux ailes en pavillons carrés, surplombant sur une terrasse, à cent pieds, la rive droite du fleuve. Bâti, croit-on, par Charles IX pour Marie Touchet, l'amoureuse orléanaise (2), c'était un logis agreste et charmant, dominant les plaines de la triste Sologne, entourée de verdures bruissantes, une belle maison de campagne à la mode du siècle, veillée par les sveltes peupliers l'ombrageant, avec un parc profond et ombreux,
(1) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 22.
(2) Philippe de Grandlieu, Êvêque et tragédienne, dans Le Figaro, 3tj janvier 1894. — M. Cagnieul, bibliothécaire de la ville d'Orléans, veut bien me faire observer que cette attribution est inexacte et qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Sur le château on trouve dans un excellent ouvrage de M. Emile Huet, les détails suivants qui aideront à en préciser le passé : « Au quinzième siècle, dans un état autre qu'aujourd'hui, il était habité par Pierre de la Chapelle, qui se distingua au siège d'Orléans et mourut glorieusement en défendant contre les Anglais le fort des Tournelles, en 1428, quelques mois avant l'arrivée de Jeanne d'Arc. Son manoir restauré par Charles VII, devait servir de résidence à Henri II et à Charles IX. Au dix-septième siècle il fut, dit-on habité par Le Nôtre qui vint en dessiner le parc et les jardins. Le marquis de Perrigny le possédait au milieu du dix-huitième siècle, et le 18 thermidor an IX, il devenait la propriété de Mlle Simonnot-Ponty. » — Emile Huet, ancien magistrat, avocat au barreau d'Orléans, Promenades pittoresques dans le Loiret ; châteaux, monuments, paysages; Orléans, 1900, gr. in-4.
presque tout en halliers où d'alertes chevreuils bramaient aux horizons de leurs futaies. « Elle en était folle», dit Mlle George (i). Certes, pour cette Parisienne de l'étroite et infâme rue de la Vieille-Boucierie, n'était-ce pas le paradis retrouvé, avec ses fleurs, son ombre et la senteur marine des eaux bruissantes au delà de la pinède noire et sèche brûlée des feux des midis? Jeune débutante, les premiers louis tombés en sa pauvre petite bourse, le premier amant venu, vite, à Vaugirard, elle avait loué un vide-bouteilles parmi les taillis verdissants. Mais maintenant c'était un domaine, un vrai château! Que volontiers elle délaissait pour lui sa noire maison de la rue Taitbout, où elle habitait avec la Dugazon comme voisine (2) ! Ivre, elle se grisait de cette liberté agreste. Et reprise par son goût de l'anormal et du masculin, le fusil sous le bras, avec une petite jupe blanche qui lui venait jusqu'aux genoux, pareille à la Diane antique, « et avec des jambes aussi belles que les siennes et des pieds longs et fins, ravissants (3) », elle arpentait les combes fraîches et humides, abandonnées loin des routes, en quête de gibier, chasseresse alerte aux cheveux fouettés par les vents des jeunes matins. Dans ses errances elle tentait d'entraîner son élève, cette George dont nous allons avoir à parler, mais qui s'y refusait par horreur du massacre des innocentes bestioles. « Moi, dit-elle, qui n'ai jamais eu les goûts guerriers... » Elle s'arrête et reprend : « ... j'avais mis masculins, mais
(1) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 21.
(2) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 28.
(3) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 25.
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Note autographe de M"8 George.
[Collection d'autographes Hector Fleischmann.)
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je crois que c'était trop direct (i)... » Aveu précieux sous la plume d'une femme! Il vous authentique, sarcasmes équivoques des libellistes, accusations sournoises des pamphlétaires! Chasser en habits d'homme!.. Ah ! s'ils avaient su ! Mais ce n'était point seulement dans son domaine qu'elle se livrait à ce mâle plaisir. Et, déjà, depuis longtemps, elle s'y était exercée. Ainsi, au début de brumaire an VI, aux environs de Choisy-le-Roi, elle fut surprise en cet équipage, l'escopette au poing, parle garde champêtre de l'endroit. Chassant sur des terrains privés, elle se fit dresser procès- verbal, ce qui lui fît décocher au garde-champêtre une vigoureuse bordée d'injures. Poursuivie devant le tribunal de police, et ayant fait défaut, elle fut condamnée à cinq cents francs d'amende. O fisc ! vat-en-voir s'ils viennent ! Ils vinrent cependant : en 1 8 1 3, par opposition sur les appointements de la tragédienne à la Comédie-Française, l'amende de l'an VI fut payée (2). Mais à La Chapelle, la chasse n'était point l'unique distraction. On avait des invités, des camarades, on jouait au théâtre de société et aussi à la bouillotte. Le jeune marquis de Bonneval y laissa, sous le Consulat, certain soir de janvier, toutes ses étrennes (3). Et puis les fleurs ! Raucourt en raffolait, et elle en avait mis partout, même dans les lieux à l'anglaise, ainsi que nous l'apprend sa lettre de Bruxelles, 21 messidor an XI, à Mme de Ponty. La
(1) Mémoires de Mademoiselle George...; p. 25.
