‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 18 sur 38 · A LECHE -CON · texte numérisé non relu

A LECHE -CON

1 F T SX T ROVV T

Dans les Coulisses de tous ees théâtres,

même ihe\ Audînot.

Titre d'un pamphlet obscène contre M11' Raucourt.

Duras la permission de me retirer pour le premier d'avril prochain. J'ai l'honneur de vous en prévenir.

C'est avec une affliction sincère que je me sépare d'une Société pour laquelle j'ai toujours eu de l'attachement et de laquelle j'ai reçu souvent des marques d'affection et de bienveillance. Je lui ai consacré 42 ans de mon existence et le public pendant cette immense carrière m'a honoré de ses constantes bontés.

Puissiez-vous, mes bons camarades, me conserver un peu de souvenir. Je vous offre tous mes regrets et l'expression de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

Mes chers camarades, Votre très humble et très affectionnée camarade,

Raucourt (i).

On conçoit bien que les comédiens ne furent pas surpris outre mesure de cette décision, et que, depuis quelques années déjà, ils en attendaient l'annonce formelle. Le même jour ils répondirent à la lettre de la tragédienne par cette missive donnée d'après la minute des archives de la Comédie-Française:

En nous annonçant votre retraite pour le Ier avril 18 15, vous n'avez pas douté de la peine que nous éprouverions. Les motifs qui vous ont dirigée dans vos démarches auprès de Mgr le duc Duras sont bien légitimes, sans doute, puisqu'il a cru devoir s'y rendre, et nous ne pouvons les contester, mais du moins qu'il nous soit permis de vous offrir l'hommage unanime de nos regrets.

Ils vous suivront, M..., dans la carrière moins brillante mais plus tranquille, où vous allez entrer. Vous y emporterez avec vous la consolante assurance de l'attachement de tous vos cama-

(1) Archives de la Comédie-Française; dossier Raucourt.

rades, de leur estime pour un des talens les plus distingués de la scène française, de leur reconnaissance pour les longs services que vous leur avez rendus. Vous y conserverez tous vos droits au souvenir durable des amateurs éclairés du théâtre, que nous pouvons appeler sans orgueil le théâtre de la nation. Ils n'oublieront jamais de quelles impressions profondes vous avez su les pénétrer dans les rôles de Médée, d'Agrippine, de Cléopâtre, de Léontine, de Jocaste, et dans tant d'autres dont il serait facile de faire une longue énumération.

Ainsi, M..., quoique éloignée du Théâtre Français, vous y vivrez toujours dans la mémoire de ceux qui furent témoins de vos nombreux succès et dans le cœur de vos camarades qui vous offrent l'expression trop faible à leur gré des sentimens qui les animent et qu'ils s'honoreront de conserver toujours.

Nous avons l'honneur, etc.

Les membres du Comité, etc. (i).

Cette épître, déjà, a quelque chose comme d'une oraison funèbre. Cependant, celle à qui elle s'adressait n'avait point encore fait vœu de renoncement au monde. A La Chapelle transformée en agreste La Trappe elle n'avait pas médité et décidé de se cloîtrer. Secrètement elle se devait proposer de vendre le château de ses beaux jours. C'est, tout au moins, ce qu'on peut deviner dans une lettre adressée par elle à Louis XVIII. Car elle écrivait au Roi ! N'était-il point temps à la royaliste traquée parles jacobins de l'an II, de se révéler, maintenant que, dans les parterres de France, refleurissait le lys stupide? Elle n'avait point mal accueilli la Restauration et la Restauration le lui avait rendu. On la protégeait avec plaisir, cette ruine vivante attestant de l'ancien régime périmé. — « C'est

(i) Archives de la Comédie-Française; dossier Raucourt.

une femme sans principes », disait Arnault à un personnage qui vantait la tragédienne. A quoi il lui fut répondu : « Sans principes, c'est possible, mais elle a de si bonnes opinions (i) ! » Ajoutons : de bonnes opinions, possible, mais aussi quelques espérances. Oh ! modestes et candides : elle voulait être fleuriste, et fleuriste officielle, gouvernementale, royale et royaliste ! Tout simplement. Ceci n'est point une plaisanterie. L'épître que voici, adressée à Louis XVIII remonté sur le trône, prouve qu'à ce titre se bornait son orgueil modéré. La requête peut surprendre : Agrippine surveillant des rosiers ! Clytemnestre armée d'un sécateur ! Mais, nous le savons, elle aimait les fleurs ; elle avait garni les serres de Joséphine à Malmaison, et, — ah! petite Mme de Ponty, vous en souvenezvous? — les lieux à l'anglaise dédiés, si j'ose dire, à son amie de cœur. Orléans ne courait-il pas béer aux merveilles de ses collections à LaChapelle-Saint- Mesmin ? C'étaient des titres cela, un passé, des recommandations ! Et, pour une tragédienne vieillie, peut-être y avait-il quelque douceur à finir des jours pacifiques dans la pénétrante et fade odeur des parterres que vient de tremper la petite averse crépusculaire dont les gouttes luisent encore au noir feuillage des buis balancés dans le soir. Sapphô avait préféré le saut de Leucade, l'engloutissement dans la vague retentissante des belles eaux de l'Archipel aimé des Déesses. Mais la terrasse au-dessus de la Loire n'avait rien du fatal rocher et l'amie de Souck avait tout à attendre des pardons du Dieu que, sur le tard, elle

