RAUCOURT ET LES « MEMOIRES SECRETS
On n'aura pas été sans remarquer le précieux appoint fourni par les Mémoires secrets dans cette biographie et la piquante curiosité de leurs petites nouvelles sur Raucourt. Cependant, nous sommes loin d'avoir cité tout ce qu'ils contiennent sur elle, ses débuts, ses scandales, ses entours.
Le plan suivi ici écartait de ce travail une foules d'anecdotes et des traits, fort savoureux, cependant, mais qui demeuraient des hors-d'oeuvre. On a songé à les recueillir ici par ordre chronologique et ce sera comme le nécessaire complément de ce que. plus haut, on a pu lire.
Voici, tout d'abord, huit notes relatives aux débuts de la tragédienne (i). Notre premier chapitre peut leur servir de commentaire, et, au reste, elles peuvent s'en passer : les Mémoires secrets ayant l'habitude de ne se point faire comprendre à demi-mot.
(i) On les trouvera dans les Mémoires secrets... ; t. VI, pp. 242, 243, 254, 256, 258, 260, 262 ; et t. VII, p. 43.
C'est, expliqué par des contemporains, l'éclatant triomphe de la débutante. Des anecdotes diverses l'illustrent agréablement.
14 décembre 1772. — Mlle Raucoux a débuté hier aux François dans la tragédie de Didon; elle fait le rôle de cette reine; c'est pour la première fois qu'elle paroissoit. On ne peut exprimer la sensation qu'elle a faite et, de mémoire d'homme, on n'a rien vu de pareil. Elle n'a que seize ans et demi; elle est faite à peindre; elle a la figure la plus belle, la plus noble, la plus théâtrale; le son de voix le plus enchanteur, une intelligence prodigieuse; elle n'a pas fait une fausse intonation, dans tout son rôle, très difficile, il n'y a pas le plus léger contre-sens, pas même de faux geste. Un peu de raideur et d'embarras dans le bras, est le seul défaut qu'on lui ait trouvé. Elle a ravi généralement. Elle est élève du sieur Brizard, et a appris dixneuf rôles en six mois. C'est un vrai prodige, propre à faire crever de dépit toutes ses concurrentes les plus consommées.
17 décembre 1772. — Le début de Mlle de Raucoux a été encore plus brillant que la première fois. La foule qui s'est rendue pour la voir, a été telle, qu'on a été obligé de la laisser se déborder jusques dans l'orchestre des musiciens, et sur le théâtre. Quant à l'extérieur, on ne lui trouve d'autres défauts que d'être un peu trop grande et d'avoir la tête trop petite pour son
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corps; elle n'a pas non plus les bras beaux; mais tous les moyens de l'intelligence et de l'âme sont à sa disposition, et elle les fait valoir déjà au plus haut degré. Deux cabales puissantes s'élèvent contre elle : les deux Sainval, qui sentent toute leur infériorité (i); et Mlle Vestris (2), qui se voit déjà balancée par ce jeune sujet, excitent tous leurs partisans à atténuer le triomphe de leur rivale. Il paroit impossible qu'elles réussissent. Le public est si satisfait du sieur Brizard, dont Mlle Raucoux est l'élève, qu'à chaque fois il demande cet acteur pour annoncer, et le comble de ses applaudissements. Mlle Raucoux, après avoir joué trois fois dans Didon, doit jouer successivement à trois reprises les rôles d'Emelie (sic) dans Cinna, et d'Idamé, dans L'Orphelin de la Chine.
10 janvier 1773. — Le roi a fait à Mlle de Raucoux la faveur de rester à la Comédie pendant tout le temps de la représentation de Didon, où elle jouait. Cette circonstance a été d'autant mieux remarquée,
(1) Marie-Pauline-Christine Alziari de Roquefort, ne'e à Courségoules (Var) le i5 décembre 1743, débute le 5 mai 1766 à la Comédie, sociétaire le 24 avril 1767, meurt à Paris le 12 juin i83o; sa sœur, Marie-Blanche, dite Saint-Val cadette, née à Courségoules le 2 septembre 1752, débute le 27 mai 1772, quitte la Comédie en 1773, y revient en 1776, repart en 1792, et meurt à Draguignan (Var) le 9 février i836. — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires...; p. 109.
