‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 4 sur 38 · L EDUCATION DE L AMOUR ET DE LA GLOIRE · texte numérisé non relu

L EDUCATION DE L AMOUR ET DE LA GLOIRE

Le lys dans la boue du clapier. — Les parents de Raucourt. — Son éducation tragique. — Saucerotte père, garde de la vertu de sa fille.

— Une passade de Louis XV. — A la conquête d'une actrice. — Les folies amoureuses. — Petits vers galants de Voltaire à Raucourt. — Amants supposés et amant réel. — M. de Bièvre, prince du calembour. — Singulier acte par-devant notaire. — Luxe dont s'entoure Raucourt. — Son hôtel à Paris; sa maison de campagne à Vaugirard.

— Déjà les créanciers et leurs oppositions. — Filouterie du cocher.

— Vie mondaine. — Rupture avec ia marquise de Bièvre. — Curieuse lettre au lieutenant de police. — « L'ingrate a ma rente! »

— Petite victoire de la tragédienne. — ■ Fruit qui mûrit pour les mauvais vergers.

Dedans la rue de la Vieille-Bouclerie, vers le milieu du dix-huitième siècle, le Bien-Aimé régnant, gîtait toute une population besoigneuse, obscure et humble, condamnée à de modestes et misérables destins. La voie était étroite, étranglée entre les branlantes masures. Sur le plan dressé, entre 1734 et 1 73g, sous les ordres du prévôt des marchands Michel-Etienne Turgot, on la voit s'allonger, menue et tortueuse, entre des ruelles aux noms désuets et tristes: rue de la Huchette, rue Zacharie, rue Mâcon, rue de l'Hirondelle.

LA CENACLE LIBERTIN

Vers la petite place du pont Saint-Michel elle s'amorce pour finir, là-haut, dans la rue delà Harpe. On l'appelle rue de la Vieille-Bouclerie, ou encore rue de l'Abreuvoir-Mâcon (i). Un peuple minable s'y tapit que réveille la cloche légère de Saint-Séverin proche. Le ruisseau empuanti coule dans le creux des pavés disjoints et, à la tiédeur d'un avare soleil, sèchent et claquent les hardes, chétifs étendards des fenêtres béant sur de sombres taudis. C'est encore et presque le vieux Paris du moyen âge, de saint Louis et de Rabelais. Le refrain des chansons à la « grosse Margot de ce bourdeau » rit, joyeux, dans l'écho des ruelles où passent Messieurs de la Sorbonne, parmi la tourbe des francs-lipeurs, claquepatins, tire-laines, marmiteux et vide-goussets. Le tourne-broche fait rissoler et fumer ses volailles dedans des clapiers embués et mêle ses odeurs à ceux des chausses et gilets de futaine suspendus aux crocs du Marché-aux-nippes voisin (2). Maupiteux, coquefredouilles, francs-pipeurs et francs-miteux, « vendangeurs de costé » ne possédant vaillant ni écuelle ni oignon à y frire, mauvais garçons, vauriens joueurs de marelle, pipeurs de dés et piliers de brelans, friands guetteurs de lèchefrites où grille et fume l'oie des gras dimanches, sont là chez eux, le disent et le montrent, au grand dam des escarcelles mal closes et peu gardées. Quartier de marmaille

(1) Une décision ministérielle, signée Chaptal, porta, le 3 ventôse an X, la largeur de la rue de la Vieille-Bouclerie à 10 mètres. Le 22 août 1840, une décision royale augmenta cette largeur de 3 mètres. — Félix et Louis Lazare, Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments ; Paris, 1846, in-8, p. 83.

(2) Albert Collet, L'Agonie du Vieux Paris; Paris, MCMXI, in-8, p. 114.

piaillante et de singuliers drôles, canton d'escogriffes douteux et de « bachelettes », en route d'aller ou de retour de l'Hôpital général, estaminets borgnes et ramponneaux douteux, où, un jour, le jeune Buonaparte viendra loger, au Cadran Bleu, rue de la Huchette, à trois francs la semaine ( i ), où la voix du sang criera, du pavé, que là, le 23 juin 1848, héroïquement, pour l'idéal de la fraternité civique, est tombé le chef de bataillon commandant la XIe légion de la garde nationale, Francis Masson, père de l'historien de l'Empereur.

Tout cela, pierres noires, ruelles infâmes, clapiers miteux, coin de Paris pittoresque, coloré et hideux, tout cela ne demeure plus que par de rares vestiges. La pioche a donné là de ses coups ; la rue s'est élargie, tout a disparu et au pernicieux charnier des choses mortes s'en est allée la maison où naquit la Raucourt. Carc'est là, que, le mercredi 3 mars 1756, elle naquit. Rue de la Vieille-Bouclerie son père, François Saucerotte, était venu, on ne sait quand, terrer la médiocrité de sa vie. D'où venait-il, quel sort avait été le sien? Mystère. L'existence de cet homme plonge aux brumes qui enveloppent ces vies illuminées un instant du furtif éclair de la gloire. On le disait comédien, et comédien médiocre. « Il avait une voix formidable (2). » Piteuse et maigre biographie. Il semble que s'y peut borner celle de Saucerotte père. Il cla-

(1) Georges Cain, Nouvelles promenades dans Paris ; Paris, s. d., in-18, p. 86.

(2) Charles Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, de la littérature et de diverses impressions contemporaines, tirée du coffre d'un journaliste avec sa vie à tort et à travers; Paris, i856, in-8, t. I, p. 12.

quemurait donc là sa malechance avec sa femme, demoiselle Antoinette de La Porte. Elle, elle venait de Lorraine, où de quelque part par là, domestique, femme de charge ou de chambre, on ne sait, dans la maison de Stanislas Leckzinski. Tout cela est bien vague, et comment s'y reconnaître? La Raucourt, elle-même, jamais n'a donné des précisions sur cet obscur passé, et tel qu'il nous est parvenu, à travers les racontars, les légendes, les pamphlets, il le faut bien admettre, sous bénéfice d'inventaire, improbable.

