‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 14 sur 38 · LES FEUX MOURANTS DE LESBOS · texte numérisé non relu

LES FEUX MOURANTS DE LESBOS

La vieillesse vient. — Raucourt sous l'Empire. — Napoléon la trouve trop vieille et la nomme directrice des théâtres impériaux en Italie.

— Le décret. — Les spectacles dans les départements cisalpins. —

— Sans gêne du public. — Familiarité des acteurs. — Indulgence de Raucourt pour le commerce galant de ses pensionnaires. — Curieux règlement qu'elle établit pour ses troupes. — Son intimité avec Élisa Napoléon. — Leçon de dignité qu'elle donne au général César Berthier. — Fin de sa première campagne dramatique. — C'est un désastre. — Les déficits. — Causes de l'échec. — Elle implore des secours de l'Empereur. — Sa lettre. — Suite qui y est donnée. — Son petit chien de poche. — « Il a pissé partout ! » — Déchéance physique de la tragédienne. — Voyage à Erfurt. — Elle touche à la fin de sa carrière et se retire avec l'Empire.

Mais on vieillit ; l'âge emporte ce qui fut la grâce jadis et apporte ce qui fait la décrépitude maintenant. Raucourt, à l'avènement de Napoléon à l'Empire, va toucher à la cinquantaine. Sans doute, à cet âge, la femme se défend encore, et ruse et dissimule, mais elle qui a tant abusé de ce qui si vite use et ruine? Toutefois elle n'abdique point, et c'est le seul point

par lequel, moralement, s'entend,, elle soit vraiment femme. Contre l'arrêt que prononce le temps contre elle, elle se rebelle et se révolte. Céder? Non, point, et jusqu'à la dernière heure elle tiendra tête. Quand elle se décide à quitter le théâtre, c'est à la veille de mourir, quand elle se sent irrémédiablement atteinte, et condamnée. Et ce sera à l'aube de ses soixante ans. Puis, il faut vivre, et vivre sur un grand pied, subvenir aux besoins du château vers où monte, fraîchissante, la brise de la Loire, laisser à Mme de Ponty l'illusion du luxe et de la splendeur, et surtout cela, car pour ce qui est des créanciers, depuis l'an IV, il est bien certain que c'est par profits et pertes qu'ils ont passé leurs mémoires, voire les frais de leurs inutiles procédures de poursuite. Quant à la Comédie, pacifiée sous la main de fer de l'Empereur, elle y règne dans la gloire respectable de son passé artistique. Elle v est la dernière grande reine des répertoires périmés, celle qui brandit d'une main encore vaillante et noble le sceptre des Clairon et des Dumesnil. Mais à ce rôle elle ne peut et ne veut point, semble-t-il, se borner. Jouer de vieilles reines violentes et magnifiques, plaît aux jeunes tragédiennes, mais les anciennes! ... En vendémiaire an XIII, brutalement la leçon des nécessaires renonciations lui est donnée, lors du voyage de Napoléon à Mayence, où il est allé recevoir Fhommage des princes allemands, de l'électeur Charles- Théodore, archi-chancelierdu Saint-Empire, du prince Frédéric, électeur de Bade. « 11 circule, dit le rapport de police du 24 fructidor an XII (11 septembre 1804), il circule que les acteurs du Théâtre-Français sont partis pour Mayence et qu'ils doivent y jouer pendant

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vingt jours. On ajoute qu'on a expédié dimanche, un courrier à Mlle Raucourt, à Orléans, pour qu'elle se rendît sur-le-champ à Paris et partît avec les autres acteurs (i). » Nouvelle fort exacte, car avec la Comédie, Raucourt rallie le Rhin et paraît à Mayence. Elle eut la mauvaise idée d'y vouloir jouer l'Emilie de Cinna. C'était, dit une des spectatrices, c'était « vraiment un contre-sens choquant » que de lui entendre dire :

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres !

Napoléon se souvenait-il d'avoir entendu ce vers dans d'autres bouches, dans celle de Mlle George, par exemple, au lendemain d'une nuit d'amour avec elle? Fût-ce cela qui la blessa ? Cela peut-être, et autre chose encore. Le même témoin ajoute: « L'Empereur était furieux qu'on eût donné aux princes réunisà Mayence un tel échantillon de nos actrices ; il disait, avec raison, qu'on devait supposer que, dans cette circonstance, on avait fait un choix des meilleures et qu'ils emporteraient dans leur pays une opinion bien désavantageuse de notre premier théâtre. Il gronda vivement M. de R...(2)et lui dit, qu'à l'exception d'un très petit nombre de rôles dont Mlle Raucourt pouvait être chargée, on devait lui interdire tous les autres (3). »

(i) Ernest d'Hauterive, La Police secrète du premier Empire; bulletins quotidiens adressés par Fouché à l'Empereur ; 1804i8o5 ; d'après les originaux inédits déposés aux Archives nationales; Paris, 1908, in-8, pp. 82, 83.

(2) M. de Rémusat, premier chambellan de l'Empereur, était chargé de la surveillance et de la direction principale du Théâtre-Français. Il fut le mari de cette Mme de Rémusat qui a laissé de si haineux mémoires sur l'Empire.

(3) [Mme Vaudey de Vellexon], Souvenirs d'une dame du palais impérial, dans les Mémoires de Constant... ; t. II, p. j}5l.

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Les lui interdit-on vraiment? On peut croire que l'Empereur trouva un moyen terme de l'éloigner de la scène officielle tout en utilisant ses talents au bénéfice de sa politique. Vers le milieu de 1806, il la fit pressentir pour l'organisation et la direction de théâtres français impériaux dans le royaume d'Italie, et on dut, vraisemblablement, lui demander de donner son avis sur la question, car, à la date du 14 juin 1806, on la voit écrire à un ministre pour le prier de faire mettre sous les yeux de l'Empereur son travail d'organisation sur lesdits théâtres en Italie (1). Ou bien, peut-être encore, voyant que ses affaires ne se portaient point vers une condition meilleure, usa-t-elledu crédit de Joséphine, avec laquelle on l'a vue liée, ou d'Hortense, qu'elle fréquentait fort assidûment (2), pour se faire accorder ce qu'elle pensait pouvoir la rétablir définitivement dans sa splendeur ancienne.

Hélas ! Savait-elle que l'heure de ses plus cruelles désillusions était commencée ? Elle avait eu ses Aus terlitz ; des Waterloo l'attendaient. Cette direction si ardemment espérée et attendue, elle l'eut donc. Le 10 juillet 1806, l'Empereur signait à Saint-Cloud le décret qui lui confiait l'organisation des spectacles français en Italie (3). La mesure, en elle-même, était excellente. Vieille routière du théâtre, suprême co-

(1) Mélanges curieux et anecdotiques tirés d'une collection de lettres autographes et de documents historiques ayant appartenu à M. Fossé-Darcosse... ; p. 386, pièce n° g3g.

(2) Mémoires de Mademoiselle George... ; p. 41.

(3) La minute du décret est aux Archives nationales ; Secrétairerie d'État ; série A F IV, carton i3go. — Henry Lyonnet, Mademoiselle Raucourt, directrice des théâtres français en Italie (1806-1807) ; dans le Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre ; janvier 1902, pp. 55-56. — Cette étude a été tirée à part, plaq. s. d., in-8.

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