(i) A.-V. Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire... ; t. I, p. 33o.

avait découvert et reconnu. Elle écrivait donc au Roi :

Sire,

Reçue au Théâtre-Français en 1772, par Tordre particulier de Louis XV, j'ai continué ma carrière théâtrale pendant le trop court règne de Louis le Martyr; j'ai traversé péniblement les orages de la Révolution : un an de captivité et la perte de ma fortune ont été le résultat de mon attachement à la bonne cause.

L'amour de mon art, la crainte de voir se détruire sans retour le Théâtre-Français, m'ont déterminée à en réunir les débris dans la salle de Louvois. Ce théâtre fut fermé au bout de cinq mois par ordre du Directoire, le 18 fructidor an VI, sous le prétexte que c'était un rassemblement de royalistes. A cette époque, je fus menacée de la déportation. Je restai chargée d'une dette énorme, causée par les frais de cet établissement et sous le poids de laquelle je gémirai toute ma vie.

Mes faibles talents m'ont fait rechercher par le dernier gouvernement. J'en ai reçu des bienfaits. Je pouvais espérer, quant à ma fortune, un meilleur avenir. Chargée de l'organisation et de la direction du Théâtre-Français en Italie, des récompenses m'étaient assurées à la fin de ma carrière théâtrale, dont l'époque était fixée par moi au printemps de 1 8 1 5. Le bonheur de voir mes légitimes souverains remonter sur le trône de leurs pères n'a point laissé de place au moindre regret sur la perte de mes espérances. Mais je touche au terme que je me suis prescrit; accoutumée à une existence honorable, je vais, après quarantetrois ans de travaux, me trouver réduite au strict nécessaire.

Le goût passionné que j'ai depuis ma jeunesse pour la botanique et la culture des plantes rares, tant exotiques qu'indigènes, m'a portée à en acquérir une précieuse collection. Il me faudrait renoncer à ce bonheur de ma vieillesse, n'ayant plus les moyens d'entretenir et de faire cultiver cette belle collection.

J'ose solliciter de la bonté de Votre Majesté, l'inspection en chef des jardins, orangerie et serres de Saint-Cloud ou de Meudon, où je supplierais Votre Majesté de permettre que je fisse transporter mes plantes.

Mes titres, pour oser demander cette faveur, sont : mes longs travaux, la perte entière de ma fortune, et mon attachement sans bornes à mes légitimes souverains.

Mes moyens pour remplir les fonctions de cette place sont mes connaissances en administration de détails et mon aggrégation à plusieurs académies de Science, pour la section de Botanique.

Un carrière extraordinaire par sa durée et la constance de la faveur du public recevrait, par cette marque de bonté, une bien douce récompense; et la gloire de consacrer le reste de ma vie au service de Votre Majesté comblerait tous les vœux de la plus soumise sujette.

J'ose me dire, avec le plus profond respect,

Sire,

de Votre Majesté, La plus humble et la plus fidèle sujette.

Raucourt (i).

Et, en attendant qu'on statuât sur sa curieuse requête, avec l'automne finissant, elle regagna Paris. Dans le petit appartement de la rue du Helder, elle préluda aux loisirs de la retraite par la longue et morne claustration des tristes jours d'hiver. Pour se distraire, le soir, on avait les discours édifiants de l'abbé Marduel. L'hiver vint, avec sa boue, avec son gel, avec sa neige. Et puis, avec lui, la maladie. Dès le début de janvier i8i5, le Journal des Débats annonçait comme grave l'état de la tragédienne. « Mlle Raucourt est gravement indisposée, écrivait-on. On croit même que la première représentation d'Arthur de Bretagne que l'on devait donner, ces jours-ci au bé-