11 fut raconté, naguère, que née Françoise Clairien, d'un père lequel, en son vivant, fut chirurgien-barbier et riche de quatre filles, elle avait vu le jour à Dombasles, le 29 novembre 1753. Saucerotte, à ce qu'on dit, était maître des postes en cet endroit, et l'envie lui ayant pris, certain jour, de voir du pays et de monter dessus les tréteaux, il partit, emmenant avec lui la jeune Clairien. Chemin faisant, il prit le nom de Raucourt et fit passer la jeune créature pour sa fille. Qui a conté cette histoire romanesque a fort sagement fait d'ajouter qu'elle ne repose « que sur des présomptions, mais qui paraissent au moins très fondées (1) ». Ruinons ce fondement de par l'acte de naissance de la fille Saucerotte et que voici, retrouvé jadis, aux registresparoissiaux de PégliseSaint-Séverin :

Le mercredy 3 mars 1756, Marie-Antoinette-Joseph née d'aujourd'huy, fille de François Saucerotte, bourgeois de Paris, et

(1) E.-D. de Manne, conservateur honoraire de la Bibliothèque Nationale, Galerie historique des comédiens français de la troupe de Voltaire, gravés à l'eau-forte sur des documents authentiques par Henri Lefort, avec des détails biographiques inédits, recueillis sur chacun d'eux: Lyon, MDCCCLXXVII, in-8, p. 307.

d'Antoinette de La Porte, son épouse, demeurant rue de la Vieille-Bouclerie; le parrain Julien Merel, gagne deniers; la marraine Marguerite Lancelin, fille majeure, tous deux demeurant rue du Duc. La marraine a déclaré ne savoir signer.

Merel, Saucerotte (i).

Misérable baptême où le parrain est un pauvre hère, quêtant sa pitance au jour le jour, et, Dieu lui pardonne ! par quels métiers? Et la marraine! Humblement et chétivement elle met au registre une maladroite petite croix, tandis que, dans son taudis gémit la triste accouchée sur la maigre paillasse de sa douleur. Dans ce milieu, dans cette pauvreté, l'enfant était appelée à grandir. Et elle grandit. Comment ? Parmi les galapiats traînant leurs chausses dans la fange du ruisseau, rapinant les pommes et les noix delà verdurière en plein vent à la borne voisine, heurtant le marteau forgé aux porches des hôtels de la rue de la Harpe; béant aux verts propos des commères haut troussées et fortes en gueule devant les échoppes du boutiquier voleur et arrogant. Sans doute, tels furent les jours de son enfance malheureuse et libre, avec les pendards en petites vestes trouées et les effrontés aux tignasses broussailleuses. Mais chose remarquable, et dénonciatrice des admirables facultés d'adaptation de la femme, rien dans sa vie mondaine de plus tard, hormis quelques incidents passés inaperçus, ne vint dénoncer cette influence du milieu et la révéler une Madame Angot de la tragédie, mal débarrassée de sa

(i) A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire ; errata et supplément pour tous les dictionnaires historiques, d'après des documents authentiques inédits; Paris, 1872, iu-8, p. 1043.

crapule originelle. Au reste, ces beaux jours ne durèrent guère pour la petite Françoise : dix, douze ans à peine. Saucerotte méditait-il de la faire servir à sa fortune? A sa misère ne voyait -il d'autre issue que la possible situation desa fille? Peut-être, et peu lui chaut. Ce qui doit être retenu, c'est la remise de la jeune fille aux mains d'un sieur Brizard, de la Comédie-Française. Ce Brizard , de son vrai nom Jean-Baptiste Britard, né à Orléans, le 7 avril 1721, avait débuté chez les comédiens de Sa Majesté, le 3o juillet 1757, un an après la naissance de Raucourt. Le ier avril 1758, il était appelé au sociétariat, dont il devait jouir un peu moins de trente ans (1). C'était un comédien dont quelque bien fut dit et imprimé, mais, fort vraisemblablement, d'une médiocrité honnête et terne. L'élève était d'une autre étoffe, et le fit bien voir. De ce que dura avec Brizard son éducation tragique, on ne sait rien. Clairon, la fameuse Claire-Josèphe-Hippolyte Léris de la Tude, la Fretillon des pamphlets galants du temps, la Clairon, âme, flamme et vie du génie tragique, y vint joindre de ses conseils. La petite Françoise fut une élève docile, et docile au point que la Clairon, dans ses mémoires, se crut obligée à affirmer que de la Raucourt elle ne put jamais faire qu'un « singe » de son jeu. Ce à quoi riposta sa rivale, la célèbre Dumesnil : « Quanta la citoyenne Raucourt il y a longtemps qu'elle a un genre à elle, et ce genre a souvent de grandes beautés (2). » Au reste, affirme

(1) Retiré de la scène, le 1" avril 1786, Brizard mourut à Paris, le 3o janvier 1791. — Georges Monval, archiviste de la Comédie-Française, Liste alphabétique des sociétaires depuis Molière Jusqu'à nos jours ; Paris, 1900, in-8, p. 16.

(2) Mémoires de Marie-Françoise Dumesnil, en réponse aux mé-

DE MADEMOISELLE RAUCOURT l3

un contemporain, parlant de Dumesnil et de la Raucourt, « les gens de mauvais goût n'ont pas dédaigné les singeries de ces deux actrices (i) ». Mais, « singe » ou non, la beauté précoce de Françoise allait pouvoir excuser bien des faiblesses de son jeune génie. A treize ans, avec une taille de cinq pieds, elle avait « des jambes d'héroïne, le sein arrondi et des étincelles dans le regard (2) ». Belle louange d'un style à la mode ! Le correctif y est apporté par les Mémoires secrets, qui observent qu'on « ne lui trouve d'autre défaut que d'être un peu trop grande et d'avoir la tête trop petite pour son corps », et « elle n'a pas non plus les bras beaux (3) ». Ce ne suffisait pas, à la vérité, pour la faire écarter de la scène où, des douces cendres de sa sœur grecque, l'Iphigénie française et ses tragiques et légères et charmantes compagnes, devaient résurgir par elle. D'ailleurs, Brizard, le zélé Brizard était là. De ses soins il devait avoir la récompensent, le 18 novembre 1772, pour sa protégée il obtenait un ordre de début de ces messieurs gentilshommes de la Chambre du Roi :

Nous maréchal duc de Richelieu, pair de France, premier gentilhomme de la Chambre du Roy;

moires d'Hippolyte Clairon; suivis d'une lettre du célèbre Lekain et de plusieurs anecdotes curieuses, relative au Théâtre-Français; Paris, an VII, in-8, p. 154.

(1) Henrion, Encore un tableau de Paris ; Paris, an VIII, in-8, p. 23.

(2) Chateauneuf, Les Dix Mélanges: Paris, 1829, in-8, p. 21.

(3) Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France depuis MDCCLX1I jusqu'à nos jours, ou Journal d'un observateur contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle; les relations des assemblées littéraires; les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés : les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers ; les vaudevilles sur la cour; les anecdotes et bons mots: les éloges des savants, des

Nous duc de Duras, pair de France, premier gentilhomme de la Chambre du Roy;

Ordonnons aux comédiens français de laisser débuter sur leur théâtre la demoiselle Raucourt dans les rôles qui pourront lui convenir afin que nous puissions juger de ses talens.

