DÉCRET
Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Article premier
Il sera formé pour l'Italie deux troupes d'acteurs français qui représenteront les chefs-d'œuvre tant dans la tragédie que dans la comédie, du Théâtre-Français.
Article II
L'une de ces troupes sera chargée du service des principales villes de la partie de l'Italie qui est réunie à notre empire de France ; l'autre troupe devra parcourir les principales villes de notre royaume d'Italie.
Article III
La première de ces troupes séjournera trois mois à Turin, trois mois à Alexandrie, trois mois à Gênes et deux mois à Parme. Un mois sera employé en voyages.
Article IV
La seconde troupe passera quatre mois à Milan, trois mois à Venise, deux mois à Bologne et deux mois à Brescia, et emploiera pareillement un mois en voyages.
Article V Chaque troupe jouera quatre fois par semaine.
Article VI
La demoiselle Raucourt, artiste de notre Théâtre-Français, est chargée aux conditions suivantes de l'organisation et de la direction de ces troupes pendant l'espace de trois années, qui commenceront au Ier avril de l'année prochaine 1807.
Article VII
La Du« Raucourt n'admettra dans la composition de ces troupes que des acteurs français d'un talent reconnu et parfaitement en état de rendre la beauté de la tragédie et de la comédie françaises.
Article VIII
Les avances et les appointements; les frais de voyage, de vêtements et de décorations; le loyer des salles de spectacle, et toutes autres dépenses, soit ordinaire, soit accidents (sic), qui auront pour objet la formation et l'entretien des deux troupes, seront entièrement à la charge de la DUe Raucourt.
Article IX
En considération des dépenses qu'occasionnera cet établissement et de l'insuffisance présumée des recettes qu'il produira, il est accordé à la Dlle Raucourt, une somme de trente mille francs pour chaque troupe ; et ce pour subvenir aux premières dépenses. Un tiers sur cette somme lui sera payé à Paris, lors qu'elle justifiera de l'organisation de chaque troupe, conformément au mode qui vient d'être prescrit. Le second tiers lui sera
remis à Lyon, quand les acteurs y seront arrivés. Enfin, elle recevra le dernier tiers à Turin, aussitôt que chaque troupe sera rendue à sa destination.
Article X
Pour les mêmes motifs , il est en outre accordé à la D1Ie Raucourt un secours annuel de 5o.ooo francs pour chaque troupe. Cette somme lui sera payée de mois en mois à partir du jour où les deux troupes auront fait l'ouverture de leurs théâtres et continuera à lui être comptée jusqu'à l'expiration de trois années réglées par l'article 6.
Article XI
Dans le cas où l'une de ces troupes, ou les deux ensemble, ouvriraient leur théâtre avant le Ier avril 1807, le secours annuel, porté dans l'article précédent, sera également devancé et courra du même jour.
Article XII
Pendant le terme de trois années accordé à la DUe Raucourt, aucun autre spectacle français ne pourra s'établir dans les villes désignées aux articles 3 et 4.
Article XIII
Le Trésor de France et celui d'Italie acquitteront par portion égale les sommes comprises aux articles g et 10.
Article XIV
Nos ministres de l'Intérieur et du Trésor de Notre Empire français et Notre ministre du Trésor de notre royaume d'Italie sont chargés, chacun en ce qui les concerne, de l'exécution du présent décret.