(2) Archives départementales de la Seine, carton 280, dossier 1691. — Lucien Lazard, Répertoire alphabétique du Fonds des Domaines... ; p. 188.
(3) Mémoires anecdotiques du général marquis de Bonneval (iy86-i8y3) ; Paris, 1900, in-8, p. 7.
serre de La Chapelle était l'objet de sa vigilance. A un de ses voyages dans les départements, Joséphine s'arrêta chez Raucourt et emporta des plantes du château pour Malmaison (i). En i8i5, après la mort de la tragédienne, ses plantes rares allèrent au jardin botanique d'Orléans (2). Elle les montrait avec un naïf orgueil, ouvrant son parc aux visiteurs de la ville. Le bon goût de l'ordonnance du jardin était fait pour exciter de jalouses admirations. Un jour, certaine dame de la société orléanaise, en visite, s'extasiait sur la serre et le parc : « A-t-on jamais vu, lui riposta une pécore de sa compagnie, des choses pareilles à une comédienne ; mais c'est scandaleux ! » Ce qui, d'un bosquet voisin, fit surgir Raucourt, qui « prenant la pause (sic) » et la voix de Sémiramis répliqua: « Cette comédienne est chez elle ; elle voulait bien vous y recevoir ; vous n'en êtes pas digne ; sortez (3) ! » Beau sujet de tableau théâtral et champêtre, digne du lieu et de l'héroïne ! Mais n'est-ce point le marquis de Bonneval qui avoue qu'elle « avait l'air si majestueux
(1) Mémoires de Mademoiselle George...; pp. 202, 2o3.
(2) D. Lottin père, Recherches historiques sur la pille d'Orléans du 8 juillet 18 16 au i5 septembre i83o, dédiées à ses concitoyens et offertes à ce titre à MM. les maires-adjoints et conseillers municipaux de la pille d'Orléans ; Orléans, MDCCCXLV, in-8, III' partie, t. II, p. 41.
(3) D. Lottin père, Recherches historiques de la pille d'Orléans...: IIIe partie, t. II, p. 92. — Je cite l'anecdote sans la garantir, car, en général, il faut se méfier des informations de Lottin. Ainsi, il assure, Recherches historiques... ; IIIe partie, t. I, p. 43, que Raucourt fit l'acquisition de La Chapelle le 3 juin 1807, alors que cette acquisi tion est du 28 thermidor an IX. Ailleurs, Recherches historiques... du 8 juillet 1816 au i5 septembre i83o... ; IIIe partie, t. II, p. 41, il assure que Raucourt mourut le 25 avril 1 818 et que son corps fut porté à l'église Saint-Eustache, quand il est certain que la tragédienne mourut le i5 janvier i8i5 et que ce fut à Saint-Roch que son cercueil fut présenté.
qu'elle inspirait le respect (i) »? L'indignation et la dignité n'y nuisaient point.
Singuliers destins que ceux de La Chapelle-Saint- Mesmin après la mort de leur propriétaire ! Sous Louis-Philippe, le château fut acquis par le diocèse d'Orléans et dans le parc on construisit le petit séminaire. Des rêveurs voués aux sévères joies du renoncement errèrent sous vos branches basses, allées où, naguère Raucourt et la petite Mme de Ponty s'étaient amoureusement promenées! Une grande intelligence catholique était appelée à venir sanctifier ces lieux parfumés encore des enivrantes odeurs de péché et de luxure de Fautrefois. En 1849, MgrDupanloup, évêque d'Orléans, vint fixer sa résidence d'été à La Chapelle, et y revint trente ans durant. Dedans les meubles de la tragédienne il gîtait, et c'est sur le pupitre de Raucourt qu'il écrivait ses mandements épiscopaux. Mais les charités de Mgr Dupanloup étaient extrêmes. Pour ses pauvres et ses œuvres il tiraitargent de tout. Ainsi, un jour, un antiquaire emporta le bureau de Raucourt, et l'évêque eut 12.000 francs de plus dans sa cassette. Puis ce fut une paire de pistolets damasquinés, trouvés dans les greniers, qui s'en alla. Elle était au chiffre H, — Hénin? Peut-être était-ce une épave des splendeurs d'autrefois (2). Enfin, de dessous un hangar où elle avait été pudiquement reléguée, on tira une statue de marbre deCanova, Cléopâtre. L'antiquaire Jamarin en prit livraison, et ce furent quel-
(1) Mémoires anecdotiques du général marquis de Bonneval... ; p. 7.