Signé :

Le maréchal duc de Richelieu.

et

Le duc de Duras (j).

Conformé à l'original par nous intendant et contrôleur de

l'argenterie, menus plaisirs et affaires de la Chambre du Roy,

lesdits jour, mois et an que dessus.

De la Ferté.

Présenté à rassemblée du lundi 29 novembre 1772 (2).

Un mois après, jour pour jour, que les comédiens eurent pris connaissance de cet ordre, la petite Saucerotte, déguisée sous le nom de Raucourt, débutait sur l'illustre tréteau, dans Didon, la tragédie de

artistes, des hommes de lettres morts, etc. /Londres, MLCCLXXXIV, in-18, t. VI, p. 243.

(1) Le duc de Duras est parmi ces personnages dont les rapports des policiers chargés de la galanterie parisienne parlent quelquefois. « M. le duc de Duras, disent-ils, le 27 septembre 1765, a cessé ses visites auprès de Mme de la Poupelinière, et, présentement, il donne tous ses soins à une autre dame demeurant rue Montmartre en face du cul-de-sac Saint-Pierre, chez le parfumeur, au premier étage... C'est M. le Duc qui passe pour l'entretenir... » En 1767, il s'attache une actrice de la Comédie, la demoiselle Fanier. « Cette demoiselle, dit le rapport du 6 novembre, jusqu'à ce moment passait pour être très sage ; aussi ce seigneur en fait-il beaucoup de cas et il ménage cette intrigue avec tout le soin et le mystère possibles, malgré celle qu'on lui connaît depuis longtemps avec Mme de la Poupelinière. » Par la suite, il vola aux bras d'une demoiselle Testar (rapport du 11 janvier 1771), laquelle le quitta pour s'amouracher du comte de Jaucourt, qu'elle devait épouser, au dire d'un rapport de police du 18 octobre de la même année. — Cf. Camille Piton, Paris sous Louis XV ; rapports des inspecteurs de police au Roi; 3e série; Paris, MCMX, in-8, pp. 17, 18,249,293,349-350.

(2) Archives de la Comédie-Française ; dossier Raucourt.

DE MADEMOISELLE RAUCOURT l5

Lefranc de Pompignan, inscrite depuis 1734 au répertoire. Grand tapage dedans Paris! A la beauté de la débutante, le public avait été savamment préparé. On s'écrasait aux portes. Et coups de poing, voire de bâton, de pleuvoir! Chaque jour des personnes se faisaient estropier aux guichets des billets de parterre. Les billets étaient grand motif à spéculation (1). Et quel triomphe, la toile levée ! La tragédie elle-même, sous son bandeau et avec son poignard, semblait frapper de sa sandale auguste la planche désertée. La douleur, la fureur, l'amour paraissaient entrer en scène avec cette jeune fille prodige dont la voix ressuscitait tous les grands fantômes évanouis des drames antiques. « On ne peut exprimer la sensation qu'elle a faite et de mémoire d'homme on n'a rien vu de pareil », avouent des nouvellistes peu enclins à l'indulgence, à l'ordinaire (2). Ce sombre et glorieux laurier, trente ans ne suffiront point à le faner, et, en i8o3, un voyageur peut écrire encore d'elle qui, déjà, touche à la cinquantaine: « Elle est incomparable pour l'expression des sentiments de fierté hautaine, d'énergie et de douceur passionnée (3). » Ah ! ce n'était point au bord du ruisseau de la rue de la Vieille-Bouclerie que ces sentiments étaient de mise ! Ce début devait demeurer un radieux et glorieux souvenir à ceux qui en furent témoins. Mme Vigée-Lebrun, l'artiste chère à Marie-Antoinette et à la Du Barry, en demeure frappée. « Le début le plus brillant que je me rappelle

(1) Mémoires secrets...; t. VI, p. 256.

(2) Mémoires secrets... : t. VI, p. 242.

(3) A. Laquiante, Un hiver à Paris sous le Consulat; 1 8o2-i8o3 , d'après les lettres de J.-F. Reichardt ; Paris, 1896, ln-8, p. 332.

l6 LE CÉNACLE LIBERTIN

avoir vu, écrit-elle, est celui de Mlle Raucourt dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus dix-huit ou vingt ans (i). La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite; elle joignait à tant d'avantages un air de décence remarquable et une réputation de sagesse austère, qui la firent rechercher par nos plus grandes dames ; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre et de l'argent pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais (2). » Défait, des inconnus mystérieux pénétraient dans sa loge au théâtre, et, subrepticement, déposaient sur sa table de toilette des rouleaux d'or de cent louis (3). Le père Saucerotte, dedans son galetas de la rue de la Vieille-Bouclerie, en avait grand besoin. L'olibrius, ayant flairé le trésor, montait bonne garde, l'œil sur la défensive, la main ouverte. Ce n'allait pas sans quelque comique. Pistolets au poing, il escortait sa fille (4), qu'on menait au théâtre en chaise à porteurs (5). Il défendait l'honneur et la vertu de la belle avec un soin jaloux. Chasse aux galants et chasse à leurs poulets. Un jour il surprit Françoise glissant un billet dans son sein. « Il la fit délacer devant lui. » Aussi « elle les cacha depuis dans ses bas (6) ». Ce devint la fable des oisifs et des amateurs de spectacles.

(1) Elle avait exactement dix-huit ans et neuf mois.

(2) Souvenirs de Madame Vigée Le Brun, de l'académie royale de Paris, de Rouen, de Saint-Luc de Rome et d'Arcadie, de Parme et de Bologne, de Saint-Pétersbourg, de Berlin, de Genève et Avignon ; Paris, s. d., nouv. édit., in-18, t. I, p. 81.

(3) Mémoires secrets... ; t. VI, pp. 260, 26 1 .

(4) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ;p. 22.

(5) E.-D. de Manne, Galerie historique des comédiens françois... ;

(6) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... : pp. 22,23.

On crut tout simplement le père amoureux de sa fille (1). C'était, on le peut croire, exagérer. Mais les pistolets empêchaient-ils les billets d'arriver et les poètes de rimer, car c'est en cette monnaie légère et de peu de cours que les galants de la Muse payaient leur écot. L'exemple peut se borner aux vers du sieur Lacombe, libraire de son état, et poète au sortir du théâtre, lequel sur le mode familier et enthousiaste interrogeait :

Dis, jeune Raucourt, dis, ô fée étonnante,

Par quel art, évoquant toutes les passions,

Viens-tu nous retracer leur image effrayante?

Et, comment, dans la paix d'une vie innocente

As-tu saisi Vhorreur et les expressions

De ces tyrans secrets d'une âme forcenée

Et la molle langueur et les ardens soupirs,

Et la douce espérance et les brûlans désirs,

Et V affreux désespoir d'une amante effrénée?