(2) Françoise-Marie-Rosette Gourgaud, femme Vestris, née à Marseille le 7 avril 1743, débute le 19 décembre 1768, se retire le i«r vendémiaire an XI (23 septembre i8o3), meurt à Paris le 5 octobre 1808. — Georges Monval, Liste alphabétique des sociétaires... ; p. 117.
que S. M. n'aime point le spectacle en général et surtout la tragédie. Elle a eu la bonté de la présenter ensuite à madame la dauphine, sous le nom de la reine Didon. Elle l'a agréée, comme on a dit, pour entrer dans la troupe des Comédiens François et a ordonné qu'on lui donnât 5o louis pour marque de sa satisfaction. Mlle de Raucoux a emporté aussi les suffrages de Mme Dubarri. Cette belle comtesse lui a demandé ce qu'elle aimeroit mieux, ou de trois robes pour son usage ou d'un habit de théâtre? L'actrice de répondre que, puisque la comtesse lui en laissoit le choix, elle préferoit l'habit de théâtre, dont le public profiteroit aussi.
Cette note est intéressante, car elle fixe la date exacte de la première rencontre de Marie-Antoinette, alors dauphine, et de la tragédienne. On rappellera ici en passant, queTheveneau de Morande, mince autorité, évidemment, a accusé la Du Barry d'avoir, à cette représentation, facilité une entrevue amoureuse entre le roi et la débutante.
i3 janvier 1773. — La fureur pour aller voir la nouvelle actrice augmente à tel point qu'il n'y a pas de jour où plusieurs personnes ne soient estropiées au guichet des billets de parterre. Il s'est établi à cet égard un agiotage si considérable, que plusieurs se vendent aussi cher et même plus cher que les billets d'orchestre et qu'on les a vus monter jusqu'à 12 livres. Lundi dernier la cabale qui la protège, lorsque l'acteur est venu annoncer, a d'abord demandé le sieur Brizard. Celui-ci arrivé, on ne l'a point laissé ouvrir
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la bouche; on a crié fortement : « Une représentation au profit de la nouvelle actrice ! » Le sieur Brizard a été obligé de se retirer. L'intervalle a été très long. Enfin le comité des comédiens tenu sur cette demande s'est séparé, et un troisième acteur est- venu dire au public que les acteurs étoient très disposés à satisfaire à son vœu, mais que toutes leurs délibérations étoient soumises aux gentilshommes de la Chambre et qu'ils ne pouvoient rien arrêter sans leur attache. On s'est contenté de cette raison et la fermentation a cessé. On croyait qu'aujourd'hui il y auroit tumulte, mais la garde redoublée a effrayé les mutins.
1 5 janvier 1773. — Les Comédiens François ont reçu à pension la nouvelle actrice, n'y ayant aucune des 23 parts vacante. Ils lui ont donné 1.800 livres, quoique la petite Sainval ait cent louis. Cette distinction injurieuse indigne le public. Quant à celle-ci, elle se dispose à reparaître incessamment, ce qui va redoubler la fureur des spectateurs, s'il est possible, pour voir lutter ces deux rivales.
Voici une petite anecdote qui est comme le prélude aimable de la vie galante de la tragédienne :
20 janvier 1773. — Mlle Raucoux continue à faire la plus grande sensation et à être la matière des propos de Paris. On rapporte que l'autre jour un homme
est entré dans sa loge, lui a déclaré qu'elle devoit juger à son âge et à sa figure qu'aucun motif de concupiscence ne l'attiroit près d'elle; qu'il n'étoit guidé que par un sentiment profond, par une admiration vive pour ses talents; qu'il la prioit de ne pas trouver mauvais que, dans son enthousiasme, il lui donnoit de foibles marques de sa reconnoissance, par un petit tribut qu'il apportoit sur sa toilette, et à l'instant il y a mis deux rouleaux de cent louis chacun. L'actrice lui a répondu fort honnêtement, que sa démarche étoit faite avec trop de noblesse et trop de grâces pour qu'elle hésitât à accepter son bienfait. Il paroit que ce particulier a disparu sur-le-champ, sans se faire connoître, car on est aujourd'hui à conjecturer quel il peut être.