Raucourt, sur-le-champ, se mit à la besogne. Elle recruta les acteurs, monta le répertoire, constitua le magasin de costumes, et quelques semaines plus tard, la troupe comique, embarquée dans la diligence, traversait les Alpes. C'étaient d'obscurs acteurs qui la composaient, pauvres hères ravis de l'aubaine et heureux du voyage. Aucun d'eux n'a laissé un nom dans l'histoire du théâtre. C'est que ces braves gens faisaient du théâtre comme on fait des savates, histoire d'en vivre. Raucourt les avait divisés en deux groupes : le premier devait demeurer à poste fixe à Milan ; le second irait six mois à Turin, puis, devenu nomade, irait initier les amateurs de Gênes, Alexandrie et Casai, aux beautés du tragique français (i). Ce fut donc par Milan, où le vice-roi d'Italie, le prince Eugène, avait sa résidence, qu'on débuta. La première eut lieu, le 10 octobre 1806, au théâtre Carcano, avec Iphigènie en Aulide, le grand cheval de bataille de la tragédienne, et les Fausses infidélités, petite sottise sans conséquence d'un sieur Barthe (2). Eugène et la vice-reine assistèrent au spectacle qui fut brillant, surtout par l'abondance du luminaire. Puis commença la série des spectacles ordinaires. Ceux-ci se passaient dans la plus charmante familiarité dans tous les théâtres d'Italie. A Turin, par exemple, on faisait volontiers une partie de cartes dans les loges ; on conversait avec animation ; on soupait entre amis. Comme le bruit fait sur la scène pouvait gêner ces intimités,
(1) [Villemarest, secrétaire du prince Borghèse], Le Piémont sous l'Empire... ; dans les Mémoires de Constant...; t. IV, p. 436.
(2) Henry Lyonnet, Mademoiselle Raucourt, directrice des théâtres français en Italie... ; Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre, janvier 1902, p. 58.
on fermait les loges avec des rideaux et des draperies. Quelquefois la lumière paraissait insuffisante : alors on plantait des chandelles sur le devant des loges pour les éclairer (i). Ce manque de clarté, au reste, dans certaines salles, comme celle du théâtre Carignan, n'était point pour déplaire à d'aucuns. Là on n'avait que la seule lumière de la rampe, ce qui était apprécié par les maris dont les femmes n'étaient point obligées de faire des frais de toilette, et par les jeunes gens qui, derrière les rideaux des loges, occupaient galamment les entr'actes (2). Les comédiens s'étaient vite haussés à la hauteur de ces familières habitudes. Le 19 juin 1809, à Turin, Raucourt joua Athalie, avec, comme Joas, la petite Chaperon, fille d'un acteur de la troupe. « Son père, dit le Courrier de Turin, du 20 juin, par un mouvement de vanité bien excusable, n'a pas pu se refuser d'apprendre au parterre que Joas était son enfant (3). » Charmante simplicité de mœurs ! Les joies de cet âge d'or du théâtre nous seront toujours refusées. Raucourt n'y voyait point trop à redire. L'âge l'inclinait à des indulgences souriantes. C'est bien à elle que les prêches jansénistes étaient défendus ! Il le faut dire, elle n'en étourdit point les camarades placés sous la coupe de sa judiciaire. « Sa morale était fortdouce pour ses compagnes», dituncontemporain. Cependant elle trouvait qu'il y avait un peu trop
(1) Mémoires de Mlle Avrillon, première femme de chambre de l'Impératrice, sur la vie privée de Joséphine, sa famille et sa cour; Paris, s. d., in-18, nouv. édit., t. I, pp. 173, 174.
(2) [Villemarest, secrétaire du prince Borghèse], Le Piémont sous l'Empire... ; dans les Mémoires de Constant... ; t. IV, pp. 422, 423.
(3) Henry Lyonnet, Les Comédiens français du prince Eugène ; dans le Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre; avril 1902, p. 102.