V amour, sans te blesser, t'a remis tous ses traits ;

Exprime ses tourmens, ne les ressens jamais (2).

... Ne les ressens jamais/... Vœu bien téméraire, auquel, pendant bien peu de mois encore, Raucourt devait souscrire. Qui plus qu'elle, bien au contraire, devait jamais brûler de feux plus hauts et plus ardents? La chronique impertinente et indiscrète devait, bientôt, fixer l'instant de ces premières flammes, et, de cette vertu si farouchement défendue, dénoncer avec effronterie le premier vainqueur. Au seuil de la vie galante de Raucourt, cette aventure colportée et ampli-

(1) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 22.

(2) P. -A. Leroy, Mlle Raucourt, artiste dramatique ; Orléans, i8g3, in-8, p. 4.

l8 LE CÉNACLE LIBERTIN

fiée mérite de retenir un instant, et d'autant mieux que deux grandes figures libertines du temps y sont mêlées : Louis XV, lui-même, et la Du Barry, sans plus. Devant eux, en janvier 1773, Raucourtjoua Didon, qui plut particulièrement au roi, à lui que la tragédie ennuyait au delà de ce qu'il est permis de croire. Il lui fit accorder cinquante louis « pour marque de sa satisfaction ». Mme Du Barry ajouta au cadeau ses compliments et l'offrande d'une robe de théâtre, que l'actrice préféra à trois robes de ville (1). Ce fut un habit à fond d'argent rayé d'or, brodé en paillettes et paillons, émaillé rubis et vert, fourni par Lenormand, et du coût de 6.600 livres (2). Mais, au dire des pamphlétaires, l'intérêt de la dame alla plus loin encore. Théveneau de Morande assure avec impudence, comme s'il eût été témoin de la scène: « Mlle Raucoux, après avoir joué devant Sa Majesté le rôle de Didon, entra dans le boudoir attenant à sa loge, où elle était seule avec sa maîtresse [Mme Du Barry]. Le Roi se livra aux mouvemens de la chair avec ce nouvel objet, qui sortit comblé des bienfaits du maître et de la favorite (3). » Lumineuse explication des cinquante louis de la« marque de satisfaction » ! Le mo-

(1) Mémoires secrets...; t. VI, pp. 254, 255. — Claude-Saint-André, Madame du Barry, d'après les documents authentiques; Paris, 1909, in-8, p. 194.

(2) Comptes de Mme du Barry. — Bibliothèque Nationale, manuscrits français, n" 8157, fol. 25. — Claude Saint-André, Madame du Barry... ; p. 194.

(3) Lettres de Madame la comtesse du Barry, avec celles des princes, seigneurs, ministres et autres qui lui ont écrit et qu'on a pu recueillir; on y a joint une grande quantité de notes amusantes et instructives, propres à donner les éclaircissements les plus curieux sur les causes des principaux événements de la fin du règne de Louis XV-: Londres, MDCCLXXIX, in- 18, p. 116.

narque ne dut, toutefois, ne l'être qu'à moitié, à croire un autre historien du même bord, car il « ne trouva pas les bras assez ronds, et les bras sont des indices du reste (1) ». Il sut, cependant, réserver son opinion, car Théveneau de Morande fait écrire à Françoise, par la favorite royale, ce billet dont l'apocryphe a un tour plaisant :

A Mlle Raucoux, actrice de la Comédie-Françoise .

Vous savez, ma belle Raucoux, ce qui s'est passé hier entre le Roi, vous et moi. Ayez la plus grande discrétion et n'abusez pas de la faveur que je vous ai procurée. Nous vous avons tous deux récompensés et ce ne sera pas, je crois, la dernière fois. Je vous ménagerai encore une entrevue qui ne vous déplaira pas. Adieu, ma belle Raucoux, continuez à être sage, c'est le moyen de vous faire estimer et de réussir. Comptez sur mon amitié.

Comtesse du Barry (2).

On aime à imaginer que ce n'est point sur l'autorité d'un pareil document que s'est basé un historien moderne pour affirmer que Mme Du Barry était une « insouciante et bonne fille » qui, à Raucourt, ne « gardait pas rancune d'avoir été un moment sa rivale (3) ». En admettant cette aventure amoureuse, peu connue, de Louis XV, on peut, en effet, convenir, par la même occasion, du caractère complaisant et conciliant de la favorite. Ce ne lui fit pas retirer son intérêt à la jeune tragédienne. La même année on la voit

(1) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 52.

(2) Lettres de madame la comtesse du Barry...; pp. 116, 117.

(3) Vicomte de Reiset, Grandes dames, tragédiennes et aventurières, bellesdu vieux temps; Paris, 1909, in-8, p. 322

s'occuper de la marier au danseur d'Auberval « qu'elle protège et qui l'amuse ». Mais d'Auberval étant fait pour évoluer sur d'autres cordes, refusa l'offre (i). Et ce n'était point pour ces genres d'union-là que Mlle Raucourt se devinait faite.

La conquête de la vertu de la fille Saucerotte faisait, dans ce temps, l'objet des plus furieuses convoitises. Il y a quelque chose d'infiniment curieux à voir les disputes livrées autour de ce que, sans façon, les gazettiers appellent un « friand pucelage ». Suivant Théveneau de Morande, cet aimable laurier fut cueilli par le Roi lui-même. Par contre, le sieur Châteauneuf fait le prince de Bouillon l'heureux bénéficiaire de ce plaisir de choix. Ce prince, grâce à ses 1.800.000 livres de rente, s'autorisait la coûteuse distraction des spectacles à domicile. Cela se donnait à son château de Navarre. Raucourt y vint jouer Atalide, Monime, Iphigénie. « Le prince causa seul avec elle avant le départ des comédiennes. » Et Châteauneuf d'ajouter que, fort satisfait d'elle, le prince lui donna le titre de Raucourt, dont il pouvait disposer en sa qualité de prince de Sedan et de Raucourt (2). Il ne lui donna que le titre ?... Hum! D'autres, au moins, en appelaient à de plus trébuchants moyens de séduction, à preuve cet ingénieux admirateur dont le geste est consigné, à la date du 3i janvier 1773, dans les Mémoires secrets :

(1) Mémoires secrets... ; t. VI, pp. 3fo, 3u.

(2) Châteauneuf, Les Dix Mélanges... ; pp. 20, 21. — Ces deux principautés appartinrent aux ducs de Bouillon de i65i à 1789. — Cf. Le baron de Batz, Études sur la contre-révolution ; La pie et les conspirations de Jean, baron de Bat% ; 1 754-1 jq3 ; Paris, s. d., in-8, pp. 119, 120.