(1) Archives nationales ; Maison du Roi, série O3, carton 1243; Restauration ; Intendance des Bâtiments. — Henry Lyonnet, Les Comédiens français du prince Eugène... ; dans le Bulletin de la Société de l'histoire du théâtre, nos 3-4, 1902, pp. 129, i3o.

néfice de cette actrice célèbre, ne pourra pas avoir lieu avant un an. » Un an!... Le lendemain elle était morte. Ainsi, brusquement, l'heure fatale était venue pour la petite Saucerotte. Pas de lente agonie, point de longues heures à hoqueter dans le silence d'une chambre où plane déjà l'angoisse de la noire visiteuse : un coup de tonnerre et de massue. « Mon ami, disait-elle à son médecin, qui tentait de la rassurer, vous aurez beau faire, ce sera demain le dénouement de la tragédie (1). » Le tragique, c'était la pauvre Mme de Pontyqui, écroulée au pied du lit, sanglotait. La mourante, cependant, s'essayait à sourire. « Voici la dernière scène que je jouerai, je suis prête à bien jouer (2)... » Mot que, vraisemblablement, on lui a fabriqué, car la comédie n'eut plus rien à dire dans cette agonie et Françoise n'eut rien à jouer. Soudain elle passa, et brusque fut la mort au point que les derniers sacrements ne purent être administrés (3). Les doux fantômes de ses tendresses fanées et mortes lui fermaient les yeux. Ses camarades à la Comédie allaient écouter la lecture de Lycurgue, nouvelle tragédie. Quelqu'un apporta la funèbre nouvelle. La lecture en demeura là. Ce fut le silence, comme au jour où la Mort souveraine avait donné place dans son royaume à la Clairon. Et à l'état-civil, l'employé, sur son registre, commençait l'acte de décès: « Françoise- Marie- A ntoinette-«/osej!?/i Saucerotte de Raucourt... » Sapphô repoussée ricanait devant ce cercueil encore ouvert.

(1) Galette de France, 17 janvier i8i5.

(2) Lefeuve, Les Anciennes maisons de Paris...; t. I, p. 3i.

(3) Mr. C... T..., Essai sur les causes de la Révolution qui a rappelé Buonaparte à Paris ; s. 1. [Londres], i8i5, in-8, pp. 68, 69.

Le 17 janvier, devant la maison de la rue du Helder, la foule attendait la sortie du corps. A la porte s'immobilisait le grand corbillard conduit par le cocher Jean Laneau, tandis que l'ordonnateur Thévenot (1) discutait avec les amis de la morte dans l'appartement obscur éclairé des bougies de la funèbre et dernière veillée. Les comédiens français étaient là , en costume de gardes nationaux, on ne sait trop pourquoi (2). On prévoyait comme possible le refus du corps à l'église, en vertu de l'excommunication qui, depuis l'aurore du fanatisme, frappait les comédiens. « Cet usage, dit un contemporain , qui n'est pas adopté, même dans les pays soumis à la souveraineté du Pape, était tombé en désuétude et le nouveau Concordat avait réglé la hiérarchie de l'Église, sans renouveler ni détruire cet article (3). » Le prêtre pouvait donc en exciper, et mieux que jamais, le Roi très chrétien étant revenu avec tout le cortège des intolérances de l'ancien régime. Dès la veille, on en avait parlé à Louis XVIII, lequel avait répondu: « Je ne trouve nullement mauvais que le corps de mademoiselle Raucourt soit présenté à l'église, mais je ne veux pas donner des ordres au clergé (4). » On se chargea d'en

(1) Rapport de police du 18 janvier i8i5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire... ; pp. 220, 221.

(2) Notice sur l'enterrement de Mlle Raucourt, actrice du Théâtre- Français, morte le i5 janvier i8i5 /Paris, 1821, in-4, p. 2.

(3) Mr. C... T... Essai sur les causes de la Révolution qui a rappelé Buonaparte à Paris...; p. 68.

(4) Jaucourt à Talleyrand ; Paris, 20 janvier i8i5. — Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pen-

donner pour lui. Le 1 6 janvier l'archevêché ordonnait au curé de Saint-Roch, à cet abbé Marduel, le commensal de la morte, de refuser au cadavre ces grands, graves et beaux chants que les liturgies de l'Église catholique accordent aux bons trépassés (i). Et l'abbé Marduel obéit. Le bruit, vite, courut la foule. « Mademoiselle Raucourt, disaient les uns, n'est-elle donc excommuniée que depuis qu'elle n'est plus en état de donner de bons dîners, de grossir la sainte abondance d'une quête et de présider aux agapes fructueuses du pain béni (2) ? » D'autres d'enchérir et de ricaner que « M. le curé avait trouvé Mlle Raucourt assez catholique pour recevoir d'elle le pain bénit, et, il y a un mois, une bourse de trois ou quatre cents francs pour des bonnes œuvres (3) ». Pourtant, ce même abbé Marduel, avait, naguère, consenti aux cérémonies funèbres pour Mlle Maillard, de la Comédie-Française. Alors? « Le curé de Saint-Roch, dit un historien de nos jours, refusa courageusement de recevoir dans son église le cercueil de Mlle Raucourt (4). » Courage d'une singulière trempe ! Courage de linco-

