CHRONIQUE
avenir — derrière eux; en sorte que l'ordre des choses exige que rien d'eux ne demeure, hors la satisfaction qui nous reste de les avoir jugés parfaitement ridicules.
Si je dis ces choses pour clore ce recueil dont voici paru le premier volume, c'est pour nous disculper dès l'abord d'avoir voulu, par sa publication, innover en aucune façon. On remarquera peut-être en ces pages un certain retour vers un art plus pondéré, en même temps que plus traditionnel que celui qui a eu cours assez longtemps. Les uns célèbres déjà, les autres presque inconnus, chacun avec une vision particulière de l'univers et une indépendance entière, nous avons voulu réunir ici tous les trois mois quelques-unes de nos visions d'art ou de pensée, de même qu'il nous arrive parfois de mêler la fumée de nos cigares dans de longues conversations d'après-midi. Il importe surtout que nous nous y soyons plus.
Dès maintenant on a voulu nous attribuer des projets qui, s'ils ne sont pas ceux de nous tous, réalisent cependant, en une certaine mesure, les aspirations de quelques-uns d'entre nous. La lassitude du décor où se meuvent certains de nos symbolistes, faisait dire récemment à l'un de nos rédacteurs, qu'il serait peut-être temps de renoncer à l'inspiration moyenâgeuse qui servit de prétexte à tant de débauches sentimentales. Une simplification s'imposait.
Contempler davantage la beauté de ce qui nous entoure, le mouvement, la joie, nous permettrait peut-être de créer un idéal plus accessible que celui du lointain chevalier perdu dans la brume. Dans cette recherche de motifs plus simples pour de plus réelles évocations poétiques, puisque notre genre de vie était si différent de celui de nos aînés, puisqu'il nous plaisait de renoncer à une trop fragile tour d'ivoire, il était naturel qu'au lieu de nous affubler d'une vaine étiquette, nous rêvions d'une éthique « sincère et conforme à nos instincts ».
(Ah les beaux enthousiasmes de nos promenades nocturnes! Soit que nous arpentions à pas lents les quais déserts des environs de Notre- Dame
IjS LE CENTAVRÉ.
Dame, dans ce cher silence (( indulgent aux longues théories », soit que, traversant Paris du d' Harcoart à la Nouvelle- Athènes, nous exaltions nos jeunesses tumultueuses en de longues marches bruyantes, nous avons toujours été sincères à la joie de nous sentir vivre. D'autres fois, accoudés aux tables des cafés, entre les chartreuses des maîtresses de nos amis et le griffonnage de nos cahiers de notes, ou bien amusés par des bouges infâmes, de Montmartre au Quartier-Latin, clans les caveaux des Halles, nous nous sommes facilement consolés d'être (( de maintenant » en sachant nous passionner pour ce maintenant. Et quand les premières heures du matin nous séparaient, c'est d'une voix ferme que nous lançions le courageux « rentrons travailler! » de nos dernières poignées de mains.)
Que voudrait-on d'ailleurs imposer à nos admirations? Les quelques idées qui nous paraissaient nobles se sont définitivement avilies aux mains des politiciens démocrates et seules peuvent nous passionner encore la jeunesse et la beauté? Nos âmes disparates n'ont souci de jouir que par les contrastes mêmes. Sceptiques et enthousiastes à la fois, pleins d'illusions et de désenchantements, ayant toutes les audaces et toutes les réticences, des naïvetés d'enfants et des ruses de sauvages, compliqués jusqu'au vice, mais bien portants de cœur et d'esprit, nous avons trouvé dans la vie même le corollaire à nos désaccords intérieurs. Et nous avons essayé de l'aimer, cette vie moderne, plus encore dans ses douleurs que dans ses joies. (( La profonde douleur rend noble, elle sépare. (Nietzsche) )) — Les bonnes tristesses font presque tout le bonheur ! On voudrait supprimer la misère et les peines au profit d'un vain idéal de nivellement et de médiocrité, réduit à des questions d'estomac( i ), alors que seule la lutte vers le bonheur mène les rouages du monde...
Cependant les littératures actuelles, dont il devrait être question ici,
( i ) Le dfHavre etf la seule rerucqui ne s'occupe pas de sociologie.