(2) Philippe de Grandlieu, Evêque et tragédienne, dans Le Figaro, 27 janvier 1894.
ques rouleaux d'or de plus pour les pauvres de révêque(i). Ainsi les souvenirs de la tragédienne impudique servaient la charité chrétienne. On dépouillait le pauvre château de ses richesses oubliées, on le condamnait à être la ruine, austère, nue et anonyme. Où tant de fantômes légers et rieurs et charmants avaient passé, errèrent à présent des soutanes noires, les théories discrètes et mornes des zélateurs de la Doctrine Chrétienne. Plus de visages souriants pour se mirer dans l'eau morte et trouble du bassin de marbre dans les futaies penchées ; plus de main pieuse pour accrocher la guirlande de roses au petit monument funéraire d'Hénin dans la pelouse pleine de feuilles foulées et fanées. Seule, au rez-de-chaussée du château, à côté du petit salon, demeurait la salle de bain de Raucourt avec sa grande baignoire de marbre. Il a plu sans doute, au Seigneur, de dérober à l'esprit et aux sens de Mgr Dupanloup les voluptueuses images de naguère, quand il y fît ses ablutions quotidiennes... A La Chapelle-Saint-Mesmin, avec le souvenir de Raucourt, se rattache celui de sa plus brillante élève, cette George, la « Vénus Française » du Consulat et de l'Empire, que Bonaparte haussa jusqu'à lui. C'est à Amiens où elle vivait obscurément au théâtre dont son père était directeur, que George fut découverte par Raucourt en tournée. En ce moment elle cherchait une élève à former et avait pour l'élue la promesse d'une pension de 1.200 francs accordée par le gouvernement (2). George choisie, fut emmenée à
(1) P.-A. Leroy, Mademoiselle Raucourt, artiste dramatique...; pp. 16, 17.
(2) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 9.
Paris et à La Chapelle où son éducation artistique fut faite. Raucourt lui donnait des leçons en pantalon à pieds et en robe de chambre (i). « Cette bonne Mlle Raucourt était assez paresseuse pour les leçons», se plaint l'élève (2). Le professeur, estimant qu'elle seule oubliait trop souvent l'heure des leçons, lui retournait le compliment: « La paresseuse ! au lieu de se préparer à avoir un bel appartement, elle aime mieux rester sur son grabat de la rue Clos-Georgeot(3) ! » Passagères et anodines querelles! Raucourt mettait une pointe d'orgueil et une fierté d'amourpropre à faire de l'élève un prodige théâtral. « Je voudrais, s'écriait-elle, terminer ma carrière avec la gloire que mont (sic) acquis trente années de travail (4). » Les débuts de George à la Comédie-Française, le 8 frimaire an XI (29 novembre 1802) dans la Clytemnestre d'Iphigénieen Aalide, récompensèrent la tragédienne de ses efforts. Elle ne cessa point pour cela de lui continuer son enseignement, mais il n'allait plus désormais sans quelques légères brouilleries dont un rapport de police secrète nous touche un mot. Faisant répéter George, Raucourt lui fit recommencer un passage dont l'élève persistait à ne pas changer l'intonation, expliquant que « c'est pour avoir imité sa maîtresse dans des morceaux pareils qu'elle a quelquefois été sifflée ». Mot déplorable ! car il « opère électrique-
(1) Alexandre Dumas, Mes mémoires... ; t. III, pp. 291, 292.
(2) Mémoires de Mademoiselle George... : p. ai.
(3) Charles Maurice, Histoire anecdotique du théâtre...; t. I, p. 69.
(4) Lettre aut. sig. R., à M. de la Garderie; s. d., 1 p. in-8. — Catalogue d'une belle collection de lettres autographes ; vente du 3i janvier 1854; Paris, 1854, in-8, pp. 108, 10g, pièce n° 886.
ment sur la reine de Babylone, et, dans l'instant, un vigoureux soufflet tombe sur la joue de l'héritière de ses états.. . Mlle George, à ce qu'on assure, ne demanda pas son reste (i) »... Parbleu ! A la femme qui, si vigoureusement, tenait tête aux gardes champêtres de Choisy-le-Roi ? Mais comment s'étonner que George lui en ait tenu rigueur? A son camarade Lafon, de La Chapelle, le 4 prairial an XIII (24 mai i8o5), Raucourt écrit :
Je désire jouer le rôle de Sémiramis la première fois que l'on mettra la pièce pour faire hommage à l'impératrice d'un superbe habit qu'elle m'a fait faire pour ce rôle. J'avais prié Mme George de ne pas le jouer par cette raison, il me paraît que sa reconnaissance ne va même pas jusqu'à me rendre ce léger service (2).