dant le Congrès de Vienne, publiée sur les manuscrits conservés au dépôt des Affaires étrangères, avec préface, éclaircissements et notes par M. G. Pallaix; Paris, 1881, in-8, p. 262; Correspondance du comte de Jaucourt, ministre intérimaire des Affaires étrangères, avec le prince de Talleyrand pendant le Congrès de Vienne: publiée par son petit-fils sur les manuscrits conservés au dépôt des Affaires étrangères; Paris, 1905, in-8, p. i58.

(1) Rapport de police du 18 janvier i8i5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire...; p. 216.

(2) MM. Comte et Dunoyeb, Le Censeur... ; t. IV, p. 290.

(3) Jaucourt à Talleyrand; Paris, 20 janvier 181 5. — Correspondance inédite du prince de Talleyrand... ; p. 263 ; Correspondance du comte de Jaucourt... ; p. 159.

(4) Geoffroy de Grandmaison, Napoléon et ses récents historiens; Paris, 1896, in- 18, p. 287.

hérence. Cependant, là-haut, se ralliant à la majorité des avis, les amis de la défunte, résolus à soustraire sa dépouille au probable affront, décidèrent de la mener directement au Père-La Chaise. Le cercueil fut glissé dans le corbillard, et on se mit en marche II était une heure (i). Mais ignorant des dernières dispositions prises, le cocher se dirigea vers Saint-Roch. Les ordonnateurs lui donnèrent Tordre de suivre le boulevard. Ce fut le commencement de la bagarre. Des furieux sautèrent aux brides des chevaux et les entraînèrent par la rue de la Michodière. Un vent de colère passa sur la foule. « A l'église ! A l'église ! » hurlaient des gens à leurs fenêtres au passage du corbillard (2). La foule le poussait vers le parvis de Saint- Roch. On y déboucha bientôt et une députation s'en fut prier l'abbé Marduel de se rendre aux vœux du peuple. Il allégua les ordres reçus et refusa. Alors, discrètement, et craignant pour les suites de l'aventure, les comédiens donnèrent l'ordre au cocher de reprendre le chemin du cimetière. Déjà il était arrivé à la rue Traversière, quand la foule furieuse et hurlante détela les chevaux et reconduisit le char funèbre à l'église. Malgré l'arrivée du commissaire de police et de ses agents les portes furent enfoncées. C'était Jean- François Comminges, commissaire de police de la division de la Butte-des-Moulins, le même qui, dans la nuit du 8 ventôse an XII, avait, rue de Chabannais, arrêté Pichegru. Impuissant, il dut assister à l'inva-

(ij Rapport de l'inspecteur de police Mollevault, 17 janvier i8i5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire... ; p. 214.

(2) Rapport de l'inspecteur de police Mollevault, 17 janvier i8i5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire...; p. 226.

sion de l'église, où, empoigné par cent mains, le cercueil de la morte fut apporté dans le chœur, et déposé au pied de l'autel. Les briquets battus, tous les cierges flambèrent haut, tandis que, furieux et répétés, retentissaient les cris : « Le curé ! Le curé ! » Un long hurlement grondait sous les voûtes. « Ce n'est ni un essai de bonapartisme, ni une tentative anti-royaliste, observait le comte d'Angles au roi. C'est la plus étrange explosion de haine de la multitude contre le clergé (i). » Peut-être, en cet instant, l'abbé Marduel le comprit-il, car il délégua un de ses vicaires pour dire l'office à la morte, — sa paroissienne. En silence les prières furent écoutées, et l'absoute donnée, le cercueil replacé sur le corbillard, la foule vida l'église. Le cortège passa devant la Comédie-Française et s'y arrêta. C'était comme si de là la tragédie morte s'enallait vers le tombeau. La route du cimetière fut reprise. La fosse béait entre ses deux talus de terre fraîche et gelée. La bière descendit et un « vieillard respectable » et inconnu s'étant avancé, prononça « au milieu des larmes de tous les assistans » un petit discours approprié à ces pénibles circonstances (2). Et la nuit descendit, une pure et froide nuit de janvier dont le vent pleure si lamentablement dans les saules et les ifs des cimetières vides...

