CHRONIQUE
n'ont produit pendant l'hiver écoulé que fort peu d'œuvres réalisant un idéal de beauté, ou — pour parler avec Stendhal — de bonheur. Quand la vogue successive de -Messieurs Ohnet, Bourget, Prévost sera remplacée par celle de M. Ilermant ou de M. Untel, cela changera-til la marche des choses? On attendait un renouvellement par les littératures étrangères et maintenant à peine s'il est encore question de ces « produits exotiques ». (Je les. connais pour les avoir fréquentés beaucoup, trop peut-être.) Pouvaient-ils avoir une influence quelconque sur les lettres françaises?
Je ne parle pas de M. d'Annunzio, qui est tout à fait des nôtres, par son tempérament latin, et que nous devons remercier ici des belles heures d'extase spirituelle que nous ont données ses livres. .Mais les Scandinaves, qu'en avons-nous retenu? Les expériences de chimie passionnelle de M. Strindberg, ou les soucis de nourriture de AJ. Knut Hamsun? Certainement les pays du nord ont quelques grands écrivains, mais ils ne peuvent nous intéresser qu'au point de vue purement littéraire. Oui. je sais bien, il y a Ibsen. .Mais jusqu'à quand encore? Nous avons pu nous t< emballer » un moment sur l'étrangeté des symboles poétiques du grand norvégien, sur l'agencement de sa charpente dramatique, mais jamais son art n'agira sur nous d'une taçon directe. Les préoccupations morales d'Ibsen ne sont pas les nôtres et les problèmes essentiels de sa conscience germanique ne troublent point les âmes méditerranéennes que nous sommes parvenus à nous créer.
L'Allemagne possède plusieurs très bons poètes lyriques dont deux au moins sont tout à fait géniaux. Mais les différences de langues rendent leur lyrisme à jamais inaccessible à la plupart d'entre nous. De ce beau théâtre réaliste qui florissait il y a quatre ou cinq ans à Berlin il ne reste plus trace; il a disparu tout comme le mouvement du Théâtre Libre en France. M. Ilauptmann, pour ne citer que le plus connu de ce groupe^ avait donné dans les Tisserands une image puissante de la misère, une image pleine de hautes qualités d'art. Récemment, dans son Florian ( reyer, il voulut évoquer, avec les mêmes moyens dramatiques, un sujet analogue transporté en un cadre historique (la Guerre 17 des
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des Paysans), et sa tentative s'est échouée dans une œuvre informe et ennuyeuse. 11 faudra bien se décider enfin à être plus circonspect à s'enflammer pour des génies qui s'éteignent si vite.
J'ai beaucoup aimé, parmi les livres que je disais plus haut, pour son style sobre et sa grande allure, la Princesse des Ténèbres que Madame Rachilde a publié sous le pseudonyme de Jean de Chilra. L'auteur a voulu elle-même, en critiquant son livre, se reprocher des défauts de composition. Madame Rachilde ne se doute-t-elle donc pas qu'elle a créé un type vivant et absolument original et que précisément ce mélange de rêve et de réalité, d'une réalité factice et d'un rêve intensément vrai, est la qualité la plus précieuse de son roman? Cette troublante et hallucinante Princesse des Ténèbres, avec son amant idéal et ce chien qui semble descendre directement du caniche de Faust, est d'une vie si belle que presque l'on en voudrait à ce doux et bénet docteur Sellier de l'aimer si terr est rement — jusqu'à l'en faire mourir.
Parmi tant de nouveautés passagères, Y Aphrodite de M. Pierre Louys se maintient en pile aux étalages. M. Pierre Louys est rédacteur de ce recueil et il n'est personne parmi mes lecteurs qui n'ait lu Aphrodite. Dire ici tout le bien que l'on en pense serait donc inutile.
Lorsque des jeunes gens timides venaient voir M. le Conseiller Gœthe, à Weimar, le vieux poète n en guise de consolation » les menait devant des statues antiques, comme s'il voulait leur dire (( par des symboles, qu'ils devaient s'arrêter chez les Grecs pour y chercher la tranquillité de leurs âmes. » (cf. Eckermann.)
Toute renaissance artistique a trouvé en Grèce sa vivifiante source de beauté et si quelqu'un cherchait un remède aux misères de sa conscience moderne, il faudrait lui indiquer dans Aphrodite, la morale cl e I )émétrios<