Mais, enfin, le soufflet!... Au reste, George avait raison : ses imitations serviles de Raucourt n'étaient pas pour plaire au public très averti de ce temps. « Ses cris, sa poitrine haletante n'étaient qu'une servile et détestable imitation de Mlle Raucourt (3). » Et, d'autant plus que du professeur la « voix était devenue tellement rauque et dure que, lorsqu'on fermait les
(1) Bonaparte et les Bourbons ; Relations secrètes des agents de Louis XVI II à Paris sous le Consulat (i8o2-i8o3), publiées avec une introduction et des notes par le comte Remacle ; Paris, 1899, in-8, p. 402.
(2) Catalogue d'une belle collection de lettres autographes provenant d'un cabinet connu; vente du 5 février i855 ; Paris, 1 855, in-8, pp. 43, 44, pièce n° 403.
(3) E.-D. de Manne et C. Ménétrier, Galerie historique de la Comédie-Française pour servir de complément à la troupe de Talma depuis le commencement du siècle Jusqu'à l'année i853 ; Lyon, MDCCCLXXVI, in-8, p. i3. — Cependant, dans L'Ami du Roi, n° 24, 25 avril 1814, p. 35i, on déclare que « Mlle George ne joue bien que quand elle imite Mlle Raucourt ».
yeux, on croyait entendre un homme (i) ». Sans doute, sans doute... Mais, le soufflet?...
Je dois dire que cela n'empêchait ni les sentiments — George portait au doigt une petite bague de cristal avec des cheveux blancs de Raucourt — ni les affaires (2). Car, à en croire la chronique scandaleuse du temps, elle servit de prétexte à une affaire entre la tragédienne sur le retour et Lucien Bonaparte, le frère du premier Consul. Elle a, quoique racontée par des ennemis des Bonaparte, un certain caractère d'authenticité, et les présomptions de sa vraisemblance nous sont fournies par George elle-même. C'est elle même qui conte qu'à l'occasion de ses débuts, Lucien lui adressa un nécessaire en vermeil et 100 louis d'or. Or, peu auparavant, il venait d'épouser la veuve Jouberthon et de rompre ainsi avec son frère et sa fortune. « Je crois, dit George, que malgré son amour pour sa nouvelle épouse, il avait un peu de goût pour moi (3). » DugoûtPBon. Mais George ajoute : « Il parla même avec toute la délicatesse possible de ses projets à Mlle Raucourt (4). » Cela est vrai, on le doit admettre, puisque George le dit et puisque dans les lettres d'un étranger il est noté au même moment: « On chuchotte aussi que Lucien Bonaparte est en négociation avec Mlle Raucourt aux fins de s'assurer les faveurs de la belle débutante [George] ; un cadeau princier et un souper fin auraient été les préliminaires de l'affaire (5) ». Ce cadeau, George vient de le
(1) Souvenirs de Madame Vigée Le Brun... ; t. I, p. 82.
(2) Mémoires de Mademoiselle George...; p. 82.
(3) Mémoires de Mademoiselle George...; pp. 57, 58.
(4) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 58.
(5) A. Laquunte, Un hiver à Paris sous le Consulat... ; p. 166.
décrire. Elle indique même ceux qui le devaient suivre: un petit hôtel, mais à condition qu'il fût habité par elle seule. Pudique et vertueux refus de la débutante. « Peut-être aussi était-ce en tout bien tout honneur qu'il voulait me rendre heureuse (i) ?» L'innocente! Elle en doutait! Plus détaillé, un nouveau document nous renseigne sur la fin de l'affaire: « Les stipulations entre Mlle Raucourt et Lucien Bonaparte sont définitivement conclues... Le contrat pour la possession de la belle a été arrêté à une somme de cent mille livres, versée de suite, et à dix mille livres payables chaque année. Aux propositions directes de Lucien, Mlle George, prétextant de son innocence dans ce genre de négociations, aurait adressé le noble acheteur (edler Kœufer) à Mlle Raucourt, son professeur expérimenté, qui prit un réel plaisir à se charger du marché (2). » Ces détails concordent à ce point entre eux qu'on se demande lequel des intéressés a parlé: Lucien, Raucourt ou George? Les aveux de la dernière confirment en grande partie les dires du voyageur allemand ci-dessus cité. Il y a là, certes, quelque chose qui flaire le marchandage. A-t-il eu un résultat? Et faut-il voir la grande lesbienne dans sa nouvelle incarnation: la maquerelle? Ma foi, on en pensera ce qu'on voudra.