Chose curieuse ! Le lendemain aucun journal ne parla de ces scandaleux incidents. On s'est demandé quelquefois si un mystérieux mot d'ordre fut donné aux feuilles publiques pour dissimuler la chose, il le

(1) Rapport de police du 18 juin i8i5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire... ; pp. 218-219.

(2) Notice sur l'enterrement de Mlle Raucourt... ; p. 7.

fut incontestablement, et en voici la preuve par une pièce inédite, glissée, on ne sait comment, dans le dossier de la tragédienne conservé aux archives de la Comédie-Française :

Chancellerie Paris, le 16 janvier i8i5.

de France.

Cabinet particulier

Monsieur le Directeur général,

Sa Majesté, avec laquelle j'ai eu l'honneur de m'entretenir hier au sujet du décès de Mlle Raucourt, m'a chargé de vous annoncer que son intention était que les journaux s'abstinssent de parler de ce qui est relatif à l'enterrement de cette actrice. Je vous prie de donner sur le champ les ordres nécessaires pour l'exécution de ceux prescrits par le Roi et de me rendre compte de ce que vous avez fait à cet égard.

Rien ne s'oppose au surplus à ce que les journaux fassent l'éloge de cette actrice, pourvu qu'ils s'interdisent toute réflexion sur sa sépulture.

Recevez, Monsieur le Directeur général, les nouvelles assurances de ma haute considération.

Le Chancelier de France, Dambray.

A M. le Directeur de la Police Générale du Royaume (i).

C'est, paraît-il, à la Restauration, à son « gouvernement paternel » que nous devons le rétablissement de la liberté de la presse si outragée sous « la tyrannie de Buonaparte ». A preuve. Qu'on remarque la date

(i) Archives de la Comédie-Française ; dossier Raucourt.

de cette lettre : elle est de la veille des obsèques et Louis XVIII, par conséquent, n'ignorait rien des dispositions intolérantes du clergé. Il les laissa s'exécuter avec calme. C'est ce qu'on appelle le désir pacificateur de la première Restauration. Napoléon, dans des circonstances identiques avait agi, lui, avec une autre vigueur et un autre sens de l'esprit gouvernemental. En vendémiaire an XI, l'abbé Marduel — et on voit par là qu'il n'en était pas, dans cette matière, à son coup d'essai et que la responsabilité entière de l'incident de i8i5, doit lui être laissée — l'abbé Marduel avait refusé de recevoir à l'église Saint-Roch le corps d'une danseuse de l'Opéra, Adrienne Chameroy, décédée le i5 octobre 1802, rue de Louvois, n° 8. Le gouvernement était intervenu et avait fait transporter le cercueil à l'église des Filles-Saint-Thomas, où un desservant, l'abbé Rivière, lui donna l'absoute et l'accompagna jusqu'au cimetière (1). Le lendemain Bonaparte signait cette lettre vigoureuse et vengeresse :

Au citoyen Portalis, conseiller d'Etat, chargé de toutes les affaires concernant les cultes.

Saint-Cloud, 26 vendémiaire an XI (18 octobre 1802).

Le curé de Saint-Roch, citoyen ministre, s'est très mal conduit, religieusement et politiquement. Faites donner des ordres par l'archevêque de Paris pour que ce curé soit mis deux ou trois mois au séminaire, et que des mesures soient prises pour que de pareilles scènes ne se renouvellent plus désormais. Il ne vous sera pas facile [sic : difficile] de faire sentir que, si tous les

(1) A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire. pp. 35i, 352.

artistes des théâtres de Paris se faisaient protestants, ce serait une chose nuisible pour l'Église, et que ce préjugé, d'ailleurs, qui existait autrefois, est aussi injuste qu'absurde (i).

A la suite de quoi l'abbé Marduel fut prié d'aller dire ses messes ailleurs (2). La leçon, on le voit, ne lui avait pas servi à grand'chose. Telle qu'elle fut donnée par le premier Consul est-elle conciliable avec le propos qu'on lui prête au sujet des funérailles de Raucourt? Revenant de l'île d'Elbe, le 8 mars i8i5, il harangua à l'auberge des Trois-Dauphins les conseillers de la cour de Grenoble, et, au courant de son discours, dit : « Une misérable actrice meurt, un curé imbécile ou fanatique ferme l'église, et voilà le cortège qui se met en marche pour offrir au roi un spectacle aussi indécent qu'irrespectueux... Peut-on souffrir qu'on manque ainsi à l'autorité royale (3) ?... » Avait-il souffert, lui, qu'on manquât à la tolérance?

