‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 17 sur 38 · LA DIABLESSE DEVENUE ERMITE · texte numérisé non relu

LA DIABLESSE DEVENUE ERMITE

Son retour à la religion. — Elle se livre aux mains de l'abbé Mar duel, rend le pain bénit et fait des aumônes. — Mais ses dettes?

— Elle demande à la Comédie-Française sa retraite. — L'amour des fleurs et le besoin de ressources' lui font demander la place d'inspectrice en chef des jardins royaux de Saint-Cloud et de Meudon.

— Brusquement elle meurt. — Les bagarres de ses obsèques. — L'abbé Marduel refuse de recevoir le corps à Saint-Roch. — Le peuple l'y fait entrer de force. — Silence des journaux sur le scandale. — Le roi a donné des ordres. — Un précédent : les funérailles de Mlle Chameroy en l'an XI. — Comment le premier Consul trancha le conflit. — L'abbé Marduel récidiviste. — Une opinion de l'Empereur. — Effet du scandale dans le peuple : les chansonniers, les poètes. — La sépulture au Père-Lachaise. — Un frère de Raucourt. — Sa singulière requête au Comité delà Comédie-Française. — Effacement et oubli de tout ce passé.

Depuis Tan IX, Mme de Ponty avaitun pied à terre au n° 2 de la rue du Helder(i). Tandis que Raucourt

(i) La maison devait avoir une entrée sur l'actuel boulevard des Italiens, car Lefeuve (Les Anciennes maisons de Paris... ; t. I, p. 37) donne comme adresse de Raucourt à cette époque le n° 6 de la rue Basse-du-Rempart. Cette rue est devenue le boulevard d'aujourd'hui.

courait les grandes routes d'Italie, elle se réfugiait là, délaissant La Chapelle-Saint-Mesmin, château trop vaste pour les solitudes automnales. Ce fut dans cet immeuble qu'au retour de ses suprêmes tournées, la vint rejoindre Raucourt. Au troisième étage elle prit à bail un appartement du prix de 900 francs. C'était, à peu près, ce qu'elle dépensait pour son logis, à l'époque de ses débuts. La maison est debout aujourd'hui encore. Ce sont de petites pièces basses, peu claires, dans le goût de ces gîtes du dernier siècle formant un si grand contraste avec les habitations d'antan, aux chambres vastes et baignées de lumière. L'hiver, les deux femmes le passaient là, et on devine leurs mélancoliques entretiens, les regrets mâchés en commun, les souvenirs rappelés et regrettés, les cendres du passé remuées par des mains déjà tremblantes de les sentir si vite éteintes et mortes. Oui, oui, pour Raucourt, c'était la soixantaine qui venait ; ses cheveux, depuis longtemps blanchissaient, et puis les rides. Des beaux jours du Directoire, la petite Mme de Ponty n'avait plus le luxe tapageur et éclatant. L'heure de la sagesse et des renoncements était venue pour elle aussi. Quant à l'amour, elles n'en devaient plus guère parler : Sapphô est ridicule en cheveux blancs. C'étaient, tout simplement, deux vieilles amies qui, devant la vieillesse venue, se serraient plus étroitement auprès du feu déclinant, consolées par leurs souvenirs, deux amies qui s'étaient beaucoup aimées et cherchaient à se faire pardonner. Sous les traits de l'abbé Marduel, la Providence leur en autorisait l'espoir. Cet abbé Marduel, qu'il ne faut pas confondre avec son confrère du même nom, comme lui curé de Saint-Roch

DE MADEMOISELLE RAUCOURT 23q

et héros de quelques scandaleuses aventures (i), était, paraît-il, un prêtre « redoutable ». Cependant, avec une pécheresse comme Raucourt, sa tâche n'était point trop difficile. En effet, depuis son retour d'Italie, elle « avait fait sa paix avec Dieu (2) ». Elle avait, même, pris un goût très vif pour la religion (3). Oui, oui, elle vieillissait. Elle sentait arriver l'heure des funèbres expiations et elle tremblait devant l'au-delà. C'est que son passé était lourd des plus impurs des péchés. M. Marduel allait sanctifier tout cela. Au reste, pour le rachat de son âme, elle était prête à tout sacrifier. On la vit offrir le pain bénit à Saint-Roch, ce qui lui coûta vingt-cinq louis (4). « La cérémonie dispendieuse du pain bénit n'arrêtait point sa pieuse munificence », disent des journalistes (5). L'abbé, au surplus, lui faisait de fréquentes visites. Au jour de l'an 181 5 elle lui envoya soixante-quinze francs pour

(1) Chroniques libertines ; la Chronique scandaleuse ou mémoires pour servir à l'histoire de la génération présente (i 788-1 ygi) ; la Chronique arétine (178g) ; le Cafetier cuirassé ou anecdotes scandaleuses de la cour de France (1771); introduction et notes par Jean Hervez; Paris, MCMXII, in-8, pp. 129, i3o.

(2) Ida Saint-Elme, Mémoires d'une contemporaine ou souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire ; nouvelle édition par Napoléon Ney ; Paris, s. d., in-8, p. 33o.

(3) MM. Comte et Dunoyer, avocats, Le Censeur ou examen des actes et des ouvrages qui tendent à détruire ou à consolider la constitution de l'État; Paris, i8i5, in-8, t. IV, p. 286. — «En vieillissant, elle s'était donnée à Dieu. » Henry Houssaye, 181 5 ; la Première restauration : le Retour de l'Ile d'Elbe ; les Cent-Jours : Paris, 1894, in-18, p. 92.

(4) Rapport de police du 17 janvier i8i5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire ; la France en 1 814, d'après les rapports inédits du comte Angles ; Paris, s. d., in-8, p. 211.

(5) MM. Comte et Dunoyer, Le Censeur... ; t. IV, p. 287.

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ses pauvres (1). Il dînait chez elle (2). Les aumônes étaient abondantes et répétées. « Par un contraste dont on trouve beaucoup d'exemples, cette actrice qui ne payait pas toujours ses dettes, donnait beaucoup à l'église (3). » Mais où donc étaient-ils les créanciers de naguère, porteurs de billets protestés, les gardes de commerce armés de contraintes ? Le salut de l'âme de la débitrice passait, certes, avant les obligations qu'elle leur avait. Et c'était si loin déjà!... Enfin, elle prit la résolution de demander sa retraite à la Comédie. Elle avait besoin de repos, de silence, d'oubli. Tandis qu'aux bords de la Loire elle goûtait les premières douceurs automnales et qu'aux images de sa vie elle pouvait confronter les premiers spectacles de la destruction de la nature, elle écrivit à ses camarades:

à Messieurs, Messieurs les Comédiens français, membres du comité de l'administration.

Mes chers camarades,

Après de longs travaux, le repos est le besoin le plus impérieux pour tout être raisonnable. Depuis longtemps il fesait l'objet de mon désir, mais en vain je l'ai sollicité depuis plusieurs années. Il m'a été refusé sous des prétextes trop flatteurs pour que je puisse m'en plaindre.

La cruelle maladie, sous laquelle j'ai été bien près de succomber a réveillé en moi le désir d'une tranquillité qui m'est devenue indispensable. J'ai demendé [sic) et obtenu de Mgr le duc de

(1) MM. Comte et Dunoyer, Le Censeur... ; t. IV, p. 287.

(2) Henry Houssaye, i8i5... ; p. 92.

(3) Biographie nouvelle des contemporains... ; t. XVII, p. 262.

Pl. IX.

Mademoiselle George en 1844.

(D'après un croquis de Fontalland.)

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