Ces jolies mœurs, hélas ! ont disparu, et, aujourd'hui, ces « particuliers » se font connaître.
23 janvier 1 773. — Un plaisant a exprimé en vers les difficultés qu'on éprouve journellement à la Comédie pour y avoir place, lorsque Mlle de Raucoux joue; il lui a adressé à ce sujet un rondeau, genre de poésie antique qu'il a rajeuni pour cette actrice, dans lequel, en ne s'asservissant pas exactement aux règles, il y a mis la chose la plus essentielle, ce qui en fait l'âme, une certaine naïveté maligne; le voici :
A vous claquer quand tout Paris s'empresse, Moi seul encor n'y suis point parvenu : Déjà trois/ois étouffé dans la presse,
J'ai vu la grille et n'ai rien obtenu ; J'entends vanter vos talents, votre grâce, De votre jeu on m'a peint la chaleur, Et, comme un autre obtenant une place J'eusse employé ma main de bien bon cœur A vous claquer !
Je sais qu'on peut, en triplant l'honoraire, Humaniser les traitants du parterre :
Mais payer triple, enfin, m'a retenu.
Eussie\-vous cru, jeune et faite pour plaire, Qu'on regrettât d'employer un écu Pour vous claquer ?
Dans ce recueil n'avons-nous pas publié des vers sur Raucourt plus mauvais que ceux-ci ?
12 août 1773. — Mademoiselle Raucoux, pour mieux s'exercer, est allée à Compiègne et y joue dans la troupe de Préville. Depuis que le roi est dans ce lieu, madame la comtesse Dubarry a fait donner une représentation au profit de cette actrice. Elle a bien voulu distribuer elle-même des billets aux seigneurs de la cour, qui, pour lui plaire, se sont empressés d'en prendre. C'est ainsi que cette illustre favorite cherche à encourager les talents.
Petite note qui complète celle, ci-dessus donnée, à la date du 10 janvier 1773.
Après les premiers triomphes, voici les premiers revers. C'est un épisode de la lutte, signalée par les Mémoires secrets, entre
Raucourt, les deux Saint-Val et Vestris. Les cabales de ces dames, en janvier 1776, eurent l'occasion de prendre leur revanche et elles n'y manquèrent point :
Le mercredi 24 on jouoit Britannicus et Mlle Dumesnil étant malade, la demoiselle Raucoux a été obligée de se charger du rôle d'Agrippine, qu'elle a dû lire en partie, n'ayant pas eu le temps de l'apprendre, ce genre de rôle étant différent des siens. Avant la pièce le sieur Daubervalest venu prévenir le public de cet incident et l'y disposer. Malheureusement, dès que l'actrice a paru, le parterre l'a huée si complètement, qu'elle est tombée en pâmoison et il a fallu l'emporter de la scène. La pièce ainsi interrompue, grand brouhaha dans le public ; enfin, le sieur Dauberval est revenu une seconde fois avertir de la sensibilité de Mlle Raucoux, mais qu'elle alloit mieux, qu'elle alloit revenir et qu'elle comptoit sur l'indulgence du parterre : celui-ci, plus docile cette fois, a laissé reparaître la moderne Agrippine, qui est restée dans un état convulsif, et a cependant joué et lu tour à tour, et a reçu beaucoup d'applaudissements (1).
28 janvier 1 776. — La demoiselle Raucoux a parfaitement bien pris sa revanche samedi dans le rôle d'Agrippine qu'elle a rendu avec beaucoup de noblesse et de vigueur. Il est décidé que c'est le genre qui lui convient le mieux (2).
(1) Mémoires secrets...; t. IX, pp. 29, 3o.
(2) Mémoires secrets... ; t. IX, p. 3o.
Les détails qui suivent sont relatifs à la banqueroute de Raucourt — et particulièrement à sa courte captivité au Forl'Évêque dont nous avons parlé d'après divers auteurs. Depuis près d'un an la tragédienne avait été rayée du tableau de la Comédie-Française. Ces six nouvelles notes disent la lente préparation de sa rentrée et les bruits que, successivement, elle suscita (1).
