‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 3 sur 38 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Peut-être, maintenant que près d'un siècle a passé sur ces cendres damnées, est-il possible aujourd'hui de tenter de fixer d'une manière définitive le portrait pâli et effacé de Françoise-Marie- Antoinette- Josèphe Saucerotte de Raucourt, de la Comédie-Française. De la légende libertine et scandaleuse qui roule sa mémoire aux plis de sa vague de boue, on peut dégager l'essentiel et le véridique et restituer à la galerie des grandes comédiennes et des grandes amoureuses, une image qui ne prend point toutes ses teintes aux pamphlets par qui elle survit. De Raucourt, on peut écrire aujourd'hui avec une tranquille curiosité. Plus de colères dans les cendres de ce passé si lointain/ Plus de flammes dans ce foyer éteint , vide et noir ! La boue est devenue poussière ; la fleur de sa fosse a perdu son parfum vénéneux et morbide; elle a la senteur honnête et doucement écœurante de ces fleurs sans joie qui décorent les tombeaux oubliés. A réveiller tout cela, à secouer ce linceul, à tisonner ces cendres, à

tourner, page à page, les aimées de cette longue vie de fièvres et de fureurs, de tendresses impérieuses et de jalousies furibondes, on ne risque plus d'éveiller des colères et de troubler des enthousiasmes d'outre-tombe. La mort, le temps, le silence ont donné le droit de pénétrer dans ce qui fut V autrefois de cette vie orageuse et d'en rassembler ce qui a été éparpillé au vent de l'indifférence ignorante. A écrire de Mlle Raucourt on fait mieux que d'évoquer une grande heure de l'art dramatique français ; avec elle et par elle on pénètre dans un milieu d'un ordre spécial, parmi des personnages dont la mentalité est, certes bien, aussi curieuse qu'est célèbre leur nom, dans ce dix- huitième siècle amoureux et détraqué par l'amour dont les Go?icourt ont fixé un aspect, pudiques ou peureux de soulever le voile discret qui cachait l'autre face de cet Éros pervers et démoniaque. Quoi! de la pudeur, et de la pudeur à quel ton! pour parler de ce temps qui n'en eut guère, et fit fort bien? N'est-il point possible de remuer la fange sans s'en éclabousser ? Question d'habileté. Je tiens pour chose aisée d'écrire des scandales de l'histoire sans faire du scandale contemporain, et pour me démentir il n'y aura qu'un sot, — tiré à quelques exemplaires.

C'est donc de Lesbos et des zélatrices de sa religion amoureuse que j'entreprends de ressusciter l'histoire en ce qu'elle touche au rôle qu'y joua la Raucourt. Cette histoire n'a point été faite encore, et la place est nette pour qui est soucieux de faire un tableau d'ensemble, quoique minutieux dans ses détails, de ce coin secret des mœurs à la fin de l'ancien régime. Une connaissance appliquée et attentive de la docu-

mentation contemporaine a permis de rassembler ici nn nombre considérable de pièces éparses, importantes ou minimes, mais toutes d'un intérêt certain. Grâce à des confrontations de textes, à des recherches dirigées avec patience, à une étude dédaigneuse de certaines difficultés d'un ordre privé, il a été possible de donner à ce tableau des touches plus vives, des tons plus réels, de saisir quelque chose de cette atmosphère éteinte où, aux lointains des mémoires, grouillaient ces obscures héroïnes, comme des larves d'un enfer passionnel. Je pense que de pareils travaux, qui relè vent de ce qu'on appelle un peu dédaigneusement « la petite histoire » dans les salons bien pensants el les galettes dont les rares abonnés ont à exhiber des quartiers de noblesse, ne sont jamais inutiles à la « grande histoire ». Ils lui fournissent des documents, des bases de critique, des points d'analyse. Dans le cas présent, il ne sera jamais inutile de montrer comment la société du dix-huitième siècle prépara l'orage révolutionnaire et quelles grandes raisons de sincérité elle donna au « règne de la vertu » de l'an II. Avec la Raucourt et le cénacle libertin qui lui est familier, nous pouvons considérer les représentants de l'ancien régime à la veille de sa chute, et ce que l'avènement des temps nouveaux leur réserva, comment ils tentèrent de leur tenir tête, de les combattre, de les vaincre, — et d'être écrasés par eux. Il ne s'agit point ici de dresser des réquisitoires au nom de la Morale, — de Genève, ou d'ailleurs. Je me déclare peu en goût pour ce rôle. S'il y a une morale à tirer de tout ceci, cela sera fait plus tard, et par d'autres. Je brosse de petits tableaux dans le genre patient et

attentif des maîtres flamands un peu oubliés, et me tiens à la modestie de ce labeur. Qu'ai-je besoin d'une chaire où enseigner avec pompe, ignorance et faiblesses dans la syntaxe?

Mais ce livre, tout imparfait qu'il demeure, Veut été bien davantage sans le concours précieux et amical d'érudits dont le nom seul est une garantie de savoir et d'intelligence. Une fois encore, après tant de fois déjà, j'ai à reconnaître le soin amical de M. L. Henry -Lecomte . Bon nombre de documents de ce recueil lui appartiennent. Il sait tout; il possède tout; et ses trésors, il les prodigue d'une manière dont on ne sait s'il convient d'être plus reconnaissant pour le prix que pour l'amitié avec laquelle ils sont offerts. Je dirai ici aussi ce que je dois à M. Couët, archiviste de la Comédie-Française. De la grande Maison, c'est le serviteur le plus intelligent et le plus amène. On jugera de l'intérêt unique de ses communications par tous les documents publiés ici sur la carrière dramatique de Mlle Raucouri. Que les travailleurs sachent qu'il y a un rare et délicat plaisir à travailler dans l'ombre de ce savant modeste et laborieux, au milieu des richesses qu'il garde avec un soin pieux et vigilant et obligeant. Je n'oublierai point dans cette somme de mes obligations M. Albert Cagnieul, bibliothécaire de la ville d'Orléans. Grâce à ses recherches, je puis dire dans ce livre ce que fut au château de La Chapelle- Saint-Mesmin la vie de Vartiste tragique à la campagne. C'est un coin de sa biographie qui demeurait à écrire. On sait maintenant à qui les curieux le devront. Cette minutie mise dans mon enquête n'a jamais lassée M. Albert Ca-

gnieul. Je n'ai point l'ingrat orgueil de dissimuler ce que je lui dois dans ma moisson.

Je ne réclame point d'indulgence pour ce livre. Je sais, depuis que j'ai l'honneur d'avoir publié plus de trente volumes, que celle de mes lecteurs m'est assurée et certaine. Ils connaissent ma conscience et mes efforts; ils savent comment j'ai répondu aux criailleries des imbéciles, des envieux, voire des filous, que mon humble succès gêna. Quelques-uns de ces aimables confrères, d'un ordre un peu spécial, ont juré — et écrit — qu'ils « auraient ma peau ». Je n'ignore pas que la dite peau est d'un prix modeste. Mais suis-je ours? Peut-être. Quant à me dire par terre... Savoir.

Hector Fleischmann.

Wimereux-Paris, 1911-1912.

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