de luxe dans leur commerce de galanterie. « Je ne demande point, lui ai-je entendu dire, je ne demande point que ces dames soient des vestales, cela est trop difficile ; mais je voudrais que Ton ne fît pas le principal de ce qui ne devrait être qu'un agrément et tout au plus un accessoire (i)». Un accessoire !... Elle n'en avait point toujours jugé ainsi, et aussi légèrement. Témoin Souck, hier, Mme de Ponty aujourd'hui. Mais devenue directrice, elle avait pris conscience des devoirs de la morale, et il est bien curieux de voir la manière dont elle prétendait l'appliquer dans ses troupes. On a, pour en juger, un curieux et rare petit document, bien inconnu, et c'est dommage, car outre sa curiosité particulière, il a son intérêt général, puisqu'il indique quelle réglementation était celle de ces troupes nomades en un tempsoù la militarisation s'étendait à ce qui était le moins propre à l'accepter. Voici cette pièce dans son texte intégral, on remarquera la saveur toute spéciale de l'article par lequel il débute :
Règlement pour les artistes composant les troupes impériales et royales des théâtres français en italie, sous la direction de mademoiselle raucourt.
Article premier
Le régisseur invitera Messieurs les Artistes à ne point se couvrir à l'Assemblée, par politesse pour les Dames.
Article II
Le premier répertoire sera fait pour un mois ; lorsqu'il aura été arrêté à l'Assemblée générale, il ne pourra être changé sous quelque prétexte que ce soit.
(i) [Villemarest, secrétaire du prince Borghèse], Le Piémont sous VEmpire...; dans les Mémoires de Constant... ; t. IV, pp. 437, 438.
Pl. VIII.
Maison ou mourut Mademoiselle Raucourt, Angle de la rue du Helder et du boulevard des Italiens [D'après une photographie prise en 1912)
Article III
Tous les samedis, le Régisseur convoquera une Assemblée générale pour prolonger le répertoire de huit jours ; ce qui maintiendra toujours un répertoire d'un mois.
Article IV
Tout acteur, qui, pour causes autres que maladie, refusera de jouer un rôle par lui accepté au répertoire, payera une amende de trente-six livres, et, dans le cas où la représentation manquerait, il subira la peine portée dans l'article 5.
Article V
Si un acteur dit ou fait dire qu'il est indisposé ou malade, le Régisseur requerra à l'instant le médecin de l'administration qui constatera son état déclaré par écrit ; si l'acteur est en état de jouer, cette déclaration sera portée au commissaire de police, et, d'après son autorisation, l'acteur sera mis sur l'affiche nonobstant ses représentations, et s'il fait manquer le spectacle annoncé, il payera la recette présumée et basée de la plus forte à la plus faible de la semaine.
Si le médecin prononce que l'acteur est hors d'état de jouer; il lui sera enjoint par le Régisseur de ne point sortir de chez lui jusqu'au moment où il pourra reprendre son service. Le Régisseur, par un des articles secrets du règlement qui le concerne, ayant les moyens d'être informé, à la minute, que l'acteur par sa sortie, s'est rendu réfractaire à son ordre basé sur le Règlement, est autorisé à le faire mettre sur l'affiche pour la représentation du lendemain, et à lui faire payer, comme dessus, s'il la faisait manquer.
Article VI
La distribution sera faite eu égard aux emplois, et sans souffrir qu'aucun acteur se démette d'un rôle d'emploi, ni se fasse suppléer. Cette distribution sera lue deux fois à haute et intelligible voix ; elle devra être signée par tous les acteurs présens, et ceux absens seront présumés y avoir donné leur adhésion ;
aucune réclamation ultérieure ne pourra avoir lieu. Copie de cette distribution signée sera remise à l'Inspecteur général, qui rendra responsable le Régisseur de son exécution sous peine de vingt-quatre livres d'amende pour chaque infraction à cet article.
Article VII
Le répertoire ne pourra jamais être changé que pour les causes énoncées à l'article V. Tout acteur qui ne se serait point tenu prêt au répertoire, ferait inutilement des représentations pour le faire changer; les pièces qui y sont portées seraient annoncées et affichées à leur date, et l'acteur payerait la représentation comme il est dit en l'article V.
Article VIII
Tout acteur qui aura plusieurs toilettes à faire pour la représentation, ou pour jouer dans la seconde pièce, ne pourra jamais pour un changement prendre plus de dix minutes, et un quart d'heure pour une toilette entière, sous peine de trois livres d'amende ; et si, par une prolongation démesurée, il occasionnait les murmures du public, l'amende serait portée à douze livres.