« Enterrée, Dieu sait comme (4)? » par les prêtres,

(1) Correspondance de Napoléon I", publiée par ordre de l'Empereur Napoléon III ; Paris ; MDCCCLXI, in-8, t. VIII, p. 72, pièce n° 638o. — C'est par erreur que les éditeurs de la correspondance disent, dans le même volume, p. 556, que cette lettre est relative aux obsèques de Sophie Arnould. A ces funérailles obscures, il n'y eut aucun incident.

(2) Rapport de police du 17 janvier 18 1 5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire... ; p. 210.

(3) M. Berenger, avocat général, Épisode du retour de l'île d'Elbe ; récit de la visite faite par la cour de Grenoble à Napoléon I" le 8 mars i8i5 ; Grenoble, 1866, in-8, p. i5.

(4) Dictionnaire théâtral ou dou^e cent trente-trois vérités sur les directeurs, régisseurs, acteurs, actrices et employés des divers

la pécheresse eut, tout au moins, le peuple pour elle. Dans la nuit même de ses funérailles on affichait des placards manuscrits au coin de la place d'Austerlitz, près du Louvre et des Tuileries :

Mademoiselle Raucourt aux habitants de Paris! Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense...

« Ici deux vers impies de Voltaire », s'interrompait le Directeur de la Police générale.

Les honnêtes gens sont invités à ne plus assistera la messe de l'infâme curé de Saint-Roch !

Vive le Roi !

A bas les fanatiques ! (i)

Puis les chansonniers s'en mêlèrent, entre autres Désaugiers, lequel composa une « chanson charmante », peut-être, mais assurément lardée de quelques mordants traits d'esprit :

Faut êtr' dévot, pas trop ne Vfaut, L'excès en tout est un défaut.

Comme vous, f connais l'Évangile, Et f n'y ai jamais vu qu'dans l'ciel, Arlequin, Cassandre, ni Gille, Soient damnés par l'père Eternel.

Faut êtr'' dévot, pas trop ne Vfaut, L'excès en tout est un défaut.

théâtres ; confidences sur les procédés de l'illusion ; examen du vocabulaire dramatique ; coup d'œil sur le matériel et le moral des spectacles, etc. ; Paris, 1824, in-18, p. 259.

(1) Rapport de police du 18 juin i8i5. — Georges Firmin-Didot, Royauté ou Empire...; p. 219.

Pl. X.

DE MADEMOISELLE RAUCOURT ib'J

Pourquoi donc l'corps de c'te pauvr femme,

De l'église s' r ait-il bani?

Puisqu' huit jours avant d'rendre l'âme

Elle avait rendu Vpain béni ?

Faut êtr' dévot, pas trop ne l'faut,

L'excès en tout est un défaut.

Voye\ un peu V danger d' l'exemple :

J'apprends, au moment où j'écris, Que le chien de Saint-Roch, du temple Vient d'fair' chasser V chien d'Montargis. Faut êtr' dévot, pas trop ne l'faut, L'excès en tout est un défaut (i).

Et, plus tard, Béranger lui-même, en mars 1817, dans son plaisant Mandement aux vicaires généraux de Paris, glissera une allusion au scandale :

Aux acteurs à double tour L'Église fermait la porte :

Depuis la mort de Raucourt En triomphe on les y porte; S'ils sont reçus du bedeau, C'est la faute de Rousseau, S'ils vont au cimetière, C'est la faute à Voltaire!

Des poètes plus graves, sur un mode plus élevé, apportent, eux aussi, leur part à l'indignation publique. Pendant les Cent-Jours, un d'eux met en vers le récit de l'enterrement, et, on ne sait pourquoi, le dédie à Carnot :

(1) Cité par Nicolas Brazier, Chroniques des petits théâtres de Paris, réimprimées avec notice, variantes et notes par Georges d'Heylli; Paris, i883, in-18, t. II, pp. 127, 128.

... Tout un peuple indigné, prêt aux derniers excès,

Ramène vers Saint-Roch ta marche triomphale :

Quelle scène à la fois de gloire et de scandale l

Les degrés sont franchis, ton cercueil soulevé,

Passe de bras en bras, par la foule enlevé ;

Tes amis de leurs rangs t'offrent la triple escorte.

Du temple inaccessible on a brisé la porte ;

Sous la nef, dans le chœur, jusqu'au pied de l'autel,

S'avance avec effort ton convoi solennel !

Et les vains préjugés, nés de l'orgueil de Rotne, Tombent anéantis sous la raison de l'homme (i) !

