PL. XII
Tombeau de la Raucourt au cimetière du Père-La Chaise. (D'après une photographie prise en 1912.)
être la plus illustre qui ait jamais existé, qui existera jamais; la plus digne surtout de figurer ici, d'occuper une prééminence que je ne dois qu'à l'indulgence de l'assemblée. Ce tendre épanchement, cet élan rapide, cette bouillante ardeur, ces mouvements impétueux qui ramènent Mlle d'Eon, vers son sexe, sont d'autant plus honorables pour lui que, travestie en homme dès le berceau, crue homme, éduquée en homme, ayant vécu continuellement avec des hommes, elle en a contracté les goûts, les allures, les habitudes, elle en a conquis, pour ainsi dire, tous les talents, tous les arts, toutes les vertus, sans se souiller d'aucun de leurs vices : investie de leur corruption, elle a toujours conservé la pureté de son origine. Au collège, dans les festins, dans les parties de plaisir les plus licencieuses, à la cour, au milieu des champs, et, quelquefois, obligée de partager sa couche avec un sexe étranger, elle a résisté à tant de tentations dangereuses, et, jusqu'à ce qu'elle pût avoir une compagne, trouvé en elle-même une jouissance préférable à celle dont l'attrait puissant l'aiguillonnait sans cesse. Grâces vous en soient rendues, ô déesse auguste qui présidez à nos mystères! et vous, ma chère enfant, à qui cette exhortation s'adresse principalement, puissiez-vous profiter d'un si grand exemple ! Échappée, dès votre tendre jeunesse, aux séductions des hommes, goûtez le bonheur de vous trouver réunie au sein de vos pareilles, bonheur après lequel Mlle d'Éon, commandée par les circonstances, a soupiré pendant si longtemps en vain.
Au reste, la secte anandryne n'est pas comme tant d'autres qui ne sont fondées que sur l'ignorance,
2Q0 LE CENACLE LIBERTIN
l'aveuglement et la crédulité; plus on en étudie l'histoire et les progrès, plus on augmente pour elle de vénération, d'intérêt et d'attachement. Ainsi donc, je vous en ferai voir d'abord l'excellence; puis on pratique mal ce qu'on ne connaît pas bien : la lettre tue et l'esprit vivifie; je veux augmenter votre zèle en l'éclairant, en vous apprenant l'importance et l'étendue de vos devoirs. Enfin, la récompense au bout du terme est ordinairement ce qui anime et soutient l'athlète dans la carrière; je vous en propose une, non pas, comme tant d'autres, propre à satisfaire uniquement l'orgueil, l'avarice, la vanité, mais à remplir votre cœur tout entier : c'est le plaisir. Je vous peindrai ceux que nous goûtons. Telle est la division naturelle de ce discours.
O Vesta! divinité tutélaire de ces lieux, remplismoi de ton feu sacré; fais que mes paroles aillent se graver en traits de flamme dans le cœur de la novice qu'il s'agit d'initier à ton culte; puisse-t-elle s'écrier, avec autant de sincérité et d'ardeur que Mlle d'Éon : « Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous ! »