Article IX
Aucun artiste ne pourra exiger plus de deux jours pour remettre un rôle porté sur son répertoire ; six pour un rôle de deux cents vers non sçus et dix pour un rôle de quelque longueur qu'il soit.
Article X
Nul acteur ne pourra distribuer un rôle à son camarade ; celui qui le distribuerait, et celui qui l'accepterait, payeront chacun douze franes.
Article XI
Tout acteur chargé au répertoire d'apprendre un rôle, soit d'emploi ou de distribution, ne pourra y faire aucune coupure ni changement; il payera pour chaque vers changé ou supprimé, un franc d'amende.
Article XII
Tout acteur qui manquera l'heure de la répétition indiquée et affichée, payera un franc pour le premier quart d'heure de retard, deux francs pour la demi-heure, et six francs pour la répétition entière.
Article XIII
Tout acteur qui interrompra la répétition d'une pièce déjà jouée payera un franc, et pour une pièce non jouée, deux francs.
Article XIV
Tout acteur qui manquera son entrée à la représentation payera trois francs.
Article XV
On sonnera trois coups pour avertir les artistes de commencer et de demi-heure en demi-heure, et dix minutes après le troisième, on lèvera le rideau, sans avertir autrement ; celui qui ne sera pas prêt, payera trois francs.
Article XVI
Les artistes ne jouant pas dans la représentation, seront tenus de se trouver au théâtre ou d'y envoyer quelqu'un pour s'informer si le spectacle n'est point changé pour cause de maladie ou par ordre de la Cour.
Article XVII
Les artistes ne jouant pas, et qui, placés dans les coulisses, interrompraient le spectacle, payeront trois francs d'amende.
Article XVIII
Les artistes ne pourront jouir du spectacle qu'à la place qui leur sera désignée par le Régisseur, ne pouvant dans aucun cas, même en payant, se mêler avec le public.
Article XIX
Les artistes ne pourront faire entrer personne sur le théâtre ; le portier sera responsable du présent article, sous peine d'une livre d'amende pour la première fois, d'être remplacé à la seconde.
Article XX
Le régisseur tiendra note exacte des amendes. Il ne fera, soit à la répétition, soit à la représentation, aucun reproche à l'artiste amendé; mais le lendemain il l'avertira par un billet cacheté.
Article XXI
Aucun artiste ne pourra s'absenter de la ville sans une permission par écrit du Régisseur, sous peine d'être employé par lui dans la représentation en remplacement, et de lui faire l'application de l'article V, s'il la faisait manquer.
Article XXII *
Les artistes sont prévenus que, huit jours avant de partir des villes où ils auront séjourné, le Régisseur fera publier, en leur nom, un avis pour avertir les personnes qui auraient des réclamations à faire sur les artistes, de se présenter chez lui pour être payées de leurs créances. Les sommes prélevées sur la caisse pour cet objet seront remboursées en entier sur le premier mois des appointements de l'artiste. Le Régisseur sera responsable de l'exécution de cet article, sur le premier mois des siens.
Article XXIII
Si quelque difficulté s'élevait entre les artistes et l'administration, ils seront toujours soumis à un arbitrage, composé d'un arbitre pour chaque partie, et d'un troisième pour les départager au besoin, en renonçant tant l'administration que les artistes à recourir à d'autres tribunaux.
Article XXIV Les artistes composant les troupes françaises en Italie, sous la
direction de Mlle Raucourt, reconnaîtront pour ses préposés : M. Lenoir en qualité d'Inspecteur général, revêtu de ses pouvoirs et procurations, et Monsieur..., Régisseur chargé de l'administration ; et se soumettant à tout ce qui sera décidé par eux pour le bien de l'entreprise.
Paris, le 22 janvier 1807.