En vérité, à quoi avaient servi les abondantes aumônes à l'abbé Marduel ? La renonciation à Sapphô ? La pénitence finale? L'abdication, un peu forcée, il est vrai, de l'impure royauté? Tout cela, cet éclatant démenti au passé de rouge fièvre et de frénétique ardeur, ce triomphe accordé à l'Église, ne lui avait point valu la prière de pardon dite devant le cercueil du plus misérable des pauvres. Mais ce lui accorda l'absolution populaire, pleine et entière. Le peuple qui, de ce cadavre accueilli, béni et sanctifié par MM. prêtres se fût peut-être écarté, se souvenant quel passé de fornication et de scandale avait été le sien, ce peuple lui accorda l'amnistie de sa pitié et de son intérêt. Sur elle et par elle il vengea le retour de la France officielle aux intolérances féodales. Hélas! ce n'était point ce que la piété de ses derniers jours rêva !

(i) Gondreville de Montriché, sous-chef au ministère de la Guerre, Êpître à Son Excellence M. le comte Carnot, ministre de l'Intérieur, à l'occasion de la mort de Mlle Raucourt ; Paris, avril i8i5, in-8. — Cité par Edmond de Lavigxe, Les Pamphlets de la fin de l'Empire, des Cent-Jours à la Restauration ; Paris, 1879, in-18, p. io3.

DE MADEMOISELLE RAUCOURT 25ç

Quelque temps son tombeau fut le pèlerinage des « amis des arts » et des « véritables amateurs de théâtre ». Au Père-La Chaise, sur la deuxième ligne de la 20e division, on lui érigea un socle brut, portant:

Marie-Antoinette-Josèphe RAUCOURT

l5 JANVIER I 8 l5

TERREIN (SIC) l5 MÈTRES CONCÉDÉ A PERPÉTUITÉ.

Son buste, par Flatters, diadème tragique en tête, y fut dressé. Il est « plein de résolution et d'énergie », dit un guide du cimetière (i), et Viennet ajoute qu'il « semble foudroyer encore de ses regards le ministre qui l'arrête à la porte de Néron (2) ». Le placement de ce buste, dans ce coin de terre où Balzac fait inhumer Mme Jules Desmarets, l'héroïne de Y Histoire des Treize et la fille de Ferragus XXIII, chef des dévorants, fut la dernière manifestation autour de la tombe de Raucourt. Des années vinrent qui la firent oublier dans les mémoires et, lentement, effacèrent le souvenir de son geste tragique et de sa périssable beauté.

Sa mort apprit ce qu'on ignorait généralement : Raucourt avait un frère. D'où venait-il? D'où sortait-il ? Jamais il n'était apparu dans la vie de la tra-

(1) Prosper, conducteur, Une voix du Père-Lachaise ou ses inscriptions jusqu'en i853 ; Paris, i853, in-18, p. 85.

(2) Viennet, de l'Académie Française, Promenade philosophique au cimetière du Père-Lachaise ; Paris, 1 855, in-18, p. 125.

gédienne, et voici qu'il surgissait dans l'instant de son décès pour réclamer son héritage. Ce Saucerotte tombait des nues, et c'était, en tout cas, un décidé gaillard, ayant du flair et bien décidé à battre monnaie de la gloire défunte. Quelques jours après l'enterrement de sa sœur, auquel, d'ailleurs, il n'assista pas, il adressait aux comédiens cette lettre habile, mais à laquelle, toutefois, ils ne se devaient point laisser piper.

Paris, le 23 janvier i8i5.

A Messieurs les sociétaires,

comédiens ordinaires du Roi,

de la Comédie-Française.

Messieurs,

J'étais éloigné de Paris lorsque j'ai eu le malheur de perdre ma sœur, Mlle Raucourt.

En l'absence de sa famille vous lui avez tenu lieu de parens et d'amis. C'est vous qui l'avez conduite à son dernier asile, et c'est à vous que nous devons les prières qui ont honoré sa tombe et adouci ses derniers instants.

Recevez-en, Messieurs, mes vives et sincères actions de grâces. Je voudrais, ne pouvant me présenter chez chacun de vous individuellement, avoir au moins la satisfaction de vous voir tous réunis dans votre comité. Un mot de réponse de votre part serait pour moi un motif de consolation. Votre amitié pour ma sœur l'autorise à la réclamer.

C'est en son nom que je vous prie encore de prendre la note ci-jointe en considération. 43 années de service continuées par Mlle Raucourt avec un zèle toujours soutenu ne peuvent pas être perdues pour sa mémoire et pour le frère unique qui lui a survécu.