Un inconnu a fait offrir à la nouvelle actrice douze mille francs de pension tant qu'elle resterait sage et si elle ne vouloit pas l'être, il a demandé la préférence et lui en a offert 24.000 livres. On ne dit point encore quel parti elle a pris; on veut seulement que le quidam n'ait été que le porteur de parole de M. le duc de Bourbon. Si cela est, il est à présumer que sa vertu aura peine à tenir contre un prince du sang (1).

Ce prince du sang n'était autre que le père du duc d'Enghien, qui, sous le Consulat, dans les circonstances que l'on sait, fut si tragiquement enlevé aux radieuses promesses de son printemps dans les herbeux et humides fossés du donjon de Vincennes. Le duc de Bourbon s'était effectivement mis sur les rangs des compétiteurs à la vertu de Françoise, mais il y rencontrait des concurrents sérieux, ainsi que cela apparaît dans une lettre du 4 février 1773 de la princesse de Chimay à son mari :

Tout le monde, y est-il dit, court après Mlle Raucourt : le marquis de Brancas lui a offert 100.000 francs d'argent comptant et 1 5.ooo livres de rente. On assure que M. le duc de Bourbon se met sur le rang des soupirants. Je doute qu'il soit du nombre des donnants ; les princes, ordinairement, ne sont pas magnifiques (2).

Ce ne rendit pas la duchesse jalouse. Admirable et charmante indirïérence souriante des épouses de ce temps ! Mme de Bourbon se plut à protéger particulièrement Mlle Raucourt (3).

(1) Mémoires secrets...; tome VI, pp. 273, 274.

(2) Comte Ducos, La Mère du duc d'Enghien ; 1 750-1 822 ; Paris, 1900, in-8", pp. 1 t6.

(3) Comte Ducos, La Mère du duc d'Enghien...; p. ig5.

Il est vrai que le duc semble bien n'avoir réussi en rien dans ses badines entreprises. D'autres devaient remporter de plus aisés succès. Dans l'été de 1773, la cour étant à Compiègne, Préville y fut avec ses camarades de la Comédie, donner quelques spectacles. Une représentation fut organisée au bénéfice de Mlle Raucourt, et Mme Du Barrv en distribua elle-même les billets (1). A propos de cette série de représentations de Préville, les Mémoires secrets observent, le 2 septembre 1773 :

On prétend que Mlle Raucoux, cette jeune actrice si renommée par ses talens précoces et par sa sagesse antique, a vu enfin sa vertu échouer au voyage de Compiègne; que M. le duc d'Aiguillon, ce ministre d'un tempérament fougueux et qui conserve encore tous les feux de la jeunesse, a vaincu et les préjugés et la résistance de la comédienne (2).

Est-ce là nouvelle à croire avec certitude? C'est chose peu certaine, et d'autant plus que nous verrons plus loin, les Mémoires secrets se démentir en quelque sorte eux-mêmes. A si peu de mois de distance de ses austères et retentissants débuts, toujours sous la garde du père Saucerotte armé et la moustache en bataille, elle avait pu céder ? Au conseil de Voltaire elle avait donc souscrit, à ce Voltaire qui lui dépêchait ces petits vers faciles et aimables:

Raucourt, tes talents enchanteurs Chaque jour te font des conquêtes, Tu fais soupirer tous les cœurs, Tu fais tourner toutes les têtes.

(1) Mémoires secrets... ; t. VII, pp. 41, 42.

(2) Mémoires secrets... ; t. VII, p. 48.

Les filles publiques p< {XVI 11° siècle. - D'

dans leurs boudoirs.

bltau de Jeaurat.)

Tu joins au prestige de l'art Le charme heureux de la nature, Et la victoire toujours sûre Se range sous ton étendard.

Es-tu Bidon? Es-tu Monime?

Avec toi nous versons des pleurs.

Nous gémissons de tes malheurs Et du sort cruel qui V opprime.

L'art d'attendrir et de charmer A paré ta brillante aurore; Mais ton cœur n'a rien dit encore, Défends ce cœur des vains désirs De richesse et de renommée ; L amour seul donne les plaisirs Et le plaisir est d'être aimée!

Déjà l'amour brille en tes yeux, Il naîtra bientôt dans ton âme; Bientôt un mortel amoureux Te fera partager sa flamme.

Heureux, trop heureux cet amant Pour qui ton cœur deviendra tendre Si tu goûtes le sentiment Comme tu sais si bien le rendre !

Le vœu astucieux de l'ironique vieillard avait donc été exaucé? Et Saucerotte ?... Et ses pistolets?... Mais contre de si hauts seigneurs que voulez-vous qu'il fît? Qu'il cédât? Ma foi, ne demandait-il pas mieux? Il y a apparence. Sa fille, maintenant, montait à la fortune: le mercredi 6 janvier 1773, un ordre des ducs de Richelieu et de Duras la recevait à l'essai, à la Comédie, aux appointements de 1.800 livres; le 3o janvier suivant on lui accordait ses feux et jetons, et, enfin, attestation certaine du succès de la jeune débutante, deux mois plus tard, le 12 avril, elle était reçue

à demi-part pour doubler Mme Vestris dans les rôles tragiques (i). Et tout cela ne suffisait point?

L'amour seul donne les plaisirs...

Peut-être bien que, lasse de l'ombrageuse tyrannie de Saucerotte père, elle en voulait tâter. « On prétend, dit Mme Vigée-Lebrun, que l'heureux mortel qui, le premier, triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvre (2). » Pareille note dans Bachaumont, le 19 mars 1774:

Cette D1U Raucoux, dont les plus illustres personnages briguoient aussi les faveurs et qu'on disoit inaccessible à tous les amants, est enfin entretenue publiquement par le marquis de Bièvre, mousquetaire, qui lui a donné 40.000 livres pour payer ses dettes, 6.000 livres de rentes viagères et lui fournit, en outre, i.5oo livres par mois pour le courant de sa maison (3).

De ce coûteux bilan, établi avec tant de précision, M. de Bièvre était-il capable? Certes bien. Né Georges- François Mareschal de Bièvre, le i3 novembre 1747, il était petit-fils de ce Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, homme de bien, lequel en son vivant fut premier chirurgien du roi Louis XIV et trouva l'heureux moyen de se faire faire marquis par Louis XV. Entré en 1766 aux mousquetaires du Roi, on le trouve capitaine de cavalerie en 1 771 , maréchal général des logis des camps et armées en 1772, et, à l'époque de sa liaison avec Raucourt, depuis deux ans il était écuyer ordinaire du comte de Provence, le futur Louis XVIII.

(1) Archives de la Comédie-Française ; dossier Raucourt.