Signé : Raucourt (1).
C'est le Manuel du parfait distributeur d'amendes, que ce petit document pourrait s'intituler, et il faut plaindre le régisseur qui, à un pareil règlement, avait charge de tenir la main, tout armé qu'il fut des « articles secrets » de son règlement personnel. D'ailleurs, la directrice était là, vigilante et infatigable, pour y donner le coup d'œil du maître, — n'est-ce pas le terme propre? Dans une note annexée à sa lettre à l'Empereur, qu'on trouvera plus loin, elle déclare avoir veillé seule à l'administration de ses troupes, faisant tout par elle-même, sans l'aide d'aucun secrétaire. Et, néanmoins, elle trouvait les loisirs de fréquenter certaines dames, et non des moindres. « Elle était au mieux avec la grande duchesse de Toscane et se promenait avec elle en calèche découverte sur les rives de l'Arno (2). » Faut-il donc ranger la sœur de Napoléon, Élisa Baciocchi, parmi les zélatrices de Sappho ? Sur ce seul témoignage ce serait exagéré, et d'autant plus qu'en d'autres circonstances nous voyons Raucourt donner des preuves d'une décence dont elle
(1) Charles Malherbe, Documents ; Un règlement de théâtre sous Napoléon Ier ; dans le Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre, avril 1908, pp. 172-175.
(2) François Grille, La Fleur des pois; Carnot et Robespierre ; amis et ennemis; capilotade historique, poétique, drolatique, dédiée aux bouquinistes; Paris, i853, in-18 ; p. io3.
ne fut point toujours prodigue. Ainsi elle était reçue à merveille chez César Berthier, le frère du prince de Wagram, qui, à Turin, dans le commandement de la 17e division militaire, avait remplacé le général Menou, appelé à la présidence de la junte d'organisation du gouvernement des pays toscans. César Berthier, dont le luxe était éblouissant, avait trois filles et un fils devant lesquels, à table, il tenait les propos les plus lestes. Les convives en ressentaient une légère gêne et Raucourt, à qui ils s'adressaient directement, affectait de n'y pas répondre. Mais Berthier insistant, elle se tourna très simplement vers ses trois filles, demandant: « Général, quel âge ont ces demoiselles? » Et ce jour-là, César n'alla pas plus avant. « Il faut convenir, dit un des convives, que c'était une chose assez curieuse que devoir une actrice rappeler à un père de famille le respect qu'il doit à l'innocence de ses enfants (1). » Mais, hélas! il était bien des innocences que, dans son autrefois, n'avait pas ainsi sauvegardé la reine de Lesbos !
Sa première campagne dramatique toucha, vers ce temps, à sa fin. Le tableau qu'elle en put dresser était loin d'être brillant et se soldait par une dette de 76.559 fr. dont le gouvernement lui était redevable pour avances. Sur sept villes où ses troupes avaient donné des spectacles, trois, à peine, avaient donné des bénéfices, et que piètres ! Soixante-trois représentations à Venise laissaient 14.440 fr. de surplus ; trenteneuf à Turin: 1.472 fr. ; vingt-quatre à Alexandrie: 795 fr. ! Mais, par contre, que de déficits ! 42.714 fr. à
(1) [Villemarest, secrétaire du prince Borghèse], Le Piémont sous VEmpire... ; dans les Mémoires de Constant... ; t. IV, p. 440.