3i mars 1777. — Mademoiselle Raucoux, cette actrice de la Comédie-Françoise, dont le début avoit été si brillant, plus fameuse ensuite par sa luxure que par ses succès, et, enfin, par son luxe, ses prodigalités et le nombre de ses créanciers, a été arrêtée le mercredi saint, comme elle montoit en carrosse pour se rendre à Longchamp ; on l'a conduite au Fort-1'Évêque, où heureusement elle n'a pas couché, car elle auroit été écrouée de toutes parts, et il auroit fallu des sommes énormes pour la secourir. Une main bienfaisante l'a retirée de ce mauvais pas ; mais elle vit toujours dans les alarmes et voudrait rentrer au théâtre, afin d'être ainsi à l'abri de ses créanciers. Comme le tripot comique, très délicat, sur l'honneur, et surtout les dames, n'en veulent point absolument, à cause de ses impudicités, à la clôture du théâtre elle avoit ameuté un grand nombre de ses partisans et de gagistes qui l'ont redemandée avec beaucoup de clameurs. On attend la rentrée où, sans doute, cette même cabale redoublera de zèle et de fureur.
(1) Elles sont données dans les Mémoires secrets...; t. X, pp. 82, a55, 258, 299; t. XIV, pp. 176 et 178.
17 octobre 1777- — Mademoiselle Raucoux s'est engagée dans la troupe des comédiens qui suivent la cour et vont jouer à Fontainebleau sur le théâtre de la ville durant le voyage; on lui donne 10.000 livres. Son objet est d'exciter les regrets de ses camarades anciens et de rentrer parmi eux.
20 octobre 1777. — On écrit de Fontainebleau que Mademoiselle Raucoux a eu le plus grand succès à la comédie de la ville; que la reine a voulu la voir et a honoré ce spectacle de sa présence; que sa majesté en ayant été pleinement satisfaite, on ne doute point que les Comédiens François ne soient forcés de la rappeler parmi eux.
A ajouter à ce qu'on sait déjà des complaisances de Marie- Antoinette pour la lesbienne.
3 décembre 1777. — Mademoiselle Raucoux ayant fait de nouvelles incartades et affichant de plus en plus une dissolution de mœurs la plus scandaleuse, les comédiens se flattent qu'ils ne seront point forcés de la recevoir parmi eux à Pâque, et que la main auguste qui la soutenoit lui retirera sa protection.
Enfin, la voici rentrée. Grande rumeur dans le monde saphique :
il septembre 1779- — Il est décidé que la demoiselle Raucoux rentre. On peut se rappeler que les comédiens ont fait tous leurs efforts pour s'opposer à ce qu'elle revînt, et ont même éludé la protection de la Reine, à laquelle ils représentèrent que l'inconduite et le libertinage de cette actrice répugnoient à l'honnêteté de leur société. Tous ces obstacles sont levés par un ordre du Roi. Mlle Raucoux est descendue chez Mlle Arnoux, où elle loge. Elle commence aujourd'hui par le rôle de Didon. Toute la secte des tribades est sur pied pour la faire triompher, et c'est une fureur non moins grande que celle de son début.
i3 septembre 177g. — La demoiselle Raucoux paroit avoir conservé les beaux moyens que la nature lui avoit donnés, et, du reste, avoir rapporté les défauts qu'on lui reprochoit, tels qu'une affection outrée dans la façon de scander les vers, une lenteur ennuyeuse, de grands vilains bras, une inclinaison de corps continuelle, peu de sensibilité et quelquefois un jeu faux. Ses partisans l'ont applaudie à tout rompre et la demoiselle Arnoux, avec quantité d'autres tribades, faisoient cabale à l'orchestre pour cette sœur illustre.
A peine rentrée, les querelles avec les cabales Saint- Val-Vestris
recommencent et vont jusqu'aux bagarres. Les trois nouvelles notes que voici sont relatives à ces disputes (i).
14 septembre 177g. — La demoiselle Raucoux a surtout rapporté une grande insolence. Elle a fait sentir à la demoiselle Sainval, cadette, la supériorité des protections qu'elle avoit et lui a déclaré qu'elle la dépouilleroit de ses rôles. Celle-ci en conséquence, demande qu'on les lui assure, ou sa retraite : nouvelle fermentation dans le tripot.
