PREMIERE PARTIE
L'excellence d'une institution se détermine principalement par son origine, par son objet, par ses moyens, par ses effets.
L'origine de la secte anandryne est aussi ancienne que le monde; on ne peut douter de sa noblesse, puisqu'une déesse en fut la fondatrice, et quelle déesse ! La plus chaste, dont l'élément qui purifie tous les autres, est le symbole. Quelque contraire que cette secte soit aux hommes, auteurs des lois, ils n'ont jamais osé la proscrire ; même le plus sage, le plus sévère des législateurs Ta autorisée. Lycurgue avait établi à Lacédémone une école de tribaderie où les jeunes filles paraissaient nues, et dans ces jeux publics elles apprenaient les danses, les attitudes, les approches, les enlacements tendres et amoureux; les hommes assez téméraires pour y porter les regards étaient punis de mort. On retrouve cet art réduit en système et décrit avec énergie dans les poésies de Sapho, dont le nom seul réveille l'idée de ce que la Grèce avait de plus aimable et de plus enchanteur. A Rome, la secte anandryne recevait dans la personne des Vestales des honneurs presque divins. Si nous en croyons les voyageurs, elle s'est étendue dans les pays les plus éloignés, et les Chinoises sont les plus fameuses tribades de l'univers; enfin, cette secte s'est perpétuée sans inter-
ruption jusqu'à nos jours; point d'État où elle ne soit tolérée, point de religion où elle n'existe, sauf la juive et la musulmane ; chez les Hébreux, le célibat était odieux et les femmes frappées de stérilité étaient déshonorées; mais cette nation, toute terrestre et grossière, n'avait pour but que de croître et multiplier, et les Juifs devinrent un si vilain peuple que Dieu fut obligé de le renier. Quant à la religion musulmane, on peut regarder encore les sérails qu'elle favorise comme une tribaderie mitigée.
Il est vrai que l'objet de cette institution chez les Turcs est moins de propager le culte de notre déesse que d'exciter la brutalité du maître de tant de belles esclaves renfermées ensemble pour ses plaisirs. On raconte que le grand seigneur actuel, lorsqu'il veut procéder à la formation d'un héritier de l'empire, fait ainsi rassembler toutes ses femmes dans un vaste salon du sérail destiné à cet usage et appelé par cette raison la pièce des Tours. Les murs en sont peints à fresque et toutes les figures de femmes, de grandeur naturelle, y représentent les postures, les attitudes, les accouplements et les groupes les plus lascifs. Les sultanes se déshabillent nues, se mêlent, s'entrelacent, réalisent et diversifient, sous les yeux du despote blasé, ces modèles, qu'elles surpassent par leur agilité. Quand, l'imagination bien allumée par ce spectacle, il sent se ranimer ses feux engourdis, il passe dans le lit de la favorite préparée à le recevoir et opère des merveilles
En Chine, les vieux mandarins se servent du même secours, mais d'une manière différente. Aux ordres de l'époux, les actrices y sont accouplées dans des hamacs
à jour; là, mollement suspendues, elles se balancent et s'agitent sans avoir la peine de se remuer, et le paillard, les yeux ardents, ne perd rien de ces scènes lubriques, jusqu'à ce qu'il entre lui-même en action. En ce sens, même chez les juifs maudits, la tribaderie fut introduite : sans cet usage, qu'aurait fait Salomon de ses trois mille concubines? Et, suivant les anecdotes secrètes de quelques rabbins plus véridiques, le roi prophète, le saint roi David ne se servait des jeunes Sunamites qu'il mettait dans son lit que pour ranimer sa chaleur prolifique en les faisant tribader par-dessus son corps.
Mais, il faut l'avouer, cette destination, ce mélange d'exercices mâles, profanait une si belle institution. C'est en Grèce, c'est à Rome, c'est en France, c'est dans tous les États catholiques qu'on en saisit l'objet en grand et dans son véritable esprit. Dans les séminaires de filles établis par Lycurgue, le vœu de virginité n'était pas perpétuel, mais elles s'y épuraient le cœur de bonne heure et, habitant uniquement entre elles jusqu'à ce qu'elles se mariassent, elles y contractaient une délicatesse de sensations après laquelle elles soupiraient encore même dans les bras de leurs époux, et, quittes de leur rôle qui les appelait à la maternité, elles revenaient toujours à leurs premiers exercices.