Milan, pour quatre-vingt-six représentations; pour vingt et une représentations à Brescia: 66 1 fr. ; pour vingt-six à Bologne : 3. 122 fr. ; pour quarante à Gênes : 3.472 fr. C'était un désastre. L'indifférence des Italiens pour la tragédie et les spectacles graves et nobles, leur amour pour les farces à couplets, peut-être aussi leur peu de goût pour un spectacle officiel imposé et leur mépris pour une littérature ennemie et étrangère, tout cela devait entrer en ligne de compte dans le bulletin de la défaite. Mais quoi ? L'Empereur espérait-il vraiment quelque bénéfice de cette entreprise uniquement destinée à aider à la pénétration de l'influence française dans les départements cisalpins? Non, sans doute. Aussi, sur ce point, Raucourt ne se berçait-elle d'aucune illusion. Rentrée à Paris, elle se hâta d'écrire à Napoléon pour lui exposer l'état des affaires de la troupe et solliciter de lui le secours qu'il lui était indispensable de recevoir pour achever la campagne. Sa lettre donne les motifs du mécompte financier de l'œuvre, et elle contient aussi quelques renseignements personnels qui lui donnent place dans cette biographie pour servira l'histoire du théâtre français pendant les quelques années de sa splendeur :
Sire!
Les ordres de Votre Majesté sont exécutés; les deux Théâtres Français sont établis, l'un dans le royaume d'Italie, l'autre dans le Piémont. Milan, Venise, Bologne et Brescia, Turin, Alexandrie et Gènes ont déjà joui de cette nouvelle marque de la sollicitude de Votre Majesté pour ses nouveaux sujets, et de son désir de les rapprocher et de les confondre avec la grande nation, en leur fesant (sic) connaître notre langue et nos chefs-d'œuvre
dramatiques, et en les familiarisant avec nos habitudes, nos usages et nos plaisirs.
Fière d'avoir été choisie par Votre Majesté, Sire! pour créer ces établissements, j'ai osé en outre voir toute l'importance, et mon zèle n'a point calculé les obstacles. Je connaissais l'Italie; mais ne me croyant pas destinée à y former des reposoirs pour Melpomène et pour Thalie, je n'avais pas approfondi quelques détails tenant à la localité et dont la découverte a été assez fâcheuse.
Vous avez daigné, Sire! me faire dire que vous ne m'abandonneriez pas; pleine de confiance et de dévouement, après avoir employé la somme suffisante que Votre Majesté m'avait accordée pour mes frais d'établissement, j'y ai suppléé des débris de mon ancienne fortune, que je venais de recouvrer et que j'avais en portefeuille.
Les causes de ce déficit sont détaillées dans l'aperçu que j'ose joindre à cette lettre. Au mois de février dernier, M. de Rémusat m'a fait prêter 6.000 francs que je dois encore, pour mon voyage personnel, à l'effet d'aller installer la seconde troupe en Piémont. L'intérêt que ma position a inspiré à M. de Rémusat, l'a porté à examiner les papiers qui servent à établir ma comptabilité.
J'ose implorer les bontés de Votre Majesté, et lui avouer, avec une franchise égale à mon absolu dévouement, que, ayant .absorbé toutes mes ressources personnelles, je ne puis plus mettre dans cette affaire que mon zèle et les connaissances acquises par une funeste mais instructive expérience.
Je prends la liberté d'assurer à Votre Majesté que tout autre que moi eût formé ces établissements d'une manière plus dispendieuse. Ayant été vingt ans à la tête du Comité d'administration du Théâtre-Français, et (pour mon malheur) pendant quelques instants directrice du Théâtre-Français, rue de Louvois, j'avais des connaissances en administration théâtrale qui m'ont garantie de bien des abus.
Que Votre Majesté daigne me permettre de lui faire observer que la première erreur dans mes calculs vient d'une somme de 20.000 francs pour chaque troupe, à quoi j'évaluais les loges, les abonnements des autorités et des personnes attachées au
gouvernement; cet article est nul : à l'exception du général Menou, tous se font donner des loges gratis; quelques-uns se refusent même à payer le billet d'entrée qui est de i5 ou 18 s- (sols), suivant les villes où l'on représente. Si au moins les autorités accordaient protection au Théâtre-Français? Mais je suis forcée d'avouer à Votre Majesté, qu'excepté à Turin, il m'a fallu lutter seule contre toutes les préventions qui existent en Italie contre tout établissement français.