16 septembre 177g. — La fermentation a été très violente lundi à la Comédie Françoise, où Mlle Raucoux jouoit le rôle de Phèdre. Les amis de Sainval ont pris leur revanche et l'ont sifflée durant presque toute la pièce par des allusions malignes à chaque vers, susceptible detre interprété contr'elle. Ils lui prodiguoient des applaudissements outrés, et l'obligeoient de recommecer pour rire après de nouveau. Le supérieur par excellence, comme on qualifie aujourd'hui le maréchal duc de Duras, avoit fait donner à la garde les ordres les plus sévères; en sorte qu'on a arrêté deux jeunes gens qu'on a conduits en prison. Le lendemain, on répandoit, le soir, dans le Palais-Royal, des copies multipliées du brûlot suivant, dont l'allée s'est trouvée couverte :
Le comte d'Est ain g bat les Anglois, pour leur faire reconnaître V indépendance américaine ; M. de Duras emprisonne les François qui n'applaudissent pas la Vestris et la Raucoux.
Mlle Raucoux, pour regagner l'indulgence du public
(1) Cf. Mémoires secrets...; t. XIV, pp. 179, 181, 184.
a fait insérer dans le Journal de Paris, du i5, une lettre humble, où elle déclare qu'elle n'ambitionne la place de personne et est venue, au contraire, pour doubler tout le monde.
Il est peut-être curieux de donner ici la lettre à laquelle font allusion les Mémoires secrets, laquelle, en outre, est fort peu connue et mérite de l'être. Elle ne me parait même jamais avoir été reproduite par les rares biographes de la tragédienne. On le regrettera, car on ne saurait assez multiplier les citations des épîtres de Raucourt, lesquelles ne sont point, à la vérité, trop nombreuses.
Aux auteurs du journal.
Le i3 septembre 1779.
Messieurs,
Des circonstances extraordinaires me mettant dans le cas de remplir à la Comédie un autre emploi que celui auquel je m'étais destinée, permettez moi de publier par la voie de votre journal que je n'ai d'autre ambition que de l'occuper de mon mieux ; que je ne compte jouer des rôles d'un autre genre que quand cela sera absolument indispensable pour le service de la Comédie ; que loin de vouloir rien enlever à mes camarades, je ne veux que les seconder : trop heureuse si par mon zèle, mon exactitude et mes efforts, je parviens à convaincre le public de mon respect et de mon empressement à lui plaire.
J'ai l'honneur d'être, etc.
De Raucour (i).
(1) Journal de Paris, mercredi i5 septembre 1779, de la lune le 6, n» 258, p. 1049.
18 septembre 177g. — Mlle Raucoux continue à faire l'entretien de la ville et même de la cour. Il en fut question l'autre jour au coucher du Roi. S. M. demanda au maréchal de Duras, gentilhomme de la Chambre de service, comment cela s'étoit passé le mercredi ? Elle s'informa qui étoient les deux étourdis arrêtés le lundi. Il fut surtout question d'un, qui est Me Ader, avocat. Le maréchal assura que c'étoit un mauvais sujet et le maître dit qu'il le connaissoit pour tel. Le singulier, c'est que Me Ader ne va jamais à la Comédie, et il est vérifié que le maréchal s'est trompé de nom. D'un autre côté, la fermentation est grande dans le tripot. Les comédiens sont outrés de la manière dont Mlle Raucoux s'est présentée à leur assemblée, sans les prévenir, et son ordre de début à la main. Plusieurs menacent de quitter et demandent leur retraite.
Vaines menaces ! Trois mois plus tard, ces mêmes comédiens du Comité, lui accordaient 2.710 livres 10 sols de gratification. Car c'est toujours par des arrangements que finissent les que relies de théâtre.
