J. DE T
Mon tigny '-su r~Loing, Février i8ç6.
CHRONIOUE
par Henri Albert.
XOTE. — Dans chaque volume du Centavre, les opinions exprimées par l'a it leur de la chronique n'engagent en rien les autres rédacteurs.
L'Art est une promesse de bonheur,
de Stendhal.
I rœthe, sur ses vieux jours, déplorait pour les jeunes débutants qui venaient à Weimar solliciter ses encouragements, l'impuissance à créer encore. « en un temps absolument fait )), des œuvres vraiment originales. 11 avait débuté, lui. alors que la littérature de son pays était encore au berceau, avec des horizons inconnus devant lui, n'ayant à emporter, comme unique bagage, que la tradition latine, et, en 1824 déjà' lorsqu'il jetait un regard en arrière, le passé lui paraissait bien lourd et tout ce qui l'entourait g trop lumineux )) pour qu'il y ait encore « quelque chose à faire ».
1 )epuis lors, soixante-dix ans de littérature soutenue semblent avoir donné tort à Goethe. Les hommes ne se sont point lassés de chercher l'expression verbale de leurs rêves. De fort beaux livres, en attestant des esthétiques nouvelles, ont plusieurs fois changé la face du monde et tous les jours apportent l'annonce de nouveaux chefs-d'œuvres, recommandés a nos enthousiasmes.
Des écrivains d'aujourd'hui, bien persuadés pourtant que tout a été dit, semblent avoir l'unique souci de faire du neuf à tout prix, par des moyens purement extérieurs. Et, tandis que le public ne leur demande plus autre chose que de le divertir, ils voudraient l'intéresser
I2Ô LE CENTAVRE.
resser davantage encore à des questions de clocher dont il n'a que faire, imposer à son admiration les détails somptueux et l'architecture branlante d'un édifice inhabitable. Ah les belles théories d'art dont s'embrument depuis quinze ans les cerveaux occidentaux! C'est à croire que le souci de la beauté a entièrement disparu sous l'enveloppe étouffante d'un verbalisme opaque; comme si la vie n'était pas devant nous, large et claire, avec ses aspects toujours nouveaux, capables de réaliser tous les rêves. Des artifices de style tiennent lieu d'originalité; chaque mois, dans des revues fraîches écloses. dont certainement (( le besoin se faisait vivement sentir », des jeunes gens annoncent qu'ils vont être jeunes d'une façon inédite. Disparaîtront-ils comme quelques-uns de leurs aînés, ceux - qui jadis faisaient grand bruit? A propos de banquets, récemment encore, furent reprises d'anciennes querelles de priorité en des questions bien enterrées, croyait-on. Si quelques poètes des jeunes générations affirment des talents profonds et sincères, qu'importe l'origine de leurs moyens d'expression! Les formules n'y font rien; car, que valent les œuvres, si parfaites soient-elles, si la personnalité ne s'y révèle, et si elles ne sont la réalisation complète et entière d'un idéal de vie?
Parfois, chez des êtres d'exception, doués d'une grande faculté de comprendre, la vie apparaît trop passionnante pour qu'ils veuillent la recréer dans un livre. Ils ne réalisent jamais, parleurs œuvres, ce qu'ils sont eux-mêmes, et il leur suffit d'avoir vécu pour témoigner de l'idéal qu'ils poursuivent.
Mais, a côté de cela, en notre époque de talents iorcés, que de recherches stériles et d'efforts mal venus! Pour les médiocres, poursuivant une chimère factice à travers d'épais fourrés, par des sentiers tortueux, puisque le grand soleil des routes battues dévoilerait trop l'inanité de leurs amc^. les prétendues libertés en art ont été les bienvenues. Ils ^ en <ont servi jusqu'à la satiété. Au lieu de peiner sur leurs déteslablcs élucubrations, n'eut-il pas mieux valu, vraiment, aller au café?...
Que rcstc-t-il de ceux qui formèrent la tapageuse avant-garde littéraire d'il y a dix ans? Ceux-là, certainement, ont un très bel
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