La seconde erreur dans mes aperçus vient du prix exhorbitant (sic) du loyer des salles. Par une suite du peu de protection que j'ai trouvé partout, on m'a fait les lois les plus dures. Les voyages de déplacements sont aussi plus chers que je ne le croyais, n'y ayant ni roulage ni voiture publique d'établis. Enfin, les ressources des théâtres en Italie sont en général si insuffisantes, que Son Altesse Impériale le vice-roi vient d'accorder par un décret (sous la date du 10 avril 1807), à une compagnie de comédiens italiens, le titre de comédiens ordinaires de Votre Majesté, avec un secours annuel de 3o.ooo francs pendant trois années.
Si le spectacle national a besoin d'un pareil secours, je soumets à Votre Majesté la différence qui peut exister entre lui et un nouvel établissement contre lequel tous les préjugés, toutes les habitudes sont élevées.
J'ose vous supplier, Sire! de ne pas m'abandonner. Daignez me donner les moyens de soutenir et de consolider des établissements utiles sous plus d'un rapport. Le Théâtre-Français s'appauvrit chaque jour par ses pertes. Bientôt il comptera peu de modèles et promet peu de remplacements. Les théâtres de l'Italie lui serviront de succursales; l'habitude de jouer des chefsd'œuvre formera des sujets : j'en ai déjà quelques-uns dont les dispositions me font beaucoup espérer. Ces établissements formés avec tant de peines et de si grands sacrifices ne peuvent se soutenir si je n'obtiens des bontés de Votre Majesté :
i° Un secours prompt et indispensable pour payer ce que l'on m'a avancé, et pour faire partir nos deux troupes qui changent de ville dans ce mois.
20 Une augmentation annuelle pour chaque troupe, et qui puisse couvrir les appointements des acteurs et employés. Je
joins ici un précis de mon état de situation et suis prête à mettre ces pièces à l'appui sous les yeux de la personne que Votre Majesté daignera choisir pour les examiner.
Pleine de confiance en vos bontés, Sire, j'ose mettre à vos pieds l'hommage d'un zèle qui ne peut être comparé qu'à mon profond respect.
C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur d'être de Votre Majesté Impériale et Royale,
Sire !
la plus humble, la plus fidèle et la plus soumise sujette.
Raucourt (i).
A cette pressante requête l'Empereur ne fut pas sourd. Il fit préparer le décret accordant le secours demandé, mais non datée, demeurée dans les papiers de la Secrétaire d'État, la pièce ne paraît point avoir jamais été expédiée (2). L'actrice courait les bureaux des ministères pour activer le règlement des comptes. Un des fonctionnaires auxquels elle rendit ainsi visite, raconte que sous le bras elle portait un « petit panier joli » garni d'un petit chien de poche. « Le chien fit des incongruités sur mes papiers. Le garçon de bureau s'écria, comme dans les Plaideurs: « Il a pissé partout ! » Il voulut lui donner sur les oreilles. Le chien grogna, l'actrice se fâcha et prétendait que je devais chasser un homme qui l'insultait en frappant sa bête. Je ne partageai point cette colère. Raucourt se plaignit au ministre. Le ministre lui rit au nez, et l'ac-
(1) Archives nationales ; Secrétairerie d'État ; série A F IV, carton 1390 ; pièces annexes des minutes des décrets [1807]. — Henry Lyonnet, Mademoiselle Raucourt, directrice des théâtres français en Italie... ; dans le Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre ; janvier 1902, pp. 67, 68, 69.