(2) Souvenirs de Madame Vigée Le Brun... ; t. I, p. 81.

(3) Mémoires secrets... ; t. VII, p. 145.

Rentré du camp en 1780, chevalier de Saint-Louis en 1784, il mourut en Allemagne en 1789. Il était homme d'esprit et particulièrement porté sur le calembour auquel il donna un lustre où il demeura sans rival. L'histoire de France avait été tournée par lui en jeux de mots, et de grands soins il avait apporté à la composition de la Lettre écrite à madame la comtesse Tation par le sieur de Bois Flotté, où, comme chacun sait, est contée avec force détails la mort de l'abbé Quille dont le Père Oquet porta le corps de garde en terre cuite, etc. C'est pourquoi Sophie Arnould l'appelait le marquis Bilboquet. De Raucourt, dont le portrait fut fait par un méchant peintre, il disait, navré et éperdu : « Ce maladroit a fait une croûte de ma mie(i). » Il donnait, toutefois, dans le genre sérieux, et écrivit la comédie du Séducteur, jouée le 8 novembre 1783 à la Comédie-Française, et, qu'avec un détachement du meilleur ton, il laissait attribuer au comte de Provence, son maître, lequel, non moins détaché, s'en laissait accorder la paternité (2). En faveur de Mlle Raucourt, M. de Bièvre y alla donc de son crédit, ce qui, néanmoins, ne dura guère. Il débuta, le 21 janvier 1774, par lui assurer, devant Me Le Potd'Auteuil, notaire, une rente viagère de6. 000 livres. De la manière la plus délicate il payait son obligeant procédé. Il confessait avoir reçu 60.000 livres « en espèces sonnantes et monnaie ayant cours, dont il est content » de la petite Saucerotte, — d'elle qui avait

(i) Comte Gabriel Mareschal de Bièvre, Le Marquis de Bièvre, sa vie, ses calembours, ses comédies; 1747-1 j8g ; Paris, 1910, in-8, p. 123.

(2) P. Fromageot, Le Roman du comte d'Angiviller; Paris, 1907, in-8, p. 5o

pour lors quelques milliers de livres de dettes (i) ! Mais le moyen de dire, s'il vous plaît, qu'au taux de cette rente il louait à bail la jeune délurée? Le prétexte était honnête, et sans sourciller Me Le Pot d'Auteuil l'enregistra en ses minutes. Les Saucerotte ne lui étaient pas inconnus. Peu auparavant il avait dressé un acte par lequel Françoise accordait une rente de 2.000 livres à ses parents, lesquels empochaient, et ne songeaient plus guère à veiller sur elle à main armée. Foin de cette mise en scène grotesque ! Et adieu la médiocrité des malodorants clapiers de la rue de la Vieille-Bouclerie ! « J'ai calculé, écrivait un facétieux de ce temps, qu'il falloit trois mille six cens ans à une jeune personne vertueuse, qui voudrait par son honnête industrie se meubler aussi magnifiquement que Mlle Deschamps de la rue Saint-Nicaise, qui s'est meublée en vingt-quatre heures (2). » De cette demoiselle Deschamps, fameuse dans la galanterie et les rapports de police, Françoise avait daigné suivre l'exemple. Vertueuse, elle l'était peu ou prou, et quant à vivre honnêtement trois mille ans ou plus... Donc, M. de Bièvre eut permission de la mettre dans ses meubles. En 1774, peu après ses débuts, Raucourt avait été habiter à la paroisse Saint-Roch, rue du Dauphin (3). L'année suivante on la voit avoir maison

(1) Comte Gabriel Mareschal de Bièvre, Le Marquis de Bièvre... ; p. 119.

(2) Réponse à l'auteur des représentations à M. le Lieutenant général de police à Paris, sur les courtisanes à la mode et les demoiselles du bon ton, par une demoiselle du bon ton; Première partie ; à Paris, de l'imprimerie d'une sociétéde femmes entretenues; MDCCLX, avec approbation des demoiselles du bon ton ; in-18, p. 5o.

(3) Plainte rendue le 2 1 avril 1774 par Mlle Raucourt par-devant le commissaire du Châtelet Pierre Thiérion, contre son cocher qui

DE MADEMOISELLE RAUCOURT 3l

de campagne à Vaugirard, grande rue (i). Cela est bon pour la belle saison où le pinson chante dedans la haie fleurie de légers et tremblants volubilis. A Paris, il y a mieux. C'est, tout d'abord, pris à bail du sieur Cochois, conseiller du roi et marchand de bois, un petit hôtel à la Chaussée d'Antin, de 800 livres par an. Puis, le 5 mai 1776, elle loue une maison sise près de la Barrière Blanche, derrière la rue Saint-Lazare et les Porcherons. C'est un quartier presque agreste encore, où Ramponneau dresse ses tonnelles et ses cabinets de verdure, le jardin rustique où il bat et rosse volontiers ses pratiques quand il est en pointe de vin (2). Dans les terrains vagues, ce sont des bouquets de verdure, des taillis, la campagne dirait-on, là où, aujourd'hui, les rues La Bruyère, Pigalle et Larochefoucauld bombent le pavé de leurs dos d'âne. Là, la nouvelle maison de Raucourt fait merveille. C'est, entre une vaste cour, au nord, et un jardin de quarante ares, au midi, un beau corps de logis de grande allure, avec aile en retour pour le portier, les remises, les écuries. Sur les bruissantes verdures du jardin béent les fenêtres du salon. Il y a là une bibliothèque,

Pavait volée. — Archives Nationales, série Y, 10902. — Emile Campardon, Les Comédiens du Roi de la troupe française pendant les deux derniers siècles ; documents inédits recueillis aux Archives Nationales ; Paris, 187g, in-8, p. 244.

(1) Plainte rendue le y juillet ijj5 par François Saucerotte, père de Mlle Raucourt, par-devant le commissaire du Châtelet Michel- Pierre Guyot, contre un marchand de tableaux pour abus de confiance. — Archives Nationales, série Y, 1 3556. — Emile Campardon Les Comédiens du Roi de la troupe française... ; p. 247.

(2) Cf. le curieux procès-verbal de plainte contre Ramponneau, tiré des Archives Nationales, dossiers du Châtelet de Paris, liasse, i353, publié par M. Emile Campardon dans L'Amateur d'autographes, n° 341, février 1882, pp. 22, 23.

une grande salle de bains, et, à l'étage, des boudoirs, des garde-robes, des chambres à coucher pour elle et les amis, et, détail à retenir, car Françoise, on le verra, y insiste quelquefois, au rez-de-chaussée, les lieux sont à l'anglaise (i). La maison est meublée somptueusement, avec du rare et du magnifique, non point que la locataire ait le goût très sûr et le jugement très averti, mais elle a des amis qui s'y connaissent en art pour elle. On la dupe aisément sur ce terrain, tel le sieur Riolle, maire de Pont-à-Mousson, et vaguement son parent, lequel, en janvier 1775, lui a vendu plusieurs tableaux. L'effronté lui en avait fait le plus chaleureux éloge, les disant venir d'une succession et être des originaux du Poussin, du Carrache et du Corrège. Elle s'en laissa conter et conclut marché pour 7.200 livres, payables en billets, dont voici le premier :

A Paris, le 3i janvier 1775.