Mais, plus troublant encore est un autre témoignage, et celui-là est bien révélateur de l'influence de Raucourt sur son élève. Le 7 mai 1808, par un coup de tête, George quittait brusquement la Comédie et décampait en Russie avec son amant Benckendorff,
(1) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 58.
(2) A. Laquiante, Un hiver à Paris sous le Consulat... ; p. 35i.
frère de la fameuse comtesse de Lieven, maîtresse de Metternich (i). A Pétersbourg, par la suite, elle se lia particulièrement avec la princesse Gallyzin, née Wsevoloscky. Cette princesse, tout comme Raucourt, « avait entièrement secoué le joug de l'opinion». Elle étalait ses mœurs saphiques avec ostentation. « Elle s'engouait pour les femmes, comme nous le faisons, et elle abusait de leur confiance et de leur abandon avec moins de scrupule que nous n'aurions pu le faire. » Sa première passion fut pour Mme Ouvaroff, née princesse Lubomirska. « Elle en devint éperdument amoureuse, la poursuivit, la présenta, la prôna et la protégea (2). » Or, à une fête donnée par la princesse Metchersky, à sa maison de campagne deKamenoï-Ostroff, la princesse Gallyzin amena George et voici ce qu'un autre invité eut occasion devoir:
La nuit étant très noire et la société s'étant réunie dans les jardins, le feu d'artifice commença. Les moments de la grande clarté produite par les fusées ou d'autres artifices me firent apercevoir deux femmes couchées dans un bosquet qui se firent des caresses si tendres, que je fus un moment tenté de croire que c'était un couple amoureux. Ma curiosité une fois piquée, je ne quittai plus des yeux ce bosquet et je profitai du moment où un artifice Féclaira encore et je vis, enfin, je vis Mlle George représenter Iphigénie et la princesse Achille (3).
Cela n'est-il pas dans le cadre des mœurs habi-
(1) Sur ce séjour de George en Russie, voyez une très curieuse lettre dans la Revue des Curiosités révolutionnaires, mars 1912, pp. 12g et suiv.
(2) Mémoires du général-major russe baron de LiJwenstern {1 yy6-i858), publiés d'après le manuscrit original et annotés par M. H. Weil; Paris, igo3, in-8, t. I, pp. 172, 173.
(3) Mémoires du général-major russe baron de Lôivenslern... ; t. 1, pp. 172, 173.
tuelles de Raucourt et de telles scènes n'ont-elles pas pu et dû se passer dans les bosquets de La Chapelle- Saint-Mesmin ? Ces mœurs, en bonne élève, George le> exportait chez les Moscovites, aimable prélude aux gentillesses de l'alliance franco-russe. Et n'est-ce pas comme le texte anticipé de cette planche obscène qui figurera, en 1837, dans un recueil de lithographies ordurières intitulé Célébrités contemporaines, où l'on voit, dans lesposturesles plus avantageusesLouis XVIII et Mme du Cayla, Cambacérès et Mlle Cuisot, Wellington et Miss Wilson, Raucourt et George ? L'arrêt de la cour d'assises de Paris du 3o août 1837 a pu faire condamner l'ignoble album à la destruction (1), mais le texte du spectateur russe demeure. Peu importe la scandaleuse image : le témoignage écrit vaut seul. Et pourquoi le récuserait-on? Il est vraisemblable, certain, et je dis, moi, authentique. Je dis que sachant cette élève laissée aux mains d'un tel professeur, il eût été étrange de ne point voir un contemporain nous dire le résultat évident d'autres leçons. Fruit pourri de l'arbre impur du dix-huitième siècle, la lesbienne a pourri ce qui l'a touché et son baiser a été pour ses complices comme le ver rongeur mis au cœur des plus innocentes fleurs, comme l'ourlet de bave qui cercle, au crépuscule, les plus purs des lys des parterres où, dans le sol, fermente l'éternelle, souveraine et triomphante pourriture.
(1) Fernand Drujon, Catalogue des ouvrages, écrits et dessins de toute nature, poursuivis, supprimés ou condamnés depuis le 21 octobre 1814 jusqu'au 3 1 juillet 1877 ; Paris, 1878, in-8, p. 75.