(2) L. de Lanzac De Laporie, Paris sous Napoléon ; le Théâtre- Français ; Paris, 1911, in-8, p. j3.
trice boudeuse refusa de retourner en Toscane (i). » Elle y retourna, cependant, et même ailleurs. En 1808 elle fut du voyage d'Erfurt où l'Empereur emmena la Comédie, car disait-il des Allemands, « il faut leur agrandir leur morale ». Avec Cinna, Andromaque, Britannicus, Œdipe, Zaïre, on y tâcha. M. de Beausset, préfet impérial, accompagnait les comédiennes, pour faire, au dire de Napoléon, au grand-duc Constantin, frère cadet de l'empereur Alexandre, « les honneurs de nos actrices (2) ». Je gage que les honneurs rendus à la lesbienne vieillie le furent par pure politesse, car de sa beauté d'autrefois, il ne restait plus guère. Jouant, l'année précédente, Phèdre à Orléans, on avait remarqué que sa figure était « assez vivement couperosée (3) ». Toutefois, la même année, ayant été donner un spectacle à Venise, La Nnovo Postiglione écrivait d'elle, le 19 juin 1808, en annonçant des représentations de Sémiramis, de Mérope et de Rodogune, que les spectateurs très certainement s'enthousiasmeraient pour elle et « par ce je ne sais quoi qui accompagnent toujours la jeunesse et la beauté (4) ». Mais, peut-être bien, n'était-ce là qu'un petit communiqué de son administrateur, et chacun
(1) François Grille, La Fleur des pois... : pp. io3, 104.
(2) Mémoires du prince de Talieyrand, publiés avec une préface et des notes par le duc de Broglie, de l'Académie française ; Paris, 1891, in-8, t. 1, pp. 404, 407.
(3) Delatouche, Souvenirs et Jantaisies, cit. par P.-A. Leroy, Mademoiselle Raucourt, artiste dramatique... ; p. 20. — Le 7 juillet, de La Chapelle, elle écrit à un M. d'Lnville, avouant que, malgré sa bonne santé elle est lasse et a grand besoin de se refaire. « Je suis très maigrie : repos et bonheur m'auront bientôt remise à Ilots. » — Catalogue d'autographes Noël Charavay, n" 432, avril 191 2, pièce n° 736o5, offerte à 20 francs.
(4) Cité par Henry Lyonnet, Les Comédiens français du prince
sait qu'en matière de communiqué de théâtre, beaucoup de choses aimablement exagérées sont permises. Faute des hommages du grand-duc Constantin, Raucourt toucha 3.ooo fr. d'indemnité. A ce prix, elle eût revendu des sourires de tzarevitchs.
A la vérité, c'était pour elle la fin, une fin précoce et implacable, vengeresse des anciennes voluptés et de leurs excès. Comme le dit une gazette : « Chez elle la lame avait usé le fourreau », ce qui, on le peut admettre, est une image fort hardie pour un « journal des familles (i). » Navrant spectacle visible pour ceuxlà qui la connurent dans la splendeur de ses débuts ! Tout attestait en elle la ruine et la décadence : et le physique de la femme et le jeu de l'artiste. Sur le parterre elle ne produisait plus aucun effet. Assez ! Assez ! que demeurait-elle encore sur la scène où tant d'éclatantes rivales se dressaient maintenant contre elle? « Elle marchait sur sa longe (2). » Misérable et saisissant argot des coulisses ! Elle en était cruellement cravachée. Trop tard ! Trop vieille ! Ah ! beaux jours des débuts que vous étiez loin déjà! Et vous, pénibles et blancs chemins de sa jeunesse innocente ! Bièvre, Hénin, Villette!... Spectres! Fantômes! Fumées du passé ! Cendres de l'autrefois ! Et comme si, survivante de cinq régimes, elle eût voulu crouler et disparaître à jamais avec celui qui vit la décadence de sa grandeur, elle attendit, dirait-on, la chute de l'Empereur pour s'enfoncer dans cette nuit aux doubles ténèbres qu'est la vieillesse d'une actrice qui se survit.
Eugène, dans le Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre, avril 1902, p. 98.
(1) Le Passe-temps, 3 janvier 1866, p. 8.
(2) Charles Maurice, Histoire anecdotique du théâtre...; t. I,p. 6.