Messieurs, au premier novembre prochain, il vous plaira payer par cette première lettre de change à M. Riolle ou à son ordre, la somme de 2.400 livres au cours du jour, valeur reçue de mon dit sieur, que vous passerez sans autre avis de votre très humble servante, à Messieurs Levacher, père et fils, banquiers, rue du Cimetière Saint-André-des-Arts, à Paris.

Et, idem, deux autres billets de pareille somme au 1er novembre 1776 et au ier novembre 1777. Mais les tableaux montrés à qui s'y connaissait, il se trouva que c'étaient de méchantes copies, valant 600 livres au plus. Comme elle n'avait que dix-neuf ans, son

(1) Comte Gabriel Mareschal de Bièvre, Le Marquis de Bièvre... ; p. 98.

Pl. H.

Les Deux Aimables Tribades.

(D'après la gravure de Binet.)

père se substitua à elle, et courut porter plainte au Châtelet contre le sieur Riolle et demander l'annulation des lettres de change extorquées (i). Cette démarche de Saucerotte est du 7 juillet 1775. Mais les banquiers ne l'avaient point attendue pour prendre leurs sûretés. Le 28 avril précédent, à leur requête, opposition était mise à la Comédie sur les appointements de Mlle Raucourt(2). On ignore quelle fut la suite qu'eut cette affaire, mais ce que je sais bien, c'est qu'elle ne fut pas unique et avait eue des précédents. Ainsi, dans l'été de 1774, elle fut audacieusement filoutée par son cocher Lemaître, dit Champagne. Ce faquin était attifé de belle manière et pour faire honneur à sa maîtresse. Sur son siège, il paradait en habit gris avec parements et collet vert galonnés d'argent, en veste et culotte de drap vert bordés et, sur le chef, un chapeau à mirifique plumet. Il conduisait une berline à l'anglaise, à deux chevaux. Avec le tout, et, en plus, des brosses, des souquenilles, des harnais, il décampa (3). Ces détails donnent une idée du luxe de la tragédienne. M. deBièvrelui permettait de mener grand train. En bel équipage elle paradait à Longchamp et ne dédaignait pas de s'en aller promener au Waux-Hall. Le lieu était alors à la mode, ouvert, depuis le 25 mai 1769, par le sieur Torré (4).

(1) Archives Nationales, série Y, 1 3556. — Emile Campardon, Les Comédiens du Roi de la troupe française... ; pp. 247, 248, 249.

(2) Archives de la Comédie-Française; dossier Raucourt.

(3) Archives Nationales, série Y, 10902. — Emile Campardon, Les Comédiens du Roi de la troupe française...; pp. 244, 245, 246.

(4) Le Waux-Hall d'été, dit Waux-Hall du sieur Torré, fut le plus fameux des trois qu'eut Paris à cette époque. Au carnaval de 1769, Rugieri ouvrit le Waux-Hall d'hiver, et le 25 août 1775 fut inauguré celui des boulevards neufs.

« Ce spectacle, dit un voyageur, ne se donne que les jeudis et dimanches; le jardin est trop petit pour la quantité de monde qui s'y rassemble ; le salon très beau , on y monte par deux larges escaliers ; des élèves de l'Opéra y dansent; dans les jardins, le carrousel et l'escarpolette contribuent aux divertissements ; les femmes y affectent une tenue plus libre encore qu'ailleurs et le jeu de l'escarpolette permet beaucoup de licences distrayantes pour le spectateur, et qui, néanmoins, peuvent être attribuées à des causes accidentelles (i) ». Pour Y Espion anglais, ce n'est qu'un mauvais lieu où : « les plus jolies et les plus brillantes filles de Paris qui se renouvellent sans cesse attirent les amateurs en ce genre et font de ce lieu une espèce de bourse d'amour où se négocient et se trafiquent des effets galans. C'est, pour parler plus convenablement, un serrail, où, chacun, suivant sa faculté, vient jetter le mouchoir et se préparer une nuit voluptueuse (2)». Mais, quoi ! Y figurer n'était-ce pas de meilleur ton ? Celui de Françoise était à la mode du jour. C'étaient des lauriers ajoutés à ceux cueillis depuis ses débuts à la Comédie. De ses succès, des cabales s'étaient piquées. On avait vu des émeutes au parterre, mais, somme toutes, elle demeurait à la belle et grande place prise d'assaut dès le soir du 23 décembre 1772. En 1773 elle créait Melpomène, de Y Assemblée, de Schosne, et Orphanis, dans la tragédie du même nom, de Blin de Sainmore. En 1774 on la vient applaudir

(1) [François Cognet], La Vie parisienne sous Louis XVI ; Paris, 1882, in-18, pp. 32, 33.

(2) L'Espion anglois ou correspondance secrète entre mylo<"d All'çye et mylord AlVear ; Londres, MDCCLXXXIV, in-18, t. Ii, p. 82.

sous les traits d'Adélaïde, d'Adélaïde de Hongrie, rimée par Dorât, puis, l'année suivante, c'est Barsénice, des Arsacides, de P. de Beaussal, et Galathée — un triomphe pour sa beauté — dans le Pygmalion, de Jean-Jacques Rousseau. Le 7 avril 1776, Messieurs les Gentilshommes de la Chambre lui accordent une augmentation d'un quart. Mais, déjà, ses allures libres, ses volontés impérieuses, lui créent des discussions avec ses camarades. C'est badinage dans le tripot comique, dont le public ne s'aperçoit guère. Il en va, quelquefois, autrement, et telle note dans son dossier, nous apprend qu'elle prenait des libertés aussi bien avec le parterre qu'avec les comédiens :

Mlle Raucourt sera mise à cent écus d'amende pour avoir fait manquer deux fois la représentation de Sertorius.

Ce 29 avril 1776.

Par ordre de M*™ les Premiers Ge?itilshommes de la Chambre.

Desentelles (i).

