LETTRE LONGUE A LA BIEN-AIMÉE. I I
gants, vos cheveux un peu tapotés devant la glace — vous étiez si bien sur cette chaise longue où je m'asseyais près de vous, si intime, si gentil-sourire, si caresse, que vous redeveniez vraiment la nécessaire tendresse d'hier, d'aujourd'hui et de demain, la bonne amie d'émotion qui dispense de phrases; et, contre vous, serré, avec de petits baisers courts clans vos cheveux, je me sentais délicieusement redevenir moi-même, tout paresseux contre vous, et j'aurais voulu rester si longtemps..,
Quels lieux communs toujours nous tyrannisent! Voyez! J'aurais voulu, passionnément voulu, ce jour-là, que nous en restions, sages, si délicieusement sages, à cette longue caresse de nos présences. Je n'aurais pas voulu, même, la précision des baisers, j'aurais voulu seulement cela : vos gants enlevés, nos doigts joints, et puis le même siège pour nous deux. Vous seriez revenue d'autres fois — plusieurs fois — tout serait venu lentement, à son temps: c'eût été de l'amour meilleur, de bonne qualité, garanti, nous nous serions habitués; nous aurions pu être très heureux. Pas du tout. Vous étiez là, il fallait que j'en profite. Dans tous les romans cela se passait comme cela, vous auriez été humiliée du contraire. Il fallait quitter cette chère position de bonheur doux et câliné, brusquer ce bon silence, le salir d'une phrase toute faite : « Sois à moi — dis ! )) — (( O viens — dis ! )) — « Tu veux — dis ! )) et puis les vêtements s'éparpillent — petites résistances et nouvelles sottises bafouillées — et puis, allez donc! On aurait tant voulu rester
tranquille.
Je leur ai obéi, aux tyranniques lieux communs. Je me suis levé, j'ai pris entre mes mains votre chère petite tête timide, je me suis penché tout près. (Vous sembliez tout à fait — le masque seul vu, tous les détails fondus dans la demi-teinte — une préparation de quelque Latour moderne et génial.) Tout près des lèvres : « Vous voulez, n'est-ce pas? Je vous aime tant Geneviève! » Et puis un baiser mal donné, parce que je m'occupais des agrafes. Vous disiez : « Oh Raoul ! Je suis venue, vous voyez, je vous aime, cela ne vous suffit pas ! Raoul ! Vous ne m'aimerez pas, je suis trop vieille pour vous! Oh Raoul! » Encore des baisers.
« Je
Il8 LE CENTAVRE.
(( Je t'aime! )) Je me suis piqué les doigts; mais maintenant c'est tout le parfum de votre gorge.
J'aurais voulu « rester tranquille )) tout à l'heure, et maintenant c'est le bon désir, animal, dans les reins — joyeux de cette bonne chair chaude et ferme. (Car sait-on jamais, après s'être donné tant de mal pour conquérir un petit cœur, ce que l'on va trouver autour.) Je roule ma tête comme un vers de Verlaine — ah! — les aréoles des seins jaillis! Et vous avez trente — trente-deux ans ? C'est pas vrai! Quelle chose stupide l'âge! Oh ce parfum qui vient! Il n'y a pas à dire ; faut employer le mot (( enivrant )).
Je lève la tête : cela a vraiment l'air de vous faire plaisir.
Une pose. Cette peau blanche et bleue est douce comme tout. Cela dure.
(Ces toiles d'araignées grelottent an haut des grandes croisées.)
.Mais rien n'énerve comme cette douceur trop tiède. Vous êtes abandonnée tout à fait maintenant, chiffe et bonne, vos cheveux enroulés à tous mes boutons en petits fils d'Ariane. Je veux me lever: (( Aïe — Raoul ! » Vous pliez sur mon bras; les doigts un peu gourds je dégrafe avec acharnement. (Si ce n'était pas par hasard que vous aviez choisi ces dessous de soie souple, c'était bien mal deviner mes habitudes, car la nudité seule... et les bas eux-mêmes... passons.) Une agrafe — deux — trois — huit — douze, et des lacets aux nœuds gordiens; j'en ai chaud. Tout tombe à la fois, les jupons gris en rond, le corset gris, là-bas, en trapèze gondolé — coudes au corps, visage aux paumes, un pli d'ombre entre les seins rapprochés: Mien aimée que votre pose fut classique! panneaux à i fr. 25 des arcades de la rue de Rivoli! — Je vous pris à bout de bras parles coudes; (malgré que ce détail étiquete tout un ^olde de récents romans, je ne puis pas ne pas me souvenir de vos taches de vaccin) — «Je l'aime. Cela va très bien. Je vais être très heureux —
si