Rien de si beau, rien de si grand que l'institution des Vestales à Rome. Ce sacerdoce s'y montrait dans l'appareil le plus auguste : garde du Palladium, dépôt et entretien du feu sacré, symbole de la conservation de l'empire; quelles superbes fonctions! quel brillant destin ! Nos monastères du sexe dans l'Europe moderne, émanation du collège des Vestales, en sont
le sacerdoce perpétué, mais n'en présentent plus, malheureusement, qu'une faible image par le mélange de pratiques minutieuses et de formules puériles. D'un autre côté, les vierges n'y sont point assujetties au servile mécanisme de l'entretien d'un feu matériel : leur rôle, vraiment sublime, est de lever sans cesse des mains pures vers le ciel pour en attirer les bénédictions sur l'empire. Si leur ferveur s'éteint par une passion criminelle vers l'homme, dont les preuves sont les suites trop palpables d'une défloraison évidente, elles ne sont pas punies de mort, mais subissent des peines canoniques plus terribles, vu leur raffinement et leur durée. Comment donc, malgré les périls qui l'environnent, l'établissement s'est-il soutenu? Par ces moyens simples, faciles, efficaces, attrayants.
Une jeune novice est-elle tourmentée d'un prurit libidineux de la vulve? Elle a dans sa propre organisation de quoi l'apaiser sur-le-champ, la nature l'y conduit machinalement comme dans toutes les autres parties du corps où elle lui fait porter les doigts, afin, par un agacement salutaire, d'en supprimer ou suspendre les démangeaisons. Lorsque, par cet exercice fréquent, les conduits irrités et élargis ont besoin de secours plus solides ou plus amples, elle les trouve dans presque tout ce qui l'environne : dans les instruments de ses travaux, dans les ustensiles de sa chambre, dans ceux de sa toilette, dans ses promenades et jusque dans les comestibles.
Par une heureuse confidence, ose-t-elle bientôt faire part de ses découvertes à une camarade aussi ingénue qu'elle? Toutes deux s'éclairent, s'aident réciproque-
ment; elles s'attachent l'une à l'autre, elles se deviennent nécessaires, elles ne peuvent plus s'en passer, elles ne sont plus qu'une âme et qu'un corps. Alors la vie ascétique leur paraît préférable à toutes les vanités du siècle; les haires, les silices, ces instruments de pénitence, sont convertis en instruments de volupté; les jours de discipline générale et publique, si effrayants pour les gens du monde, qui ne s'attachent qu'au nom, deviennent, par ces accouplements multipliés, des orgies aussi délicieuses que les nôtres, car la flagellation est un puissant véhicule de lubricité, et c'est sans doute des couvents que cet exercice est passé dans les écoles des courtisanes, qui l'enseignent à leurs élèves comme un agent victorieux prêt à ressusciter au plaisir les vieillards et les libertins anéantis.
Quoi qu'il en soit, doux art de la tribaderie, tes effets sont tels que la nonnette quitte pour toi biens, amis, parents, père, mère; qu'elle renonce aux propriétés les plus riches, aux jouissances les plus recherchées, aux affections les plus impérieuses, les plus innées dans le cœur de l'homme, aux plaisirs de l'hyménée si vantés, et qu'elle trouve dans toi la félicité suprême. Oh! que tes charmes sont grands, que tes attraits sont puissants ! puisque tu dissipes les ennuis du cloître, tu rends la solitude ravissante, tu transformes cette prison odieuse en palais de Circé et d'Armide.
En voilà suffisamment, ma chère fille, pour vous faire connaître l'excellence de la secte anandryne; je ne veux pas trop fatiguer votre attention : il est temps de vous en apprendre les devoirs, objet le plus essentiel de ce discours.
2û6 LE CÉNACLE LIBERTIN