Cent écus!... Misère! Mais, hélas! M. de Bièvre n'était plus là pour les payer. Ses amours n'avaient guère duré avec la fille Saucerotte, et cinq mois après la signature du contrat par devant Me Le Pot d'Auteuil, il en était aie regretter amèrement. L'ingénieux mousquetaire cherchait le moyen de serrer les cordons de sa bourse, et, un jour, il crut avoir trouvé la ruse propre à le tirer de sa fâcheuse posture. Le lieutenant de police était alors Jean-Gualbert-Gabriel de Sartine, homme fameux par l'activité qu'il donna

(1) Archives de la Comédie-Française; dossier Raucourt.

à la police des mœurs. C'est à lui que le marquis de Bièvre s'adressa et sa lettre est un joli morceau, révélateur de l'habile manière dont la demoiselle Saucerotte avait su mener ses affaires. Mais peut-être bien que monsieur son papa, homme entendu, y avait donné le coup de pouce.

Monsieur, gémissait la dupe à M. de Sartine, je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour vous mettre au fait de toutes mes sottises, et vous savez déjà que si le règlement qui a supprimé les galons des domestiques de ces demoiselles avait aussi supprimé les contracts, j'aurois en ce moment-ci de grandes actions de grâces à vous rendre. La belle Raucourt, qui commence parla où les autres finissent, à 17 ans et 9 mois a arraché à mon ivresse ou à ma stupidité, un contract qu'elle a fixé à deux mille écus; car il faut lui rendre justice, elle m'a sauvé l'embarras de cette affaire, elle a choisi elle-même le notaire, elle a pris son heure, réglé ses articles et je n'ai eu que la peine de signer. La forme de ce maudit contract est si sévère, toute cette manœuvre étoit si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une demi-heure : je me suis même ouvert au notaire sur mes craintes, et j'ai signé, doutant encore si on me tiendroit les conditions verbales qu'on avoit faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé, sans me douter du prétexte honnête qui a pu y donner lieu, sans pouvoir même en venir à une explication. Vous conviendrez, monsieur, qu'un rêve aussi court qui laisse à sa suite de pareilles réalités, rend le réveil un peu fâcheux. Tout ceci paroit jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la tournure honnête que j'y avois prise. Vous avez eu des bontés pour Mlle Raucourt, je ne veux point lui faire tort dans votre esprit ni dans celui du public. Quoi qu'il arrive, je ne m'échapperai sur elle d'aucune manière, je le dois à moi-même, et d'ailleurs je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable procédé; je l'attribuerai toujours à des conseils étrangers qu'elle aura suivis, parce qu'elle n'a point de caractère. S'il n'est pas indigne de votre ministère d'amortir un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodemens que vous voudrez bien près-

crire. Quoique le sceau du notaire y ait passé, je crois qu'il vous est possible de changer sur cet article les intentions d'une femme qui vous doit beaucoup, et qui mériteroit moins vos bontés si elle perséveroit. Si vous voulez avoir la bonté de me donner aujourd'hui un moment, j'aurai l'honneur d'en causer avec vous de la manière la moins fastidieuse possible, car cette lettre-ci le devient un peu, et je me conduirai d'après vos intentions comme un galant homme qui ne méritoit pas d'être aussi grossièrement trompé, mais qui n'en conserve ni aigreur ni ressentiment. J'attends vos ordres, et suis avec respect, votre, etc.

de Bièvbe (i).

Ce 22 juin 1774.

De pareilles épîtres ne devaient pas étonner outre mesure les lieutenants de police. En 1780, le lieutenant de l'époque, Pierre Lenoir, eut à régler pareil différend. Il s'agissait de la demoiselle Du Fayel, aimable personne qui, naguère, avait voulu, par jalousie, em poisonner sa sœur (2), et de M. de Senneterre. Ce gen tilhomme lui avait souscrit deux contrats de 80.000 livres chaque, ce qui indisposa fortement sa famille, laquelle porta plainte au Roi. M. Lenoir, saisi de la chose, fit restituer les deux contrats, mais laissa 24.000 livres à la demoiselle, « afin qu'elle n'ait pas perdu ses six mois avec M. de S... (3) ». M. de Sartines prit moins à cœur les intérêts du « marquis Bilboquet ». Il manda Mlle Raucourt, et, ses explications

(1) Pierre Manuel, l'un des administrateurs de 1789, La Police de Paris dévoilée ; Paris, Strasbourg, Londres ; l'an second delà liberté; in-8, t. I, pp. 104, io5, 106.

(2) Mémoires secrets... ; t. XIV, p. 33g.

(3) La chronique scandaleuse ou mémoires pour servir à l'histoire de la génération présente; à Paris, dans un coin où l'on voit tout; MDCCLXXXIX, in-18, t. I, pp. 221, 222. — Correspondance secrète politique et littéraire ou mémoires pour servir à l'histoire des cours, des sociétés et de la littérature en France, depuis la mort de Louis XV; Londres, 1787, in-18, t. X, p. 354.

entendues, mit M. de Bièvre hors de cour (i). Son goût du calembour reprenant le dessus, il s'en fut gémir partout: « Ah! l'ingrate a ma rente! » Elle l'eut près d'un an encore, jusqu'au 3o mai 1775, date à laquelle le galant dupé consentit à mettre, si j'ose dire, les pouces. Il prit donc le parti de racheter la rente et ce dans les conditions les plus simples du monde : n'avait-il pas reconnu avoir reçu « de demoiselle Sausserotte de Raucourt, » la somme de 60.000 livres « en espèces sonnantes et monnaie ayant cours, dont il est content? » Oui, n'est-ce pas? Eh bien, mon Dieu, M. le marquis n'avait qu'à rembourser le prêt. Le prêt!... Il en dut demeurer ahuri un instant, puis paya. Et le contrat fut annulé (2). « Je suis un galant homme », avait-il écrit à M. de Sartine, qui, du procédé de Mlle Raucourt ne conserve « ni aigreur ni ressentiment ». Elle en eût pu dire autant, car, quatorze ans plus tard, avec la meilleure grâce du monde, elle consentit à lui jouer le rôle de la comtesse dans sa comédie Les Réputations. Echange de procédés excellents et bien dans le goût de ce temps galant. Et ainsi, à jamais, Raucourt se déroba à la cruelle et tendre et plaisante autorité de l'arrïour de M. de Bièvre. En elle, lentement, avait mûri le fruit empoisonné d'autres tendresses et c'était pour s'y abandonner, pour descendre dans leur impudique enfer, qu'elle avait renoncé aux calembours et autres divers agréments du « marquis Bilboquet ». Les fleurs vénéneuses du jardin de Lesbos l'appelaient vers les « impurs vergers ».

(1) Pierre Maxuel, La Police de Paris dévoilée... : t. I, p. 107.

(2) Comte Gabriel Mari.schal de Bièvre, Le Marquis de Bièvre... : p. 129.

wwaraÉ

Page 1