J'ai l'honneur d'être, avec des sentiments de la plus profonde reconnaissance, Messieurs,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Saucerotte-Raucourt (1).

(1) Archives de la Comédie-Française ; dossier Raucourt.

A sa lettre il joignait, en effet, une note. Elle était curieuse. Il y réclamait, tout simplement, à son bénéfice la représentation de retraite que sa sœur n'avait pu donner. Cet héritier poussait l'amour de l'héritage à ses plus extrêmes limites. Il prétendait se faire assurer la vie par les camarades de sa sœur. Voici son morceau :

Comédie-Française

Réclamation du frère et unique héritier de Mlle Raucourt.

La mort a surpris Mlle Raucourt au moment où sa retraite du Théâtre-Français est annoncée, et où par suite de sa démission, elle allait recueillir les derniers suffrages du public et recevoir par une représentation à bénéfice le dernier prix de ses longs et pénibles services.

Mlle Raucourt ne laisse qu'un frère. Sa succession est grevée de dettes considérables. Il est probable que toutes seront payées. Mais son frère, le seul homme de son nom, restera dénué de ressources : tous les moyens lui manqueront à la fois.

Ces considérations font espérer à M. Raucourt que les sociétaires de la Comédie-Française, étendant jusques à lui les sentimens d'estime et d'affection qu'ils portaient à sa sœur, consentiront à donner à son profit la représentation que sa sœur avait obtenue.

Le représentant de Mlle Raucourt n'ignore pas que pour obtenir cette faveur, il devrait obtenir les agréments de MM. les gentilshommes de la Chambre, mais avant de le demander, il a voulu s'assurer que sa démarche ne contrarierait point, et, qu'au contraire, elle aurait l'assentiment de Messieurs les Sociétaires.

Saucerotte-Raucourt (i).

Paris, le a3 juin i8i5.

(1) Archives de la Comédie-Française ; dossier Raucourt.

On devine que le Comité dut être quelque peu interloqué à la réception d'une pareille requête. Où en eût été la Comédie, si, au bénéfice de tous les parents des sociétaires décédés, elle eût dû donner des spectacles? On la voulait donc transformer en succursale de l'Assistance publique? Décidément, ce Saucerotte tombé du ciel manquait de mesure ! Le Comité ne lui répondit pas sur-le-champ et mit quelques jours à réfléchir. Le 9 février seulement, il faisait écrire par son secrétaire :

Le comité a reçu votre lettre du 23 janvier dernier, ainsi que le mémoire, par lequel vous réclamez à votre bénéfice la représentation qui devait être donnée à celui de Mlle Raucourt, votre sœur. Le Comité est sensible à l'expression de votre reconnaissance et voit avec plaisir que vous soyez satisfait des soins que la Comédie-Française a pris pour honorer la mémoire d'une sociétaire dont les longs services et les talents distingués ne seront jamais oubliés du public et de ses camarades.

Il voudrait également être à même de satisfaire, en ce qui dépend de lui, au vœu que vous formez dans votre mémoire, mais cela lui est impossible.

Une représentation à bénéfice est un droit personnel qui expire avec l'individu et ne peut, sous aucun rapport, être transmis à ses héritiers. Le Comité ne peut donc que vous témoigner ses regrets bien sincères ; c'est la mission dont il me charge et dont je m'acquitte, en regrettant aussi de n'en pas avoir à remplir une qui vous soit plus agréable.

Le Secr. du Com. (i).

Et ce fut la dernière fois, depuis quarante-trois ans, que le nom de Raucourt fut mêlé aux délibérations

(i) Archives de la Comédie-Française; dossier Raucourt.

Les filles put {XVIII" siècle. -

uites à l'hôpital.

tableau de Jeaurat.)

du Comité. Saucerotte disparut, plongea. On ne sait ce qu'il devint et même si l'acteur Raucourt, apparu plus tard, et la demoiselle Raucourt, qui, en 1870- 1871 faisait partie du théâtre Beaumarchais (1), ont quelques liens de parenté avec lui. L'oubli se fît et la grande vague du silence roula sur ces mémoires. Tout ce passé s'enveloppa des cendres de l'obscurité. Où Mme de Ponty ? Où Souck ? Toutes deux vivaient encore à cette époque, vieilles et oubliées. Où finirentelles? Peut-être étaient-ce elles, chétives vieillardes, qui paraient la tombe du Père-La Chaise de neuves fleurs, alors que sur le tertre pleuvaient les feuilles du pourrissant automne parmi les monotones averses de l'arrière-saison...

(1) Victor Hugo, Actes et Paroles; 1 870-1871-1872 ; Paris, 1872, io-18, p. 41.

APPENDICES

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