Au chapitre IV de ce livre a été contée, avec d'autres, l'aventure de Raucourt avec la demoiselle Desmahis. En voici un récit plus circonstancié et par lequel on peut achever cette série de notes. Il donné des détails piquants sur cette liaison de « tribades » et du collier d'anecdotes scandaleuses de la tragédienne, c'est assurément la perle. On me laissera ajouter un mot, un mot de rapport de police: « On assure que la demoiselle Desmahis est pourrie jusqu'à la moelle, ce qui n'empêche pas M. le Duc de Durfort de coucher journellement avec elle. Reste à sa-
voir à qui des deux on peut attribuer la source de ce virus (i) ? » En effet, question. Mais ce ne mit point les galants en fuite, — témoin Raucourt, — et quelques mois plus tard je vois que le fils du duc de Duras, — le Duras de la Comédie-Française, — « s'enterrait » avec la demoiselle Desmahis (2). Mais allez donc disputer du bon goût de ces gentilshommes 1
6 janvier 178 y. — M. le prince de Monbarrey a depuis plusieurs années pour maîtresse en titre une madame de Courville, mais son physique a besoin d'être ranimé de temps en temps par un nouvel objet. A un souper de filles, il est devenu épris d'une Mad. Desmahis, créature qui lui a semblé extrêmement agaçante et lascive. Il lui a fait des propositions qui n'ont point été écoutées; elle a répondu au prince qu'elle avoit un entreteneur qui lui plaisoit beaucoup; plus enflammé par cette résistance, il a promis monts et merveilles ; ses offres ont paru si fortes, que la demoiselle a paru ébranlée et a désiré le temps de la réflexion. Il faut savoir que Mme Desmahis est tribade et servoit aux plaisirs de Mlle Raucoux, la grande maîtresse de l'ordre. Elle s'est conciliée avec celle-ci et lui a demandé quelque répit pour recueillir les bienfaits d'un amant si généreux. Mlle Raucoux y a consenti. En conséquence, le prince a eu accès, du moins quant aux cadeaux : les beaux ameublements, les bijoux, l'or et l'argent ont été prodigués chez cette courtisane, et, enfin, le prince a sollicité le prix de tant de prodigalités. Mme Desmahis a encore éludé sous prétexte d'em-
(i) Rapport de police du 26 avril 1 771 . —Camille Piton, Paris sous Louis XV... ; 3e série, p. 3 16.
(2) Rapport de police du 4 juin 177 1. — Camille Piton, Paris suus Louis XV...; S* série, p. 326.
pêchement. Soit soupçon, soit jalousie, soit curiosité, la nuit en revenant de souper en ville, le magnifique amant a fait arrêter son carrosse à la porte de sa maîtresse et est monté. La femme de chambre a prétexté, pour l'empêcher d'entrer, que madame très incommodée toute la journée, reposoiten ce moment; il a insisté; refus nouveau, et, ces obstacles irritant ses désirs, il a pénétré jusqu'au lit... Il a trouvé Mme Desmahis couché avec un personnage en bonnet de nuit d'homme; il est entré en fureur et il alloit assommer de sa canne le quidam, lorsque Mlle Raucoux a sauté hors du lit et lui a dit : « Mon prince, vous ne savez pas à qui vous avez affaire : reconnaissez-moi, je suis le dragon du jaloux de M. Rochon; songez que je ne suis pas mal sous les armes, il ne tient qu'à vous de m'y voir; car mademoiselle est mon amante et je n'abandonne pas ainsi mes conquêtes. » L'ex-ministre, à ce ton emphatique, a bientôt reconnu la courtisane et à cet accoutrement la tribade ; alors sa fureur s'est tournée en dédain, et, apostrophant Mme Desmahis : « Je vois bien, madame, a-t-il dit, que je ne suis pas capable d'opérer votre conversion ; j'y renonce. Je suis accoutumé d'être dupe, mais je ne m'attendois pas à l'être de cette manière ; je vous laisse toutes deux en paix vous livrer à vos honteux embrassements. » Le prince de Monbarrey, sans faire plus de bruit, s'est retiré ainsi avec dignité d'une aventure qui fait diversion dans les sociétés aux jérémiades que cause l'assemblée des notables (i).
C'est ainsi que la demoiselle Desmahis perdit un fastueux amant, ce qui prouve que ce n'est point toujours en dormant que la fortune nous échappe.
(i) Mémoires sec?-ets...; t. XXXIV, pp. 16, 17, 18.